DE LA NATURE DES HALLUCINATIONS
56. Ce qu'oc (^°'1 entendre par In uni tire des hallucinations. — Des opinions très différentes ont été émises sur la nature des hallucinations. Ce phénomène, en efï'et, a été considéré par certains auteurs comme purement intellectuel et tout-à-fait indépendant des appareils sensoriaux; d'autres, au contraire, ont pensé qu'il ne pouvait avoir lieu sans la participation des organes des sens. Les premiers n'ont vu chez les hallucinés que des idées reproduites parla mémoire, associées par l'imagination ; les seconds admettent qu'il y a chez ces malades des impressions sensorielles aussi réelles que celles de l'état normal. La dissidence porte ici sur le fait môme de la nature des hallucinations, qui différeraient en effet complètement selon qu'on les considère comme purement psychiques, ou bien comme le résultat de la double action de l'imagination et des organes des
sens. Il importe encore de rechercher si les fausses perceptions sensorielles sont dues à une altération du cerveau appréciable par nos moyens d'investigation, et, dans le cas contraire, quelle idée on peut se faire de la nature des causes immédiates qui les produisent.
ARTICLE PREMIER
L'hallucination est-elle un fait purement psychique ou psycho-sensoriel?
5y. La nature des hallucinations n'est pas la même dans tous les cas. -<— Si on n'étudie les hallucinations çuie dxez-Us-nliënés-, si surtout on ne tient compte que des fausses perceptions de l'ouïe dans la folie chronique, on sera souvent porté à considérer le phénomène comme purement psychique. L'analyse des observations d'hallucinations de la vue chez des personnes saines d'esprit conduit, au contraire, presque nécessairement à admettre l'action des appareils sensoriaux. Les dissidences des auteurs peuvent, à mon avis, s'expliquer ainsi par les conditions différentes dans lesquelles les recherches ont eu lieu , et par la nature des faits sur lesquels on s'est appuyé. Je crois qu'on serait arrivé depuis longtemps, en tenant compte de l'ensemble des observations, à reconnaître que la nature des hallucinations n'est pas la même dans tous les cas.
Les malades atteints de fausses perceptions de l'ouïe auraient pu conduire directement à faire adopter cette opinion. Il en est, en effet, qui, comme ils le disent eux-mêmes, n'éprouvent rien qui ressemble ta une sensation auditive, ils entendent \a pensée. Le phénomène chez eux n'a rien de sensoriel. La voix qui leur parle est une voix secrète, intérieure, et tout-à-fait différente de celle qu'on perçoit par les oreilles. Il y a d'autres hallucinés, au contraire, qui affirment que les voix qui leur arrivent sont fortes, sonores, et en tout semblables aux voix ordinaires. Dans quelques cas même le malade a éprouvé successivement deux
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phénomènes de différente nature, et qu'il sait parfaitement distinguer. Il importe donc d'établir quelques divisions entre les fausses perceptions sensorielles.
58. Division des hallucinations en deux classes. — Je crois qu'il y a lieu d'admettre deu\ sortes d'hallucinations, les unes complètes, composées de deux éléments et qui sont le résultat de la double action de l'imagination et des organes des sens : ce sont les hallucinations psycho-sensorielles; les autres, dues seulement à l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, sont tout-à-fait étrangères aux organes des sens, elles manquent de l'élément sensoriel, et sont par cela môme incomplètes: ce; sont les hallucinations psychiques. Je vais étudier successivement ces deux ordres de phénomènes, admis d'ailleurs depuis longtemps par les auteurs mystiques, qui, sous ce rapport, ont, à mon avis, beaucoup mieux compris la nature des hallucinations que les médecins eux-mêmes.
• ARTICLE DEUXIÈME
Hallucinations psycho-sensorielles.
5c). La participation des organes des sens aux hallucinations ne saurait être expliquée , niais elle peut jusqu'à u// point être prouvée. — J'ai dit que la participation des organes des sens aux hallucinations avait été niée par plusieurs auteurs. L'action des appareils sensoriaux dans ce cas est, en effet, très difficile a comprendre. Nous verrons plus tard, en faisant l'histoire de la physiologie des fausses perceptions sensorielles, que les explications qu'on a données étaient bien plus propres à faire rejeter cette opinion qu'à la faire admettre. Il y a, en effet, des phénomènes qu'il faut se contenter de constater sans chercher à en pénétrer le mécanisme, et malheureusement l'hallucination est de ce nombre. Si donc nous admettons l'intervention des appareils sensoriaux chez les hallucinés, ce n'est pas parce que
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nous pouvons l'expliquer, mais bien parce qu'elle nous paraît démontrée :
i° Par le témoignage des malades, et surtout de ceux qui ont eu des hallucinations sans délire; '
2.0 Parlés détails qu'ont donnés sur leurs fausses perceptions quelques hallucinés sains d'esprit, et que la nature de leurs études mettait à même de bien juger ce qu'ils éprouvaient.
60. Preuves qu'il existe des hallucinations psycho-sensorielles. Témoignages des hallucinés sains d'esprit. Opinion de Burdach. — Burdach, qui a éprouvé des hallucinations de la vue dans l'état intermédiaire à la veille et au sommeil, et qui les a étudiées avec soin, s'explique de la ""manière la plus nette sur la nature du phénomène.
« Ce sont réellement, dit-il, des images qui apparaissent au sens de la 'vue; chacun peut s'en convaincre par le témoignage de sa propre conscience. j> Et plus loin il ajoute :
« Quand ces images nous assiègent, nous les voyons réellement, c'est-à-dire qu'à l'occasion delà pensée, nous avons dans l'œil la même sensation que si un objet extérieur se trouvait placé devant cet œil vivant et ouvert (1), »
Il est assurément impossible de-s expliquer avec plus de précision, et Burdach parlait de ce quoi avait lui-même éprouvé et senti.
61. Opinion de Millier^ d'après ses propres hallucinations. — Le passage suivant de Millier, outre les particularités curieuses qu'il renferme sur le phénomène des images fantastiques, prouve que ce physiologiste appréciait comme Burdach les hallucinations de la vue qu'il éprouvait souvent avant de s'endormir. « Qui ne se rappelle, dit Mùller, les images fortement dessinées qui flottent devant les yeux avant qu'on s'endorme, la clarté qui parfois apparaît alors dans ces organes, quoiqu'ils
(l) Burdach, Traité de physiologie, traduct. de Jourdan. Paris, 1839, t. V, p. 206.
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soient fermés, les apparitions et les métamorphoses si souvent brusques de ces images, les sons qu'on entend souvent tout-àcoup, sans nulle cause extérieure, comme si quelqu'un nous parlait à haute voix dans l'oreille? Eu s' observant soi-même avec attention, on demeure bientôt convaincu que ce ne sont prit, là de simples idées, et qu'il y a réellement des sensations. Quiconque peut encore s'observer au moment de s'endormir parviendra quelquefois à saisir les images avant qu'elles se soient évanouies de l'œil. Mais la chose a lieu aussi chez celui qui se trouve éveillé dans une chambre obscure; car il n'est pas rare qu'on se surprenne alors ayant dans les yeux des images claires, de paysages ou autres objets semblables. Aristote avait déjà fait ce"»' remarque, Spinoza aussi, Gruithuisen également J'ai été autrefois fort sujet à ce phénomène, pour lequel j'éprouve aujourd'hui moins de disposition; mais j'ai contracté l'habitude, toutes les fois qu'il se présente, d'ouvrir les yeux sur-le-champ et de les diriger sur la muraille : les images persistent encore pendant quelque temps, et ne tardent pas à pâlir; on les voit là où l'on tourne la tête, mais je ne lésai pas vues se mouvoir avec les yeux. D'après les informations (pic j'ai coutume de prendre chaque année auprès de mes élèves, j'ai acquis la conviction que, proportion gardée, il y en a très peu qui connaissent ce phénomène, un ou deux sur des centaines. Cependant je suis persuadé (pie cette proportion est plus apparente que réelle, et que l'observation réussirait chez beaucoup de personnes, si elles apprenaient à s'observer en temps utile. Du reste, nul doute non plus que le phénomène n'arrive point chez une multitude d'hommes \ moi-même je suis quelquefois des mois entiers sans l'éprouver, tandis que j'y étais fort sujet dans, ma jeunesse. Jean-Pau] recommandait d'observer les fantômes qui apparaissent avant qu'on s'endorme, comme un moyen de s'endormir réellement (i). »
(1) Millier, Manuel de physiologie, trad- par Jourdan. Paris, 1845, t. II, p. 53G.
Ainsi Mûller, comme Burdach, jugeant d'après sa propre expérience, affirme que les hallucinations ne sont pas de simples idées, mais bien réellement des sensations.
62. Preuves tirées de V état complet de veille et de lucidité dans lequel les hallucinations ont lieu ; hallucinations du physiologiste anglais Bostock. — Il faut surtout tenir compte de l'état complet cle veille et de lucidité dans lequel les hallucinations se continuent dans quelques cas- Tel est le fait du physiologiste anglais Bostock.
« Comme j'étais sans délire, dit-il en parlant de ses visions, je pus faire mes observations sur elles pendant les trois jours et les trois nuits qu'elles se maatrèratxt-p r es q ue—si5trts-cTvteTTuption . Pendant environ vingt-quatre heures, j'eus constamment devant moi un visage humain dont les traitsetl'habillement étaient aussi distincts que ceux d'une personne vivante, et dont l'ensemble, après un intervalle d'un grand nombre d'années, m'est présent comme au moment même (1).»
J'ai cité plus haut, l'observation d'un malade qui s'explique encore plus nettement, s'il est possible, sur l'état de veille et de lucidité dans lequel il avait ses hallucinations.
« Complètement éveillé, dit-il, fort calme, ayant toute ma mémoire et ma raison, conversant avec les assistants, distinguant parfaitement les objets extérieurs, je fus charmé par une succession de figures que ma volonté n'avait pas le pouvoir d'empêcher de paraître, de rester ou de s'en aller. »
63. Les idées reproduites par la mémoire et l'imagination ne peuvent être confondues avec les hallucinations psycho-sensorielles ; observation de Nicolài. — Si les hallucinations n'étaient que des idées reproduites par la mémoire, associées par l'imagination, il faudrait pour les confondre avec les sensations que le malade fût en proie au délire. Or, comment comprendre cette erreur chez des personnes instruites, qui déclarent
(1) Brierrede Boismont, des Hallucinations. Paris, 1845, page 48.
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(|ii'elles avaient tonte leur raison et qu'elles appréciaient aussi nettement que possible ce qui se passait autour d'elles? J'ai moi-même éprouvé un assez grand nombre de fois, au moment du sommeil, le phénomène des images fantastiques; je l'ai étudié avee soin, et il m'est resté cette conviction, que les images qui m'apparaissaient spontanément et que je voyais à une certaine distance, et quelquefois avec une netteté parfaite, ne sauraient en aucune manière être assimilées à telles que reproduit la mémoire. Quand on cherche à se figurer un objet, on se rappelle successivement les différentes parties qui le composent, il semble alors qu'on les voit; mais, en réalité, on n'aperçoit rien, et il n'y a là qu'un fait purement psychique. Quand, au contraire, dans l'état intermédiaire à la veille et au sommeil , ce même objet apparaît spontanément, alors on le voit hors de soi, à une certaine distance, sans aucun effort, et, comnic le dit Burdach, on éprouve la même sensation que si cet objet était placé devant l'œil vivant et ouvert.
Je rappellerai d'ailleurs que le savant Nicolai s'est très nettement expliqué sur ce point :
« J'essayai, dit-il, de reproduire à volonté les personnes de ma connaissance par une objectivité intense de leur image; mais, quoique je visse distinctement dans mon esprit deux ou trois d'entre elles, je ne pus réussir a rendre extérieure l'image intérieure. »
Ainsi Nicolai, comme tous les malades capables de bien juger leurs fausses perceptions, était bien loin de confondre les produits de l'imagination avec les hallucinations. Voir dans son esprit est une locution vicieuse, car en réalité on ne fait que se souvenir d'avoir éprouvé une sensation bien réelle: dans l'hallucination, on voit réellement, et on ne saurait en fournir de meilleure preuve que la conviction intime qui reste au malade.
64- Preuves'qu il existe des hallucinations psycho-sensorielles* Témoignage des aliénés guéris. — Le témoignage des aliénés
qui acceptent comme existant réellement tout ce que reproduisent leurs fausses perceptions sensorielles, ce témoignage n'a sans doute que peu de valeur. Il faut, en effet, dans les renseignements qu'on obtient, faire la part du délire. Cependant il importe de faire remarquer qu'on peut souvent interroger ces aliénés après leur guérison, alors qu'ils sont parfaitement sains d'esprit, et nul doute qu'on ne doive, dans ce cas, ajouter une assez grande confiance aux détails qu'ils donnent sur ce qu'ils ont éprouvé.
Esquirol a connu des hallucinés qui, après leur maladie, lui disaient: «J'ai vu, j'ai entendu aussi distinctement que je vous vois, que je vous entends (i). »
Plusieurs, ajoute-t-il encore , racontent leurs visions avec un sang-froid qui n'appartient qu'à la conviction la plus intime. Aussi les sorciers hallucinés se laissaient-ils brûler plutôt que de nier qu'ils eussent été au sabbat (2).
65. Témoignage des aliénés. — Quant aux aliénés, pendant la durée de leur maladie , il y a dans la manière dont ils s'expriment un tel accord qu'il est impossible de ne pas tenir compte, au moins jusqu'à un certain point, de leurs affirmations.
M. Lelut essayait de combattre la conviction d'un halluciné dont les fausses perceptions duraient depuis plusieurs années. Je ne suis pas fou, répondait-il; je sens bien ce que je sens.
« Il n'y a rien à répliquer à cela, ajoute M. Lelut; ses hallucinations sont plus fortes, plus nettes, plus suivies que la plupart de nos vraies sensations, et sa réponse à mes insinuations est celle que m'ont toujours faite tous les malades se trouvant dans le même cas que lui (3). »
Une des preuves invoquées par M. Foville pour démontrer que les hallucinations ne sont pas des erreurs de limagination, c'est que les aliénés, après leur guérison, affirment avoir entendu
(1) Esquirol, Traité des maladies mentales. Paris, 1838, t. I, p. 194.
(2) Id.,p. 194.
(3) Lelut, Démon de Socrate, p. 295.
aussi distinctement que dans l'état normal, lin jour "ne médecin Voulait dissuader un prêtre halluciné :
« Monsieur, répondait ne malade, je dois donc douter de tout ce que vous me dites; je dois douter que je vous vois, que je vous entends (i). »
M. Leureta reçu la même réponse d'un Portugais traité à la maison de Charenton.
« Vous prétende/ que je me trompe, disait-il , parce que voih ne comprenez pas comment ees voix que j'entends arrivent jusqu'à moi ; mais fe ne comprends pas plus que vous comment cela se fait; ce que je sais bien, c'est qu'elles y arrivent, puisque je les entends. Elles sont pour moi aussi distinctes qoe votre voi.r, et si vous voulez que j'admette la réalité de VOS paroles, laissez-moi aussi admettre la réalité des paroles qui me viennent je ne sais d'où, ear la réalité des unes et des autres est également sensible pour moi (a). »
« Les hallucinés, dit M. Aubauel, racontent leurs sensations avec une netteté cl une précision peu ordinaires. Leur croyance est si intime, leur conviction si profonde,, qu'ils vous disent quelquefois: Je vous assure, monsieur, que ce que j'ai vu est aussi clair que le jour; il faut que je doute que je vous vois, que je vous entends (3). »
M. Bayle a publié dans la lu'vuc médicale I observation remarquable d'une demoiselle hallucinée qui se croyait entourée de démons, qu'elle voyait, qu'elle entendait et qu'elle touchait. Voici ce qu'elle répondait quand on essayait de lui démontrer son erreur.
«Comment eonnait-on les objets? disait-elle, parce qu'on les voit et qu'on les touche; comment connaît-on les persouin parce qu'on les voit, qu'on les entend et qu'on les touche. Or,
(1) Foville , Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques , article Aliénation mentale, tome I, page ^85 et suiv.
(2) Leuret, fragments psychologiques, p. 209.
(3) Aubanel. Thèse, 1830, page 80.
je vois, j'entends, je touche les démons qui sont hors de moi, et je sens de la manière la plus distincte ceux qui sont dans mon intérieur. Pourquoi voulez-vous que je répudie le témoignage de mes sens, lorsque tous les hommes les invoquent comme l'unique source de leurs connaissances? ;>
Quelquefois on se faisait auprès d'elle un argument des erreurs de même nature qu'elle reconnaissait chez les autres malades, mais elle repoussait bien loin cette comparaison.
«Ce que mon œil voit, répondait-elle, mon oreille l'entend, ma main le touche; les malades dont vous me pariez se trompent, l'un de leurs sens est contredit par l'autre; pour moi, au contraire, j'ai l'autorité de tous. » ________
Je crois inutile de faire un plus grand nombre de citations; celles qui précèdent suffisent pour prouver quel accord existe entre les hallucinés dans la manière dont ils rendent compte de leurs fausses perceptions sensorielles. Ce que j'ai moi-même observé est en tout point conforme à ce qu'ont écrit Esquirol , MM. Lelut, Foville, Leuret, Aubanel, Bayle, etc. ; j'ajouterai seulement qu'il faut distinguer sous ce rapport plusieurs classes de malades. Ceux qui ont des hallucinations complètes ou psycho-sensorielles sont les seuls qui s'expriment comme je viens de le dire; les autres, au contraire, comme nous le verrons, indiquent dans quelques cas d'une manière tout aussi précise que ce qu'ils entendent est très différent des voix ordinaires, que les oreilles n'y sont pour rien, que c'est tout intérieur, qu'ils n'entendent que la pensée, etc.
Ainsi , soit qu'on invoque le témoignage des personnes saines d'esprit qui ont eu des hallucinations passagères, soit qu'on interroge les aliénés après leur guérison ou même pendant leur maladie, on arrive à ce fait, que les perceptions sensorielles des hallucinés sont aussi réelles, aussi distinctes que les sensations normales.
66. Preuves quil existe des hallucinations psy cho-sensorielles . Détails que les hallucinés donnent sur la manière dont ils sont
impressionnés. Hallucinations de l'ouie. — Parmi les détails que les hallucinés donnent sur leurs fausses perceptions, il en est qui peuvent servir à démontrer la réalité de l'impression sensorielle. Non seulement les malades qui ont des hallucinations de l'ouïe indiquent le caractère de la voix qu'ils entendent, et qui est forte et grave, ou faible et criarde, mais il arrive parfois que cette voix ri est entendue que par une seule oreille. Il y a des faits qui méritent surtout de fixer l'attention sous ce rapport; ce sont ceux dans lesquels les hallucinés ont éprouvé successivement ou éprouvent encore simultanément deux phénomènes distincts; des voix avec bruit, venant de l'extérieur, et en tout semblables à celles que l'on entend par les oreilles, et d'autres voix secrètes, intérieures, qui ne font point de bruit, et auxquelles les organes anditifs sont tout-à-fait étrangers.
Ces observations sont d'autant plus importantes qu'elles se reproduisent chaque jour dans les rêves. Les fausses perceptions de l'ouïe sont alors, en effet, le plus souvent purement psychiques, et ce n'est qu'exceptionnellement qu'elles deviennent réellement sensorielles pendant le sommeil.
J'ajouterai que Gruithuisen, cité parBurdach, a donné la preuve la plus directe de l'action des sjt.s dans les fausses perceptions de l'ouïe; il rapporte, d'après sa propre expérience et celle d'autres personnes, des cas dans lesquels les organes sensoriels avaient encore au réveil l'arrière sensation de l'impression qui avait été rêvée, où, après un rêve dans lequel on s'était figuré entendre un coup de canon, l'oreille causait de la douleur et tintait (i).
67. Détails sur la manière dont les hallucinés sont impressionnés. Hallucinations de la vue. — C'est surtout dans les observations de fausses perceptions de la vue qu'on trouve les détails les plus propres à soutenir l'opinion que je soutiens ici. Bostock a remarqué que les images suivaient la direction des
(i) Burdach, Traité de physiologie, tome V, page 202.
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yeux. Gruithuisen, que je viens de citer, a vu des cas dans lesquels ces images couvraient les objets extérieurs, où, conformément aux lois ordinaires de l'optique, « tantôt une'image fantastique très brillante laissait à sa place une figure de même forme, mais obscure; tantôt, après avoir rêvé du spath fluor violet sur des charbons ardents, on apercevait une tache jaune sur un fond bleu ; ou enfin , après avoir rêvé qu'on parcourait une bibliothèque de gauche à droite, les images des livres passaient devant les yeux de droite à gauche pendant quelques minutes encore après le réveil (1). »
La progression décroissante dans la vivacité des images, si bien décrite par Nicolaï, et surtout la persistance de certaines parties des objets qui restent visibles b^w^eetrp^phre longtemps que d'autres, sont aussi des faits qu'il est important de rappeler pour démontrer l'action des organes des sens.
L'observation suivante est une des plus importantes qu'on puisse citer pour prouver qu'il y a chez les hallucinés des phénomènes véritablement sensoriels.
«M. H..., d'un tempérament sanguin nerveux, d'une imagination vive, a fréquemment vu, en regardant une ligne de lampes dans la rue, et en tournant brusquement les yeux sur un nuage sombre, la ligne de lampes s'y continuer pendant un temps considérable. Sa première hallucination eut lieu en 1 838 ; il lisait l'histoire de la maison de Bourgogne, par Ph. de Commines. En portant sa vue vers la croisée qui éclairait fortement une chaise placée près de lui, il aperçut sur cette chaise un crâne, et, persuadé de la réalité de cette vision, il se disposait à sonner, afin de demander pourquoi on avait apporté cet objet dans l'appartement; mais voulant l'examiner de près auparavant, il se leva et s'avança vers la chaise; il était sur le point de saisir le crâne, quand celui-ci disparut. M. H... fut si surpris de cette circonstance, qu'il se sentit prêt à tomber, et, pendant le reste de l'après-dînée, il éprouva un léger étourdissement.
(1) Burdach, ouvrage cité, tome V, page 206.
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»Oniir/.c jours après, M. II... était assis dans la classe de rhétorique de l'université d'Edimbourg, parlant avec un ami avant la leçon, lorsque, tournant subitement les yeux vers la croisée, il vit de nouveau le crâne sur le pupitre qui règne le long de la pièce. Sa conviction fut encore telle qu'il dit immédiatement à son ami : Je ne sais ce (pic le professeur va faire aujourd'hui avec un crâne. Un réfléchissant sur ces deux faits, M. H... se rappela que quelques mois Auparavant il avait vu sur la route des gens venir à lui, et qu'il s'était étonné de leur prompte disparition. Il n'eut pas alors la pensée que c'était une vision.
» Un soir, au crépuscule, étant assis dans le jardin, il se leva tout-à-eoup, et éprouva un léger élom dissement, auquel il était sujet quand il quittait brusquement la posture assise pour se tenir debout. Lorsque l'étourdissement eut cessé, il aperçut la figure d'un homme drapé dans un large manteau bleu, sous un arbre à peu de distance. Dans l'intervalle d'une ou deux minutes, cette figure s'affaiblit peu à peu et disparu t. Une demi-heure après. en allant de la maison au jardin, il vit la même figure sous le même arbre et dans la même attitude. L'occasion se présentait de vérifier l'expérience du docteur Brewster sur les illusions et les réalités : M. H... pressa donc le globe d'un de ses yeui sans autre effet que de rendre simplement la figure moins distincte; mais en regardant obliquement, il vit la figure dortble et de grandeur naturelle. Il s'avança aussitôt vers l'objet, qui se retira pas à pas, et disparut dès qu'il distingua l'ombre de l'arbre.
«Pendant mon séjour à l'école, dit M. H..., je m'étais lié d'une amitié intime avec un enfant que j'appellerai D. .. La folle conduite de son père amena la ruine de sa famille, qui tomba dans le dernier degré de misère. Depuis un grand nombre d'années, j'avais perdu de vue cet infortuné qu'on avait embarqué pour s'en débarrasser, lorsque j'appris qu'il était de retour et en proie à une phthisie avancée. 11 fut soigné, pendant sa maladie, par le docteur G..., et mourut trois mois après son retour. Je fus demandé pour faire l'examen de son cadavre, et on concevra
38o HALLUCINATIONS
sans peine combien furent tristes les réflexions que fit naître en moi un tel spectacle. Trois mois après, le souvenir de cet événement se présenta à mon esprit dans les circonstances suivantes. » Un soir, à l'époque où. j'étais sujet à avoir tous les jours de ces visions, je lisais la vie de Chricton, par Tittler. Ma famille s'était retirée depuis longtemps, et je me proposais, après avoir fini mon livre, d'aller me coucher, quand j'aperçus sur ma table un billet de faire part pour assister aux funérailles de la mère de D... Cette nouvelle donna naturellement une couleur sombre à mes pensées. Je me couchai, et je venais d'éteindre la bougie, lorsque je sentis qu'on me saisissait le bras au-dessous de l'épaule, et qu'on le pressait avec force contre le flanc. Je luttai pour me débarrasser et m'écriai : Laissez mon bras. J'entendis alors distinctement ces paroles prononcées à voix basse : Ne soyez pas effrayé. Je répliquai soudain : Permett z-moi d'allumer la chandelle. Alors on me lâcha le bras. Je me dirigeai aussitôt vers un coin de l'appartement pour allumer la lumière, ne doutant pas qu'il y eût quelqu'un dans la chambre. J'éprouvai en cet instant un malaise, un étourdissement qui furent sur le point de m'accabler. Je réussis cependant à allumer la chandelle, et me retournant vers la porte, je contemplai la figure de l'infortuné D... La forme n'en était pas bien saisissable. On aurait dit qu'une gaze était interposée entre nous deux. Par une impulsion dont je ne puis me rendre compte, je m'avançai vers l'apparition; elle reculait à mesure, et descendit les escaliers jusqu'à ce que nous fussions arrivés à la porte, où elle s'arrêta. Je passai près d'elle et j'ouvris la porte de la rue; mais en ce moment j'eus un tel étourdissement que je tombai sur une chaise et laissai échapper le flambeau de mes mains. Je ne puis dire combien de temps je restai: dans cet état; en revenant à moi, j'éprouvai une violente douleur au-dessous des sourcils. Je distinguais difficilement les objets. J'eus de la fièvre et de l'insomnie durant toute la nuit, et le jour suivant je ressentis du malaise.
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d Quoique la figure n'eût pas été très visible, je distinguai les différentes couleurs des habits que D... portait pendant sa vie.
Cette vision me parut offrir tous les caractères des illusions produites par la fièvre, et je ne la regardai pas un seul instant comme réelle. La seule cause existante est la douleur du le que je rapporte à la contraction du triceps (i). »
Il y a dans ce fait plusieurs points qu'il importe de remarquer
M. II..., quand il se retournait après avoir lixé des objets très éclairés, continuait souvent à \oir ces objets pendant un temps considérable. Ce phénomène est tout sensoriel, et il n'est pas indifférent de le rencontrer chez un malade qui fut plus tard atteint de visions.
La double image qui apparaît par la pression de l'œil est un fiait important; et qui , mieux qu'aucun autre , pr< .t\ c lintcrw ntion du sens de la vue. Eufln il faut encon remarquer certains détails sur la vivacité de l'impression sensorielle. Vinsi, quoique la figure du personnage ne lût pas bien visible, M. II... put distinguer les différentes couleurs des vêtements.
L'abaissement des paupières suffit dans certains pas, comme on l'a vu (4 i) pour provoquer des hallucinations de la vue. Le sommeil, chez quelques personnes, est précédé par des images fantastiques,, et plusieurs malades ne peuvent s'endormir dans l'obscurité sans être obsédés par desapparitions cfïïa\ an tes /j i). Ces faits, quoique moins probants que ceux qui procèdent, tendent cependant encore à démontrer I;» part active que prennent les sens dans la production des hallucinations. Les observations faites par Millier et Purkinje doivent surtout leur faire accorder une assez grande importance. Ces auteurs ont remarqué que les images fantastiques sont souvent précédées de points brillants ou obscurs qui se changent au bout de quelques minutes en stries nuageuses, errantes, puis en filaments droits ou courbes.
(1) Paierson , Mémoire sur les hallucinations, traduit par Bricrrc de l<>isn»om. imales médico-psychologiques, tome III, page 413.
Or ces points, ces taches, ces stries, tout le "monde s'accorde à les attribuer à l'organe sensoriel; dès lors, comment séparer les faits qui se produisent dans les mêmes conditions, se succèdent et se confondent?
68. Preuve qu'il existe des hallucinations psycho-sensorielles. Actes des hallucinés. — Il y a des hallucinés qui s'introduisent dans les fosses nasales, dans les oreilles, de l'herbe, du linge, espérant se soustraire ainsi aux odeurs infectes qui les poursuivent, aux voix qui les injurient. Un malade observé par M. Foville s'était enfoncé avec effort dans chaque oreille un gros noyau de prune qu'il garda plusieurs mois sans se plaindre. On voit souvent les hallucinés courir vingt fois par jour aux portes derrière lesquelles ils entendent leurs interlocuteurs invisibles. J'ai parlé plus haut d'une femme qui se mit tout-à-coup à démolir un tuyau de poêle, dans la conviction que les ennemis qui la poursuivaient de leurs injures s'y tenaient cachés.
Jl faut surtout rappeler ici les déterminations si énergiques et souvent si fâcheuses que provoquent les hallucinations. Combien d'exemples de suicide et d'homicide ne pourrait-on pas citer, dont les fausses perceptions sensorielles ont été la cause! Ces faits, qui appartiennent plus particulièrement à la médecine légale, se reproduisent encore assez souvent pour nous faire comprendre ceux que l'histoire nous a transmis, et parmi lesquels nous devons surtout citer la mort, en quelque sorte volontaire, de tant de sorciers et de démonomaniaques qui supportaient autrefois la torture et mouraient sur le bûcher plutôt que de nier qu'ils fussent allés au sabbat.
Je ne prétends pas d'ailleurs attacher à cette dernière considération, tirée des actes des hallucinés, plus d'importance qu'elle n'en mérite; mais nul doute qu'une foi si vive dans la réalité des fausses perceptions sensorielles ne soit un argument de plus à invoquer pour démontrer qu'il y a dans les hallucinations plus que des idées reproduites par la mémoire et associées par l'imagination.
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En résumé, je crois qu'il se produit chez la plupart des hallucinés des impressions sensorielles aussi réelles que eelles qui donnent lieu aux sensations normales. Je me fonde pour soutenir eette opinion :
i° Sur la conviction intime de la réalité des impressions sensorielles conservée par des personnes saines d'esprit, et qui ont eu des hallucinations passagères, et en particulier sur le témoignage de Burdach, de Millier, de Bostock, de Gruthuisen, de JNicolaï, etc.;
2° Sur l'état parfait de veille et de lucidité dans lequel les hallucinations ont pu être étudiées par les hommes (pie je viens de citer;
3° Sur certains détails donnés par les malades et qui tendent à démontrer la participation des organes des sens;
4° Sur les actes des hallucinés, qui prouvent au pins hanl degré la foi absolue qu'ils ont dans la réalité de leurs fausses perceptions;
5° Sur ce que j'ai moi-même éprouvé, quant aux fausses perceptions sensorielles de la vue, qui m'ont laissé la conviction intime d'impressions sensorielles aussi réelles que celles de l'état normal.
Je pense donc qu'il existe des hallucinations dues à la double action de l'imagination et des organes des sens, et qu'on peut appeler hallucinations j)sycIio-sensorielles.