‹ Exposition universelle de 1878Chapitre 32 sur 47 · LIGNES SECONDAIRES · texte numérisé non relu

LIGNES SECONDAIRES

Canal de Corre à Darney .

Projet à l’étude.

Canal de Dombasle à Saint-Dié.

Le projet de loi relatif à l’é¬

Canal d’Epinal à Remiremont. .

tablissement de ce canal est déposé à la Chambre

Canal de Longwv à la Meuse (ou canal de la Chiers) .

des députés.

Projet de loi déposé.

Canal de Saint-Dizier à Vassy. .

3,5oo,ooo

Ce canal a été concédé par

Canal de l’Adour à la Garonne.

la loi du 8 avril 1879.

Projet à l’étude.

A l’exception du canal de l’Est et du canal de la Haute-Seine, entrepris antérieurement à 1878, les lignes qui figurent au présent tableau sont comprises dans le programme de la loi du 5 août 1879.

LES FORCES PRODUCTIVES

voté 3 o millions pour l’exercice 1880; le Gouvernement demande 3o millions pour l’exercice 1881. La canalisation de la France devra une impulsion toute nouvelle à la loi du 5 août 1879. Quand on se rappelle l’immense quantité de charbon absorbée chaque jour par une usine, les avantages que procurent à nos concurrents la plus grande proximité des houillères et l’infériorité des prix d’achat et de transport; quand on tient compte en même temps du bas prix de la marchandise fabriquée, on comprend l’importance de cette transformation de notre outillage national. On peut conclure que les progrès du trafic par la batellerie commencent à se manifester dès à présent, quoique dans une faible proportion, et qu’ils ne peuvent manquer de s’accentuer au grand avantage de l’industrie et du commerce, par la reprise vigoureuse des travaux d’amélioration.

Ce n’est pas seulement pour la batellerie qu’on a tremblé à l’apparition des chemins de fer; on a tremblé pour les chevaux, dont la place, disait-on, allait être prise partout par les locomotives. On tremble aussi pour les hommes, ce qui est bien autrement grave, dans le déploiement nouveau des forces mécaniques, qui semblent prendre à leur charge la production de tous les mouvements. Craintes chimériques : l’homme n’a fait que changer d’occupation; il trouve de meilleurs et plus nombreux emplois de sa force. Les chevaux avant lui se sont classés; la locomotive, qui devait les détruire, leur a fourni en abondance des carrières nouvelles. L’erreur des effarés et des timides vient de ce qu’ils ne voient pas qu’en créant une faculté on crée un besoin. Sans doute, les chevaux ne serviraient plus à rien, si l’on ne voyageait pas plus qu’autrefois et si l’on ne déplaçait pas plus qu’autrefois les marchandises. Aujourd’hui, tout se promène dans

LES FORCES PRODUCTIVES

le monde, tout se déplace, tout circule; il semble, par comparaison, que le monde du siècle passé était comme le château de la Belle au Bois dormant. Il est vrai qu’il remuait des idées pour se dédommager de l’immobilité des personnes.

Depuis l’Exposition de 1867, les tramways se sont enfin naturalisés en France; ils ont pu figurer à l’Exposition de 1878. Nous arrivons presque les derniers à l’exploitation de ce genre d’industrie; mais il a pris rapidement faveur,' et nous sommes en train de réparer le temps perdu. Nous rappelions tout à l’heure qu’il en a été de même pour l’introduction en France des chemins de fer. Nous avons beaucoup de goût et d’aptitude pour les nouveautés théoriques, mais nous sommes routiniers et timides dans la pratique et dans les affaires jusqu’au moment, toujours assez tardif, où l’engouement s’empare de nous.

O11 appelle tramway une voie ferrée à rails non saillants établie sur une voie publique et qui n’enlève pas la partie de la voie quelle occupe à sa destination primitive. Le tramway est un progrès sur les omnibus, comme le chemin de fer proprement dit est un progrès, il est vrai incomparable, sur les anciennes grandes routes et les anciennes diligences. L’idée de transporter des voyageurs à frais communs d’un point à un autre de la même ville est fort ancienne; elle date d’une époque où les carrosses de voiture et les coches étaient si mal organisés, que beaucoup de personnes, et même des femmes, faisaient de longs voyages à cheval. Les omnibus ont le même inventeur que la brouette, et ce n’est rien moins que l’auteur des Pensées et des Lettres d'un provincial. Pascal se fit donner le privilège de l’exploitation , qu’il partagea avec son ami le duc de Boanez, et le roi,

LES FORGES PRODUCTIVES

selon la coutume du temps, dont nous avons eu le regain de nos jours, distribua aussitôt des pensions sur les bénéfices présumés de l’entreprise. L’une d’elles échut au poète Scarr'on, et devint, après sa mort, la source la plus claire des revenus de la future Mme de Main tenon. La nouvelle création n’eut pas longue durée. Les villes étaient beaucoup moins étendues et moins peuplées qu’aujourd’hui; on ne connaissait pas aussi bien le prix du temps. On avait l’usage de la chaise, l’habitude de circuler à cheval ou sur des mules; les carrosses se multipliaient; les petites gens allaient à pied, et ceux qui commençaient à rougir de leur condition et à tenter d’v échapper ne voulaient pas se compromettre avec le commun. Le souvenir même de cette ancienne tentative s’était effacé depuis longtemps, quand nous établîmes nos premières lignes d’omnibus, qui nous firent l’effet d’une importation anglaise. Cette fois la combinaison financière fut fort goûtée; le public envahit les véhicules, les actions se placèrent bien et rapportèrent gros. Comme nous étions venus les derniers, nous fûmes aussi les derniers à rendre les voitures plus commodes et le transport plus rapide. Il n’y a guère plus de trois ou quatre ans que la réforme a été accomplie. A présent, nous avons à Paris grand nombre de beaux omnibus, traînés par des attelages de trois chevaux, et plusieurs lignes de tramways, dont la plupart dépendent de la Compagnie des omnibus. Pendant de longues années, tandis qu’à l’étranger toutes les grandes villes avaient leurs tramwavs, Paris se contentait du chemin de fer américain de Neuilly et de celui de Rueil, connus seulement de leurs habitués. C’est l’Exposition de 1878 qui a donné tout son essor à l’industrie du transport en commun. Les lignes de tramways

LES FORCES PRODUCTIVES

auront pour effet de faire vivre un grand nombre de Parisiens hors de Paris, et ii n’y aura pas de mal à cela. En attendant, elles achèvent une révolution déjà commencée par les omnibus et qui consiste à effacer la différence des quartiers. Quand Paris était encore la petite ville de 1 ,200,000 âmes que nous avons connue sous la Restauration et le Gouvernement de juillet, l’habitant du Marais était un autre homme que celui du quartier latin; et rien ne différait plus des bohémiens de la rue Saint-Jacques et de la rue de La Harpe que les aristocrates du faubourg Saint- Germain et les richards de la chaussée d’Antin. Cherchez ce que tout cela est devenu. Paris est une ville immense, dont tous les habitants se ressemblent, sans compter qu’ils ressemblent aux habitants des autres villes. La science et l’industrie du xixc siècle s’appliquent sans relâche à éliminer ces deux choses : les obstacles et les différences. Notre politique, avec la République et le suffrage universel, ne fait pas d’autre métier. Le monde n’en est pas moins curieux, parce qu’on en voit une bien plus grande partie. On le voit tout. Les nouvelles de Sparte arrivaient lentement et difficilement à Athènes.

La plupart des tramways sont à traction de cheval. Il y a des locomotives en petit nombre; il n’est pas vraisemblable qu’elles se multiplient, non plus que les locomotives routières. Les accidents seraient à craindre sur une voie ouverte , dans des quartiers populeux , et les tramways réalisent bien les deux conditions de la traction par les chevaux, de bonnes chaussées et une résistance très diminuée. 11 ne faut donc pas craindre le progrès des tramways pour notre provision de houille; la nouvelle industrie n’en dévorera pas une forte quantité. C’est bien assez pour les mines de charbon d’avoir

LES FORCES PRODUCTIVES

à nourrir ia navigation à vapeur, les chemins de fer, les fabriques de gaz et les usines de toutes sortes.

C’en est fait; la vapeur s’est chargée de tous les mouvements. Dans les forges, c’est elle qui transporte les matériaux, les brise, les coupe, les martèle, les ajuste. Ces engins d’acier sont prêts à tout. Une femme n’a pas les doigts aussi délicats; un corps d’armée ne dispose pas d’une force équivalente. Nous n’avions pas, à l’Exposition de 1878, de création nouvelle en fait de machines-outils; il en avait été de même en 1867; mais dans l’une et l’autre de ces expositions, 011 présentait des machines-outils perfectionnées. On sait que leur but principal est d’économiser la force humaine. Les machines à raboter, à percer, à mortaiser, etc. , exécutent avec précision et rapidité, sous la direction d’un ou deux surveillants, le travail qu’il aurait fallu confier à un atelier nombreux. Les premières machines-outils qu’011 avait construites étaient moins automatiques; elles ne façonnaient pas aussi complètement la pièce qu’on leur confiait; il fallait, pour chaque changement de direction, déplacer la machine sur son support, ce qu’on appelle, dans les ateliers, changer le montage, opération toujours longue et difficile, et qui exigeait la présence d’ouvriers habiles et intelligents. Maintenant on a trouvé le moyen d’articuler la machine de telle sorte qu’elle meut la pièce à ouvrer pour la présenter dans différents sens et sous différentes faces à l’outil, ou que, la pièce restant immobile, elle change au contraire la direction de l’outil. En même temps, on a rendu les machines plus puissantes, ce qui leur permet d’enlever,

LES FORGES PRODUCTIVES

dans un temps donné, une plus grande quantité de matière; car il ne faut pas seulement économiser la force humaine, il faut aussi économiser le temps; et après tout, économiser le temps, c’est encore économiser la force humaine. Certaines machines ont à présent un si grand nombre d’organes et fonctionnent avec tant de variété et de sûreté, qu elles ne remplacent pas seulement un atelier, comme je le disais tout à l’heure, mais plusieurs ateliers de corps d’état différents. En outre, chaque branche d’industrie a ses machines qui lui sont propres : industrie du bois , industrie du fer, des matières argileuses. On peut citer la scie à lame sans fin; la cisaille, qui coupe une lame de fer, comme les ciseaux d’une femme coupent un fil de soie; le frappeur mécanique, qui remplace le travail du forgeron; des machines à faire des chaînes, à faire des clous, des charnières; le menuisier universel.

Il y a deux parties dans une machine-outil : la machine et l’outil; les organes qui meuvent de différentes façons, soit l’outil, soit la pièce à ouvrer, et l’outil, qui, mis en contact avec la pièce, lui fait subir les transformations nécessaires pour le but qu’on se propose. Les exposants ne se sont pas bornés à multiplier, à simplifier les organes; ils se sont attachés à perfectionner l’outil lui-même, ce qui n’est pas moins important. Par exemple, dans une machine à raboter, le tranchant du burin doit être aussi aigu que possible pour diviser facilement la matière, sans cependant s’engager; le burin doit être incliné convenablement pour faciliter le dégagement du copeau; il doit présenter une solidité et une résistance suffisantes pour ne pas obliger l’ouvrier à recourir incessamment à la meule. M. Rault, rapporteur de la classe 55, énumère les produits des principaux exposants,

LES FORCES PRODUCTIVES

en rendant compte des améliorations apportées soit dans le fonctionnement mécanique, soit dans le degré de puissance, soit dans la forme et l’agencement de l’outil, soit dans les matières premières employées par les constructeurs.

L’outillage n’a pas fait moins de progrès pour les textiles. D’abord la vapeur continue à battre en brèche le travail manuel. Ce n’est pas tout bénéfice. L’énorme capital engagé dans les usines à vapeur oblige les fabricants à un travail continuel; le moindre chômage devient ruineux. Delà l’exagération de la production, qui entraîne l’avilissement des prix; de là aussi, très souvent, le travail de nuit. Les ouvriers sont accumulés dans certains centres, où la vie enchérit aussitôt. Ils n’ont plus, comme autrefois, un second métier qui adoucissait les inconvénients des chômages. La terre y perd des relais de travailleurs, que l’agriculture a grand’peine à remplacer, même en appelant la vapeur à son secours. Quoi qu’il en soit, le mouvement va de ce côté, et il est irrésistible. M. Édouard Simon, rapporteur des classes 56 et 5 7 , établit que les machines à bras sont encore en grand nombre dans notre pays; on en compte 82,80/1 pour le coton, 6o,353 pour la laine, 60,522 pour le chanvre, le lin, le jute, 77,811 pour la soie, ù6,8ô/i pour les mélanges, en tout 328,330 , tandis que le dernier recensement officiel ne porte qu’à 1 2 1,338 le nombre des métiers mécaniques. Mais le précédent recensement faisait une part beaucoup moins grande à la vapeur; le prochain lui en fera une beaucoup plus grande; elle avance à pas de géant. Ce n’est pas se payer d’illusions que de regarder la révolution comme complète; elle l’est ou va l’être.

Pour la filature, les derniers engins manuels ont disparu.

LES FORCES PRODUCTIVES. 389

H n’y a plus de quenouilles qu’au théâtre. Nos aïeules, comme on sait, avaient leur quenouille sur leur cheval, nos aïeux y avaient leur lance. Plus près de nous, nous avons vu les ménagères r tricoter quelque bas par plaisirs; et même aujourd’hui, les dames veulent bien consentir à tenir à la main, de temps à autre, une broderie, une tapisserie, ou même un tricot à larges mailles. Mais tout le fil, fil à coudre, fil de chaîne, fil de trame; fil de soie, de laine, de chanvre, de coton, de lin ou de jute; fils de tous les numéros et de toutes les provenances s’enroulent sur les broches du métier self-acting. C’est la mécanique qui tisse le coton, la laine, la soie; c’est elle qui foule le drap, elle qui fait le tricot et la broderie. M. Blin, dans son rapport sur la classe 33, donne une curieuse énumération, que j’ai déjà eu l’occasion de citer, des transformations que la laine doit subir avant d’arriver sur l’établi du tailleur d’habits. cc La laine , dit-il , après être triée, dessuintée, lavée, séchée, teinte, graissée, louvetée et cardée, forme le fil, qui est dévidé, ourdi, encollé et tissé, pour se changera son tour en drap, qui est dégraissé , épinceté, foulé, dégorgé, lainé, ramé, tondu, pressé et décati. r> Toutes ces opérations ont une importance capitale et demandaient autrefois beaucoup d’ouvriers, de temps et de dépenses. La chimie et la mécanique ont fourni à l’envi le moyen de mieux faire, tout en faisant plus vite et à moindres frais. Les progrès en ce genre sont incessants. La ville d’Elbeuf a aujourd’hui le même chiffre de production qu’en 1868; elle y arrive avec 16,000 ouvriers; il lui en fallait plus de s5,ooo en

L’Exposition de 1878 ne nous a pas apporté de ces machines révolutionnaires qui transforment tout à coup la

390 LES FORGES PRODUCTIVES

situation de l’industrie; elle n’a dans aucune branche du travail l’analogue de la lampe Davy, de la mull-jenny, de la jacquart. Mais elle offre deux grands caractères. Le premier, c’est de servir à constater que la vapeur envahit de plus en plus le monde industriel, comme une marée montante qui achève de couvrir la plage ; les derniers îlots sont déjà menacés; il faudra, dans un avenir prochain, faire un musée d’antiquités avec les quenouilles, les rouets, les métiers à bras de tisserands, les aiguilles à tricoter. Le second caractère de cette Exposition est le perfectionnement non interrompu des anciennes inventions et leur appropriation aux conditions nouvelles de l’industrie. Ainsi, dans la louable pensée d’économiser la houille, on a inventé un four qui consomme moins de combustible; l’emploi relativement nouveau de la bourre de soie a donné lieu à l’invention de machines spéciales pour doubler, retordre, racler et apprêter les fds; dans la corderie, MM. Lawson et fds ont exposé un métier dont chaque broche fournit en dix heures environ 5o kilogrammes de fil de caret; M. Leroy, de Noyen-sur-Sarthe, a trouvé un procédé mécanique pour remplacer les enfants employés à tourner la roue du cordier; dans la laine peignée, le dernier grand perfectionnement est dû à la peigneuse Heiimann, déjà connue depuis assez longtemps, et qu’on appelle la peigneuse Schlumberger, parce que c’est M. Schiumberger qui l’exploite en vertu de son brevet. Déjà les procédés Meunier et Hubner lui ont fait subir d’importantes modifications. La peigneuse Hubner, qui réalise le peignage à alimentation continue et à grande production, est appropriée aux filaments de toute longueur. Elle procède, non par arrachage brusque et intermittent, mais par glissements successifs des fibres

LES FORCES PRODUCTIVES

tirées de long, évitant les coupures et économisant les doublages. Il faut lire, dans le rapport de M. Edouard Simon, la description très savante des nombreuses machines exposées. Son mémoire est de tous points excellent. Tous ceux qui ont à cœur le progrès du travail national lui sauront gré d’avoir rappelé le nom et honoré la mémoire de Michel Alcan, dont renseignement et les écrits ont rendu tant de services aux diverses industries textiles.

A côté de ces colossales industries de la filature et du tissage, on peut citer l’imprimerie, qui remue moins de millions et met en mouvement moins d’ouvriers, mais dont l’importance prime celle de toutes les autres industries, si l’on considère quelle est l’instrument le plus actif de tous les progrès dans tous les ordres de l’activité humaine. Nous ne la considérons ici qu’au point de vue de sa propre fabrication et des progrès qu’elle a accomplis sur elle-même dans les dernières années écoulées.

Les matières premières du livre sont le papier et l’encre. Les outils principaux pour le fabriquer sont les caractères d’imprimerie et la presse.

L’exposition du papier était fort curieuse à visiter, à cause de l’immense variété d’abord des matières premières, et ensuite des procédés de fabrication. Il faut placer en tête de tous les autres le papier du Japon, d’une couleur un peu jaune, à la fois léger et solide; puis vient le papier de Chine, qu’on appelle, dans les imprimeries, le papier amoureux , à cause de sa principale qualité, qui est de bien prendre l’encre. Cette qualité en fait le premier papier du monde pour l’impression des gravures. Le papier Watman, de fabrication anglaise, et le papier de Hollande, l’un et l’autre fabriqués à la cuve, doivent leur supériorité

LES FORCES PRODUCTIVES

au choix des chiffons qu’ils emploient. Cela ne veut pas dire que nos papiers à la cuve soient de mauvaise qualité; nous en faisons, au contraire, de très beaux; mais les besoins croissants de la librairie et les exigences du journalisme sont cause que nous produisons principalement des papiers à la mécanique. Les journaux, qui dominent désormais toutes les questions relatives à la papeterie et à l’imprimerie, visent surtout au bon marché et poussent, par conséquent, les papeteries dans la voie d’une production hâtive et défectueuse.

Comme le numéro du journal se vend i5 centimes au maximum, et le plus souvent 5 centimes, et que sur ces 5 centimes, le vendeur, la poste, le marchand d’encre, l’amortissement des outils, des machines, la location des bureaux, les ouvriers compositeurs et imprimeurs, les plieuses, les rédacteurs, les administrateurs, les employés de diverses sortes, le cautionnement, le loyer, les bailleurs de fonds qui ont fourni le capital, exercent leur prélèvement, il est clair que le prix du papier, qui compte parmi les dépenses proportionnelles, doit être réduit au plus bas, pour que l’entreprise puisse se soutenir et donner des bénéfices. Ajoutons que, depuis 1871, il y a un droit spécial de 20 francs par 100 kilogrammes sur le papier employé à l’impression des journaux Cette fabrication du papier destiné à la presse périodique donne, pour ainsi dire, le ton à la fabrication générale. Les papiers de tenture, les papiers de couleur pour éventails, écrans, etc., les papiers dits papiers écoliers, les papiers à lettres, les papiers de divers formats employés dans les administrations de

(,) Loi du septembre 1871, art. 7.

LES FORCES PRODUCTIVES

l’État , les grandes compagnies et le commerce en général, le papier grossier pour sacs et enveloppes, le papier à cigarettes, le carton, le papier mâché, donnent lieu à une production considérable; le livre n’est pas, comme autrefois, le plus grand consommateur, quoique le nombre des livres et des brochures s’augmente comme tout le reste dans une proportion toujours croissante. En général, le livre se vend, en France et en Allemagne, à très bon marché. Quand un in-18 est coté 3 fr. 5o cent., il faut bien savoir qu’il ne représente pour l’éditeur que 2 fr. 45 cent, environ; et sur cette faible somme qui lui reste entre les mains après le prélèvement exercé par les vendeurs intermédiaires, il faut qu’il paye les droits d’auteur, l’impression, les frais de publicité, qu’il amortisse ses frais généraux et ses non-valeurs. La conséquence est que le papier ne peut pas lui coûter cher. Aussi nos livres ne seront-ils pas dans quatre cents ans d’ici tels que nous voyons des livres du xvc et du commencement du xvie siècle, dont les papiers sont aussi fermes, aussi blancs, et les encres aussi noires que si l’exemplaire venait tout à l’heure de sortir de sous la presse. En Angleterre, les livres, se vendant un peu plus cher, comportent un papier dont la pâte a un peu plus de solidité. Les fabricants d’encre sont arrivés à livrer à des prix très bas des encres noires, brillantes, qui s’impriment aisément et conservent leur netteté. M. Lorilleux a eu les honneurs de la dernière Exposition; la fonderie en caractères a aussi perfectionné ses types et apporté des améliorations dans les matières qu elle emploie et les procédés de fabrication. Cette industrie n’a pas profité autant qu’on aurait pu croire de l’augmentation presque indéfinie du nombre des livres et des journaux, parce que les procédés de cli-

LES FORGES PRODUCTIVES

chage permettent de décomposer les planches après le premier tirage et de faire ensuite d’autres éditions sans recourir de nouveau à l’emploi des caractères.

Mais où le progrès a été rapide et merveilleux, c’est dans la machine à imprimer. L’antique presse à bras, qui ne sert plus à présent que pour tirer des épreuves, mettait une journée de dix lie lires à imprimer une feuille d’un seul côté à 1,000 exemplaires et naturellement une seconde journée à l’imprimer de l’autre côté. H fallait à ce compte deux mois entiers pour opérer le tirage d’un in-8° de 5oo pages. Si l’on avait eu alors des journaux quotidiens, ils n’auraient pu suffire à un tirage de i,5oo exemplaires à moins d’avoir deux ou même trois compositions et autant de presses. L’invention de la presse mécanique à vapeur et à retiration (c’est-à-dire imprimant des deux côtés) décupla à peu près la vitesse du tirage. Où en seraient aujourd’hui les journaux, où en serait même la production du livre, celle des brochures, des circulaires, du papier d’administration, si une presse n’imprimait que 1,000 feuilles en une heure?

Ne parlons que des journaux. Sous la Restauration, il n’y avait de journaux qu’à Paris et dans les très grandes villes. Les chefs-lieux de département se contentaient d’une feuille d’annonces. Les journaux de Paris étaient grands comme la main. Il y en avait bien 7 ou 8. En comptant tout, on arriverait peut-être jusqu’à la douzaine. Un tirage de 2,000 ou 2,5oo paraissait, pour une feuille, une honnête fortune. Celles qui passaient 10,000, et il y en avait bien deux comme cela, étaient de véritables puissances. II y eut un mouvement après i83o. M. Emile de Girardin fit sa grande révolution de la presse à ho francs. On parla de nouveaux journaux qui avaient jusqu’à 3 0,0 00 abonnés. Le Siècle vit un nio-

LES FORGES PRODUCTIVES

ment le chiffre de 4o,ooo, ce qui fit littéralement la fortune de ses actionnaires. Mais laissons ces âges vénérables; voyons ou nous en sommes aujourd’hui.

Quel est le chef-lieu d’arrondissement qui n’ait pas ses deux journaux? Quelle est la grande ville qui n’en ait pas 5 ou 6? Quelle est, en dehors de la politique, la corporation ou la profession qui n’ait son organe ? Quelle est, à Paris , l’opinion ou la nuance d’opinion qui ne soit dirigée ou exploitée par plusieurs journaux? Les 4o francs de M. de Girardin sont devenus un maximum; nous avons des journaux quotidiens à 39. francs, à 18 francs, pour l’abonnement d’une année. Les journaux se vendent presque tous au numéro, i5 centimes le numéro pour les journaux d’importance, les aristocrates, les anciens; îo centimes, et le plus souvent 5 centimes pour les autres. Si jamais le Gouvernement émet une pièce de bilion inférieure à 5 centimes, il y aura immédiatement des journaux pour ce prix-là.

En dehors des journaux qui persistent, c’est-à-dire qui durent une année et davantage, il y a comme une végétation de feuilles éphémères, qui lancent des prospectus, puis des numéros spécimens, et parviennent à durer péniblement pendant tout un trimestre. Les journaux littéraires qui périssent après quelques numéros sont très nombreux; la province en produit autant que Paris. On ne compte pas ces infortunés dans la nomenclature des journaux.

Le rapporteur de la classe 9, M. Martinet, pense que sur 9,900 journaux que nous avons en France, il 11’y en a pas plus de i5o quotidiens. Il se trompe. U y en avait 978 à la date du 1 9 octobre 1880. La date est importante, car il y a chaque jour des naissances et des décès. Nous jouissons en ce moment de 78 journaux quotidiens à

LES FORCES PRODUCTIVES

Paris, et de 200 journaux clans les départements W. Les journaux à 5 centimes ont des tirages énormes. Le Petit

(l Journaux quotidiens de Paris à la date du 12 octobre 1880 :

L’Audience.

En Avant.

Le Bulletin français.

Le Charivari.

Le Citoyen.

La Civilisation.

Le Constitutionnel .

La Commune.

La Correspondance llavas.

La Correspondance républicaine .

La Correspondance universelle.

La Cote de la bourse et de la banque.

Le Courrier du Soir.

La Défense.

Le Droit.

L’Echo agricole.

L’Entracte.

L’Estafette.

L’Evénement.

Le Figaro.

Le Français.

La France.

La France nouvelle.

The Gallignani’s Messenger.

Le Gaulois.

La Gazette de France.

La Gazette des Tribunaux.

Le Gil-Blas.

Le Globe.

Le Grand Journal. L’Intransigeant.

Le Journal à 1 sou.

Le Journal des Débats, La Journée.

La Justice.

La Lanterne.

La Liberté.

La Marseillaise.

Le Messager de Paris.

Le Monde.

Le Moniteur de l’armée.

Le Moniteur universel.

Le Mol d’ordre.

Le National.

Le Nouveau Journal.

L’Officiel.

L’Ordre.

La Paix.

Le Paris Bourse.

Le Paris Journal.

Le Parlement.

La Patrie.

Le Pays.

Le Petit Caporal.

Le Petit Journal.

Le Petit Journal du soir.

Le Petit Moniteur universel.

Le Petit National.

Le Petit Parisien.

La Petite Presse.

Le Petit Républicain.

La Petite République française.

Le Peuple f rançais.

La Presse.

Le Rappel..

La République française.

Le Réveil social.

Le Siècle.

La Situation.

Le Soir.

Le Soleil.

Le Télégraphe.

Le Temps.

L’Univers .

L’Union.

La Vérité.

Le Voltaire.

Le XIXe Siècle.

A la même date du 12 octobre 1880, le nombre des journaux quotidiens dans les departements s'élevait à 200. Il y en avait i5 dans le département du Nord; les départements de Maine-et-Loire et de la Haute-Garonne en avaient chacun 9; les départements de la Gironde, de la Loire-Inférieure et du Rhône, chacun 8; le département des Bouches-du-Rhône, 7, etc.

LES FORGES PRODUCTIVES

Journal tire à 6 5 0,000 exemplaires. Le Petit Lyonnais tire à 180,000. Parmi les journaux à i5 centimes, le Figaro a un tirage de 70,000; le Rappel, un tirage de ûo, 000. En Angleterre, le tirage des grands journaux atteint des chiffres plus importants qu’en France. The Daily Telegraph a une circulation de 200,000 exemplaires. Il y a certainement des journaux qui ne tirent pas à 1,000 exemplaires; mais, tout compensé, il 11’est pas exagéré de dire qu’il s’imprime en France par jour 1,200,000 numéros de journaux quotidiens. On voit à quels chiffres fabuleux on arriverait, si l’on tenait compte des journaux hebdomadaires, de ceux qui paraissent deux fois, trois fois par semaine, des revues : revues trimestrielles, mensuelles, de quinzaine, hebdomadaires, bulletins de sociétés, d’académies, etc.

M. Martinet regrette que les journaux n’aient pas eu leur exposition à Paris comme la librairie; il a raison de le regretter. Cette immense quantité de publications périodiques, réunie dans une même galerie, aurait donné lieu à des comparaisons curieuses entre les nations, les opinions, les professions, les époques. C’eût été d’ailleurs du fruit nouveau. Les journaux, qui font l’histoire au jour le jour, n’ont pas encore pris leur place partout. Quand ils se feront classer dans les expositions, ils en deviendront sans doute un des éléments importants. La difficulté est de savoir par qui l’exposition sera faite, et par qui elle sera jugée; si l’on tiendra compte du tirage, de l’opinion, du style, de la science, des informations, de la véracité. Et pourtant il 11’y a pas moyen de les apprécier pour le papier seulement et le caractère comme le premier livre venu. On comprend mieux l’exposition des journaux illustrés, qui est, au fond, une exposition de gravures sur bois. The Gra -

LES FORGES PRODUCTIVES

phic, F Illustration, le Tour du Monde , ont pu être récompensés comme livres et comme objets d’art.

A défaut des journaux, qui n’ont pas encore débuté, du moins dans les expositions universelles, car en cette même année 1 £78 , il y avait une exposition de journaux à Prague; à défaut des journaux, dis-je, nous avions les livres, l’exposition de la librairie. L’Imprimerie nationale avait tenu à honneur d’avoir son exposition particulière, qui , dirigée par M. Hauréau, ne pouvait qu’être parfaitement entendue. L’édition de Molière , imprimée tout exprès pour la solennité , était, de l’aveu de tous les hommes compétents, un chefd’œuvre. M. Hauréau avait confié la révision du texte à son savant confrère de l’Académie des inscriptions, M. Adolphe Regnier. A l’exception de quelques variantes d’une importance particulière, il n’y a dans ces cinq volumes in-4° aucune note; leur extrême correction et le choix judicieux entre les versions diverses font tout leur mérite. O11 n’y trouve non plus aucun ornement typographique; mais le papier, les caractères, la justification, tout est d’une beauté grave et simple , qui convient à une publication faite par l’Etat, et destinée à servir de modèle. L’Imprimerie nationale montrait ses livres ouverts. Quelques très grandes maisons avaient suivi cet exemple. La plupart des vitrines contenaient des livres placés côte à côte comme dans une bibliothèque. Ce 11’est là qu’une exhibition des titres, et tout au plus des re~ liüres, vues seulement par le dos, ce qui n’est pas pour elles le bon moyen d’être vues. Si l’on expose des reliures, qu’on en montre les plats. Si l’on expose des livres, qu’on les ouvre. C’est à cette condition seulement que le visiteur pourra juger le papier, l’encre, la composition, la justification , la correction , et se faire une idée du goût de l’im-

LES FORGES PRODUCTIVES

primeur. L’exposition faite en 1880 par ie Cercle delà librairie, dans le nouvel hôtel que M. Charles Garnier lui a construit, est bien mieux entendue. Les livres placés sous vitrines sont ouverts. D’autres sont sur les tables ; on peut les ouvrir et les lire à son aise. H y a une exposition de reliures, une exposition de gravures et une riche exposition rétrospective; c’est un ensemble complet. A l’Exposition du Champ de Mars, une ou deux maisons seulement avaient, dans leur salon, un employé chargé de montrer les livres et de donner des renseignements sur le prix de revient, le prix de vente, le chiffre des tirages, etc. Il est intéressant de savoir combien de volumes publient, en un an, des maisons telles que la maison Hachette, ou la maison Alfred Manie, ou, dans un autre genre, la maison Calmann Lévy, la maison Hetzel. O11 assure que si l’on mettait bout à bout les feuilles imprimées par M. Lahure, qui n’a pas moins de 4o presses mécaniques fonctionnant ensemble, elles feraient un ruban continu allant de Notre-Dame de Paris à Sainte-Croix d’Orléans, la bagatelle d’une trentaine de lieues. H faut voir fonctionner les presses qui accomplissent cette rude besogne. Le margeur place une feuille blanche, qui est aussitôt entraînée sous le cylindre. Instantanément on la voit reparaître imprimée d’un côté, et s’étendre de l’autre côté sur un autre cylindre, qui l’imprime sur le verso. La feuille suivante est déjà en route, quand celle-là tombe sur le marbre, imprimée des deux côtés, sans que personne ait eu seulement à lever un doigt. La machine rotative à papier continu imprime ainsi sans le secours d’aucun ouvrier 20,000 journaux de grand format ou à 0,0 00 petits journaux en une heure; àoo,ooo feuilles, avec une seule presse, dans une journée de dix heures. La France n’a pas

LES FORGES PRODUCTIVES

moins de 2,780 établissements typographiques. Sur ce nombre, il n’y a que l’imprimerie Lahure qui ait ko presses, mais plusieurs imprimeries en ont 7 0118. Les imprimeries Quantin, Chamerot, Crété, en ont 20 et davantage. Et la France a moins d’imprimeries que l’Allemagne , moins de journaux que l’Amérique. Combien tout cela jette-t-il par jour dans les deux mondes de feuilles imprimées?

Feu M. Hachette, qui était un esprit éminent en même temps qu’un industriel de premier ordre, avait coutume de dire que les libraires ont tort de s’inquiéter de la concurrence; que les livres créent les lecteurs; que plus on lit et plus 011 veut lire, ce II viendrait, disait-il, un moment où les boulangers ne pourraient plus accroître leur production; c’est quand tout le monde aurait autant de pain qu il en peut manger. Mais un pareil moment ne viendra jamais pour le livre. Plus on en fera, plus on en lira; et plus on lira ceux qui sont faits, plus 011 demandera qu'il s’en fasse d’autres, n

La mécanique , en s’emparant des grandes industries , ne pou vait pas négliger les industries de moindre volée. H y a longtemps qu elle s’est chargée du tulle brodé et du tricot. Elle pénètre dans la maison : ce n’est plus la couturière qui raccommode le linge; c’est la machine à coudre. La couturière en chambre est maintenant une mécanicienne. C’est son nom, passé en usage dans la langue. On place à la porte des magasins de petites affiches portant ces mots : On demande des mécaniciennes; entendez qu’il s’agit de cou-* turières. Une couturière, avec sa mécanique dont le prix ne dépasse pas 200 francs, fait cinq fois plus de besogne et gagne deux fois plus qu’auparavant. M. Bomiaz vient d’inventer pour elle le couso-brodeur, qui est à la fois, comme son nom le dit, une machine à broder et une ma-

LES FORGES PRODUCTIVES

ZiO'l

chine à coudre. Deux Français, MM. Bonnaz et Légat, partagent avec M. Ericksen l’honneur des améliorations apportées depuis 1867 à la machine à coudre. C’est aussi un Français, M. Thimonier, qui avait été le premier inventeur. L’Angleterre et les Etats-Unis se sont emparés de cette industrie, et leurs produits couvrent le monde.

Toutes ces inventions, qui multiplient les objets et abaissent les prix, répandent ainsi le bien-être dans les classes pauvres; c’est sans doute un avantage sérieux. Un avantage plus sérieux encore, celui qui doit surtout attirer l’attention sur ces inventions nouvelles, c’est la transformation qu’ elles opèrent dans le travail et la condition des femmes. Les pauvres femmes se perdaient les yeux et se défonçaient la poitrine avec leur aiguille, qui d’ailleurs ne les nourrissait pas. On a même songé à la fatigue des garçons d’hôtel et des chambrières : quatre maisons avaient exposé des machines à décrotter et à cirer les chaussures.

Une invention assez précieuse, et depuis longtemps attendue par les gens qui tiennent à la propreté de ce qu’ils mangent, c’est le pétrin mécanique. Il est employé ailleurs avec succès; il l’esta Vienne, si je 11e me trompe, par M. UU, qui fait le pain de l’empereur, et je puis assurer, pour en avoir goûté chez M. UH, que c’est, du pain excellent. Je ne dis pas que le pétrin mécanique soit la cause de l’excellence du produit, ni même qu’il y ait contribué; il me suffît qu’il n’y ait pas nui. Voilà, par ce procédé, la propreté introduite dans la manutention du premier de nos aliments, c’est bien quelque chose, sans compter qu’il y aura dans le monde un métier fatigant de moins.

Tous ces progrès, qui ne semblent être au premier abord que des progrès industriels, sont en même temps

LES FORGES PRODUCTIVES

des progrès sociaux. Iis changent la condition de l’homme. H se fatigue moins, il court moins de dangers; il s’occupe davantage de son esprit; l’ouvrier prend une situation plus équitable, moins inférieure vis-à-vis des autres hommes. Les machines deviennent ainsi un instrument d’égalité politique.

Aristote disait: cc Si la navette marchait seule, il n’y aurait plus d’esclaves •» Elle marche toute seule; il n’y a plus d’esclaves. Les philosophes et les politiques ont fait beaucoup pour la suppression de l’esclavage; Denis Papin, sans s’en douter, a fait encore plus. Et sans remonter à de si grands noms, tous les inventeurs de petites mécaniques, Thimonier, par exemple, un Français qui a inventé la machine à coudre, Jacquart, Heilmann, sont les agents directs de l’émancipation du genre humain.

La collection des petites machines de l’Exposition était très riche. On n’avait pas seulement pensé aux couturières et aux décrotteurs. Les députés, s’ils le voulaient, pourraient voter avec un appareil qui donne instantanément le nombre des votants et leurs noms : plus de votes contestés, plus de pointages. Le député presse un bouton ; le bouton ainsi mis en mouvement exécute deux opérations à l’autre extrémité de la machine placée sur le bureau : il déplace un poids, il marque un trait à la suite du nom du député dans la colonne de l’acceptation ou dans celle du refus. Le poids déplacé met en mouvement une balance qui donne l’étiage du vote. On n’a qu’à supprimer le tableau, si l’on veut

(1) El yàp tfhvvaTO ëKü.cr'lov t cov ôpyâvœv nsXevt TÔèv y) 'üjpoaiadctvàp.svov ânoTeXeiv rd avrov épyov . ... , ovhèv âv ëhsi oü ts t ois dp^iréxrocnv viryp- £T wv où ts t oïs hscnTOTctts hovXcov. (Aristote, la Politique , Jiv. 1, chap. n, 8 5.)

LES FORGES PRODUCTIVES. 403

rendre le vote secret. Autre machine : ia machine à écrire. L’écrivain se sert de touches, comme s’il jouait du piano. Cela court deux ou trois fois plus vite que la plume. Une machine à donner des reçus imprime à la lois le reçu emporté par le payeur et la mention inscrite par le receveur sur sa main courante, grande garantie contre les distractions et les infidélités.

Un ouvrier, sans machine, fait par jour 2,000 aiguilles pour la bonneterie; il en fait 20,000 avec une machine. 11 y a une machine pour faire des épingles à cheveux, qui se charge de l’empointage, du pliage, du vernissage, et rend l’épingle prête à être employée. L’art du relieur a exercé l’imagination des inventeurs; on lui fournit des auxiliaires en fer et en acier, ouvriers excellents avec lesquels il n’v a pas à redouter la grève. Les machines à fabriquer les boutons représentent une vente annuelle de 5 00,000 francs. 5 0 0,0 00 francs de machines s’entend; car la France, avec ces machines, fait chaque année des boutons pour la modique somme de 100 millions.

Citons aussi, parmi les industries qui ont chez nous une importance particulière, les machines à faire des talons, des semelles, des empeignes; les machines à rincer les bouteilles, à les boucher, à les capsuler; dans un genre plus élevé, qui touche de près à la science, les machines à fabriquer les pièces d’horlogerie. Nous faisons de ces dernières machines pour 600,000 francs par an. Elles contribuent au développement de l’horlogerie française, qui est en voie de progrès dans les deux sens. D’un côté, elle fait des chronomètres irréprochables, et de l’autre, elle livre des montres et de très bonnes montres pour presque rien.

LES FORGES PRODUCTIVES

La chimie, l’histoire naturelle, la physique, nous rendent d’aussi grands services, pour le moins, que la mécanique. La science guide et féconde le travail humain dans toutes ses applications.

Pour l’extraction des minerais, les grands percements, les travaux sous-marins et toutes les entreprises qui obligent à déplacer des poids considérables au moyen d’explosions, on peut signaler comme conquête nouvelle la dynamite, conquête très importante dont on ne pourrait dès à présent calculer les conséquences. La dynamite est de la nitroglycérine mélangée avec des matières pulvérulentes inertes. Dès 18^7, M. Sobrero avait obtenu la nitroglycérine par l’action d’un mélange d’acide nitrique et d’acide sulfurique concentrés sur la glycérine. Le nouveau produit avait une puissance d’explosion sept ou huit fois plus forte que celle de la poudre ; mais on ne pouvait le fabriquer, le conserver, le transporter et l’employer sans courir les dangers les plus redoutables. La plupart des gouvernements crurent devoir s’opposer au développement de la fabrication. M. Nobel, ingénieur suédois qui fabriquait en grand de la nitroglycérine, conçut l’idée de lui ôter toutes ses propriétés dangereuses en la mélangeant avec des matières poreuses absorbantes. L’essai réussit parfaitement, et le produit nouveau ne perdit rien de sa force explosive. On lui donna le nom de dynamite. La matière employée le plus ordinairement pour former le mélange est le tripoli.

Le comité militaire technique et administratif de l’Autriche, après des expériences faites en grand pendant le

LES FORCES PRODUCTIVES

cours de quatre années sur la fabrication, la manutention et le transport de la dynamite, déclare que cette matière est complètement inoffensive dans les conditions ordinaires (température jusqu’à 60 degrés); qu’elle peut supporter de très fortes secousses mécaniques; qu’elle peut être enflammée sans détoner; et que, pour provoquer la détonation, il faut l’emploi de fortes capsules Une commission militaire prussienne, citée par M. P. de Wilde*2), a déclaré de son côté que la dynamite est le plus puissant des agents explosifs, et que son transport exige moins de précaution que celui de la poudre ordinaire.

La commission autrichienne va bien loin en affirmant que la dynamite, dans de bonnes conditions, est absolument inoffensive. On n’en dirait pas autant de la poudre. Avant de faire le mélange qui produit la dynamite, il faut avoir fabriqué la nitroglycérine, opération certainement très dangereuse. Cette réserve faite, il suffit de constater, et on l’a constaté par des statistiques soigneusement relevées, que la dynamite, en temps égal et à quantités égales, donne lieu à moins de catastrophes que la poudre.

La dynamite fut employée à des œuvres de destruction pendant la guerre de 1870, ce qui la fit rapidement connaître, même de la foule, parce que nous connaissons mieux et plus vite ce qui nous nuit que ce qui nous sert. Mais si la dynamite donne aux armées le moyen d’abattre des ponts, des remparts, elle sert aux ingénieurs pour détruire des obstacles qui, sans elle, seraient insurmontables. Le percement du Saint-Gothard aurait été une œuvre presque impossible et, dans tous les cas, extrêmement longue, s’il avait fallu

(1) Le rapport est du 10 janvier 1872.

(2) Rapport an gouvernement belge sur la classe 47.

LES FORCES PRODUCTIVES

opérer avec la poudre ordinaire. Les énormes rochers du Hellgate, qui bouchaient l’entrée du port de New-York et obligeaient les navires à faire un très long et très onéreux détour, ont été mis en morceaux par la dynamite, et, grâce à cette victoire sur la matière inerte, le trajet de l’Europe à New-York se trouve abrégé de vingt-quatre heures. Indépendamment de sa force explosive supérieure, c’est un grand avantage de la dynamite de permettre l’usage sousmarin de la mine. Soit qu’on unisse des continents à l’aide de viaducs, ou des mers à l’aide de canaux, le travail humain, avec les proportions colossales qu’il a prises depuis un demi-siècle, ne doit plus s’arrêter ni devant les montagnes, ni devant les flots. Les blocs énormes, la mer profonde, tout cède devant nos outils, tout se discipline sous la main de la science.

La dynamite coûte moins cher que la poudre , non pas intrinsèquement, mais en comparant la dépense avec l’effet produit, seul moyen de calculer le prix d’une force. Par la substitution de la dynamite à la poudre, on obtient une économie qui n’est pas moindre de 35 p. o/o et qui peut aller jusqu’à 45 p. o/o. Un résultat infiniment plus précieux, c?est de diminuer le nombre des ouvriers employés dans les mines et les dangers courus par ceux qui restent.

La consommation de la dynamite, en Europe seulement, a été, pour l’année 1876, de 5 millions de kilogrammes.

Comme la dynamite, le pétrole doit à la dernière guerre, et surtout à la guerre civile de 1871, une célébrité funeste. Quand les insurgés de la Commune se virent réduits aux abois et résolurent de brûler Paris, ils arrosèrent les palais avec du pétrole pour rendre les incendies plus irrémédiables et plus rapides. L’huile de pierre ou pétrole est

LES FORCES PRODUCTIVES

en effet une substance bitumineuse très inflammable, qui prend feu comme l’alcool au contact d’un corps embrasé. Nous avons à Gabian, près de Pezénas (Hérault), une source de pétrole, et c’est pour cela que le pétrole a été longtemps connu en France sous le nom d'huile de Gabian. La découverte d’une source de pétrole en Pensylvanie ne remonte pas au delà de 1861. Il y a aussi des sources en Italie, en Chine, dans la Perse. Les deux sources exploitées les plus connues sont situées aux environs de Bakou sur les bords de la mer Caspienne. Le puits artésien de Bala-Khany, à 12 verstes de Bakou, a 6 pouces de diamètre, et donne par an 32,5oo,ooo kilogrammes de pétrole.

Le rapporteur de la 7e section de la classe 5 1 à l’Exposition de 1867 (matériaux et appareils des usines à gaz), M. Lawrence Smith, s’exprimait ainsi à propos de la substitution du pétrole au charbon pour la fabrication du gaz : tr C’est, disait-il, une idée qui ne mérite pas pour le moment d’être prise en sérieuse considération. Il peut être parfois avantageux d’ajouter une quantité convenable de pétrole, alors que celui-ci abonde et que la houille employée demande à être additionnée de quelque autre matière pour donner du gaz d’un grand pouvoir éclairant; dans ce cas, il peut être bon d’ajouter de 80 à 120 litres de pétrole pour 1,000 kilogrammes de houille; la poix et la résine pourront encore, par la même raison, si on parvient à les obtenir à peu de frais, être mêlées à de la houille. . . La houille bitumineuse, ajoutait-il, n’a pas jusqu’à ce jour trouvé de rivale, et vraisemblablement n’en rencontrera pas de longtemps. n

Depuis l’époque où M. Lawrence Smith parlait ainsi, on s’est préoccupé de tous cotés de la nécessité d’épargner la

LES FORGES PRODUCTIVES

houille. L’exploitation des sources de pétrole a été organisée sur une grande échelle, et l’Amérique a tiré de ses gisements des quantités prodigieuses qui ont fait baisser les prix. L’éclairage au pétrole a été adopté dans un grand nombre de manufactures; il est employé couramment pour les usages domestiques. L’Amérique avait produit, en 1876, 9 millions 175,906 barils de pétrole (contenance du baril, 160 litres). La production s’est accrue de 4,3i4,265 barils en 1 8 7 7 , ce qui fait un total de 1 3 millions 1/2(13,490,671). On peut mesurer les progrès du pétrole dans la consommation européenne par les chiffres de l’exportation américaine, principalement dirigée sur Brême et Anvers. En 1876 , elle ne dépassait pas 7,497,856 barils; elle a été, en 1877, de 1 o,4 2 5,5 0 2 barils.

Il ne faut pas considérer seulement la valeur intrinsèque d’un produit. Nous devons depuis quelques années à la chimie la production artificielle de substances colorantes qui remplacent les plantes tinctoriales; quelques-unes de ces nouvelles couleurs sont plus brillantes et plus résistantes que les anciennes couleurs; voilà leur valeur intrinsèque; mais elles ont de plus l’avantage considérable de rendre de vastes terrains à la culture des plantes alimentaires. On est parvenu à tirer des huiles de goudron de houille toute une gamme de couleurs magnifiques; la préparation se fait maintenant économiquement et sans danger. Nous avons eu d’abord la benzine et son dérivé l’aniline; puis sont venus le toluène, le phénol, l’anthracène, la naphtaline. L’alizarine artificielle est un dérivé de l’anthracène, qui remplace la substance tinctoriale que l’on extrayait de l’alizari ou racine de la garance. A Philadelphie, deux maisons d’Avignon exposaient : la maison Thomas frères, de l’alizari ne factice;

LES FORGES PRODUCTIVES

la maison Glozeau, de l’alizarine naturelle : l’une et l’autre de qualité supérieure. La découverte de l’alizarine d’anthracène coïncide avec la maladie de la garance dans nos départements du Midi; c’est un remède qui vient tout à point au moment même où le mal se produit.

On a fait de grands progrès dans l’art d’utiliser les matières infectes, les matières encombrantes, qui n’étaient précédemment qu’un embarras ou un danger. C’est encore un des importants services que nous a rendus la chimie. La chimie agricole a littéralement renouvelé la puissance productive de la terre par l’étude scientifique des engrais. Tous les rebuts ne servent pas à engraisser la terre, mais tous ou presque tous donnent lieu à des transformations utiles. Nous avons vu qu’il s’est formé à Reims une société pour utiliser les déchets des fabriques; ailleurs on utilise les débris de vêtements usés jusqu’à la corde. On les lave, on les bat, on les épure, on les élève à la dignité de matière première, et, en cet état, ils servent à fabriquer des étoffes neuves qui se vendent à vil prix. La Société de Reims s’interdit les bénéfices; elle ne veut être qu’une œuvre de bienfaisance. On ne peut qu’admirer ce dévouement, ce désintéressement. 11 n’y a peut-être pas lieu de le conseiller et de l’imiter. Le désintéressement n’est pas toujours aussi sage que généreux. La plupart des industries sont par ellesmêmes un bienfait, à cause des résultats qu’elles produisent naturellement. Il n’est pas nécessaire que les promoteurs et les directeurs se condamnent à travailler pour rien; et cela même peut être nuisible, en entravant le développement d’une combinaison utile. L’étoffe connue en Angleterre sous le nom de homespun se fait au moyen de l’effilochage des vieux vêtements. On arrive par ce procédé à livrer un ha-

LES FORCES PRODUCTIVES

billement complet tout confectionné, en étoffe solide et bien cousue, au prix fabuleux de 2 A francs. C’est maintenant qu’il est surabondamment démontré que rien ne se perd :

In nihilum nil posse reverti (R.

Autrefois, 011 payait pour être débarrassé de ses immondices; à présent, c’est tout le contraire : on se fait payer par l’entrepreneur qui vous rend le service de vous nettoyer votre usine ou votre magasin. Deux maisons importantes, situées l’une à Aubervilliers, l’autre à Saint-Denis, toutes deux à proximité de Paris, parce qu’elles puisent leurs matières premières dans nos ruisseaux, offrent le curieux exemple de l’exploitation en grand et de la transformation scientifique de l’industrie du chiffonnier. L’une, la maison V. Arlot et Cle, utilise les épluchures de boucheries et d’abattoirs; l’autre, la maison Souflfrice et Cie, vit surtout des eaux grasses et des épluchures de légumes. La maison Souffrice paye une redevance aux compagnies de chemins de fer pour débarrasser les gares des débris de goudron et de cambouis hors d’usage; elle paye une redevance à la ville de Paris pour avoir le droit d’écumer les corps gras qui nagent à la surface des eaux d’égout, et de s’approprier les animaux morts que le fleuve charrie; une redevance à fadministration de l’assistance publique, à l’académie de Paris, à l’intendance militaire, pour pouvoir enlever les eaux de lessive et les épluchures de légumes dans vingt-cinq hôpitaux, dans les collèges, dans les casernes. Elle paye aussi une redevance à la maison Duval, qui lui laisse prendre tous les débris accumulés chaque matin dans les nombreux Bouillons qu’elle entretient à Paris. La maison Souflfrice a

(1) Lucrèce, liv. I, v. 288.

LES FORCES PRODUCTIVES. Ml

rie grandes écuries avec une cavalerie et un matériel roulant considérable pour faire sa cueillette quotidienne; elle a de vastes locaux pour trier et emmagasiner ses provisions; elle a des laboratoires et des usines. La liste de ses produits est plus longue que celle de ses acquêts; nous n’en donnerons que le résumé. Elle fabrique annuellement 8i,52 0 kilogrammes de glycérine, 42/1,781 kilogrammes d’acide oléique, 888,700 kilogrammes d’acide stéarique, 5 millions de kilogrammes d’engrais; et, par-dessus le marché, elle entretient, pour le service de la charcuterie parisienne, une porcherie modèle où elle ne nourrit pas moins de 5,200 porcs. N’est-ce pas le cas de dire avec Vico que la mort nourrit la vie, et que tout est corso e ricorso dans le monde? Sur ces flots toujours mouvants planent les vérités scientifiques éternelles !

En parlant d’impuretés, on a trouvé depuis 1867 un moyen chimique de débarrasser le drap de toutes celles qu’il contient après la fabrication; eu un mot, on remplace l’épincetage ou épeutissage par un bain qui détruit les substances végétales sans attaquer la laine. L’opération de l’épincetage est longue et difficile; elle est pratiquée à la main par. des femmes au moyen de petites pinces : de là son nom. On l’appelle plus ordinairement épeutissage dans l’industrie des tissus ras. C’est une espèce d’épilage. Les ouvrières opèrent sur le drap étendu au joui* par le moyen de perches afin de bien voir les corps étrangers, les ordures, les bouts et d’en débarrasser le tissu. C’est une opération assez lente et délicate et qui entraîne une dépense de 2 0 centimes par mètre. On avait eu l’idée, il y a déjà une vingtaine d’années, d’effectuer cet épilage à l’aide d’une machine; cela réussissait tant bien que mal pour les étoffes lisses; on es-

LES FORCES PRODUCTIVES

saya de se servir du même moyen pour la draperie, c’est-àdire d’une espèce de peigne à dents de scie animé d’un mouvement de va-et-vient et qui agissait sur le tissu à la Façon d’une râpe; mais il fallut y renoncer sous peine de perdre la bourre qui, au contraire, doit être conservée pour être utilisée au foulage. Le nouveau procédé chimique s’applique à toutes les sortes de lainages. Il a été imaginé par un fabricant d’Amiens, M. Frezon. Le système est assez compliqué et donne lieu à deux trempages, au bain proprement dit, à divers essorages et à un battage final, d’où le drap sort dans un état de netteté parfaite. Avec tout cela, il y a notable économie de temps, d’argent et de personnel.

Au surplus, ce n’est pas la première fois que la chimie nous rend des services de ce genre. Les laines de la Plata sont magnifiques, mais infestées d’une graine plate ou carétille difficile à détacher par des moyens mécaniques. On s’est adressé à la chimie. L’acide sulfurique pulvérise les graterons ou carétiiles et laisse intacte la laine. C’est, au fond, le même procédé que celui de M. Frezon.

C’est par milliers qu’on pourrait énumérer les procédés nouveaux et même les découvertes qui, sans faire de grandes révolutions dans l’industrie, ont amené ce surcroît d’activité et cette accélération de progrès qui caractérisent l’Exposition de 1878. Tantôt c’est une remarque ingénieuse qui ne suppose qu’une observation attentive des procédés de fabrication , et qui aboutit à une économie considérable par la quantité des objets auxquels elle s’applique; tantôt c’est une découverte scientifique d’un ordre élevé et qui abonde en applications heureuses. Telles sont, par exemple, les études de M. Pasteur sur la fermentation. C’est un heureux privi-

LES FORCES PRODUCTIVES. M3

lège de faire avancer la science et de transformer en même temps deux ou trois grandes industries.

M. Pasteur a consacré sa vie à l’étude des fermentations et de leurs rapports avec les corpuscules organisés qui flottent dans l’atmosphère.

L’infini ment petit est presque aussi effrayant que T infiniment grand. M. Guérin-Méneville avait reconnu la présence, dans le sang des vers à soie malades, de corpuscules ayant 3 à U millièmes de millimètre. On n’a qu’à imaginer que ces corpuscules sont des animaux intelligents et savants et à les pourvoir de microscopes pour se trouver jetés dans une mer sans rivages ; et il est bien certain que cette mer existe avec ses populations de plus en plus infinitésimales. Ces animaux invisibles, mais non inofïensifs, nous entourent de toutes parts; ils nous pénètrent; nous en avalons à chaque instant, et nous en expirons des myriades. Ils sont probablement les causes d’un grand nombre de maladies, peut-être du plus grand nombre, et tout spécialement des maladies contagieuses. M. Pasteur est le Colomb, l’Améric Vespuce de ces mondes invisibles et immenses; il connaît les lois de ces végétaux, les habitudes de ces animaux et les moyens de faire la guerre à ceux qui sont malfaisants. Il a constaté , par exemple, que les êtres organisés qui produisent dans le vin les fleurs, l’acescence, l’amertume, périssent lorsque le vin a été chauffé à une température qui varie de 55 à 70 degrés, suivant la richesse du vin en alcool, en sucre et en acide. Le vin, une fois chauffe, peut se conserver indéfiniment. C’est un résultat acquis, sur lequel il ne s’élève plus de contestations. O11 discute encore pour savoir si les grands vins perdent leur bouquet à la suite du chauffage. M. Pasteur et un grand

LES FORCES PRODUCTIVES

nombre de dégustateurs habiles affirment que le bouquet reste entier; d’autres hésitent, d’autres nient. Admettons que la question soit en effet douteuse pour les vins supérieurs, il n’en sera pas moins vrai que M. Pasteur a mis à l’abri l’immense quantité de vins communs ou ordinaires qui se récoltent chaque année. Le sauvetage du vin opéré, il s’est occupé, avec le même succès et d’après les mêmes principes, du salut de la bière. De la bière, il a passé au vinaigre, et cette nouvelle application de ses découvertes est la plus récente; elle n’était pas connue en 1867; c’est une conquête 'de ces dernières années. Une des victoires les plus éclatantes de M. Pasteur est celle qu’il a remportée sur la maladie du ver à soie. Là encore il part de l’observation des corpuscules microscopiques qui donnent naissance à la maladie; mais le procédé de médication est tout autre : il consiste dans la sélection des graines. M. Haxley, président de la Société royale de Londres, après avoir énuméré les pertes que la maladie des vers à soie et les maladies du vin occasionnaient à la France et que lui épargneront désormais les procédés de M. Pasteur, déclare que cette énorme diminution de pertes ou de dépenses nous aidera grandement à réparer les brèches faites à nos finances par la guerre de 1870. Ce n’est pas une hyperbole, puisque la seule maladie des vers à soie nous a fait éprouver, en dixsept ans, une perte de 1,2 5 0 millions de francs.

Les découvertes de M. Pasteur sur les causes de l’infection ont reçu des applications diverses : l’une des plus connues et des plus utiles est le pansement de M. Alphonse Guérin, qui, en filtrant l’air par d’épaisses couches de ouate, empêche la production des affections putrides. Ce système a rendu en France d’immenses services. Depuis que l’on a

LES FORGES PRODUCTIVES

appris à filtrer l’air, les accidents résultant des opérations ont à peu près disparu. Pendant la dernière guerre des provinces danubiennes, le gouvernement russe essaya de décicider M. Alphonse Guérin à se rendre sur le théâtre de la guerre pour installer sa méthode dans les ambulances de l’armée; mais il était aussi difficile d’éloigner M. Alphonse Guérin des salles de l’Hôtel-Dieu que M. Pasteur de son laboratoire de l’Ecole normale.

M. Pasteur a pourtant été poursuivi par un violent désir de transporter ailleurs le théâtre de ses exploits. C’était précisément en 1878. L’illustre savant voulait se rendre à Alfort pour v étudier la rage. Le Gouvernement français n’osa pas demander aux Chambres les sommes nécessaires pour tenter cette grande expérience, qui eût très probablement réussi. N’est-ce pas là une économie mortelle? Si l’humanité connaissait sa véritable grandeur et ses véritables intérêts, elle 11e marchanderait pas les instruments de travail à ceux qui sont ses bienfaiteurs et ses maîtres. Mais quoi ! elle a trois millions de soldats à entretenir et un nombre indéfini de canons à forger. M. Pasteur s’est vengé en étudiant et en trouvant les causes de l’infection charbonneuse.

Si l’on veut se donner dans une même industrie le spectacle des progrès dus à la mécanique et des merveilles accomplies par la chimie, il n’y a qu’à jeter les yeux sur l’agriculture. L’agriculture sera toujours, quoi qu’on fasse, la plus grande de toutes les industries : elle est particulièrement la plus grande industrie française, celle qui produit le plus de richesse et occupe le plus de bras. Je ne sais trop

LES FORGES PRODUCTIVES

si jusqu’à ce dernier demi-siècle on faisait en agriculture des impenses d’intelligence suffisantes.

Le décret sur l’organisation de l’instruction publique, publié par la Convention nationale le dernier jour de son existence (3 brumaire an iv [2 5 octobre 1795]), avait créé une institution qui pouvait être féconde, mais qui, comme beaucoup d’autres institutions provenant de la même source, ne fut jamais appliquée. Nous remettrons sous les yeux de nos lecteurs le texte trop oublié des trois premiers articles du titre V.

cc Article premier. L’Institut national nommera tous les ans, au concours, vingt citoyens qui seront chargés de voyager et de faire des observations relatives à l’agriculture, tant dans les départements de la République que dans les pays étrangers.

cr Art. 2. Ne pourront être admis au concours mentionné dans l’article précédent que ceux qui réuniront les conditions suivantes :

cc i° Etre âgé de vingt-cinq ans au moins ;

cc 20 Etre propriétaire ou fils de propriétaire d’un domaine rural formant un corps d’exploitation, ou fermier ou fils de fermier d’un corps de ferme, d’une ou plusieurs charrues, par bail de trente ans au moins ;

cc 3° Savoir la théorie et la pratique des principales opérations de l’agriculture;

cc 4° Avoir des connaissances en arithmétique, en géométrie élémentaire, en économie politique, en histoire naturelle en général, mais particulièrement en botanique et en minéralogie.

ccArt. 3. Les citoyens nommés par l’Institut national

LES FORGES PRODUCTIVES

voyageront pendant trois ans aux frais de ta République et moyennant un traitement que te Corps légistatif déterminera.

cr Ils tiendront un journal de leurs observations, correspondront avec l’Institut, et lui enverront tous les trois mois les résultats de leurs travaux, qui seront rendus publics.

ccLes sujets nommés seront successivement pris dans chacun des départements de la République. v>

De quelque façon que l’on juge ces articles de loi, ils témoignent d’un zèle ardent pour les progrès de l’agriculture. Malheureusement le morcellement de la propriété, l’isolement des cultivateurs, leur habitude d’éviter les agitations politiques et les opérations hasardeuses de la finance ou de l’industrie, les tenaient plus que les autres classes de citoyens à l’écart de la vie publique, et, pendant près d’un siècle, l’agriculture a été, sinon oubliée assurément, du moins un peu négligée, et ce peu est infiniment trop pour une industrie de cette importance. Tous les esprits éclairés et tous les efforts de l’Etat se tournaient vers les autres industries. C’est à peine si l’agriculture obtenait de loin en loin quelque ferme-école ou quelque chaire isolée. M. Roussingault a été, si je ne me trompe, le premier savant de haute volée qui se soit fait résolument agriculteur. A présent que l’impulsion est donnée, il est évident que l’agriculture et la chimie marcheront du même pas dans la voie du progrès. On entend encore certains grands cultivateurs s’écrier : Dieu nous garde de la science! Mais ils ressemblent à ces bien portants qui médisent aujourd’hui de la médecine et qui demain la consulteront.

L’Exposition de 1878 avait consacré tout un groupe, le groupe VIII, à l’agriculture. De plus, la classe 5 1 , qui fai— *

LES FORCES PRODUCTIVES

sait partie cia groupe VI, avait pour objet le matériel et les procédés des exploitations rurales et forestières ; la classe 52, le matériel et les procédés des usines agricoles et des industries alimentaires. Le très savant et très habile rapporteur de la classe 5i, M. Durand-Claye, approuve cette classification; ses raisons ne m’ont pas convaincu; j’aurais voulu que le matériel des exploitations rurales et des usines agricoles fût réuni aux spécimens d’exploitations rurales et d’usines agricoles, dans un seul et même groupe, qui eût gagné par ce rapprochement en unité et en importance. L’agriculture avait une partie de ses intérêts dans le groupe qui portait son nom et une autre dans le groupe des industries mécaniques. Puisque l’agriculture est en train de reprendre sa place dans les préoccupations des hommes d’Etat, il faut quelle la reprenne aussi dans les expositions internationales, quelle soit rendue, dans toutes ses parties, à ses juges naturels, et réunie tout entière sous les yeux de son véritable public.

Les discussions sur le libre-échange, provoquées par le tarif général des douanes à l’étude depuis plusieurs années, donnaient une importance spéciale, en 1878, à l’exposition agricole. Il s’en faut que les doctrines libre-échangistes, si ardemment soutenues par l'Angleterre, et qui ont trouvé dans le Gouvernement français, à dater de 1860 , un appui si inattendu et si puissant, rencontrent chez tous les peuples la même adhésion. En France même, les esprits sont plus partagés, et les passions, de part et d’autre, plus surexcitées que jamais. Pendant longtemps, nos libre-échangistes avaient compté sur la sympathie des agriculteurs. C’était à la fois leur plus gros bataillon et celui qui leur apportait les arguments les plus irrésistibles, parce que Fini-

LES FORCES PRODUCTIVES

pot le plus odieux, le plus difficile à faire accepter, est nécessairement celui qui tombe sur les subsistances. Depuis ces dernières années, l’agriculture, en très grande partie, a changé de camp. Les producteurs de vin, quoique si profondément atteints par le phylloxéra, restent fidèles aux doctrines de liberté commerciale; Bordeaux est, comme autrefois, la capitale ou l’une des capitales du libre-échange; sa chambre de commerce, malgré l’opposition très vive des représentants de la marine marchande, et sa puissante société d’agriculture, l’une des plus considérables de France, protestent à l’.envi contre l’introduction du fisc dans la production et le commerce, et veulent laisser leur libre jeu aux lois naturelles et à l’activité humaine. Ajoutons que nos deux grandes industries nationales, l’industrie de la soie et celle de la laine, qui sont l’une et l’autre libre-échangistes, se rattachent en partie, comme productrices de matières premières, à l’agriculture. Il n’en est pas moins vrai que l’augmentation d’impôts occasionnée par la guerre, plusieurs années de récolte insuffisante et la concurrence formidable organisée par les Etats-Unis d’Amérique à notre bétail et à nos céréales ont produit une panique qui se manifeste de tous côtés par la demande de droits protecteurs. Les protectionnistes , très empressés de se procurer des adhérents, ont multiplié les meetings et les conférences pour amener ce résultat. Les arrivages d’Amérique en blés et viandes vivantes ou abattues, vendus partout à des prix inférieurs aux prix de revient de l’agriculture française, n’ont pas été pour eux des auxiliaires à dédaigner. Le problème se pose dans les termes suivants : ou frapper les consommateurs par l’établissement d’un droit, ou laisser périr les producteurs en les condamnant à travailler avec perte.

LES FORCES PRODUCTIVES

Les fibre-échangistes n’ont pas de peine à établir que toute taxe établie sur une marchandise étrangère équivaut à une dîme prélevée sur les consommateurs par les producteurs indigènes; qu’en matière d’agriculture, le consommateur, c’est tout le monde; que l’objet frappé est de nécessité première; qu’il s’agit, en définitive, d’un impôt sur le pain et la viande, c’est-à-dire sur la vie. Si notre production en céréales était équivalente à notre consommation (fi, on pour-

Page 1