RECETTES
Subventions . 101,199* 90e
Souscriptions . 3,2 16 90
Entre'es . 25,233 55
Quatre fêtes données au Château-d’Eau. ... 985 95
Debiteurs.. . . 2/10 90
Total des recettes . 130,877 20
(1) La distribution des récompenses eut lieu dans le jardin des Tuileries. On ne put donner que des diplômes. Le journal la Lanterne ayant proposé
DÉPENSES
Matériaux et main-d’œuvre . 89,7/16* 3ic
Mobilier . 711 55
Secrétariat général . 1,690 95
Personnel . 91,193 70
Frais généraux . 11,623 69
Buvette . 3,226 o5
Banquet (rue de Ménilmontant, n° 160). . . Zi/i6 o5
Fête des Tuileries . 621 3o
Total des dépenses . 129,259 60
L’excédent des recettes sur tes dépenses devait être, par conséquent, de 1,617 fr. 60 cent.
Mais, en tenant compte des menus frais (129 francs au teneur de livres, 800 francs pour impression de diplômes, 3 00 francs pour honoraires de l’expert-comptable, etc.), montant ensemble à 1,^72 fr. 95 cent., le reliquat se trouvait réduit à 1 h 4 fr. 65 cent.
Les bâtiments avec les accessoires ont été vendus pour une somme de 1 4,525 francs.
Quelle que soit l’importance du résultat obtenu, il aurait mieux valu, pour l’avenir des sociétés coopératives, accepter la règle commune, combattre dans le rang et obtenir des récompenses.
On dit quelquefois que nous comprenons très bien l’égalité et assez mal la liberté. Gela n’est pas tout à fait vrai pour l’égalité; car les uns traduisent ce mot par cc supériorité», et les autres par rr séparations. Il v a un certain
de faire les frais des médailles, la commission exécutive déclara qu’elle accepterait volontiers, mais à condition que les médailles seraient offertes au nom de toute la presse républicaine. Malgré cette opposition , le journal la Lanterne passa outre, et fit de son coté une distribution de médailles.
nombre d’ouvriers à qui la séparation ne suffit pas, qui ne veulent avoir aucune relation, même de bon voisinage, avec la société telle qu’elle est organisée, et qui refusent obstinément les subsides de l’Etat. Ce dissentiment se produisit dès l’Exposition de i85i, sous l’inspiration de M. Blanqui. A côté de la délégation acceptée et dotée par l’Etat, il y eut une ce délégation libre n, composée seulement de 2 5 ouvriers. Même aventure en 1867. Outre la délégation officielle, qui acceptait des subsides et des décorations , il y eut une délégation indépendante, comptant 2 3 membres, tous choisis dans l’Internationale. Les 100 délégués nommés par 4i corporations ouvrières de Paris pour étudier l’Exposition de Vienne ne reçurent rien de l’Etat, la Chambre ayant refusé de voter une subvention de 100,000 francs proposée par M. Tolain. La souscription publique avait produit 70,0/1 3 fr. 3 o cent. En 1876, pour l’Exposition de Philadelphie, nous avons vu que la Chambre vota une somme de 100,000 francs, que le ministre de l’agriculture et du commerce s’en réserva la disposition et nomma lui-même les délégués. Un très petit nombre de corporations acceptèrent. Les dissidents nommèrent 3o délégués et eurent recours à une souscription publique, qui n’atteignit pas le chiffre de 54,ooo francs. Enfin, nous venons de voir qu’en 1878, M. Boutin donna le signal d’une scission analogue entre les ouvriers exposants. Il ne saurait échapper à personne qu’il y a au fond de tout cela autre chose qu’un sentiment exagéré de l’indépendance professionnelle.
Ce serait une pensée féconde, si elle était réalisable, de placer comme péristyle d’une exposition de l’état actuel des
arts et de l’industrie, une galerie contenant les vestiges de j’art et de l’industrie de nos pères. La leçon n’en serait que plus frappante, si l’on pouvait, dans cette exposition archéologique, suivre l’ordre des temps et remonter jusqu’au berceau de l’humanité. Mais il y a, dans les collections les plus riches d’objets antiques, des lacunes immenses, très probablement irréparables, et un grand nombre d’attributions plus qu’hypothétiques. Non seulement les témoins nous manquent; mais pour une foule de périodes et de pays, nous ne pouvons y suppléer que par des conjectures et par des systèmes qui tiennent plus de l’imagination que de la science. La paléontologie est une science relativement nouvelle, dont les données les mieux établies n’ont pas encore pénétré dans les masses profondes. On en peut dire autant de la géologie, science plus avancée et moins conjecturale, mais connue seulement de quelques hommes d’étude. Ce qu on enseignait, il y a fort peu de temps, dans les écoles du premier âge, sous le nom d’histoire ancienne, n’était qu’une suite de récits étranges qui ne résistaient pas à la critique, ou même à la simple réflexion. Les légendes, les allégories, dont l’archéologie nous dévoile souvent le sens profond, passaient pour des faits réels, positifs, qu’on acceptait par une sorte de routine, sans se donner la peine d’en rechercher la preuve et d’en remarquer l’invraisemblance. Grâce à une erreur très répandue sur la durée totale du monde, les temps préhistoriques eux-mêmes trouvaient place dans cette étonnante histoire, avec des dates précises qui, en rapprochant tout, confondaient tout. Notre société européenne remontait par Rome à la Grèce et à la Judée, arrivant ainsi sans lacune et sans embarras jusqu’au commencement du monde, mentionnant à peine de très
grands empires, qui naissaient, en quelque sorte, sur les bords du chemin, jetaient tout à coup un très vif éclat, et disparaissaient rapidement, ou du monde, ou de l’histoire, pour laisser place au développement régulier de notre généalogie imaginaire. Quatre siècles avant notre ère, Platon trouvait le même préjugé chez ses concitoyens, et il les avertissait, par un de ses mythes, de l’antiquité du monde. Dans son dialogue intitulé le Timée, il conduit Solon en Egypte, et le met en relation avec les sages ou savants du pays. «Vous autres Grecs, lui disent-ils, vous serez toujours enfants; il n’y a pas de vieillards parmi vous. — Et pourquoi cela ? répondit Solon. - — Vous êtes tous jeunes d’intelligence ; vous ne possédez aucune vieille tradition, ni aucune science vénérable par son antiquité. En voici la raison : le genre humain a subi et subira plusieurs destructions, les plus grandes par le feu et l’eau, et les moindres par mille autres causes. . . Ces catastrophes ne laissent subsister que des hommes sans lettres et sans instruction ; de sorte que vous voilà de nouveau dans l’enfance, ignorant ce qui s’est passé dans l’antiquité. D’abord, vous ne parlez que d’un seul déluge, quoiqu’il y en ait eu plusieurs auparavant. . . r> L’entretien se passe à Sais, la principale ville du nome sadique : tr Depuis l’établissement de notre ville, dit le Sage, nos livres sacrés parlent d’un espace de huit mille années, v
La science moderne, qui ne se mélange pas, comme celle de Platon, de traditions et de poésie, ne peut évaluer avec la même précision la durée de l’humanité, mais l’antiquité du monde et les longues révolutions qui ont précédé notre histoire ne peuvent plus être contestées. Ce premier point est à l’abri de la discussion.
Un second point, qui n’est pas moins fortement établi,
c’est que la civilisation s’est avancée de l’Orient vers l’Occident. Nous étions encore ici dans l’âge de pierre, lorsque l’Orient, en possession des métaux, élevait des édifices gigantesques ou prodiguait sur les plus petits objets les merveilles de son art. Ces civilisations, que les Grecs eux-mêmes pouvaient envier, ont disparu, ne laissant après elles que des peuples à demi sauvages. Tantôt, c’est la dépravation des mœurs qui emporte tout, tantôt l’anarchie la plus dissolvante succédant au despotisme, ou faction d’une caste sacerdotale, qui, après avoir créé un monde, le condamne à l’immobilité et par conséquent à la mort. 11 importe autant, et il est aussi difficile de connaître les causes de la décadence des peuples que celles de leur grandeur.
Enfin, un troisième fait, qui résulte de l’histoire, c’est que les deux éléments de la civilisation, qui sont la science et la poésie, ou l’art, ont suivi une marche contraire. La poésie a éclaté dès le début, pour aller ensuite en s’affaiblissant, tandis que la science avance d’un pas lent et sur, augmentant chaque jour ses conquêtes et remplaçant la fiction par la vérité. La tradition recueillie par Platon explique la poésie primitive et la possession des principes constitutifs de la raison humaine par la réminiscence d’une vie antérieure ou d’une civilisation disparue. La tradition biblique, quoique profondément différente, soit du mythe de la vie antérieure, soit de la légende de l’Atlantide, se rencontre avec Platon pour expliquer les premiers essais de la civilisation par des souvenirs.
Malgré la possession de ces trois données très générales, l’histoire de la civilisation n’est pas faite. D’abord il faut remarquer qu’elle se divise en deux parties distinctes; car il y a à faire une histoire de la naissance de la civilisation
et une histoire de ses progrès. L’histoire du travail est encore plus difficile à faire que celle de la civilisation, puisqu’elle devrait expliquer les moyens, et que nous ne connaissons tout au plus que les résultats.
Si l’institution des expositions universelles dure, elles feront, à elles seules, l’histoire du travail pour l’avenir. Le moyen de perpétuer les expositions est de ne pas trop les espacer, de ne pas trop les rapprocher, de les placer exclusivement dans les grandes capitales du travail et du commerce. Les documents abonderont désormais: on oserait presque dire que leur nombre sera excessif, encombrant; iis font tellement défaut pour les premiers âges, qu’à part quelques idées très générales, qui sont définitivement établies, la science ne se compose que de conjectures. Il ne s’agit pas, pour l’âge de pierre, l’âge de bronze, de retrouver des débris de palais ou de temples : presque tous les monuments que nous invoquons sortent des tombeaux; car ce qui dure le plus de nous, c’est notre poussière. Nous retrouvons dans ces tombeaux des armes, des outils, des ustensiles, des bijoux; tout un mobilier funéraire avec lequel nous nous efforçons de reconstituer celui des vivants. La maison n’était qu’un abri temporaire pour ces nomades que la faim obligeait sans cesse au mouvement; elle ne durait pas plus que ses maîtres. On a trouvé des cavernes creusées dans le roc, dont les unes servaient de tombeaux et les autres de demeures. Il y a aussi des villes lacustres. Les esprits systématiques n’ont pas manqué de soutenir, sur ces indices, que des générations entières avaient hanté les cavernes ou élevé leurs maisons sur pilotis au-dessus des lacs; prenant ainsi des accidents pour une règle générale. En redescendant aux temps historiques, on trouve, au con-
traire, de nombreux vestiges de palais et de temples. On retrouve même les traces des maisons des particuliers, qui, la plupart du temps, contrastent par leur exiguïté avec les édifices publics. On ne retrouve pas, ou on retrouve bien rarement les outils, qui devraient être l’objet principal, presque l’objet unique de l’histoire du travail. Les anciens peuples, qui ont excellé dans les arts du dessin, ont tracé quelquefois sur des murailles ou des monolithes, la figure des appareils dont ils se sont servis pour ériger un obélisque, construire une pyramide, lancer un vaisseau à la mer. D’autres, par quelque scrupule religieux, se sont interdit la reproduction de la forme humaine, et même de tous les objets vivants : le dessin, pour ceux-là, n’est que la répétition, quelquefois très habilement variée, des figures géométriques. Nous sommes réduits à classer les objets, quelquefois à les reconstruire, à l’aide d’hypothèses , nécessairement fort hasardées, et à en rapprocher les quelques outils retrouvés dans les fouilles. Dans une ville ensevelie tout entière et tout à coup, comme Pompéi, on reconnaît çà et là quelques instruments de production. Partout ailleurs , il est naturel que le produit survive à l’outil , la statue au ciseau. Même dans les tombeaux où nous retrouvons quelques ustensiles, ressource précieuse pour la science, les armes sont plus fréquentes que les outils. L’antiquité nous livre peu à peu ses musées et ses arsenaux; elle garde le secret de ses ateliers.
Qu’a été, en 1867, l’exposition du groupe portant ce grand titre : Histoire du travail ? Un musée de Cluny ou de Kensington, tout simplement, avec cette seule, mais importante différence, que les objets y étaient placés chronologiquement et ethnographiquement. Au lieu de faire l’his-
toire du travail par ses produits, il aurait fallu tenter de la faire par ses outils. Il est vrai qu’une telle entreprise n’était ni à sa place en ce lieu, ni possible avec ce peu de temps, ni acceptable par ce public. Qu’on prenne le livret ou le rapport, on sent partout la préoccupation dominante du beau ou du curieux, dans le sens de rare. On a travaillé pour l’artiste et pour l’amateur, bien plutôt que pour le savant et l’historien. Dans la première division de la section française, consacrée à l’âge de pierre, on avait rassemblé un grand nombre de haches, de javelots et de lances en silex éclaté ou taillé , avec des manches en bois de cerf ou de renne. On y voyait aussi des pierres, des os de renne, des bois sur lesquels se trouvaient des reproductions d’animaux ou de plantes, considérées par les organisateurs, moins comme des témoins de l’histoire que comme un grossier commencement de la pratique des arts du dessin. Dans les galeries consacrées à la Gaule indépendante, à la Gaule sous la domination romaine, apparaissaient les belles armes de bronze, les colliers d’or; puis, avec les Francs, les Garlovingiens et le moyen âge, venaient les ivoires sculptés, les figurines, les mobiliers d’église et d’autel, crosses, mitres, ostensoirs, reliquaires, châsses, bannières, lampes et chandeliers: les cuirasses, les épées à formes étranges, à dimensions gigantesques, les haches d’armes; les tapisseries, les émaux. La Renaissance apportait ses poteries, ses cristaux, ses armes de luxe, ses cabinets finement travaillés, ses miniatures, ses pierres gravées, ses joyaux; peut-être un rouet de dame, à cause de ses incrustations en ivoire, objet de luxe, bien plus qu’instrument de travail, d’autant plus précieux qu’il était plus inutile.
Mais ce n’est pas en contemplant toutes ces magnifi-
cences qu’on peut se rendre compte des procédés successivement employés par l’industrie humaine. Ces riches musées sont faits pour plaire aux yeux, plutôt que pour éclairer l’histoire. Les collections plus réellement scientifiques n’entassent guère que des morceaux de pierre ou de fer, parmi lesquels figure de loin en loin quelque débris plus finement travaillé. Elles n’éblouissent que par réflexion. Elles ne possèdent que des outils informes, et plus d’armes que d’outils, parce que les hommes emploient plus de temps et de génie à détruire qu’à produire. Ces outils, quelque grossiers qu’ils soient, pris intrinsèquement, deviennent bien admirables, quand on les compare à la situation de l’inventeur et aux faibles ressources dont il disposait. Il y a tel outil grossier qui suppose, dans l’inventeur, autant de génie que les plus belles découvertes des temps modernes. Pour mesurer la valeur dune invention, il faut voir ce quelle produit; pour en juger le mérite, il faut se rappeler d’où elle est partie. Les organisateurs d’une exposition industrielle ont-ils le temps, la compétence, les ressources nécessaires pour rassembler tous ces débris, dont l’importance est essentiellement scientifique? Leur entreprise a pour but d éclairer les industriels sur les procédés de fabrication les plus nouveaux, et non de fournir des matériaux aux découvertes et aux hypothèses des érudits. C’est au Conservatoire des arts et métiers qu’on peut trouver la vraie quenouille, le rouet authentique, les métiers de tisserand à bras, et plus tard, les diverses formes des métiers à vapeur; c’est à Anvers, dans le musée de Plantin, qu’il faut aller chercher les premières presses; c’est dans les ports de guerre qu’on a conservé d’anciens modèles de navires; c’est au musée de Saint-Germain qu’on
L’EXPOSÏTÏON DE 1878.
admire les marteaux, les pilons, les haches, les scies en bois et en pierre dont se servaient, avant l’âge de bronze, nos ancêtres barbares. On a été plus sage en 1878 en présentant les galeries rétrospectives comme une décoration et comme un sujet d’étude pour les arts du dessin.
11 faut donc renoncer à faire l’histoire du travail dans une exposition des procédés actuels et des résultats du travail. Ces solennités ne sont faites que pour l’étude du présent. Elles sont le triomphe et la glorification de l’esprit, moderne. Qu’elles laissent aux académies les belles études historiques. A plus forte raison doivent-elles rester étrangères aux discussions philosophiques et théologiques sur la naissance de la civilisation et les origines de l’humanité. Tout 11’est cependant pas hypothétique, dans l’hypothèse que nous allons faire; car, si l’homme n’a pas été transformé, la nature l’a été; et, depuis des siècles dont aucune science ne peut dire le nombre, elle l’a été par l’homme.
Par quelques métamorphoses que le monde ait passé pour arriver à l’état où nous le voyons, nous allons, pour un instant, le supposer achevé, mais vide. L’homme n’est pas encore venu, mais il va venir. La maison a-t-elle jamais été sans maître, le spectacle sans spectateur, l’atelier sans ouvrier? Nous laisserons ce problème aux théologiens et aux philosophes, à M. de Bonald et à M. Comte. Nous ne rechercherons pas non plus si la terre a commencé par être stérile et menaçante, si l’homme, au moment où il fait son apparition en qualité d’être pensant, a reçu du Créateur la forme même qui le constitue aujourd’hui, et les facultés dont il dispose. Voici, voici le monde dans son incomparable richesse. Le chaos, s’il a existé, a disparu pour faire place à l’ordre. Les eaux ne couvrent plus la surface du globe;
la mer et les fleuves ont leurs rivages qui les contiennent. La terre, dans la plénitude de sa force, produit les céréales destinées à nourrir l’homme, les graminées qui servent de pâture à de belles races d’animaux, les plantes dont on extraira de l’huile, du sucre, des couleurs; celles dont on fera des étoiles. Elle est couverte d’arbres et d’arbustes; les uns portent des fruits excellents; d’autres peuvent fournir des matériaux à la construction des maisons et des navires; tous nous donneront des combustibles pour nous réchauffer ou cuire nos aliments. Les plaines, les mers, les forêts, les airs, sont remplis d’animaux à notre usage. Nous mangerons leur chair; nous nous couvrirons de leur peau et de leur laine; nous emprunterons leurs forces pour traîner ou porter des fardeaux, ou pour gravir rapidement et sans fatigue la distance. Nous trouverons des pierres sur la surface du sol; en le creusant, nous nous procurerons les minéraux : le plus utile de tous, le fer, qui décuple notre force; les plus brillants, l’or et l’argent; le cuivre et l’étain, qui, réunis, nous donneront le bronze. Le Créateur, en préparant toutes ces richesses, ressemble à un homme généreux qui veut donner une maison à son favori. Il choisit d’abord un site délicieux, abrité contre les intempéries de l’air. 11 construit l’édifice avec les matériaux les plus solides; il lui donne une belle apparence et dispose au dedans une suite d’appartements spacieux et commodes. Il l’entoure de terres labourables, de bois remplis d’essences variées, de fontaines et de rivières; et pour ajouter à ses bienfaits, quand la maison est parachevée, il la remplit de mobilier et de provisions, de telle sorte que le nouveau maître, en y arrivant, n’a plus qu’à se montrer digne de tous ces biens par son activité et son discernement à s’en servir.
Mais il y a un point, un grand point, où l’analogie fait défaut. Le bienfaiteur dont nous parlons a mis en ordre tous ses présents; il les a réunis sous la main de son protégé; il les lui montre; au besoin, il lui en apprend l’usage. Le Dieu de la Bible fait de même, puisqu’il met l’homme dans le paradis terrestre. Mais nous écartons le paradis, dans notre hypothèse; ou, si l’on veut, nous supposons que l’homme, après sa chute, en a perdu la mémoire. Nous prenons l’homme avec toutes ses facultés, mais sans culture; et c’est ainsi que nous le plaçons, sans autre guide que son intelligence, au milieu de son nouveau domaine. On ne saurait dire ce qu’il faut admirer le plus dans cet homme, de l’excès de sa richesse ou de l’excès de sa pauvreté. Si l’univers est abondamment pourvu de tout ce qui est nécessaire à sa subsistance et à son bien-être, les divers matériaux sont dispersés ou cachés. II faut les apercevoir ou les deviner, les extraire avec de grandes difficultés, aller les chercher à de longues distances; il faut aussi découvrir leurs propriétés, leur usage, et quelquefois soutenir une lutte pénible et dangereuse pour s’en emparer. Assurément, rien ne manquait dans le paradis terrestre; les objets utiles ou agréables de tous les pays s’y trouvaient réunis, par exception; et Adam n’eut pas besoin d’aller chercher au delà des colonnes d’Hercule la pomme qui nous a coûté si cher. Cependant supposons que, même en ce lieu de délices, il n’eût reçu aucun avertissement sur la nature des objets, ni aucune éducation, ni instruction quelconque. On admettra bien que ce grand enfant mange une pomme ou une orange, ou qu’il se penche sur une fontaine pour y étancher sa soif; mais cette longue paille, qui porte à son sommet un épi, aura-t-il sitôt l’idée d’en recueillir les grains, de les séparer de leur
écorce, de les broyer sous une meule, de les passer au tamis pour séparer le son de la farine, de mélanger la farine avec de l’eau, d’introduire dans la pâte un levain, et d’attendre qu’elle soit levée pour la faire cuire sur un feu doux et la transformer en pain? S’il n’avait pas à sa portée d’autre aliment, d’une apparence comestible plus intelligible, il courrait grand risque de mourir de faim au milieu d’un champ de blé.
Combien a-t-il fallu de temps, combien de générations pour arriver à faire du feu, à battre, à moudre le blé, à le cuire, à cuire la chair des animaux, à les tuer avec les mains ou à coups de pierre, ou à les prendre dans des fdets, à découvrir des engins propres à la capture du poisson, à chercher le poisson de la mer au delà du rivage, à se protéger contre le froid avec la peau des animaux, à désinfecter ces peaux, à les rendre souples, à quitter les cavernes ou l’abri d’un arbre pour se construire une maison avec de la terre, ou du bois, ou de la pierre? Quant à féconder la terre en l’ouvrant et en y semant de la graine, celui qui a fait le premier cette opération pour en attendre plusieurs mois le résultat, était sans doute un homme de génie et de caractère. Comprend-on par quelle suite de réflexions et de manèges, l’homme est arrivé à s’associer le chien, pour chasser avec lui; le cheval, pour se faire porter par lui? La pierre a été d’abord son outil principal; il en a fait des marteaux, des haches, des projectiles, des javelots, des scies. Il en est venu, avec ce seul instrument, à construire des maisons, des moulins, des métiers à tisser; à faire des navettes, des aiguilles, des roues pour les chars, des poteries, des ustensiles de cuisine, des engins de pêche et de chasse, des objets d’art, des parures. La découverte des mé-
taux est un bien autre prodige. Geiie du fer! ii faut l’extraire, le fondre, l’étirer, le battre, le cémenter, l’affiner! Et les textiles! faire un habit solide et magnifique avec le fil tremblant que produit le ver à soie! Et la nourriture! transformer la graine du froment en pain savoureux ! Et le langage! M. de Bonald affirme que l’homme a reçu le langage en même temps que l’être, qu’il parle parce qu’il a entendu parler, et que s’il n’avait pas, dès la première heure de sa vie, conversé avec son Créateur, il était muet pour l’éternité. Faire du feu, semer du blé, prononcer une parole: actes de génie tellement étonnants, qu’ils surpassent infiniment tout le reste du travail humain. Les positivistes, pour toute explication, invoquent la durée, qui, à la longue, produit les mêmes effets que l’analyse. Tout s’est fait peu à peu, par progrès insensibles; c’est un prodige analogue à celui de la division du travail. Si cette réponse n’éclaire pas l’esprit, du moins elle l’apaise; elle ressemble à l’introduction de la notion de l’infini dans les démonstrations géométriques. Quand on croyait que le monde avait duré, en tout, six ou sept mille ans, on ne pouvait comprendre que l’homme eût fait, en si peu de temps, de si étranges découvertes. Mais à présent que nous pouvons compter les années par centaines de mille, grâce aux sciences nouvelles, la difficulté disparaît, suivant les positivistes. Il ne fallait qu’avoir le temps de se retourner. L’hypothèse de l’éternité du monde est bien plus claire et plus intelligible, suivant eux, que celle de la création! Il y a dans tout cela une vérité, au moins, que nous comprenons, que nous affirmons, et la voici: c’est qu’il vaut mieux être un homme instruit et civilisé sur un rocher désert , qu’un homme primitif, un ignorant, dans un paradis.
Avant de commencer l’étude des merveilles réunies dans le Champ de Mars, constatons que la plus grande de toutes est peut-être de les avoir amenées là de tous les points de l’ univers. On peut dire avec la plus rigoureuse exactitude que toutes les richesses de la création et tous les chefsd’œuvre du travail humain ont été concentrés pendant trois mois entre lEcole militaire et les hauteurs du Trocadéro.
Certes, ni le rassemblement ni le recensement ne sont encore complets ; la science a du travail pour des siècles. Mais l’homme s’est déjà promené dans le globe entier; il a vaincu l’espace. 11 connaît désormais tous les services que la nature peut lui rendre, et il a les moyens de la forcer à les lui rendre; il connaît la place ou sont tous ses trésors, et il a le moyen d’aller les chercher. Sénèque disait, dans un sens moral et philosophique : cr Non sum uni angulo natus : patria mea est or bis. r> cc Je ne suis pas né pour ce coin de terre: ma patrie est le monde d). y, Nous pouvons le dire au sens matériel et physique. Faire le tour du monde, c’était autrefois le rêve des esprits les plus aventureux. On disait que les Argonautes avaient fait le tour du monde. Les Romains disaient que la Grande-Bretagne était à l’extrémité du monde : Penitus toto divisos orbe. Depuis eux, Christophe Colomb a découvert un autre monde, et enfin longtemps après Christophe Colomb, près de trois siècles après lui, les navigateurs ont découvert un troisième monde. Celui-là est pour nous le vrai nouveau
(1/ Sénèque, lettre XXV1IL
monde, puisqu’il n’est entré que depuis un siècle dans la société humaine civilisée; tout nouveau qu’il est, il a déjà donné aux vieux mondes l’Exposition universelle de Sydney et celle de Melbourne. Il nous reste à nous créer des chemins vers l’Afrique centrale. La science s’en occupe. Elle a lancé ses pionniers de toutes paris. Le siècle ne se clora pas sans que la civilisation ait fait cette dernière conquête, qui nous mettra enfin en possession de toutes nos richesses et nous permettra de faire des expositions vraiment internationales et vraiment universelles.
Les moyens fournis par la science au travail humain pour opérer cette concentration sont la géographie, la locomotion sur terre et sur mer à l aide de la vapeur, l’aérostation et le télégraphe.
Rendons-nous à la classe 16 (cartes et appareils de géographie et de cosmographie). Voilà, prise au hasard, la carte d’un canton de la France, ou l’on a indiqué, à sa place géométrique, un monticule, un ruisseau, un bouquet d’arbres, un hameau, une ferme isolée. On a distingué les champs ensemencés et les prairies; marqué, avec une précision mathématique, les ondulations du terrain, le cours des voies de communication, non pas seulement des canaux et des chemins de fer, mais des routes vicinales, des sentiers que les piétons seuls peuvent suivre. Prenons maintenant les cartes du globe. II serait bien curieux d’exposer chronologiquement une série de cartes du globe. On pourrait y joindre les cartes que dressaient autrefois certains peuples civilisés mais isolés, comme les Chinois, qui faisaient une bien maigre place à tout ce qui n’était pas eux. Bornonsnous plutôt à notre famille, c’est-à-dire à la Grèce, à Rome, à l’Europe. Des savants ont dressé des cartes d’après les
l/EXPOSITION DE 1878.
descriptions des anciens. Cela s’appelle : carte du monde connu du temps d’Alexandre; carte du monde connu du temps d’Auguste. Une chose entre autres est saisissante dans la géographie du temps d’Alexandre : d y avait, en Égypte et en Orient, des peuples puissants et civilisés; l’Europe, en grande partie, était inhabitée ou barbare. On connaissait un coin du monde; on rêvait le reste. Ce petit point de la terre qu’on appelle la Grèce avait une langue admirable, dont aucune autre n’a égalé la précision et le charme; elle avait des connaissances très étendues en histoire naturelle; une astronomie hypothétique, mais compliquée et brillante; une arithmétique, une géométrie très complètes; elle possédait tous les arts et tous les métiers nécessaires à la vie; elle avait fait les progrès les plus surprenants en agriculture, en architecture; elle tissait de belles étoffes, fabriquait des poteries admirables, creusait des ports, lançait des vaisseaux; elle élevait des monuments; elle écrivait des poèmes qui seront jusqu’à la fin les plus parfaits modèles de la force unie à la grâce; elle essayait, dans ses petits Etats, grands comme une commune française, tous les systèmes les plus compliqués et les plus opposés de la politique; elle agitait, en philosophie, tous les problèmes qui devaient pendant des siècles user les forces des plus grands génies. Et, pendant qu’elle s’élevait à cette hauteur dans les sciences, dans les arts, la barbarie l’enlaçait de tous les côtés. Une seule journée de marche au delà des limites de la Grèce conduisait un Athénien chez de véritables sauvages. Lui-même ne savait pas ce qu’il y avait derrière les Scythes. Tout cet univers lui était inconnu; il n’en soupçonnait ni la dimension ni la forme. L’univers vivait cependant, avec ses populations innombrables, ses richesses inutiles, et, parmi tous ces esprits que la science
n’éclairait pas, que la civilisation n’avait pas touchés, il y en avait qui, avec un peu d’aide, eussent éclairé, conduit, agrandi le monde : tout cela dormait; la conscience de l’humanité n’était éveillée, n’était vivante que dans quelques milliers de stades autour d’Athènes et de Lacédémone.
L’ignorance du monde est plus étrange dans les savants de la fin du moyen âge. Quoique enfermés par leurs méthodes et par les conditions imposées au savoir humain, dans une sorte de prison intellectuelle, ils sont laborieux, persévérants, curieux, pleins de pénétration et de subtilité. Ils commencent à retrouver les anciens livres et à joindre les doctrines de l’antiquité aux lumières que leur fournit la théologie et aux premières observations de la science expérimentale. On sait cependant quelle était leur géographie, même après la découverte de l’imprimerie; on en trouve de curieuses traces dans un livre très répandu, la Chronique de Nuremberg , et dans les récits de voyages des premiers explorateurs. Même après Colomb et Vasco de Gama, l’inconnu était de tous côtés. On le voit, pour ainsi dire, reculer à mesure qu’on s’avance vers les temps modernes, d’abord lentement, puis avec une rapidité qui nous permet de dire qu’il n’y aura bientôt plus un seul coin de la maison qui ne nous soit familier. Le souvenir de cette ignorance , encore si voisine de nous, est bien fait pour nous rendre fiers de nos richesses présentes. Dès le siècle dernier, la géodésie avait fait des progrès immenses; ce qui n’empêche pas qu’après tant de calculs et tant d’expériences, il ne reste encore plus d’une incertitude sur la forme exacte et sur les aplatissements du globe. On a fait par terre des voyages d’exploration ; on a fait de longues expéditions maritimes; on -en lait encore; le voyage de Nordenskjold a été
un des faits éclatants qui ont appelé l’attention du monde savant et des profanes en 1878. Les cartes à grande échelle (cartes topographiques, chorographiques, plans, cartes hydrographiques, orographiques, hypsométriques) se multiplient, et acquièrent chaque jour plus de netteté et de précision scientifique. Les dépenses qu’elles entraînent sont largement compensées par les services quelles rendent à la guerre, à la marine, au commerce, aux travaux publics. C’est la guerre qui a donné le branle au progrès : en effet, le premier devoir d’un général d’armée est de connaître par quels chemins il pourra porter le plus vite possible le plus grand nombre d’hommes et d’artillerie sur un point donné ; de savoir s’il devra se développer en plaine ou s’abriter derrière les mouvements de terrain. Une maison, un fossé, un cours d’eau, un bouquet d’arbres, peuvent décider de l’issue d’un engagement. Le général, s’il n’a pas un plan topographique exact, est obligé, pour le remplacer, de perdre du temps et des hommes. De même le marin , sans la carte hydrographique, ne peut s’approcher des côtes que la sonde à la main. L’ingénieur qui veut creuser un canal, construire un chemin de fer, est obligé à de longues et coûteuses opérations s’il n’est guidé dans ses études par une carte topographique exécutée scientifiquement. Les cartes à petite échelle, plus faciles à manier, ne peuvent pas arriver à la même exactitude scientifique; une raison péremptoire s’y oppose, c’est que nous n’avons de cartes à grande échelle et à exactitude mathématique que pour un certain nombre de régions très importantes. Celles de ces cartes générales qui ont été dressées il y a une vingtaine d’années contiennent encore de larges espaces vides, où l’on indique de loin en loin une ville célèbre, une grande rivière, une montagne. Ces vides
ont beaucoup diminué depuis ces dernières années, parce que la facilité des voyages, les moyens de locomotion, les besoins du commerce, la curiosité scientifique, se sont accrus dans de larges proportions; il reste encore cependant des parties du monde où l’on se contente d’à peu près pour la fixation des villes, les frontières des Etats, la figuration des rivières et des fleuves; imperfections qui ne tarderont pas à disparaître, surtout si les diverses sociétés de géographie établissent entre elles des rapports plus étroits et plus constants, si les voyageurs consentent à étudier avant de partir et à se munir des instruments indispensables. Le rapporteur de la classe 16, M. Grandidier, dont on lira le rapport avec le plus grand fruit, et qui est lui-même un voyageur savant et intrépide, remarque avec raison que, dans l’état actuel de la science, une course rapide à travers des pays nouveaux rend moins de services qu’un séjour prolongé dans une région peu connue, parce que nous avons à présent des notions générales sur presque tous les points du globe et que ce sont les faits précis et les mesures exactes qui nous manquent.
En même temps que la géographie, considérée comme science, se transformait sous l’action des différentes causes que nous venons d’énumérer, l’enseignement de la géographie faisait des progrès rapides. Le commerce y pousse ardemment, surtout depuis que les nations sont obligées de lutter l’une contre l’autre, et de chercher au loin des matières premières pour leur industrie et des débouchés pour leur commerce. Gomme on peut écrire au bout du monde en quelques minutes, y transporter des marchandises en quelques semaines, y plaider pour attaquer ou pour défendre, y fonder des usines ou des comptoirs, on ne peut
plus se contenter d’étudier un périmètre de quelques centaines de lieues autour de soi. Un homme éclairé, sans être sorti de son cabinet, connaît à présent les Indes, la Chine, le Japon; il suit les événements politiques dans l’extrême Orient; il connaît toutes les routes du commerce; il est au courant des bruits et des commérages du monde à New- York et à Bombay. Si demain un coup de baguette le transportait dans Broadway, il n’aurait pas besoin de demander son chemin.
Bien plus, le coup de baguette est donné. On peut dire que nous venons de loin en cette matière. Il fallait plusieurs jours en i83o (il y a tout juste un demi-siècle) pour aller d’un bout de la France à l’autre. C’était bien pis au siècle dernier : Young, le célèbre agronome anglais, voulant étudier toute la France, la parcourut à cheval. On peut s’amuser à lire dans le Livre commode , d’Abraham de Pradel, lequel ne remonte pas au delà de 1692, la nomenclature des moyens de transport dont on disposait pour se rendre de Paris en province. 11 énumère d’abord les carrosses de route ou carrosses de voiture pour les gens aisés, partant une fois ou deux fois par semaine, ou tous les jours, suivant l’achalandage de l’entrepreneur. Un grand nombre d’hôtels ou d’auberges ont ainsi leur voiture, tantôt libre, tantôt privilégiée; privilégiée la plupart du temps, car alors la liberté était l’exception et le privilège la règle. Les voitures privilégiées étaient en même temps surveillées, ce qui assurait à peu près la régularité du service. En revanche, le lieutenant de police y avait ses coudées franches. Vous aviez beau retenir vos places quinze jours à l’avance; au moment de partir, on vous exhibait un ordre ainsi conçu : le sieur*** assurera trois places à M.*** dans le
carrosse .du***, nonobstant toute inscription ou marché antérieur. On comprend que Young ait mieux aimé acheter une jument. C’était plus économique et plus prompt. Les carrosses d’Orléans, tenus par Mlle Blavet à l’auberge du Chev al -Blanc , rue Contrescarpe, et qui partaient tous les jours, l’été à 5 heures du matin et l’hiver à 9, portaient leurs voyageurs à Orléans en deux jours, et ladite demoiselle ou veuve Blavet s’en vantait dans ses affiches comme d’une preuve de célérité. Par cet exemple, on peut juger de tout le reste. Après les carrosses venaient les messagers , qui faisaient le service de la poste et prenaient des voyageurs et des marchandises. Ils 11’étaient pas toujours d’une régularité exemplaire : « le messager de Sainte-Menehould, qui ne vient que de trois en trois semaines, et celui de Sézanne-en-Brie, qui ne vient que de dix en dix jours, logent rue Saint-Antoine, à la Trinité, -n II y avait encore les coches par terre et par eau, et les rouliers et charrettes de voiture, moyens de transport moins dispendieux, mais infiniment plus longs. Voilà une idée du passé; voyons maintenant le coup de baguette.
Nous avons tous lu dans les Mille et une nuits ce conte d’un tapis sur lequel il suffisait de s’asseoir pour être transporté en un clin d’œil à 1,000 lieues de là. Ce conte aurait paru tout aussi merveilleux à nos grands pères si on leur avait dit : il y a du Havre à New-York une distance de i,ioo lieues; cette distance est franchie en dix jours par les paquebots transatlantiques. La France, depuis Lille jusqu’à Marseille, mesure une étendue de 3oo lieues, qui peut être franchie sans aucune fatigue en moins de vingt heures. Nous avons aujourd’hui en France ^ 5 , 1 5 6 kilomètres de chemins de fer en exploitation, et 18,870 kilomètres projetés
ou eu voie d’exécution; ensemble : 44,09.6 kilomètres, auxquels il faut ajouter 3,953 kilomètres de chemins de fer algériens Et plus d’un esprit sérieux pense que l’industrie des chemins de fer en est encore à ses débuts.
La génération qui date du commencement de ce siècle se souvient encore du Parisien qui ne connaissait que Paris ou qui avait fait le voyage de Lyon comme on va à la Mecque. On disait : Le Français n’aime pas voyager ou ne sait pas voyager; l’un et l’autre étaient vrais. On écrivait des récits de voyages faits à nos portes, et ces récits étaient fort goûtés. Il n’y a pas un demi-siècle que nous avons tous été ravis par les impressions de voyages d’Alexandre Dumas. Certes, l’esprit du narrateur et sa verve incomparable étaient pour beaucoup dans le succès; mais nous séduirait-il de
SITUATION AU 3l DECEMBRE 1879.
i° Longueur exploitée :
Lignes d’intérêt général . 20,980^
Chemins industriels et divers . 287
Réseau de l’Etat . i,638
Lérouville à Sedan (non concédé) . t43
Lignes d’intérêt local . 2,t58
ü° Longueur en voie d’exécution ou projetée :
Lignes d’intérêt général concédées définitivement .
Concessions éventuelles .
Chemins industriels et divers .
Réseau de l’Etat .
Chemins i déclarés d’utilité publique .
non concédés | dont le classement est prononcé par la loi. . Chemins d’intérêt local .
Chemins de fer algériens exploités (y compris 1 55 kilomètres
sur le territoire tunisien) .
En voie d’exécution .
Dont le classement est prononcé par la loi .
117 I sur lesquels ! 3.708 kilom.
979 ) étaient
4 106 i en constrafti°n
’ I au
8,27 1 j ier avril 1880.
Total général
même aujourd’hui que Rome est à deux journées de Paris? Non seulement nous connaissons le monde comme le prouve la classe 1 6 et comme les cartes de toute espèce (cartes savantes de l’État-major, cartes populaires de la maison Hachette) nous y aident, mais nous le connaissons pour l’avoir vu; nous nous y promenons en paquebot et en chemin de fer; nous en faisons le tour sans trop de fatigue; le négociant du Havre qui a une succursale à Calcutta partage son temps entre les deux établissements; le député de la Réunion ou de la Martinique va rendre compte de son mandat à ses électeurs dans l’intervalle des sessions. Un jeune homme de bonne famille termine son éducation en se rendant, par la voie de Suez, à la Chine et au Japon, et en revenant par l’Amérique [l\ Quand l’héritier du trône de la Grande-Bretagne et de l’empire des Indes est allé passer l’Orient en revue dans Bombay, l’une de ses capitales, il
Milles marins.
(,) Distance de Marseille à Calcutta par le cap de Bonne-Espérance . 11,700
Distance par Suez . . . 6,190
Différence . . . 5,56o
Détails de la roule de Marseille à Calcutta par Suez :
de Marseille à Messine. ... . . 5 60
de Messine à Port-Saïd . 980
de Port-Saïd à Suez . 90
de Suez à Bab-el-Mandeb . i,s3o
de Bab-el-Mandeb à Socotora . 680
de Socotora à Pointe-de-Galles . 1,600
de Pointe-de-Galles à Calcutta . 1, 1 5o
Longueur totale de la route . 6,190
Le mille marin ordinaire équivaut à 1,85s mètres.
s’est passé un événement considérable, plus scientifique encore que politique. Il y a un homme que nous coudoyons tous les jours dans la rue et qui a fait autant que l’inventeur de la navigation à vapeur pour mettre tous les pays du monde à la portée de chacun de nous, c’est M. de Lesseps; celui-là a diminué de 3,ooo lieues la distance entre Marseille et Calcutta, et il est en train de mettre l’océan Atlantique en communication directe avec l’océan Pacifique, diminuant ainsi dans une proportion énorme toutes les routes de commerce, soit au départ de l’Europe W, soit surtout au départ de New-York, Boston et la Nouvelle-Or-
(l) Tableau démontrant l’abréviation des distances des principaux ports d’Europe AUX VILLES SUIVANTES, EN PASSANT PAR l’iSTHME DE PANAMA, SUR LES ROUTES DU CAP HoRN ET DU CAP DE BoNNE-EspÉRANCE.