CHAPITRE II
PRODUITS EXPOSÉS
Les relieurs d'art ne se sont jamais empressés de prendre part aux Expositions et ils semblent même les éviter. Connus de ceux qui peuvent apprécier leurs œuvres, ils ne se croient pas intéressés à rehausser pour leur part l'éclat de ces concours. La reliure même n'y a eu de place qu'à partir de 1823. Simier donnait l'exemple: il était à la tête de son atelier depuis 1796 ; en 1827, bien au-dessous de lui, le Jury citait MM. Vivet et Adam ; en 1834, toujours à côté de René Simier, figurent des rivaux plus dignes d'une comparaison : Kœhler dont les ornements à « petits fers » atteignaient du premier coup la perfection et Duplanil apprécié pour l'habileté de ses décorations en « champ levé » qui creusaient le cuir ou l'étoffe des plats et y formaient de véritables peintures. Les tranches dorées et peintes à la fois apparaissaient alors pour la première fois. En 1839, Kœhler et Alphonse Simier honorent l'Exposition de leur présence ; on y voyait des essais de reliures par la simple immersion des cahiers dans du caoutchouc et de reliures mobiles à vis. En 1844, nous trouvons les noms de Simier, de Niédrée au premier rang, puis de Lardière, d'Ottmann-Duplanil, de Lebrun, de Gruel, d'Andrieux. A. Simier n'expose pas en 1849 et c'est Kœhler qui conduit le bataillon des artistes ; Lortic y fait ses premières armes. Les cuirs de Russie teints en sept nuances de Lebrun y attirent l'attention, et Lenègre y étale ses cartonnages et ses reliures de toiles dorées et coloriées par application, qui depuis ont su plaire à tant de monde, mais qu'un goût sévère n'approuve pas. En 1851, Niédrée et Lortic vont à Londres soutenir notre réputation; derrière eux marchent Lebrun, Mme Gruel et J. Simier. En 1855 on regrette l'absence de Bauzonnet- Trautz, de Capé, de Duru, d'Ottmann-Duplanil, de Petit, mais M,ae Gruel, dans le genre des reliures rehaussées d'orfèvrerie,
s'était surpassée, et A. Despierres, mort depuis, promettait de l'égaler. Lortic, Bruyère, de Lyon, et Lenègre continuaient de mériter, à divers titres, les suffrages du Jury. Les Anglais soutenaient la lutte avec quelque suceès. Si, avec des matériaux de premier choix, la généralité des ateliers des Anglais ne produisaient que des ouvrages sans légèreté, quelques-uns de leurs artistes, avec un peu moins de goût, faisaient preuve d'autant d'habileté que nos relieurs : ainsi MM. Francis Bedfort, Rivière, Holloway et Wrigths. D'autres relieurs, comme MM. Leighton, Hodges et Eeles se distinguaient par l'extension donnée à une bonne fabrication courante, mais on s'appliquait alors en Angleterre à reproduire surtout les modèles du xviue siècle qui ne sont pas les premiers à imiter, bien qu'ils aient souvent de la grâce. Quelques reliures d'Italie, d'Allemagne, de Danemark et de Suède méritaient un éloge. Nos relieurs, en 1862, ne sont pas allés à Londres, ceux du moins qui font la reliure de bibliothèque. Les Anglais, au contraire, étaient représentés par leurs relieurs les plus adroits et les plus instruits, ceux qui avaient concouru à Paris en 1855 et avec eux Chatelin, Français d'origine. Mais la maison Gruel-Engelmann, de Paris, tenait le premier rang dans le domaine des reliures dites de luxe, toujours différentes des reliures d'amateur. Il s'agit là de cadeaux de noces, de souvenirs de famille, de mille caprices où la richesse tient à jouer le principal rôle. Si nous nous comparons avec nos concurrents d'Angleterre, il nous sera permis de trouver qu'ils sont plus prodigues encore que nous dans l'étalage de leur opulence, et c'est par le bon goût relatif que brillent les reliures de Mme Gruel-Engelmann. Le monde s'en contente, et il n'y a pas à prêcher la mode ou la fantaisie. Ces reliures, toutefois, si brillantes qu'on les imagine, avec leurs émaux et leurs joyaux, ne sont ni de l'art, comme les Simier et les Duplanil en savaient faire, mesuré, fin, délicat, riche aussi dans la simplicité, ni de la production convenablement élégante et durable à l'usage de la majorité des acquéreurs de livres.
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§ 1. — France.
Reliures et Albums. — L'Exposition de 1867 n'était pas assez riche en reliures de bibliothèque pour que l'on put dire qu'un mouvement marqué ait été fait vers le mieux dans cette partie si intéressante de l'art industriel. M. Manie, toutefois, continuant la série de ses travaux et de ses succès déjà remarqués à Londres en 1862, a mis sous les yeux du public un millier des ouvrages de sa maison, reliés en môme temps qu'imprimés à Tours. Puisque aucun autre de nos relieurs savants n'exposait, on était heureux de voir là du moins représenté l'art de la grande reliure, aussi bien que de la moyenne, et de la reliure à bon marché, et d'admirer, à côte de chefs-d'œuvre typographiques, d'irréprochables morceaux de reliure de tous les genres riches, tels que le goût les conseille et les approuve. Des dessins purs, un harmonieux accord des couleurs, des dorures sobres, le fini, la délicatesse et en même temps la visible solidité de l'œuvre, tout concourt à recommander ces belles créations que l'on est surpris de recevoir d'une manufacture dont la production économique à grands nombres est le premier besoin et qui n'a recruté ses ouvriers et ses élèves qu'autour d'elle. De tels résultats font honneur non-seulement à M. Marne, mais aux chefs d'ateliers qui ont organisé le travail sous sa direction et enfin jusqu'au moindre de ces artistes improvisés qui se sont montrés en si peu de temps capables de si bien faire. Les reliures moyennes, en veau plein ou en maroquin noir, rouge, bleu, citron, ont paru aussi bien réussies que les plats à mosaïque et à entrelacs des in-quarto et des in-folio du bas de la vitrine. Il semble qu'on ne devrait jamais s'écarter de ces types si simples et si bien décorés par la beauté de leurs couleurs, la netteté de leurs lignes, le svelte fermeté de tout leur ajustement. Et au-dessus se déployait l'armée des reliures à bon marché, de ces
cartonnages multicolores et d'une apparence de richesse si habilement varice pour satisfaire les goûts changeants île reniant et du pauvre. Il a fallu recourir à toutes les combinaisons de la science organisatrice et à toutes les puissances de la machine pour enfanter ces merveilles de bon marché qui se renouvellent sans cesse.
Nous avons en France d'autres grands ateliers montés pour la fabrication des petites reliures de basane et des cartonnages estampés, gaufrés, enluminés, argentés, dorés, mais pas un où, comme dans une ruche, 7 ou 800 ouvriers travaillent avec tant d'art. En Angleterre seulement, nous trouverions encore quelque ressource mécanique inconnue, quelque nouveau procédé de décoration économique à employer. Mais n'oublions pas qu'ici nous voyons naître aussi les produits les mieux exécutés de la reliure de bibliothèque et les plus élégantes, les plus riches œuvres de la reliure île luxe.
Dans l'établissement de Tours, la reliure occupe trois vastes ateliers, sans parler des magasins où sont déposés les approvisionnements de peaux et de cartons. Deux de ces ateliers sont principalement destinés aux travaux de femmes, comme la pliure et la couture des volumes; un aulresert à l'exécution des travaux qui achèvent l'ouvrage, tels que l'eudossure, la rognure, la marbrure, la dorure sur tranches, la parure des peaux, la couvrure, la dorure sur cuir, la gaufrure. Les machines et les outils les plus heureusement perfectionnés ont permis d'atteindre non-seulement la plus étonnante économie, mais encore de travailler avec une régularité et une perfection soutenues. Il n'existe pas d'établissement aussi complet en France ; et, en Angleterre même,, les plus grands ateliers n'ont été montés que pour la production des reliures courantes et des albums.
Nous avons dit ce que nous pensons de la reliure d'orfèvrerie et de bijouterie. Il convient de reconnaître que les morceaux exposés en 1867 par la maison Gruel-Engelmann
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sont d'un goût plus pur que ceux qu'on avait vus précédemment. On ne saurait trop recommander la sobriété à nos artistes décorateurs.
Parmi les relieurs français qui ont figuré à l'Exposition, nous mentionnerons M. Engel qui fabrique en grand les cartonnages recouverts de percale imitant la peau ; M. Cottin dont les reliures de satin et les nielles étaient réussies ; M. Lenègre, connu surtout pour ses albums, dont il offrait aux yeux des échantillons variés, mais où se marquait plus ostensiblement qu'ailleurs le goût douteux, sur les plats, des ornements en relief et en creux poussés jusqu'à l'invraisemblance, car on a imaginé d'y tromper l'œil et d'y créer des profondeurs que la pensée a de la peine à s'expliquer; M. Gayler-Hiron , M. Lesort qui fait assez bien le genre religieux, M. Bruyère, de Lyon, artiste d'un talent sérieux et M, Cornillac, de Chalonsur-Saône, qui est à la fois imprimeur et relieur. Il exécute typographiquement de jolis « petits paroissiens » qu'il habille ensuite avec élégance. Sa maison vient après celle de M. Manie dans ce genre, mais elle ne s'élève pas aussi haut. Il ne faut pas oublier M. Grumel dont les albums ont paru les plus habilement faits de toute l'Exposition et les mieux décorés. On sait que cette spécialité de la reliure, qui est née avec la photographie, a dû ses premiers progrès en France à M. Marx.
La plus grande partie des travaux de la reliure et du cartonnage se font à Paris. Les départements n'ont que quelques reliures ordinaires. En 1860, il y avait à Paris 392 maîtres relieurs, et 1 ,577 ouvriers batteurs, endosseurs, couvreurs, satineurs, assembleur, presseurs, brocheurs et ébarbeurs. Ils produisaient ensemble pour 5,609,740 francs de reliures de tout genre.
Registres. — Il n'a été question, jusqu'ici, que des relieurs de livres et des fabricants d'albums pour les épreuves photographiques qui, en général, ont commencé par faire de la reliure et souvent même continuent de s'y adonner; mais il y a
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dans la reliure une branche de production qui n'a cesse de se développer et dont on ne peut pas ne point dire quelques mots, c'est la fabrication des registres.
Les relieurs en titre fabriquaient seuls, avant la Révolution, les registres et les différents livres et cahiers cartonnés du commerce. Lorsque l'industrie est devenue libre, les papetiers se sont emparés de cette fabrication, dont ils ont les éléments sous la main ; mais les registres n'ont commencé d'être perfectionnés que lorsqu'au commencement de ce siècle la tenue des livres en partie double devint d'un usage général dans toutes les maisons de quelque importance. A l'ancienne reliure à dos fixe succéda alors le dos brisé ; l'endossage se lit à la colle forte et le métal fut employé pour le dos même. Il n'est pour ainsi dire pas d'année, depuis, où l'on n'ait imaginé quelque pratique d'atelier pour ajouter à la solidité et à la commodité des registres et pour leur donner en même temps toute l'élégance compatible avec ces qualités nécessaires. L'encartage surtout a été l'objet d'incessantes études en Angleterre et en Allemagne, comme en France. On a obtenu les résultats les plus satisfaisants des procédés employés.
Voici quelles sont les opérations du fabricant de registres. D'abord la réglure du papier : trois ou quatre papetiers tout au plus possèdent, à Paris, des ateliers de réglure, soit au châssis, soit à la machine ; tous les autres font régler leurs papiers chez des régleurs qui s'occupent spécialement de ce travail et qui font, en outre, tous les genres de réglures. Ensuite, l'assemblage des cahiers ou composition, le foliotage qui se fait à la main ou à la machine (dans le premier cas, presque toujours chez des ouvrières en chambre, dans le second, chez des façonniers); la couture, l'endossage, le rognage, la marbrure ou le jaspage et, enfin, la reliure; puis la garniture, que naguère encore presque aucun papetier ne faisait chez soi, mais qu'aujourd'hui ils font presque tous.
La plupart des papetiers fabricants de registres travaillent pour une clientèle de quartier; quelques grandes maisons seu-
liment fabriquent en grand pour les départements et pour l'exportation. Comme notre fabrication est aussi bien faite que celle «les Anglais, pour ce qui est de l'intérieur des registres, et que, sans vendre plus cher, nos producteurs donnent généralement une physionomie plus élégante à leur ouvrage, nous n'avons pas à craindre leur concurrence chez les peuples qui ne fabriquent pas eux-mêmes. Ils approvisionnent leurs colonies , et nous, tous les marchés de l'Amérique méridionale et centrale. Les États-Unis mêmes nous achètent des registres.
Eu 1860 on comptait, dans l'enceinte de Paris, 130 fabricants de registres, occupant 636 ouvriers et faisant pour 0,322,000 francs d'affaires et 58 régleurs de papier, occupant 274 ouvriers et faisant pour 519,700 francs d'affaires.
Les fabricants de registres ont paru à l'Exposition en bien plus grand nombre que les relieurs proprement dits. On a remarqué les produits de MM. Bellangé, Gérault, Du Croquet, Andouard, Gauche, Cabasson, Dugour (d'Anzin), Fortin, Gasté, Darras, Ve Maurin, Acker, Supot, Hubert, Naehmann et Gonthier-Dreyfus. M. Dugour, à peu près seul, s'en tient à l'ancien genre de registres à plats véritablement plats et à dos de peau verte. Le goût des ornements a inspiré à d'autres quelques reliures qui joignent l'élégance à la force, mais généralement on exagère le relief de ces ornements, et, dans l'appareil même du registre qui lui donne et marque sa solidité, il y a évidemment chez nous, en ce moment, une affectation qu'on peut désapprouver. Un grand-livre ne doit pas ressembler à une porte de prison. Quelques registres exposés avaient une physionomie bizarre; ce sont des articles d'exportation. Il paraît qu'il en doit être ainsi pour qu'ils soient appréciés sur le marché de l'Amérique méridionale.
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§ 2. — Pays Etrangers.
L'exposition des pays étrangers n'a pas été complète. La Hollande n'a rien envoyé, pas même des registres ; on a vu quelques bonnes reliures belges, celles de MM. Schavye, Brepols et Dierckx et Dessain et des registres de MM. Gowoloos et Van Campenhout qui ne sont pas mal exécutés. De Prusse aucune reliure, mais des registres peut-être d'un aussi bon goût que les nôtres, ceux notamment de MM. Kœnig et Ebhardt, de M. Kuhn, de MM. Rosenthal, de Berlin, et Eilers, de Bielefield. Les reliures qui faisaient partie de l'exposition de MM. Giesecke et Devrient (Saxe), avaient un air particulier de sévérité et de simplicité qui n'était pas dépourvu de grâce. Citons encore les reliures de M. Beer, de Munich, et les reliures et registres de MM. Rollinger et Gr. Seraschin, de la section d'Autriche. Un César de M. Rollinger avait tout à fait le caractère d'une œuvre d'art. L'exposition de cet habile industriel était, du reste, l'une de celles qui offraient à l'étude le plus de modèles divers, la plupart dans un goût allemand, mais quelques uns faits pour être appréciés de tous les amateurs. Dans la vitrine de l'Imprimerie de l'Etat, à Vienne, on voyait de grands in-folio aux plats sculptés comme la plus fine œuvre de tabletterie, sans trop d'exagération dans les reliefs, et aux tranches ciselées. Quel que soit le mérite de semblables morceaux, ils ne sont pas conformes aux règles de l'art de la reliure qui ne doit pas décorer un livre jusqu'à empêcher presque qu'on y touche.
11 n'y a rien à dire du peu qu'ont exposé l'Italie, l'Espagne, la Suisse et même le Danemark et la Norwége. Aux reliures la Suisse et l'Espagne avaient joint des registres qui pouvaient être comparés aux nôtres sans trop de désavantage.
Un seul exposant est venu représenter les Etats-Unis, M. F. Murphy's fils. Ce n'est pas assez pour faire juger de l'industrie de la reliure et surtout de la fabrication des regis-
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1res dans l'Amérique du Nord. La reliure d'art n'y est pas très en laveur, et l'entoilage suffit au goût du pays, mais on y produit de beaux et bons livres de commerce, d'une ornementation sans doute différente de celle qui plaît en France, mais parfaitement solide et bien appropriée à l'emploi (m ils doivent remplir.
Avec les Allemands, pour la reliure comme pour la typographie, nos rivaux, ce sont toujours les Anglais. Ils conviennent eux-mêmes, et sans réserve, qu'il n'y a pas à nous disputer le premier rang pour la reliure artistique, et même pour les bonnes reliures ordinaires de bibliothèque, mais leurs cartonnages et leurs entoilages sont aussi variés, aussi riches, et aussi économiques que les nôtres; ils l'emportent même par la variété des combinaisons. Quant aux registres, on peut hésiter quelquefois entre les leurs et ceux de nos fabricants. Peut-être même faut-il dire qu'aujourd'hui le goût anglais est dans une meilleure, voie. Pendant que nous fortifions l'armature extérieure de nos livres de commerce, ils donnent à leur fabrication plus de légèreté et quelques-uns des genres d'ornement qu'ils y placent, par exemple des bandes d'échiquetages, en noir et en blanc, ne sont pas désagréables à l'œil. Ils nous ont appris à être solides et nous leurs avons appris à être élégants. Leurs albums sont très-remarquables. La riche vitrine de M. Mardis WarU, et celle de M. Letts étaient décorées de fort belles pièces que nos fabricants ont dû regarder avec envie.
Pour la reliure proprement dite, il n'en est pas tout à fait de même, et, comme on l'a déjà dit, nous avons gardé tout notre avantage. Les Anglais préfèrent toujours ce qui est riche, et robuste même, à ce qui est souple et gracieux. Us ne savent pas donner aux plats cette tranche fine, ces arêtes nettement dessinées que nos artistes font si bien ; ils emploient la dorure et les jeux de couleurs sans y mettre de la discrétion; leurs découpages et leurs entrelacs ont un air trop gothique, et, en abusant de la superposition des cuirs, ils arrivent à barder plutôt
qu'à décorer leurs ouvrages. Il y a évidemment des reliures de mérite faites en Angleterre et quelques-unes ont de l'originalité sans être critiquables, mais l'ensemble de leur fabrication semble, départi pris, dirigé d'après d'autres lois que celles que la tradition et la raison ont données à l'art.
Les principaux relieurs anglais n'ont pas tous exposé ; mais les œuvres de M. Rivière, de M. Spottiswoode, de MM. Bell et Dalby, Zachnendorf, Day et fils, Bain, Coustau, Blockie, Deaulay, Ramage, Bettridge, Sanipson, Smith etEider, Brown, de Londres, et Brown du Canada, etc., suffisaient pour faire apprécier toutes les variétés de l'industrie de l'Angleterre. N'oublions pas M. J. Leighton qu'un malentendu a empêché de voir ses produits examinés et récompensés au concours comme ils le méritaient. C'est lui, plus qu'aucun autre, qui, à l'Exposition, montrait de quelles ressources on dispose de l'autre côté de la Manche pour la production économique des reliures en carton recouvert ou de toile ou de papier décoré. Chez lui les combinaisons les plus ingénieuses sont mises en œuvre et les plus jolies collections de nos couvertures de livres à bon marché, faites dans les ateliers de Paris ou de Tours, ne seraient pas sans avoir encore à emprunter quelque chose aux modèles, pleins d'originalité, de cette maison.
— Conclusions.
Il serait à souhaiter, en définitive, que toutes les industries qui touchent à l'art, gardent en France le même rang que la reliure, et, à part les concessions que la mode impose toujours à l'ouvrier, restent aussi fidèlement attachées au respect des bons modèles. C'est en France, en effet, que depuis trois siècles se sont faites les plus belles reliures de choix, et c'est encore de nos ateliers que sortent les meilleures reliures de bibliothèque. La reliure dite de grand luxe, n'a pas toujours été aussi recommandable; et, quoi qu'on puisse alléguer pour dé-
tendre les ciselures de haut relief, et les superpositions d'émaux et d'orfèvrerie ou les inserustations profondes faites dans le cuir le \ elours ou le satin, il n'en est pas moins vrai que les plats d'un livre doivent offrir aux regards et à la main une surface plane. Le caprice, qui les dénature, ne peut s'excuser que lorsqu'il s'agit de quelque objet, uniquement destiné à orner une étagère ou à témoigner sur une table de salon de l'opulence du maître de la maison; mais quand c'est d'un livre qui doit être lu et placé sur un rayon, n'allons pas oublier que les livres se juxtaposent maintenant dans les bibliothèques en suivant le sens de la hauteur, et qu'il y a longtemps qu'on ne les dépose plus dans des cassettes, après les avoir enveloppés de bandelettes et de ferrures.
Il n'y a rien à redire au goût actuel qui a fait imiter les découpages et les entrelacs du x?l« siècle, puisqu'on les imite à merveille, et en les variant avec grâce. Néanmoins, que nos artistes et même nos relieurs ordinaires n'abandonnent pas les ouvrages de maroquin uni et de plein veau. Les couleurs que l'on est parvenu à donner à la peau sont charmantes, et il faut espérer qu'elles seront solides. Pourquoi aussi ne cherche-ton pas, puisqu'on aime tant à revenir vers le passé, à rétablir le genre des belles reliures de vélin blanc à ornements d'or? Peut-être trouverait-on le moyen de leur donner une rigidité durable? Et même, dans les reliures ordinaires et jusque dans les cartonnages, pourquoi n'emploie-t-on pas plus souvent la peau blanche?
Le grand succès industriel dans la reliure, c'est évidemment la fabrication des cartonnages recouverts de toiles. Ces couvertures ne sont pas de nature à rester longtemps fraîches ni même à se conserver. On a tort de s'ingénier à donner à la toile l'apparence de la peau et du chagrin ; que l'on ne cherche pas à lui faire jouer un autre rôle que le sien. Il y a mille moyens déjà connus pour que, dans son éphémère existence, elle ne manque pas d'agrément. Pour les cartonnages
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enluminés et rehaussés d'argent et d'or artificiels, tout est permis à la fantaisie et à l'imagination de l'ouvrier; ce n'est plus là de la reliure, ce sont des colifichets et des joujoux, auxquels il suffit d'avoir plu un jour, et, sous ces couvertures versicolores, il est même rare qu'il se trouve un livre fait pour durer plus longtemps qu'elles.
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