CARRÉS
L’Exposition de 1878 aura, comme les expositions internationales précédentes, sa bibliothèque, une bibliothèque aussi nombreuse que le savant et regretté Wolowski aurait pu le désirer.
Au rapport administratif qui, étant dû à M. Krantz, ne peut manquer d’être une œuvre magistrale, aux rapports du jury international, à ceux que les différents pays représentés à l’Exposition se sont fait adresser par leurs commissaires, aux mémoires des ouvriers délégués, aux travaux d’initiative personnelle, parmi lesquels on peut citer les 9 volumes de M. Lacroix, pleins d’utiles renseignements, les 18 volumes de M. Clovis Lamarre; au bel ouvrage intitulé l’Art à Paris , publié par M. Tullo Massarani, président du Ier groupe, à la fois peintre et critique d’art (et l’on pourrait dire aussi : à la lois Italien et Français); à cet ensemble de rapports, de mémoires, de livres, viendront se joindre les comptes rendus des conférences et des congrès qui ont eu lieu au Trocadéro pendant le cours de l’Exposition. Ces comptes rendus ne forment pas moins de 3 vo-
lûmes pour les conférences et de 33 volumes, dont quelques-uns ne sont que des fascicules, pour les congrès. Il y a eu 3s congrès, qui ont chacun leur compte rendu séparé. Le congrès d’hygiène forme deux gros volumes.
L’initiateur de l’œuvre des congrès et des conférences est M. Charles Thirion, ingénieur civil, qui est particulièrement connu pour sa compétence en matière de brevets d’invention. Il publia un certain nombre de mémoires qui donnèrent aux sociétés savantes et aux sociétés industrielles la pensée de provoquer des congrès sur les matières dont elles s’occupent habituellement. Depuis plusieurs années, on a senti l’utilité de ces réunions internationales, où chaque pays apporte son contingent de lumières; les questions se trouvent ainsi en quelque sorte renouvelées; et, d’ailleurs, il s’agit dans la plupart des cas de conventions dans lesquelles chaque peuple a son intérêt particulier. L’Association scientifique de la Grande-Bretagne tend à devenir une grande institution européenne. La Belgique mérite d’être signalée pour son zèle à provoquer des congrès, et pour la large et cordiale hospitalité quelle donne aux congressistes. H n’est pas un de nous qui n’ait gardé les meilleurs souvenirs des congrès auxquels nous avons assisté à Gand, à Anvers, à Bruxelles. La Suisse reçoit aussi des congrès de toutes sortes avec une hospitalité digne d’une république libérale. Il y a une analogie évidente entre l’œuvre des congrès et celle des expositions internationales; ici les peuples se communiquent leurs produits, là ils se communiquent leurs idées. Il était d’autant plus naturel de réunir les deux congrès, ou si l’on veut les deux expositions, que l’exposition des produits réunissait dans une même ville des millions de visiteurs, et que cette affluence promettait
L’EXPOSITÏON DE 1878.
un nombreux et compétent auditoire à tous les propagateurs d’idées utiles.
M. Teisserenc de Bort n’eut pas de peine à comprendre combien l’idée de M. Thirion était juste et féconde. Il s’y associa avec une libéralité d’esprit qui lui fait le plus grand honneur. Il nomma une grande commission composée de iq5 membres, choisis parmi les hommes les plus célèbres et les plus compétents dans chaque . spécialité b). Il présida lui-même la réunion générale et la commission se divisa immédiatement en sept commissions correspondant aux sept groupes industriels de l’Exposition; une huitième commission eut dans ses attributions les questions d’une nature plus générale; elle représenta en quelque sorte la philosophie. Les commissions élurent leurs présidents®. Chaque fois qu’une demande parvenait au secrétariat général , dont la direction avait été confiée à M. Charles Thirion, elle était renvoyée à la commission spéciale. La commission s’assurait que la demande était faite par des hommes sérieux et que le sujet méritait d’attirer l’attention publique. Du reste, aucun parti pris, aucune doctrine préconçue; la liberté, en toutes choses, la plus entière. L’avis de la commission était transmis au comité central, composé des huit présidents et présidé par le ministre, qui décidait en dernier ressort. Tous les membres de la commission s’étaient montrés très sympathiques à l’idée d’accorder aux congrès l’hospitalité de la France. Il y eut quelques objections contre les confé-
(1) MM. Victor Hugo, Viollet-le-Duc, Charles Blanc, Taine, Gounod, Edmond About, Meissonier, Legouvé, Paul Bert, Pouyer-Quertier, Sainte-Claire Deville, Pasteur, Broca, Emile de Girardin, etc.
(2) MM. Lefuel, Éd. Laboulaye, Anatole Gruyer, Dauphinot, Cbevreul, Duclerc, Victor Lefranc, Jules Simon.
rences isolées, et en effet les deux entreprises différaient profondément. Les demandes de conférences avaient afflué dès que le projet du ministre avait transpiré dans le public. La plupart des demandeurs n’étaient pas connus, quelques autres ne l’étaient que trop. Parmi les sujets indiqués, il y en avait de chimériques; d’autres avaient trait aux controverses religieuses et politiques que l’Etat, même lorsqu’il ne les interdit pas, ne saurait prendre sous son patronage. Après une discussion rapide, la solution la plus libérale prévalut. On se rappelle qu’à cette date, la liberté des conférences isolées n’existait pas en France. Il fut entendu qu’elle existerait au Trocadéro. Le mécanisme des commissions était si simple, et les commissaires montraient tant de zèle, que les affaires arrivaient très rapidement au comité central. Aussitôt que la conférence ou le congrès étaient autorisés, le conférencier ou le bureau du congrès entraient en relations avec M. Charles Thirion, et ils arrêtaient ensemble le jour, l’heure et le lieu des réunions. L’Administration ne donnait pas seulement des salles magnifiques, elle fournissait tout le personnel nécessaire, et, ce qui est un cadeau sans prix, l’admirable service sténographique, composé des sténographes des deux Chambres et dirigé par M. Célestîn Lagache. Enfin, elle fait maintenant à ses frais la publication des comptes rendus. Chaque volume est tiré à 1,000 exemplaires. Si le congrès demande un plus grand nombre d’exemplaires, il les paye au prix de revient.
Il va sans dire que tout n’est pas de même valeur dans les 36 volumes de la collection. Il y a des divagations, des chimères, des inutilités; il y a aussi des discussions sérieuses, il y en a de profondes. La différence entre les congrès et les conférences proprement dites est très tranchée. 11 fallait
s?y attendre. Il suffît de se rendre compte de l’origine de ces 36 volumes pour comprendre qu’ils ont infiniment moins d’autorité, mais beaucoup plus de vie et de mouvement que les rapports publiés par ordre de M. Duruy en 1867. Pour trouver l’analogue de la collection nouvelle, il faut remonter aux écoles normales fondées par la Convention, dont les leçons et les discussions ont été publiées, et forment i3 volumes in-8°.
Il y a sans doute entre les deux publications des différences capitales. Les écoles normales étaient des écoles; elles avaient des professeurs nommés par Lakanal et Deleyre, commissaires de la Convention, des élèves désignés par les directoires des départements, et leur but était de préparer ces élèves à devenir à leur tour professeurs des écoles centrales qui devaient être organisées dans tous les chefs-lieux. C’était une grande pensée, d’ou est sortie, après plusieurs tentatives et plusieurs modifications nécessaires, notre Ecole normale supérieure actuelle.
On éprouve une joie patriotique en lisant, après un siècle presque entier, la glorieuse liste des maîtres des écoles normales. Les mathématiques étaient enseignées par Laplace et Lagrange, la géométrie descriptive par Monge, la physique par Haüy, l’histoire naturelle par Daubenton, la chimie par Berthollet, l’agriculture par Thouin, la géographie par Buache et Mentelle, l’histoire par Volney, la morale par Bernardin de Saint-Pierre, la grammaire par Sicard, l’analyse de l’entendement (la philosophie) par Garat, la littérature par La Harpe, l’économie politique par Yandermonde. Les organisateurs avaient eu la main heureuse; on ne trouverait à aucune époque un ensemble de maîtres plus illustres. Il fut décidé que les leçons seraient improvisées, sté-
nographiées et publiées; qu’il y aurait, après chaque leçon, une discussion ou conférence entre le maître et les élèves, et que ces discussions seraient également publiées. L’improvisation des leçons parut alors une grande nouveauté. On eut soin d’avertir le public que la forme serait seulement improvisée, mais que le fond des leçons serait longuement préparé. Cependant l’improvisation réduite dans cette mesure effrayait beaucoup les maîtres, qui prirent leurs pré^ cautions avec le public, cr La justice la plus commune exige , dirent- ils dans leur préface, que des discours faits ainsi ne soient pas jugés comme des discours écrits avec soin dans un cabinet, n II y a lieu de croire que les élèves qui voulaient prendre part aux débats mettaient à préparer leurs objections autant de soin que les professeurs à préparer leurs leçons. Plusieurs de ces objections ou questions ont la forme et les dimensions d’un discours; on ne les présentait que le lendemain, précisément pour avoir le temps de les méditer et peut être de les apprendre par cœur. Seul, le professeur, qui était obligé de répondre, improvisait bien réellement. H s’en dédommageait en corrigeant à loisir les épreuves, qui ne passaient point sous les yeux de l’élève. Répondre (improvisation à part) n’était pas toujours chose facile. Il arrivait que ces discussions, ou débats comme on les appelait, mettaient aux prises Garat avec Saint-Martin, le philosophe inconnu , dont la dialectique était fort pressante, Sicard avec de Wailly, avec Gail, quelquefois avec ses propres collègues. Garat et Volney assistèrent plus d’une fois à son cours et y prirent la parole. L’improvisation nous est devenue à tous familière, et c’est une de ces transformations qu’on remarque à peine, parce qu’elles s’accomplissent insensiblement, et qui pourtant ont leur importance. Sous
l’ancien régime, tout était matière à cérémonies et à discours par conséquent, mais ces discours étaient préparés, écrits. On commença à improviser dans les clubs; la plupart des orateurs renommés lisaient. Il en était de même dans les Assemblées, et cela continua jusque sous la Restauration. 11 en résulta plus d’une fois une dissonance piai* santé entre le discours et la réplique. On faisait effort pour accommoder ses phrases à la circonstance. Les professeurs, qui n’avaient pas d’antagonistes, lisaient ou récitaient. Les leçons de littérature de La Harpe, quoique faites d’abord au lycée, sont un cours de littérature écrit d’abord, puis lu en public, puis remanié de fond en comble, après un intervalle de plusieurs années. La nécessité de parler sans notes et sans cahier parut si redoutable à l’auteur de Paul et Virginie , qu’il ne put s’y résigner; il ne fit qu’une seule leçon et se retira; encore est-ce beaucoup dire que d’affirmer qu’il la fit tout entière. Après la dispersion des écoles normales et la fondation de l’Université, les professeurs, les conférenciers, publièrent leurs leçons quand ils le jugèrent à propos; l’Etat ne s’en mêla plus. La sténographie, quoique fort ancienne, n’est devenue d’un usage courant que depuis une cinquantaine d’années, et les sténographes de nos Assemblées n’ont rien de commun avec les logographes de la Convention. Il y en avait pourtant depuis plusieurs années au palais Bourbon quand ils firent leur première apparition dans les cours publics. La première tentative de reproduction intégrale des cours fut faite, si je ne me trompe, par l’Echo de la Sorbonne , dans les premières années du règne de Louis-Philippe. A présent que les organes de publicité se sont multipliés à l’infini, la sténographie est partout, et c’est elle principalement qui nous a faits improvisateurs.
JSITION DE 1878.
Les c
contribué, et les clubs, et la liberté apérieur, dépuis quelle existe, c’est-à- ^ns. M. Teisserenc de.Bort, plus heu-
de Tei dire de reux en qu’il en
iai était plus difficile à rencontrer,
a trouvé autant d’improvisateurs
c’étaient des Monge et des Laplace.
Ce n’en fut pas moins une idée courageuse autant que libérale d’ouvrir, non seulement aux congrès, mais aux conférenciers isolés, les salles de lecture de l’Exposition, et de donnera cet enseignement, le plus libre qui fut jamais, une publicité très étendue. A ce point de vue, et quelle que soit d’ailleurs leur valeur intrinsèque, les conférences ont une importance que n’ont pas les congrès. Elles seront certainement un des côtés originaux de l’Exposition de 1878. Il est probable que l’exemple sera suivi dans l’avenir, et que l’exposition des choses sera toujours accompagnée désormais de l’exposition des idées. Il est même à croire que les inventeurs tiendront à expliquer eux-mêmes leurs découvertes, à en raconter l’histoire, à en développer les avantages. Ceux qui n’ont pas une chaire à leur disposition dans leur pays en trouveront une dans les expositions universelles; et les maîtres les plus autorisés pourront préférer à leurs élèves ordinaires ces auditeurs venus de toutes les parties du monde.
Ainsi 011 fit marcher de front l’exposition des théories et celle des résultats , l’enseignement oral et l’enseignement par l’aspect. Après avoir parcouru les galeries du Champ de Mars regorgeant de richesses, le promeneur pouvait entrer, au Trocadéro, dans une salle de cours; si c’était une conférence, il y entendait des savants, des chercheurs, des utopistes, racontant, celui-ci ses découvertes, celui-là ses espé-
rances ou ses rêves. Les commissions n’avaient écarté que l’inconvenant ou l’absurde, mais la fantaisie et la chimère ont pu se produire en liberté. Ce n’était pas la Sorbonne, le Collège de France, le Muséum; c’était quelque chose de moins éprouvé, de moins sûr, de plus libre, de plus hasardeux, plutôt des conférences que des cours proprement dits, la propagande la plus indépendante qui se soit jamais produite chez aucun peuple. En un mot, la foire des idées et des utopies.
Les congrès avaient un tout autre caractère. Institués par des sociétés savantes ou des compagnies industrielles, ils avaient à leur tête des bureaux composés des spécialistes les plus éminents de la France et de l’étranger. Les discussions y étaient savantes, courtoises, régulières, parfois brillantes. „ Le congrès de la propriété industrielle a institué, en se séparant, une commission internationale permanente, chargée de poursuivre l’unification des législations qui protègent les droits des inventeurs dans les divers pays. Ce congrès était présidé par M. Bozérian, sénateur; il avait pour présidents d’honneur : MM. Teisserenc de Bort, ministre de l’agriculture et du commerce de France; de Chlumetzky, ministre du commerce d’Autriche; Siemens, le président du congrès tenu à Vienne en 1878. Les jurisconsultes et les économistes les plus autorisés de la France et de l’étranger ont apporté le concours de leurs lumières et de leur expérience aux discussions qui ont eu lieu au sein du congrès.
Le congrès de la propriété artistique a eu cet honneur, que les résolutions adoptées par lui ont servi de point de départ à la loi récemment proposée par le Gouvernement pour la protection des œuvres d’art. Ce congrès était présidé par M. Meissonier; les présidents d’honneur étaient M. Bar-
doux, ministre de l’instruction publique; M. le baron Taylor* qui a prononcé à la séance d’ouverture une chaleureuse allocution, la dernière peut-être qu’il ait consacrée à la défense des intérêts qu’il a tant aimés et si bien servis; M. Guillaume, l’illustre statuaire, alors directeur des Beauxarts. M. Adrien Huart, avocat, l’un des présidents de l’Association des inventeurs et artistes industriels, était le secrétaire général de ce congrès aux discussions duquel il a pris une large part.
Le président du congrès A' hygiène était M. Gubler, gendre de David (d’Angers); M. Gubler a été enlevé à la science quelques mois après. Les discussions de ce congrès ont été longues, approfondies, et seront certainement consultées avec fruit par les médecins, les chefs d’atelier, les directeurs des maisons d’éducation, et tous ceux qui ont charge de veiller à la salubrité.
M. Nadault de Bulfon a présidé le congrès pour ïamélioration du sort des aveugles et des sourds-muets. M. Nadault de Buffon, descendant de l’illustre naturaliste, est un ancien avocat général. Devenu aveugle, il a, en quelque sorte, lutté contre son infirmité et redoublé d’activité pour toutes les bonnes œuvres. Les questions d’enseignement ont tenu une grande part dans ce congrès , constamment entouré des plus ardentes et des plus légitimes sympathies.
Le congrès pour Y unification des fils de toute nature , le quatrième sur la matière , a ratifié les résolutions prises dans le congrès de Turin, à la suite des congrès de Vienne et de Bruxelles. Après la séance de clôture, le bureau, à la tête duquel étaient MM. Dauphinot, sénateur, Gustave Boy, membre de la Chambre de commerce de Paris, Paclier von Theinburg, membre de la Chambre des députés d’Autriche,
président du congrès, Gantoni (de Milan), Müllendorf (de Verviers), Pastor (d’Aix-la-Chapelle), Offermann, etc., a présenté une adresse au ministre du commerce pour lui demander de prendre l’initiative d’une conférence internationale officielle destinée à préparer l’adoption par les gouvernements d’un système uniforme de numérotage des fils.
Le congrès pour Y unification des poids , mesures et monnaies a été dirigé par M. Joseph Garnier. MM. Tresca et Peligot, de l’Académie des sciences, M. de Parieu, le docteur Broch , le docteur Woern, ancien ministre des finances de Suède, M. Leone Levi, secrétaire de l’Association anglaise pour l’adoption du système décimal, ont pris une part active aux débats. Le congrès incline à l’adoption du système français.
Citons encore les congrès de démographie , de statistique , le congrès sur Yalcoolisme, le congrès du génie civil, présidé par M. Tresca, le congrès de météorologie , qui avait attiré les plus grands savants de l’Europe, le congrès de géologie, présidé par M. Hébert, le sixième congrès séricicole, le congrès de botanique et d’ horticulture , le congrès des sciences anthropologiques et ethnographiques , qui comptait parmi ses membres MM. Henri Martin, Broca, de Quatrefages, de Mortillet, Bertillon, deBosny, Capellini (de Bologne), Bogdanow (de Moscou), de Hochsteller (de Vienne), Schaafïhausen (de Bonn), etc.
On ne peut s’empêcher de reconnaître qu’on s’y est pris un peu tard pour organiser les congrès et conférences. Pendant que l’on s’occupait de préparer l’Exposition, de grands mouvements politiques avaient eu lieu dans le pays; le personnel de la Commission supérieure avait été modifié par des adjonctions nombreuses. Quand M. Teisserenc de Bort, qui avait le premier conçu l’idée de l’Exposition et qui avait
présidé au premier travail, reprit le pouvoir après un long intervalle, il eut besoin de toute son activité et de toute celle de ses collaborateurs pour revenir à ses premiers plans, et concilier des éléments un peu disparates. Il restait bien des modifications à faire au règlement, et des services entiers à organiser, quand on résolut d’ouvrir, coûte que coûte, l’Exposition dans l’état où elle était, à l’heure fixée, pour ne pas manquer au rendez-vous solennel que la France avait donné au monde. Il aurait été bon d’annoncer, dès le premier jour, qu’il y aurait une exposition orale à côté de l’exposition matérielle; les savants auraient fait leurs préparatifs à l’avance comme les industriels. Quand ou prit tardivement la résolution d’organiser cette vaste académie du travail, on fit appel aux savants et aux artistes les plus célèbres pour composer la commission chargée de recevoir et de classer les demandes; ces noms, publiés plus tôt, auraient été, pour les futurs professeurs, un attrait et une garantie. En voyant à la tête de la commission les noms de M. Ghevreul, de M. Laboulaye, de M. Lefuel, etc., ils auraient compris que la science serait représentée dans ce quelle a de plus élevé, et qu’on lui donnerait la plus ample liberté de philosopher, amplissimam liber tatern philosopliandi. II aurait fallu aussi s’assurer du concours de deux ou trois professeurs illustres, qui, en faisant leurs leçons les premiers, auraient infailliblement amené à leur suite les maîtres les plus autorisés de la science et de l’industrie. L’institution n’a pas donné du premier coup tous les excellents résultats quelle comporte; mais elle est fondée; elle laisse après elle un monument; et les 3o volumes publiés par M. Thirion seront toujours consultés par les savants et les historiens.
Les rapports du jury international que nous publions, et auxquels ces pages servent d’introduction, se ressentent aussi quelque peu des retards et de l’indécision qui ont été les contre-coups de la politique dans l’organisation des divers services. Il est certain que les rapporteurs, élus par les jurys de classe, n’ont pas été avertis, dès le début, qu’on leur demanderait une appréciation des progrès réalisés par leur industrie, des lacunes qui s’y trouvent encore, et des moyens les plus efficaces pour y remédier. Beaucoup ont pu croire que leur tâche consistait uniquement à comparer les concurrents entre eux, pour motiver le jugement du jury. Plusieurs fois, pendant le cours de leur travail, les rapporteurs s’adressèrent aux présidents de leurs groupes, et même au Conseil des présidents, pour savoir si les rapports seraient publiés; comme aucune décision n’avait encore été prise, on ne pouvait répondre que par des probabilités et des espérances. La distribution des récompenses avait eu lieu, quand le ministre parla pour la première fois au rapporteur général de lui confier cette fonction; et le rapporteur général apprit, ce jour-là seulement, que la publication des rapports aurait lieu. Il n’avait rien préparé, pris aucune note en vue d’un pareil travail; et pourtant, il n’échappera à personne qu’un rapport doit être écrit après que l’Exposition est fermée, et préparé pendant qu’elle est ouverte. Les mêmes objections qui se présentaient à son esprit, et qui le firent longtemps hésiter, existaient avec autant de force pour les rapporteurs de classe. La plupart croyaient leur travail terminé; ceux qui n’appartenaient pas *
à notre pays étaient déjà retournés au centre de leurs affaires. Tandis que les esprits d'un ordre élevé se montraient bien aises d’exprimer leurs idées dans une œuvre considérable, publiée par l’Imprimerie nationale au norn de la France, un grand nombre de rapporteurs reculaient devant la difficulté et la responsabilité d’une tâche purement gratuite , qui devait les enlever pour assez longtemps à leur travail. On se hâta de convoquer une réunion de rapporteurs, qui eut lieu le 9 décembre au ministère de l’agriculture et du commerce. Le ministre y assista avec le rapporteur général et M. Dietz-Monnin, directeur de la section française. On sait qu’il y a 90 classes; le nombre des rapporteurs présents s’élevait à environ 5o. MM. Limousin, classe 53, Charles Lauth, classe 4y, Emile Chasles, classe 7, Haro, classe 10, Heuzé, classe 69, Martinet, classe 9, Didron, classe 19, Hirsch, classe 54, prirent part à la discussion.
M. Limousin fit remarquer que sa classe (matériel des arts chimiques, de la pharmacie et de la tannerie) comprenait douze spécialités différentes ; il demanda s’il pourrait librement choisir des collaborateurs et publier leur travail avec leur nom. M. Charles Lauth s’associa à sa demande. M. Emile Chasles insista sur la nécessité de donner toute liberté aux rapporteurs; il était désormais impossible de réunir les jurys pour leur communiquer les rapports; la plupart des classes avaient arrêté la série des récompenses sans prendre aucune décision en commun sur le caractère et les besoins de l’industrie; s’il est parfaitement exact que la même forme ne peut s’appliquer aux rapports des différentes classes, il est également certain que le conflit des opinions peut s’élever dans la même classe entre les divers jurés quant aux conséquences pratiques et théoriques à tirer
cle l’Exposition; dans la classe 7 notamment, où il s’agit des méthodes de l’enseignement secondaire, il y a presque autant d’opinions que de jurés; la classe entière ne saurait donc être responsable des opinions du rapporteur.
Il fut répondu à ces diverses observations que les rapporteurs avaient été honorés du choix de leurs collègues, ce qui était une garantie d’impartialité et de capacité ; qu’ils 11e pouvaient plus désormais, en l’absence de la classe, exposer que leur jugement personnel sur l’Exposition; que c’était ce jugement personnel qu’on leur demandait; qu’ils l’exprimeraient avec l’indépendance la plus complète sous leur seule et exclusive responsabilité, sans qu’on puisse imputer leurs opinions sur les personnes ou sur les choses soit à leurs collègues, soit au rapporteur général qui jouirait pour lui-même de la même liberté, soit à F Administration; que quant aux collaborateurs, chaque rapporteur serait maître de les choisir, d’attacher leur nom au rapport ou à la portion de rapport dont ils seraient les auteurs, à la condition toutefois d’en répondre devant l’Administration centrale comme il répond de son œuvre propre. Quant aux dimensions et au cadre des rapports, en dehors de quelques idées exposées par le rapporteur général à titre de renseignements et de conseils, tout a été laissé à la libre appréciation de chaque écrivain.
Il est donc bien entendu que les signataires des rapports qui vont suivre et du rapport général sont seuls responsables des opinions qu’ils émettent. Le rapporteur général notamment s’est tenu, pendant deux ans, à la disposition de ses collègues, et a donné ses conseils quand ils lui ont été demandés, mais seulement quand ils lui ont été demandés et toujours à titre officieux. L’Exposition dans tous
ses détails, les conférences, les congrès, les publications qui en sont la suite, et les rapports du jury international, tout est libre, tout est indépendant, tout est personnel; T Administration n’a voulu être, en toutes choses, qu’un auxiliaire bienveillant et magnifique. Il n’est que juste d’en remercie]' ici le ministre et le commissaire général au nom des exposants, des conférenciers, des membres des divers congrès, du jury international, et des rapporteurs du jury international.
II doit être entendu également que les rapporteurs ont eu à lutter contre des difficultés toutes spéciales dont il faut leur tenir compte. Ils ont tous fait, devant le jury de leur classe, un premier rapport qui a dû être rédigé très rapidement, puisque, dans un très grand nombre de classes, la visite des produits exposés n’était pas encore terminée quand l’Administration insistait déjà pour avoir dans les mains les listes des récompensés. Tantôt à cause du nombre et de la diversité des produits, tantôt à cause de la nécessité de multiplier les expériences, quelquefois aussi en raison des difficultés soulevées entre des maisons rivales, les opérations du jury se trou vaient attardées malgré le zèle le plus opiniâtre. Le seul genre de rapport qu’on pût préparer pendant ces opérations qui ne laissaient à personne un jour de relâche était une liste motivée des récompenses.
Un rapport de cette sorte diffère essentiellement de ceux que nous publions. Beaucoup d’excellents esprits pensent que les premiers rapports et les récompenses qui en sont la suite devraient être supprimés, parce que, si on peut en garantir l’impartialité, on ne peut jamais en garantir la justice. Suivant eux, le véritable service à rendre à l’industrie, c’est d’abord de lui donner de vastes espaces, des
bâtiments splendides, tous les millions nécessaires pour ses installations et son outillage, des débouchés immenses, une publicité sans limite, et ensuite de lui procurer les conseils et les directions des hommes les plus compétents dans la science et l’industrie. Cela vaut mieux que de donner des prix aux artistes, aux savants, aux industriels, comme on en donne aux enfants dans les classes pour entretenir l’émulation. C’est une opinion qu’il faudra discuter à fond avant la prochaine exposition. Elle a été soutenue en 1 8 5 5 avec beaucoup de force par le prince Jérôme Napoléon dans son rapport d’ensemble. Un grand nombre d’artistes, et parmi eux beaucoup de ceux qui ont été comblés de récompenses, voudraient la voir appliquer aux expositions annuelles des beaux-arts.
ce Je propose, pour les expositions futures, la suppression du jury international des récompenses, dit le prince Jérôme Napoléon, ou du moins des modifications profondes dans le rôle que ce jury est appelé à remplir, n
Le véritable promoteur des progrès industriels, le meilleur juge, c’est le consommateur. La clientèle est la récompense de tout progrès accompli. On dit que la popularité ne suit pas toujours le mérite. Cela est vrai; et cela tient presque toujours au défaut de publicité. Le grand service que rendent les expositions, c’est précisément de donner de la publicité à tous les produits et de rendre les comparaisons faciles. Aller plus loin et prétendre dicter son choix au consommateur, c’est entreprendre une tâche dont le premier défaut est d’être inutile, et le second d’être impossible. Tout manque au jury : le temps, les moyens d’examen, les termes de comparaison. On choisit les jurés
dans les premiers rangs de la science et de l’industrie; on leur demande de sacrifier deux mois, trois mois de leur temps pour une besogne fatigante, ingrate; de se livrer à des discussions quelquefois très aigres avec les intéressés ou avec leurs collègues ; d’assumer une lourde responsabilité; de s’exposer à des rancunes. Ce travail, qu’il faut faire en commun, est souvent interrompu par les exigences de la science ou des affaires; il 11e reste plus à la fin des opérations qu’un nombre de juges insuffisant. Parmi les exposants, il y en a dont le mérite s’impose, d’autres dont l’insuffisance saute aux yeux; pour les uns et pour les autres, ce verdict du jury ne signifie rien : il ne fait que consacrer celui du public. Toute l’importance des prix est pour les intermédiaires, dont le mérite n’est pas éclatant, dont l’insuffisance n’est pas manifeste. On hésite pour ceux-là, dans le jury comme dans le public. A-t-011 le temps et les moyens de multiplier assez les essais ou les expériences pour porter un jugement infaillible? Les influences, les intrigues, ne sont-elles pour rien dans l’appréciation définitive? O11 a beau être impartial, on a des passions, quelquefois très vives et très légitimes, ne fût-ce que l’amour-propre national. Le prix que l’on donne dans ces conditions devient aussitôt, dans les mains de celui qui l’obtient, un instrument de monopole. 11 vaut mieux n’en pas donner. Telles sont, en résumé, les raisons du rapport de 1 8 5 5
11 n’y a au contraire, il 11e peut y avoir qu’une seule voix pour constater l’utilité des rapports adressés au Gouvernement et au public sur les mouvements, les progrès, les besoins des arts et de l’industrie; sur la comparaison des
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diverses industries et des divers peuples. Tout le monde peut gagner à ces études indépendantes, et personne ne peut y perdre. Le jury n’est plus à proprement parler un jury : il devient une académie. Les rapports d’ailleurs sont soumis, comme le reste de l’Exposition, au jugement du public. La publicité remplace l’autorité, ou, ce qui revient au même, l’autorité de la science remplace l’autorité des gouvernements. Est-ce le rôle d’un gouvernement de nous dire : Rossini est supérieur à Meyerbeer? Eugène Delacroix est supérieur à Ingres? les draps fabriqués en Angleterre sont supérieurs à ceux d’Elbeuf? Non, les gouvernements n’ont rien à voir dans tout cela ; mais de grands artistes ou de grands industriels peuvent nous faire découvrir des mérites qui, sans eux, nous échapperaient, corriger notre goût s’il s’égare, indiquer des buts nouveaux à poursuivre, des méthodes plus puissantes ou plus sûres. Des rapports bien faits ne sont pas seulement un des éléments importants d’une exposition : ils en sont l’élément le plus important.
Nous avons le regret de dire que plusieurs rapporteurs, même français, n’ont pas répondu à l’appel qui leur a été fait. Quelques-uns, en très petit nombre (6 rapporteurs), ont déclaré qu’ils ne feraient rien. D’autres promettent, depuis deux ans, des rapports qui ne viennent pas. Au moment de mettre sous presse, nous n’avons pas 6o rapports entre les mains.
Quelques-uns de ces rapports portent la trace d’un travail hâtif. Plusieurs rapporteurs expliquent eux-mêmes que leur travail aurait été plus complet s’ils avaient été prévenus à temps; qu’ils n’ont pu ni revoir les objets exposés pour se faire une idée d’ensemble, ni consulter leurs collègues
sur des cas douteux ou des questions générales, ni même retrouver des notes communiquées au jury du groupe, aux rapporteurs de classes similaires b). Parmi les rapporteurs étrangers, plusieurs avaient été chargés, depuis leur retour, d’écrire des rapports spéciaux pour leurs gouvernements respectifs; ces rapports étaient déjà publiés, et le rapport qu’ils ont dû faire pour nous est le troisième qu’on leur ait demandé. Telle est, pour citer un exemple, la situation de M. Habets, ingénieur des mines à Liège, rapporteur de la classe 5o (matériel et procédés de l'exploitation des mines et de la métallurgie). Outre le rapport fait à sa classe et qui concernait surtout les exposants, M. Habets en avait fait un à son gouvernement sur les intérêts et la situation de la classe 5 4 en Belgique, quand on lui a demandé de traiter le même sujet à un point de vue plus général pour le jury international. M. Habets a fait ainsi deux rapports étendus, qui du reste lui font l’un et l’autre le plus grand honneur.
Plusieurs mémoires parmi ceux que nous avons reçus ont une grande valeur scientifique et suffiront pour donner du prix à notre collection. Nous en citerons ici quelquesuns, parce qu’ils sont tout à fait hors ligne : le rapport de M. Durand-Claye, sur le matériel et les procédés des exploitations rurales et forestières (classe 5i); celui de M. Jacqmin, sur le matériel des chemins de fer (classe 6 à); celui de M. Heuzé, sur les céréales, les produits farineux et leurs dérivés (classe 69); celui de M. Vaillant, sur les poissons, crustacés et mollusques (classe 84); celui de M. Pissot, sur
(1) Voir notamment le rapport de M. Sriber, sur les objets de voyage et de campement (classe 4 1 ) ; celui de M. Lévy (classe 61), machines, instruments et procédés usités dans divers travaux,
les graines et plantes d’essences forestières (classe 89); celui de M. Martinet, sur l’imprimerie et la librairie (classe 9); celui de M. Cornu, sur les instruments de précision (classe 1 5 ) ; celui de M. Grandidier, sur les cartes et appareils de géographie et de cosmographie (classe 16); celui de M. Vilmorin, sur les produits agricoles non alimentaires (classe 46), etc. etc. Le rapporteur de la classe 3o (fils et tissus de coton) n’ayant pas pu faire son rapport, le président, M. Carcenac, a bien voulu le remplacer. Les rapporteurs des classes qui renfermaient plusieurs spécialités ont trouvé des auxiliaires d’une grande compétence, parmi lesquels nous citerons: M. Julien Hayem pour la chemiserie, M. Tronquois pour l’ameublement. Ce concours de zèle et de talent nous donne lieu d’espérer que les rapports du jury international ne paraîtront pas indignes de l’Exposition de 1878.
Le public ne se rend pas compte des difficultés que rencontrent les organisateurs d’une exposition. C’est son affaire à lui de voir le résultat et d’applaudir ou de siffler; il s’inquiète fort peu de ce qui se passe sur la scène avant le lever du rideau. L’usage est consacré, chez nous du moins, d’avoir une Commission supérieure, un jury d’admission, un jury d’installation et un jury de jugement; à côté de tout cela, au-dessus, se place le commissaire général, assisté de ses directeurs et de ses employés de toutes sortes. Toutes les fonctions de membres de la Commission supérieure ou de jurés sont gratuites; elles n’en sont pas moins recherchées, comme tout ce qui confère une distinction. En 1878, la
Commission supérieure a été refaite plusieurs fois, parce que la politique ayant passé par des alternatives assez violentes, chaque parti, en arrivant au pouvoir, a voulu mettre ses coryphées dans la Commission. 11 semblerait plus naturel d’y faire représenter la science, les arts et l’industrie; mais la politique se retrouve partout, a le pas sur tout. La Commission supérieure est censée faire le règlement général et vider les difficultés quand il s’en présente. Le règlement général a été fait et refait tant de fois qu’il est à présent à peu près raisonnable quant au fond; et, s’il reste des améliorations à y faire, un homme tel que M. Krantz, par exemple, les ferait beaucoup mieux qu’une assemblée hétérogène où les députés et les sénateurs dominent. Le jury d’admission, dont la besogne est assez dure, assez désagréable, puisque les admis ne lui savent aucun gré et que les repoussés ne lui pardonnent jamais, est choisi un peu légèrement; c’est pourtant une juridiction du premier degré dont les jugements sont sans appel. Ingrate aussi et importante est la tâche du jury d’installation. Il faut concilier les exigences de l’Administration, de l’architecte, quelquefois de la police, des maisons rivales, des différents pays; tenir compte des besoins et des plaisirs du public, et préparer, dans un bon ordre, les pièces de conviction pour le jury de jugement. Chaque nation a ses commissaires généraux, doublés quelquefois des ambassadeurs; et il peut arriver qu’un emplacement un peu plus grand, un peu mieux éclairé, donné à celui-ci de préférence à celui-là, donne lieu à des incidents diplomatiques. Quant au jury de jugement, celui-là ne peut pas, ne doit pas être influencé. Chaque classe nomme son président, son secrétaire, son rapporteur, un vice-président, si elle le juge nécessaire; au
contraire, les bureaux de groupe, qui forment l’autorité supérieure, sont nommés directement par le ministre; cela semble un peu autoritaire. Non seulement le bureau de groupe, assisté de la classe compétente, peut réformer les décisions du jury, mais les présidents et les vice-présidents forment une espèce de cour supérieure qui juge tous les différends en dernier ressort, de sorte que les présidents nommés sont supérieurs de toute façon aux présidents élus; le contraire serait plus équitable. Une des opérations les plus difficiles et les plus importantes, c’est la classification; c’est aussi l opé ration la plus philosophique. Une bonne classification est la première condition de succès pour une exposition. On en viendrait à bout s’il ne s’agissait que de principes; mais il faut tenir compte des indications du public, de la situation des terrains, de la forme des bâtiments, de la spécialité des jurés. II faut faire une place à part aux objets encombrants, réunir dans une même galerie les machines actionnées par le même moteur. Certains objets sont réclamés à la fois par plusieurs classes; d’autres, qui gagneraient à être réunis, sont nécessairement séparés. Il est probable que, pour la classification comme pour le reste, on en viendra à avoir un type fourni par l’expérience et qui sera en quelque sorte accepté et immuable. Cependant, en comparant seulement nos trois dernières expositions, i855, 1867 1878, on constate encore de notables
différences.
Un 1 855, on avait formé une première division des produits de l’industrie ; une seconde division comprenait les beaux-arts. L’agriculture était considérée comme faisant partie de l’industrie. Il y avait, dans la première division, 5 groupes formant 27 classes. La seconde division com-
prenait 3 classes, savoir : classe 28, peinture, gravure et lithographie; classe 29, sculpture et gravure en médailles; classe 3o, architecture.
Voici les 5 groupes dont se composait la première division (industrie); il serait inutile d’entrer dans le détail des classes, d’autant plus que chaque classe se divisait ellemême en sections; la classe 25, par exemple (confection des articles de vêtement), comptait jusqu’à 12 sections différentes (boutons, corsets, chaussures, chapeaux, ouvrages en cheveux, écrans, tabatières et pipes, etc.).
Groupe 1 : Industries ayant pour objet principal l’extraction ou la production des matières brutes. Groupe II : Industries ayant spécialement pour objet l’emploi des forces mécaniques. Groupe III : Industries spécialement fondées sur l’emploi des agents physiques et chimiques ou se rattachant aux sciences et à l’enseignement. Groupe IV : Industries se rattachant spécialement aux professions savantes. Groupe V : Manufactures de produits minéraux. Groupe VI : Manufactures de tissus. Groupe VII : Ameublement et décoration, modes, dessin industriel, imprimerie, musique.
11 suffit de lire cette énumération pour comprendre qu’aucune idée générale et philosophique n’avait présidé à la classification; mais on en a la démonstration bien plus évidente en parcourant la nomenclature des classes et des nombreuses sections dans lesquelles chaque classe est divisée. Ainsi, le groupe I, qui contient d’après son titre les industries ayant pour objet l’extraction ou la production des matières brutes, compte une section de monnaies et médailles, une section de la chasse, une section intitulée : Destruction des animaux nuisibles. Le groupe II (industries ayant spécialement pour objet l’emploi des forces mécani-
ques) renferme les machines et appareils destinés à la fabrication des produits chimiques, les presses pour l’impression typographique, tous les instruments des métiers à peigner, à carder, à tisser, quoique les produits chimiques, les corps gras, résines, savons, etc., l’imprimerie, la filature et le tissage fassent partie d’autres groupes. L’enseignement ne fait pas partie du groupe IV, consacré aux industries se rattachant spécialement aux professions savantes; il a été placé dans le groupe III avec les industries spécialement fondées sur l’emploi des agents physiques et chimiques. Le bureau du groupe a quelquefois à juger, comme je le disais tout à l’heure, des questions très délicates; il doit donc être composé d’hommes compétents, et c’est une raison de plus pour rapprocher dans un même groupe des matières analogues. Voici un groupe qui renferme l’horlogerie, tout ce qui concerne les combustibles : combustibles minéraux, végétaux et animaux, briquets, allumettes; le chauffage et la ventilation, l’éclairage par les solides, les liquides ou les gaz, les produits chimiques, les corps gras, les articles de parfumerie, le caoutchouc, les cuirs et peaux; c’est au milieu de tout cela qu’on rencontre tout à coup l’enseignement. Il est vrai, et c’est là une triste excuse, que les organisateurs n’ont pensé ni à l’éducation moyenne, ni à l’éducation supérieure, ni, d’autre part, à l’éducation du premier âge; l’enseignement n’est pour eux que l’enseignement primaire, et ils n’en admettent que le matériel : plans d’ensemble et détails d’établissements d’instruction ; mentions spéciales des dispositions ayant pour objet de pourvoir aux convenances de salubrité, de propreté, etc.; ouvrages et matériel pour l’enseignement de la lecture, de l’écriture, du calcul, de la géographie, etc.; ouvrages et
matériel pour renseignement du dessin, de la musique, etc. ; ouvrages et matériel pour renseignement technologique et spécialement pour les travaux de couture et de tricot, pour l’initiation aux travaux agricoles , etc. ; matériels spéciaux pour l’enseignement des aveugles, des sourds-muets, etc. Voilà tout; voilà la part faite à l’enseignement dans cet immense programme du travail humain, à moins qu’on ne veuille compter aussi la section des cartes de géographie et celle des instruments de physique : 3 sections sur 2 5o! C’est une lacune déplorable. Pour la comprendre, il faut se rappeler ce mot d’j Exposition de l’ industrie, qui portait à penser que tout ce qui n’était pas objet de trafic et produit d’un art industriel devait être exclu de l’Exposition. Les artistes eux-mêmes cédaient à ce préjugé et refusaient dans le principe de donner leurs ouvrages. On ne saurait dire si c’est l’industrie qui dédaignait de faire une place à la philosophie et aux beaux-arts dans ses programmes, ou si c’est la philosophie qui ne consentait pas à figurer avec les autres produits du travail universel. Tout est grand dans les applications de la pensée et de la force humaine. Ce qui est puissant dans le spectacle des expositions universelles, c’est précisément cette réunion dans un même lieu et dans une classification générale de tant d’objets si différents et si disproportionnés. On y peut admirer, étudier une chaussure; en examiner le cuir, les procédés de tannage, de cambrure, de couture, et visiter ensuite les appareils les plus délicats de la physique et de la chimie; parcourir les cahiers des élèves de huit ans, de cinq ans, et passer de là aux découvertes de M. Janssen sur le soleil. Mais oublier entre toutes les sciences la science de l’homme, et, entre tous les efforts du génie humain, ceux qui ont
pour objet de former et de développer le génie humain, cela est au moins étrange au xixe siècle et dans le pays de Descartes.
En continuant de parcourir le programme ou la classification de 1 85 5, on trouve encore, disséminées dans les différents groupes, des parties de l’enseignement. Ainsi, la médecine et la chirurgie sont dans le groupe IV, l’écriture et le dessin dans le groupe VII. La médecine et la chirurgie se trouvent dans le groupe IV avec la marine , les constructions navales, l’équipement des troupes, les armes et projectiles, les outils, instruments et appareils employés par les tailleurs de pierre, etc.; l’écriture et le dessin sont confondus, dans le groupe VII, avec les objets d’ameublement, les vêtements des deux sexes, les tabatières, la bimbeloterie, les poupées, etc., les instruments à vent et à cordes.
La classification adoptée en 1867 était beaucoup plus simple et beaucoup plus rationnelle. Elle consistait primitivement en sept groupes : l’habitation, le vêtement, les aliments, les produits (bruts et ouvrés) des industries extractives, les instruments et procédés des arts usuels, le matériel et les applications des arts libéraux, et enfin les œuvres d’art. D’abord tout ce qui est nécessaire à la vie, la maison, l’habit, la nourriture, puis 'ce qui la rend plus agréable par l’application des divers procédés industriels, et enfin fart, qui l’anoblit et la couronne. On ajouta ensuite aux sept groupes primitifs deux nouveaux groupes qui ne pouvaient être abrités dans le Palais, à savoir: les produits agricoles vivants, et des spécimens d’établissements de l’horticulture et de l’agriculture. Il fallait, de toute nécessité, mettre ces deux groupes hors du Palais; on eut l’idée, pour leur donner plus d’espace, de les mettre à Billancourt, hors de Paris.
Cette combinaison était regrettable. On 11e pensait qu’au public spécial : il y a le public spécial et le public général, et réunir ces deux publics est un des effets les plus précieux des expositions universelles. Le public général se compose en grande partie de badauds, comme tous les publics; mais il renferme aussi les philosophes et les artistes , qui ne vont pas à Billancourt.
Enfin, on compléta l’installation de 1867 par un dixième groupe, renfermant les produits de l’économie domestique, objets spécialement exposés en vue d’améliorer la condition physique et morale de la population ; et par l'exposition des œuvres qui caractérisent les grandes époques de l’histoire du travail depuis les temps les plus reculés jusqu’à la fin du xviiic siècle.
A cet ensemble déjà si complet, 011 voulut ajouter un coté moral en créant un nouvel ordre de récompenses en faveur des établissements ou des localités qui, par une organisation ou des institutions spéciales, auraient développé la bonne harmonie entre les personnes coopérant aux mêmes travaux, et assuré aux ouvriers le bien-être matériel, moral et intellectuel. C’était un emprunt fait à la Société de l’encouragement au bien , une sorte de prix Montyon renforcé, car la munificence de l’Académie donne des médailles de 5oo francs, de 1,000 francs et de 3,ooo francs dans ses plus beaux jours, tandis que l’empereur permettait au jury d’aller, s’il le fallait, si l’occasion s’en trouvait, jusqu’à un prix de 100,000 francs.
Il y avait bien dans tout cela la place de la critique. Ce nouvel ordre de récompenses s’appliquait à des services dont on ne pouvait exposer les résultats dans une galerie pour les faire juger par le public; les instruments et procédés des
arts usuels ne sont pas toujours faciles à distinguer des produits ouvrés des industries extractives; les ustensiles de l’économie domestique avaient leur place naturelle dans les trois groupes de l’habitation, de l’alimentation et du vêtement. On ne s’attendait pas à trouver dans le groupe qui portait pour titre: Matériel et application des arts libéraux, les écoles de tous les degrés, depuis ia salle d’asile jusqu’aux facultés de droit et de médecine, et aux écoles d’arts et métiers. Cependant il faut convenir qu’on sentait dans l’organisation de 1867 un esprit élevé et philosophique, un sens pratique très exercé, une grande habileté à grouper les objets pour les études des savants, et pour l’agrément des frivoles. Le succès fut complet et éclatant, et la Commission de 1878 avait fort à faire pour l’égaler.
Elle écarta l’histoire du travail, parce qu’une pareille tentative ne se renouvelle pas à bref délai , surtout quand elle a réussi la première fois. Mais elle nous a donné en échange une très belle exposition d’objets d’art qui a fait la joie des antiquaires et le bonheur de tous ceux qui aiment à contempler les belles choses.
O11 pourrait peut-être dire que ce n’est, entre 1867 et 1878, qu’une différence d’appellation. Ce titre d’Histoiredu travail était trop grand et trop beau, on n’avait pu réaliser les espérances qu’il faisait concevoir. Le temps avait manqué, d’une part ; et de l’autre , on avait un peu cédé à la recherche du beau. 11 y avait plus de vieux bijoux que de vieilles charrues. O11 aura quelque jour un musée spécial de 1 histoire du travail, et nous en avons déjà le splendide commencement au Conservatoire des arts et métiers. Tout ce qu’on peut faire en un ou deux ans, c’est d’assembler beaucoup de merveilles, et de les classer méthodiquement; c’est ce qu’011
avait fait en 1867 sous ie nom d’Histoire du travail, et ce qu’on a refait en 1878, sous une dénomination moins prétentieuse et plus précise, dans les galeries rétrospectives.
La Commission de 1878 a également écarté le nouvel ordre de récompenses, comme ne rentrant pas dans le cadre scientifique des expositions. Cela n’a pas empêché les divers jurys de tenir grand compte des efforts tentés par beaucoup de maisons importantes, soit jpour améliorer le sort de leurs ouvriers, soit pour leur assurer une part dans les bénéfices, soit enfin pour procurer à leurs enfants les avantages d’une bonne éducation et d’un apprentissage bien organisé. Enfin, les produits de l’économie domestique, au lieu de former une exposition distincte, ont pris place dans les groupes du vêtement, de l’habitation et de l’alimentation, où les intéressés n’avaient aucune peine à les découvrir.
A part ces retranchements, la classification de 1878 reproduit assez fidèlement celle de 1867. Le ier groupe est celui des œuvres d’art; le 2e comprend, comme en 1867, le matériel et les procédés des arts libéraux; mais au moins, cette fois , on a mis avant ce titre , celui-ci : Education et enseignement. L’éducation paraît ainsi sous son nom, et à sa place, et non comme un simple procédé des arts libéraux. Ce changement d’appellation était d’autant plus nécessaire que c’est l’éducation qui donne au 2 e groupe son importance et sa signification.
Le 2e groupe comprend, en tout, 10 classes, de la classe 6 à la classe 16. Les trois premières classes sont relatives aux trois ordres d’enseignement. Classe 6 : Education de l’enfant, enseignement primaire, enseignement des adultes. L’enseignement des adultes est rapproché de l’enseignement primaire, parce qu’il s’agit des adultes
non lettrés auxquels on donne dans des cours publics l’enseignement élémentaire qui leur a fait défaut dans leur enfance. Classe 7 : Organisation et matériel de renseignement secondaire. Classe 8 : Organisation, méthodes et matériel de l’enseignement supérieur. C’est sans doute par oubli que le mot de cr méthodes n ne figure pas dans le titre de la 6e classe ; le choix des méthodes n’est nulle part plus important que dans renseignement secondaire; il y est décisif, et c’est sur ce point surtout que se portent en ce moment les préoccupations des savants et des lettrés. Les autres classes du groupe se rattachaient par des liens étroits à ces trois classes principales. Classe 9 : Imprimerie, librairie. Le livre est l’appendice nécessaire de l’école. Il y entre comme instrument de travail ; il lui survit comme moyen de développement et de perfectionnement. Sous l’ancien régime, les libraires dépendaient de l’Université de Paris, étaient soumis à l’autorité du recteur. C’est le même ordre de capacité qui met un homme à même de juger les méthodes d’enseignement et les qualités d’un livre, car il n’est ni permis ni possible d’être un lettré ou un savant sans être aussi, à quelque degré, bibliophile. Il faut en dire autant de la papeterie, de la reliure, du matériel des arts de la peinture et du dessin, de l’application usuelle des arts du dessin et de la plastique, objets multiples, mais analogues entre eux, auxquels étaieni attribuées les classes 10 et 11. La classe 16 (cartes et appareils de géographie et de cosmographie) faisait partie du groupe de l’enseignement au même titre que la librairie. La classe i3 (instruments de musique) n’y était pas déplacée ; la musique est une des plus belles formes du développement intellectuel de l’homme, j’oserais presque
dire de son développement moral, pourvu quelle ne soit pas lascive et efféminée. La classe i4 (médecine, hygiène et assistance publique), avec la classe i5 (instruments de précision, comprenant les instruments de physique et tout le mobilier des laboratoires), représentait une des grandes parties de l’éducation, éducation physique, trop longtemps négligée en France, et qui tend fort heureusement à y renaître. L’attribution de la photographie (classe 12) au 2e groupe est plus difficile à expliquer. Le public n’y voit guère qu’un procédé de fabrication industrielle. Cependant la photographie est une belle application de la physique et de la chimie; elle est une précieuse ressource pour les arts, pour la science, pour l’histoire. Elle a réalisé, dans ces dernières années, grâce surtout à M. Poitevin, de sérieux progrès, dont la France en particulier a lieu de s’enorgueillir, et il n’est pas téméraire d’affirmer que la science n’a pas encore dit son dernier mot sur cette belle et féconde découverte. Toute la partie de l’Exposition de 1878 afferente à l’enseignement, sans être aussi complète que la section correspondante de l’Exposition de Philadelphie, attestait cependant que l’enseignement et l’éducation ont pris leur véritable place dans les expositions universelles, et n’en pourront plus déchoir.
Le 3e groupe comprenait le mobilier et ses accessoires; le 4e groupe, les tissus, vêtements et accessoires; le 5e groupe, les industries extractives, produits bruts et ouvrés. Par produits ouvrés, il ne faut pas entendre ici les objets manufacturés et prêts pour l’usage, mais les produits naturels, transformés en produits artificiels propres à servir à leur tour de matière première; par exemple, le fer transformé en acier. Le 6e groupe comprenait l’outillage et
les procédés des industries mécaniques. Tout cela s’écarte peu de la classification de 1867.
Le 7e groupe a pour objets les produits alimentaires; il comprend 7 classes, de la classe 69 à la classe 75. Classe 69, céréales, produits farineux avec leurs dérivés; classe 70, produits de la boulangerie et de la pâtisserie; classe 71, corps gras alimentaires, laitages et œufs; classes 72 et 73 réunies, viandes et poissons, légumes et fruits; classe 7/1, condiments et stimulants; sucres et produits de la confiserie; classe 75, boissons fermentées. Le 8e groupe était réservé à l’agriculture et le 9e à l’horticulture.
Un des plus graves reproches que l’on pourrait faire à cette classification, c’est de ne pas faire suffisamment ressortir l’importance de la chimie qui est, avec la mécanique, la reine de l’industrie moderne. Elle paraît à peine sous son nom dans une ou deux classes, et il faut ensuite la chercher dans des classes et dans des groupes très éloignés. Il est vrai qu’en cherchant, bien on la trouverait presque partout. La classe ^7, dans le 5e groupe, est afférente aux produits chimiques; le matériel des arts chimiques, de la pharmacie et de la tannerie, forme la classe 53 et appartient au 6e groupe. O11 trouve, dans le 3e groupe, le chauffage et l’éclairage (classe 27), la parfumerie (classe 28); dans le 5e, la métallurgie (classe /i5), la teinture, les apprêts, les impressions (classe h 8); dans le 6e, les usines agricoles, les sucres, les boissons fermentées, etc.
Ne semble-t-il pas aussi que l’industrie forestière, qui tend à se relever, qui doit se relever pour tant de motifs sérieux, pour modifier le climat, pour remédier aux inondations, pour fournir du bois à la marine, aux charpentes, aux chemins de fer, à l’ébénisterie , au chauffage indus-
trie!, aux usages domestiques; ne semble-t-il pas, dis-je, que l’industrie forestière aurait eu autant de droits que l’horticulture à former un groupe séparé, au lieu d’être placée assez étrangement parmi les industries extractives?
Tels qu’ils sont, les 9 groupes de la classification de 1878 forment un ensemble satisfaisant, surtout si l’on tient compte des difficultés extrinsèques, qui sont presque innombrables. J’avoue, et j’ai moi-même montré, qu’il y a souvent quelque chose d’arbitraire et de forcé dans la distribution, ou même dans la constitution des classes. Ainsi la fabrication des bouteilles se trouve confondue, dans la classe 19, avec la peinture sur verre, au grand scandale du savant rapporteur, M. Didron. C’est comme si on mettait la fabrication de la toile dans la même classe que la peinture. La photographie et l’assistance publique sont rangées dans le groupe de l’enseignement. L’assistance publique? On aimerait mieux y voir l’économie domestique, mais l’économie domestique n’est nulle part, pas plus que l’économie politique. Ce sont des sciences, dit-on, et l’exposition de l’industrie n’est pas une exposition scientifique. Sans doute, mais ce sont des sciences essentiellement usuelles et faciles à représenter par leurs livres et leurs instruments, comme la pédagogie. Quant à la photographie, il fallait la mettre avec les sciences ou avec les arts. Laissons-la donc avec les sciences, qui lui ont fait un bon et légitime accueil, tandis que les graveurs l’auraient expulsée à coups de fourche. Et pourquoi cependant? Les graveurs sont des traducteurs et des commentateurs; la gravure est un art s’il en fut, qui n’a rien à redouter de la photographie, si ce n’est peut-être au point de vue des intérêts
matériels. On se demande pourquoi la coutellerie, l’horlogerie, la parfumerie, font partie du 3e groupe, le groupe de l’habitation. Les armes, les objets de voyage, la bimbeloterie, sont dans le groupe de l’habillement. Les armes dans le groupe de l’habillement, n’est-ce pas là un anachronisme? 11 n’y a plus que le Monténégro qui pourrait adopter un tel classement. On a mis dans les industries extractives, d’abord, comme nous venons de le voir, l’industrie forestière, pourquoi cela? puis la chasse, la pêche, les produits agricoles non alimentaires, les produits chimiques et pharmaceutiques, les cuirs et peaux. Les produits agricoles non alimentaires ne font-ils pas partie de l’agriculture? Cette distinction même des produits agricoles en alimentaires et non alimentaires manque de précision. La betterave, le colza, la garance, sont des produits alimentaires : la betterave pour l’homme, le colza et la garance pour les animaux. A qui fera-t-on comprendre que l’art de semer et de récolter le lin et le chanvre ne fait pas partie de l’agriculture? ou que la magnanerie ne fait pas partie de l’agriculture? Mais, pour la magnanerie précisément, le désarroi était complet. Les uns avaient exposé leurs cocons dans la classe 34 (soies et tissus de soie), les autres dans la classe 46 (produits agricoles non alimentaires). Cette classe, des produits agricoles, faisait partie, notez-le bien, du groupe des industries extractives. D’autres enfin avaient cherché un asile, pour leurs cocons et leurs soies grèges, dans le groupe consacré officiellement à l’agriculture; ce qui, on en conviendra, ne paraissait pas trop déraisonnable; mais là, ils n’avaient trouvé à leur disposition que la classe 83 (insectes utiles et insectes nuisibles); les vers à soie se trouvaient classés naturellement parmi les insectes utiles. II est résulté de cette
confusion que la production de la soie, une des grandes industries du pays, a été, en quelque sorte, éparpillée dans trois classes et dans trois groupes; quelle a pu être jugée, dans certains cas, par des ingénieurs des mines et des métallurgistes, et qu’il a été difficile de se faire une idée d’ensemble de sa situation et de ses progrès/
Les produits de la corderie ont été attribués à trois classes différentes : à la classe 54 (machines et appareils de la mécanique générale), pour la corderie ordinaire; à la classe 5o (matériel et procédés de l’exploitation des mines et de la métallurgie), pour les câbles employés dans les mines; à la classe 67 (matériel de la navigation et du sauvetage), pour les cordages de navires. La télégraphie, les procédés de sauvetage, les arts militaires, sont dans les industries mécaniques. Les poissons, crustacés et mollusques forment une classe de l’agriculture. Par suite de ces imperfections, il est bien arrivé quelquefois que les exposants ont été en désaccord avec le comité d’installation, ou que le même produit s’est trouvé exposé dans deux et même trois classes. Exemple : l’industrie des vers à soie, envoyée d’abord à la classe 46 (produits agricoles non alimentaires), puis transportée à la classe 34 (soie et tissus de soie), passée ensuite à la classe 83 (insectes utiles et insectes nuisibles), et finalement ramenée à la classe 46 où elle est restée. Cependant les contestations n’ont été ni importantes ni nombreuses; elles ont été aisément terminées parle jury des présidents, et l’on peut dire que, sous le rapport de la classification, l’Exposition de 1878 11e s’est guère écartée de celle de 1867, a
eu, comme elle, de la précision et de la clarté.
Il est naturel que les rapports soient publiés dans l’ordre du catalogue, c’est-à-dire en suivant le numérotage des
classes. Nous serons plus libres dans le rapide coup d’œil que nous allons jeter sur ces amas de richesses accumulées par le monde entier au Champ de Mars, au Trocadéro et sur l’esplanade des Invalides. Nous n’avons pas, comme les organisateurs, à nous occuper des conditions de terrain, de la dimension des objets, de l’analogie des professions, ni des mille diflicultés de détail que les commissions d’installation ont trouvées devant elles. 11 ne s’agit d’ailleurs ici que d’une vue très générale, les détails devant se trouver dans les rapports particuliers. Michel Chevalier, embrassant d’un coup d’œil l’Exposition de 1867, distinguait le capital, la richesse et la force productive; le capital, c’est-à-dire la richesse qui est un élément et un instrument de travail; la richesse proprement dite, qui est simplement accumulée et ne produit plus, comme les bijoux dont une femme se pare; la force productive, qui multiplie les usages du capital et par conséquent en augmente la valeur. C’est à peu près l’ordre que nous suivrons. Nous prendrons d’abord les matières premières du travail, telles qu’elles étaient avant le travail; les produits de la terre, céréales, plantes de toute nature, arbres et arbustes; les matières quelle cache dans son sein, les minéraux, les métaux, les pierres; les animaux de la terre et des eaux, propres à la subsistance de l’homme ou capables de lui servir d’auxiliaires. Toutes ces ressources existaient avant l’âge de pierre comme elles existent aujourd’hui; mais les unes étaient enfouies, ignorées; d’autres étaient placées à l’extrémité du monde; d’autres ne se livraient pas à l’homme et résistaient à tous ses efforts. C’est un spectacle admirable que de voir, au xixe siècle, la terre labourable fécondée et multipliant ses dons; les combustibles, les métaux, arrachés à leurs gise-
ments souterrains; les eaux disciplinées, obéissantes, mettant à noire service leur force et les facilités quelles donnent à la transportation des personnes et des objets; les magasins encombrés de produits alimentaires; les objets de vêtements multipliés à l’infini, satisfaisant par leur bas prix et leur bonne confection à tous les besoins, et par leur magnificence à tous les caprices; les maisons, solides, spacieuses, somptueuses ; les innombrables chefs-d’œuvre de l’art, tantôt assemblés dans les musées, tantôt épars dans les habitations et pénétrant même dans la demeure du pauvre. Quand on a repu ses yeux de ces transformations, il n’est rien de plus utile ni de plus satisfaisant pour la raison que d’en rechercher les causes, d’étudier les procédés de culture, d’extraction, de transformation, et après s’être rendu compte de ce qui se fait dans les ateliers, de remonter à la science, qui, d’une part, a mis en jeu tous ces engins mécaniques, et qui, de l’autre, en profitant des découvertes de la physique et de la chimie, a dompté les forces de la nature et assoupli en quelque sorte ses lois pour les faire servir à nos desseins.
Ainsi, d’un côté la matière brute, de l’autre les résultats obtenus par l’industrie humaine; pour passer de la matière brute à la matière ainsi transformée, les forces productives; et pour produire ces forces, ou pour les découvrir et les diriger, la science.
Et la science elle-même, qui la produit? La pensée humaine. Et qui cultive, fortifie, développe la pensée humaine? L’éducation. La nature, le travail, la science, la science de l’homme : voilà le résumé de l’activité humaine, telle quelle se développe dans l’histoire ou qu’elle se concentre dans une exposition.
La nature donne les matières premières; l’industrie les découvre, les rassemble, les transforme; la science fait l’industrie, et les écoles font les savants.
Le travail de classification était arrêté, quand il se produisit une demande tout à fait inattendue. Sous le patronage du conseil municipal de Paris, les chambres syndicales ouvrières s’adressèrent au commissaire général pour être autorisées à établir, dans l’intérieur du Champ de Mars, une exposition séparée, où figureraient tous les produits fabriqués directement, et sans intervention des patrons, par les ouvriers, quelle que fût d’ailleurs la nature de ces produits. Ils se proposaient spécialement d’installer cette exposition dans le pavillon de la ville de Paris.
L’usage s’était établi parmi les ouvriers, depuis 1 8 5 1 , d’envoyer des délégués aux expositions. C’était un usage excellent. La Commission supérieure de 1 8 5 5 ne négligea rien pour faciliter la tâche des délégués. Elle fit organiser pour le dimanche et le lundi de chaque semaine des trains dits d’exposition, avec réduction de ko p. o/o sur le tarif, chaque billet de chemin de fer donnant droit à l’entrée gratuite du Palais de l’industrie et du Palais des beaux-arts. Des cartes d’entrée furent distribuées, au prix de 20 centimes, pour les autres jours de la semaine. Le nombre des contremaîtres et ouvriers qui profitèrent de ces avantages ne s’éleva pas à 10,000 (Û.
Il y eut aussi des délégués à l’Exposition de Londres en
(1) Rapport sur l’Exposition universelle de 1 855 , par le prince Jérôme Napoléon, p. 83.
1862; mais comme il s’agissait cette fois d’un voyage dispendieux, le nombre en fut naturellement restreint. 11 y en eut en tout 760, appartenant à 7 départements : la Loire, le Nord, le Bas-Rhin, le Rhône, la Seine, la Somme et la Haute-Vienne. La délégation de Paris comptait à elle seule 54o ouvriers, dont 3 00 délégués par la commission ouvrière, i5o envoyés par leurs patrons, 90 par les associations philotechniques et polytechniques, et par diverses écoles industrielles. La commission ouvrière de Lyon avait envoyé 60 délégués, et celle d’Amiens 4o. Les 70 ouvriers qui représentaient le département du Nord avaient été désignés par le préfet.
En 1867, on nomma une ce commission d’encouragement pour les études des ouvriers n , dont le président fut M. Devinck. On lit ce qui suit dans le rapport adressé par M. Devinck à Napoléon III : cc Par un arrêté ministériel en date du 29 novembre 1866, il fut institué une commission d’encouragement qui avait pour mission de faciliter les études des ouvriers à l’Exposition universelle. Le ministre d’Etat (M. Boulier) la composa de 60 membres pris parmi les économistes, les manufacturiers et les commerçants. Dans chaque profession, les ouvriers furent invités à nommer des délégués. Leurs demandes en autorisation de se réunir furent accueillies par le préfet de la Seine avec une extrême bienveillance. Ils étaient libres de constituer, comme ils l’entendraient, le bureau préparatoire et le bureau définitif de leurs réunions électorales; en un mot, ils ont dû faire leurs affaires eux -mêmes, sans intervention de l’Administration ni de la commission d’encouragement.^ Les corporations élurent 35û délégués. Une somme de A 0,000 francs avait été mise à la disposition de la commission d’encouragement par
la Commission impériale. Néanmoins les délégués eurent beaucoup de peine à payer les frais de leurs publications h).
A l’époque de l’Exposition de Vienne (1873), les corporations ouvrières tinrent des assemblées, presque toujours avec autorisation, et nommèrent des délégués, au nombre de 100; les ouvriers fleuristes, feu illagistes et plumassiers réunis envoyèrent un délégué à leurs frais. En mars 1873, une proposition fut faite à l’Assemblée nationale par M. Tolain, et une autre, par MM. Lockroy et Cantagrel, au conseil municipal pour obtenir une subvention. L’Assemblée nationale refusa. Le conseil municipal n’étant réuni qu’en asse mbl ée extrordinaire, le préfet, au nom de la loi, s’opposa à la délibération. Une souscription ouverte dans les journaux républicains dépassa le chiffre de 70,000 francs. La délégation, à son retour, publia un rapport d’ensemble(2b 11 parut aussi un certain nombre de rapports particuliers.
L’Assemblée nationale avait refusé de voter une subvention pour les délégués ouvriers à l’Exposition de Vienne ; la Chambre des députés vota une somme de 100,000 francs pour les délégués à l’Exposition de Philadelphie, qui eut lieu, comme on sait, en 1876. Les corporations nommèrent 58 délégués et 35 suppléants. Quand il fut question de répartir entre ces délégués les 100,000 francs votés par la Chambre, la commission ouvrière demanda que la somme entière fût mise à sa libre disposition. Le ministre du commerce n’y ayant pas consenti, la plupart des corporations,
1} Voir, dans le Moniteur universel du 3i mars 1868, le rapport de M. Devinck, précédé d’un rapport du ministre du commerce (M. de Forcade la Roquette).
(2) Ce rapport, qui parut d’abord dans le Rappel (numéros des 2 5 juillet, i5 et 20 août 1876), a été publié ensuite en brochure, chez Morel et Cie, rue Bonaparte, i3.
sinon toutes, refusèrent la subvention officielle. Il y eut donc, à l’Exposition de Philadelphie , une exposition ouvrière officielle et une libre. Les élections eurent lieu avec autorisation , et en assemblée générale, avec la plus entière liberté. Les rapports furent imprimés par l’Imprimerie nationale. On a ainsi les rapports de M. Louis Petit sur la boulangerie, de M. E. Arnaud sur la céramique, de M. Alfred Despoisse sur la filature du coton, de M. Norbert Lemarié sur l’industrie sucrière, de M. Nardy sur la culture de la vigne aux Etats-Unis. Les dissidents, ceux qui refusaient la subvention, nommèrent de leur côté 3o délégués. On eut recours, pour couvrir leurs frais, à des souscriptions publiques et à des conférences. MM. Victor Hugo et Louis Blanc firent, le 1 6 avril 1876, dans la salle du théâtre du Château-d’Eau, une conférence où assistaient 3,5oo personnes. On ne réunit en tout que 53,899 francs, en y comprenant une somme de 3 0,0 0 0 francs votée par le conseil municipal.
Il 11’échappera à personne qu’il y a une grande différence entre les délégations ouvrières et les expositions ouvrières. Les délégations sont une question d’étude. On doit faciliter aux ouvriers en toute matière les moyens d’étudier, et tout particulièrement dans les expositions. On fait très bien de leur donner des facilités et des subventions , et, s’ils préfèrent s’en passer, de 11e mettre aucun obstacle aux souscriptions et aux conférences qu’ils organisent pour les remplacer. De même , si une réunion d’ouvriers , de quelque façon quelle soit constituée, demande à exposer dans une classe quelconque, il n’y a pas de raison au monde pour qu’on le lui refuse , et personne n’y songera jamais et n’y a jamais songé. Aucune commission ne recherche si un exposant est ouvrier ou patron, s’il est seul ou s’il travaille avec des associés. Il n’est
pas nécessaire de rappeler que l’égalité est la règle et le principe de toute notre organisation politique et administrative.
Mais la demande adressée à M. Krantz était précisément le contraire de l égalité; les ouvriers demandaient le privilège d’exposer en dehors des classes, c’est-à-dire de faire une exposition dans l’Exposition, un Etat dans l’Etat. On ne vit aucune raison pour les dispenser de la règle commune. Ils demandèrent alors l’autorisation de construire, à leurs frais, dans le plus prochain voisinage de l’Exposition universelle, un bâtiment où ils exposeraient, dans la plus complète indépendance, les produits des chambres syndicales. Il n’y avait aucune objection à faire à cette nouvelle proposition. Quelques personnes rappelèrent que les chambres syndicales ne sont pas reconnues par la loi; mais elles existent en fait, l’Administration a protégé, subventionné leurs délégués aux expositions précédentes; elles ne créent aucune difficulté au bon ordre; elles sont utiles aux ouvriers; il vaudrait mieux les reconnaître officiellement que de les chicaner sur leur existence extra-légale. Le Gouvernement décida que l’Exposition des chambres syndicales serait autorisée, non pas dans l’exposition commune, mais en dehors et à côté. Le conseil municipal, dans sa séance du 1 5 octobre 1877, vota pour les corporations ouvrières la concession gratuite, pendant un au, d’un terrain de 2,000 mètres situé sur l’avenue La Bourdonnais, et, en outre, une subvention de 5 0,0 00 francs. Le conseil général de la Seine vota, de son côté, une subvention de 20,000 francs. Enfin, une loi du 2Ù juin 1878 accorda 3 0,0 0 0 francs, qui portèrent à 100,000 francs le chiffre total de la subvention. Quelques conseils municipaux de province et de la banlieue de Paris accordèrent aussi des subventions, mais de très peu d’importance.
Des difficultés s’élevèrent dans le sein de la commission exécutive d’une part, et d’autre part, entre la commission exécutive et ses électeurs. M. Boutin, le secrétaire de la commission et l’un des plus ardents promoteurs de l’entreprise, se sépara de ses collègues et fonda une nouvelle association entièrement libre, qui installa au n° i 5 du quai d’Orsay une exposition dont les frais devaient être couverts par la location des vitrines. Cette entreprise donna de médiocres résultats, et d’ailleurs nous n’avons pas à nous en occuper. L’ouverture de l’Exposition collective ouvrière eut lieu, le dimanche 2 juin î 878, sous la présidence de M. Teisserenc de Bort. L’assistance se composait de 1,000 à 1,200 personnes parmi lesquelles on remarquait des sénateurs, des députés et des membres du conseil municipal. Malgré les difficultés que rencontrèrent les organisateurs, l’Exposition ouvrière ne manqua point d’intérêt. Elle fut visitée par un assez grand nombre de personnes, car les entrées, qui étaient fixées à 1 franc le vendredi et à 25 centimes pour tous les autres jours, produisirent plus de 2 5, 000 francs En somme, l’entreprise a donné les résultats suivants, d’après un résumé de comptes établi par le comité de liquidation.