‹ Extrait d'un mémoire intitulé Des hallucinationsChapitre 12 sur 49 · ARTICLE TROISIEME · texte numérisé non relu

ARTICLE TROISIEME

Des hallucinations psychiques.

6ç). Manière dont s'expriment sur le phénomène qu'ils (prouvent les malades qui ont des hallucinations psychiques. — Je me suis attaché à démontrer l'existence des hallucinations psycho-sensorielles niées par plusieurs auteurs; il me reste maintenant à prouver, contrairement à une autre opinion appliquée

aussi à tort à tous les cas, qu'il y a des hallucinations purement psychiques. Ces fausses perceptions, que nous n'appellerons plus sensorielles , paraissent se rapporter presque exclusivement au sens de i'ouïe , et ne peuvent être confondues avec les véritables hallucinations que par les aliénés. Les malades sains d'esprit qui éprouvent ce phénomène ne disent pas qu'ils entendent parler, mais qu'il leur semble entendre parler. U y a dans leur tête une sorte de conversation tout intérieure. Les aliénés eux mêmes apprécient d'ailleurs quelquefois les faits de la même manière; ils prétendent qu'ils peuvent converser d'âme à âme avec des interlocuteurs invisibles, qu'ils entendent la pensée, le langage de la pensés , etc. , etc.

70. Les auteurs mystiques ont admis des hallucinations psychiques. — Les livres mystiques contiennent, sur les hallucinations, des documents précieux et très propres à éclairer l'histoire de ce phénomène. Le passage suivant , des Lettres spirituelles sur l'oraison, prouvera que l'auteur distingue plusieurs sortes de fausses perceptions.

« Vision et révélation. La vision est lorsque Dieu manifeste quelque secret à l'âme, et lui fait entendre quelques paroles et quelques sons mélodieux. H y a des locutions et des v,oix intellectuelles qui se font dans l'esprit et dans l'intérieur de l'âme; il y en a d'imaginatives qui se font dans l'imagination; il yen a de corporelles qui frappent les oreilles extérieures du corps. Lorsque Moïse, étant sur la montagne Sinai , connut clairement et distinctement le plan du tabernacle que Dieu lui représentait, ce fut une vision ; et lorsqu'il connut que ce tabernacle signifiait l'humanité sacrée de Jésus-Christ , ce fut une révélation; mais lorsqu'il entendit une voix qui lui dit : Regarde et exécute fidèlement le modèle qui t'a été montré, ce fut une locution. Il y a dans la Sainte-Ecriture et dans l'histoire ecclésiastique un grand nombre de semblables exemples.

» Odeur spirituelle. C'est lorsque Dieu fait sentir une odeur et une suavité ineffable, soit que cette suavité soit infuse dans

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l'intérieur de l'Ame, ou dans l'imagination, ou dans l'odorat du corps, qui est pénétré de parfums et d'odeurs très agréables.

» Goût spirituel. Jl consiste dans une très douce expérience que l'âme fait de la bonté divine; le corps goûte aussi quelquefois des saveurs très douce

Ainsi il y a des visions intellectuelles et corporelles, des locutions el des voix intérieures et extérieures, des odeurs et des goûts qui tantôt n'affectent que lame, et tantôt arrivent aux organes des sens. Ce qui se rapporte aux fausses perceptions de l'ouïe est surtout ici très remarquable Les voix sont, les unes intellectuelles, et se font dans l'intérieur de l'âme; les autres, corporelles , frappent les oreilles extérieures du ( iups.

Je crois devoir Caire remarquer un point sur lequel j'aurai occasion de revenir. L'auteur se sert du mot voix intellectuelle , quoiqu'à proprement parler ce mot ne soil exact que pour I< ; hallucinations corporelles. Il n'y a pas de voix alors. que le phénomène est complètement étranger au sens de l'ouïe et se passe dans l'intérieur de l'aine. Nous verrons des malades qui s'expriment de la même manière, mais qui, pressés de bien explique! ce qu'ils éprouvent, rétractent ce mot, dont ils se servent, disentils, faute d'un autre plus convenable. Certains aliénés sont plus rigoureux quand ils disent qu'ils entendent, non des voix, mais la pensée.

Le passage que j'ai cité prouve, non seulement que les auteurs mystiques ont reconnu l'existence de plusieurs sortes d hallucinations, mais même qu'ils ont précisé la division des fausses perceptions en intellectuelles et corporelles. En cela, il faut le dire, ces auteurs ont été meilleurs observateurs que les médecins, dont les uns n'ont admis que des hallucinations corporelles, et les autres que des hallucinations intellectuelles. Nous verrons que rien n'a plus contribué que ce fait à entretenir la confusion et les dissidences qu'on remarque dans les écrits des physiologistes, et surtout des manigraphes.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que la division que je propose T. XII. *9

pour les hallucinations , et à laquelle j'ai été conduit par l'observation directe des aliénés, est celle des auteurs mystiques; les mots seuls sont changés. J'appelle hallucinations psychiques les visions et les locutions intellectuelles, et hallucinations psychosensorielles les visions et les locutions corporelles. Il reste maintenant à prouver que cette distinction doit être adoptée en pathologie, et qu'elle est applicable aux fausses perceptions des malades de nos hospices.

71. Hallucinations psychiques dans les rêves. — Presque tous les médecins qui ont écrit sur les hallucinations ont comparé ce phénomène aux rêves, mais sans pénétrer plus avant dans l'examen de cette question. Cet examen , en effet, eût pu conduire depuis longtemps à reconnaître l'existence de plusieurs espèces de fausses perceptions, au moins pour le sens de l'ouïe.

Chaque jour nous nous rappelons une conversation que nous avons eue pendant le sommeil, et que le réveil seul a interrompue; mais il ne nous reste aucun souvenir de la voix de l'interlocuteur, ou plutôt nous sommes convaincus que cette voix n'existait pas , et que nous n'avons éproifvé aucune impression sensorielle. Cette conversation était évidemment tout intérieure, tout intellectuelle; le sens de l'ouïe n'y était absolument pour rien, et cependant on nous parlait et nous avons retenu lesparoles. Pour exprimer rigoureusement ce qu'on éprouve, on ne peut que répéter avec les malades dont j'ai parlé plus haut qu'on n'entend alors que la pensée.

Il arrive aussi, lorsqu'on se trouve sous l'influence d'une cause d'excitation, qu'on se rappelle au réveil, non seulement ce que disait un interlocuteur, mais encore qu'on se souvienne de la voix de cet interlocuteur, de la direction de cette voix, de sa force, etc. On a eu dans ce cas une hallucination complète ou psycho-sensorielle. Ces rêves, en quelque sorte pathologiques, accompagnés de fausses perceptions de l'ouïe, sont assez rares; les autres, au contraire, se reproduisent tous les jours dans l'état le plus complet de santé.

psychiques. 3Ry

Lé phénomène de l'hallucination pendant le sommeil n'est dDnc pas toujours de la même nature. Ainsi l'étude des rêves eût pu depuis bien longtemps conduire à cette division des hallucinations eh deux classes, les unes très fréquentes et purement psychiques, les autres plus rares, et auxquelles les organes des sens prennent une part active. Je reviendrai d'ailleurs plus loin sur les hallucinations psycho-sensorielle* des fèves, en recherchant les conditions qui Favorisent leur production.

J72. Malades qui ont éprouve 'successif euieut ou simultanément des hallucinations psycho-sensorielles et des l/alluei/ia/io/ts /-'syriaques. — Parmi ces (aits, les plus propres à proir.cr qu'il existe deux sortes d'hallucinations, et que ceMcs-ci sont quelquefois purement psychiques, il faut citer les cas dans lesquels les malades ont éprouvé deux sortes de phénomènes qu'ils ont euxmêmes distingués ;i\( e soin. J'ai déjà rapporté une ol, Nervation remarquable de ce genre, empruntée à M. Lclut. Je me borne ici à rappeler de ce fait ce qui a trait à la division des hallucinations.

Un jeune homme entendait depuis longtemps des paroles très distinctes à l'épigastre; mais ces paroles étaient très différentes «de celles qu'on perçoit par l'oreille et bien faciles à distinguer de ces dernières. » Plus tard ce même malade entendit tOUt-à-coup pendant la nuit la voix de Dieu. Cette voix partait d'un disque de lumière, et l'hallucination dura pendant trois quarts d'heure.

Après cette vision, l'halluciné continua à entendre plus que jamais des paroles à l'épigastre, mais il déclare « que ces paroles étaient bien différentes de celles de la vision. Dans cette dernière, en effet, elles étaient absolument semblables à celles qu'on entend par les oreilles, ce qui n'a pas lieu clans les paroles épigastriques des révélations (1). » J'ai observé quelques malades

(t) Lclut, Démon de Sucrait-, Paris, 1836, p. 252.

qui avaient éprouvé, comme celui dont je viens de parler, des phénomènes distincts. Ils avaient eu au début de la folie, pendant la période aiguë, des hallucinations psycho-sensorielles, et plus tard leurs fausses perceptions étaient devenues purement psychiques. On reconnaîtra dans quelques cas ce fait en interrogeant avec soin les hallucinés sur la manière dont ils sont impressionnés. Ces malades, lorsqu'on leur demande si les voix sont semblables aux voix ordinaires, répondent quelquefois négativement, mais en ajoutant qu'ils ont eu autrefois des voix de cette nature, qu'elles ont cessé, qu'ils n'entendent plus que la pensée sans bruit, etc. Tel est le cas d'un littérateur dont j'ai déjà parlé (12), et dont la maladie dure depuis plus de dix ans. Au commencement, les voix étaient extérieures et faisaient du bruit; mais depuis longtemps tout se passe dans sa tête. Il y a là une conversation continuelle qui-le fatigue et le distrait. Il fait d'ailleurs très nettement la distinction entre les fausses perceptions du début et celles qu'il a maintenant.

Il est plus rare de rencontrer des malades qui aient eu d'abord des hallucinations psychiques, et plus tard de fausses perceptions sensorielles; c'est ce que j'ai vu dans un cas.

Une femme âgée de trente ans fut amenée à l'hospice de la Salpetrière avec tous les signes d'une monomanie sensorielle bien franche. Elle entendait une voix qui la suivait partout et se mêlait de ses moindres actions. Cette femme avait éprouvé successivement deux phénomènes différents dont elle rendait parfaitement compte. «Au début de ma maladie, disait-elle, c'est comme si on m'avait communiqué une pensée. On me répétait sans cesse : Tu es une.... Je répondais : Vous en avez menti. Tout cela se faisait sans bruit, c'était tout intérieur. Il en a été de même environ pendant trois mois; mais plus tard cela a changé. Les voix que j'entends maintenant font du bruit, elles viennent de loin, et m'arrivent comme si on me parlait avec un portevoix.» Cette malade avait eu d'abord des hallucinations psychi-

ques, et plus tard des hallucinations psycho-sensorielles. 11 y a donc des hallucinés qui ont conscience d'avoir éprouvé successivenientou simultanément des fausses perceptions de différente nature, et c'est sans nul doute un des arguments les plus propres à démontrer l'existence de deux sortes d'hallucinations.

73. Observations d'hallucinations purement psychiques. —Ce (pie j'ai dit jusqu'à présent de la distinction laite par les auteurs mystiques, de ce qui se passe pendant les rêves, et enfin de la diversité des phénomènes éprouvés par certains malades, demontre la nécessité de diviser les fausses perceptions des hallucinés en plusieurs classes. Ces faits peuvent encore servir à prouver l'existence, des hallucinations psychiques, sur laquelle les faits que je vais rapporter ne sauraient d'ailleurs laisser de doute.

74. Observation d'une aliénée qui entend la pensée à l'aide d'un sixième sens, qu'elle non/me sens delà pensée. — L'observation suivante est celle d'une aliénée qui paraît avoir eu au début de sa maladie des hallucinations psycho-sensorielles qui ne persistèrent (pie peu de temps. Depuis vingt-six ans elle n'a plus que des hallucinations psychiques. Elle entend la pensée à distance à l'aide d'un sixième sens, qu'elle nomme le sens de la pensée.

Madame A..., Agée de cinquante-cinq à soixante ans, veuve d'un major anglais, a été placée à l'hospice delaSalpêtrière pour cause d'aliénation mentale. Il y a dix ans déjà, j'avais pu observer cette dame à la maison de Charenlon, dont elle était sortie sans être guérie. Depuis lors, il m'était arrivé plusieurs ibis de la rencontrer dans les rues, vêtue d'une manière bizarre et qui dénotait tout le désordre de son esprit, il résulte des renseignements qu'elle donne elle-même que son délire remonte à vingt-six ans au moins. Cependant, malgré une maladie si ancienne, l'intelligence n'est pas affaiblie. Madame A... écrit des lettres parfaitement suivies, et dont le style révèle une éducation distinguée. Depuis son entrée à l'hospice, elle réclame incessamment sa liberté, répons-

sant bien loin l'idée de folie. Rien cependant de plus déraisonnable que ses prétentions. Elle se croit destinée à régénérer le monde, à réunir toutes les religions ; elle a droit, dit-elle, à des indemnités de plusieurs centaines de millions, etc Elle prétend que souvent elle rencontre des âmes égarées qui se rendent au ciel, et dont elle accélère la marche, etc..

Mais ce qu'il y a de plus curieux dans son délire, c'est îa conviction qu'elle a de posséder unsiœième sens. Elle prétend que ce sixième sens ou cette seconde vue est un phénomène des plus extraordinaires, et dont elle seule offre l'exemple. A l'aide de son sixième sens, elle sait tout ce qu'elle veut savoir, et entendis. pensée à de très grandes distances, he&voia} se croisent, et il lui faut beaucoup d'attention pour ne pas les confondre. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'il n'est nullement besoin qu'on parle pour que madame A... entende; il suffit qu'on formule intérieurement l'idée qu'on a. Aussi peut-elle très facilement tenir une conversation sans que son interlocuteur remue les lèvres : « C'est, dit-elle, dans une lettre qu'elle m'a adressée, ce qui «prouve le plus l'existence de l'âme spirituelle; car ta langue » ne remue pas, la, bouche ne s'ouvre pas, et cependant j'env tends, je comprends aussi clairement que quand on articule. » C'est la plus merveilleuse découverte qui soit sortie du sein du » créateur, etc... «

j5. Conversations mentales avec les aliénés qui ont des hallucinations psychiques. — Les malades qui entendent la pensée à distance prétendent souvent qu'ils peuvent causer mentalement avec les personnes qui les entourent. Telle était madame A... , dont je viens de citer l'observation. Je lui proposai un jour d'engager avec elle une conversation mentale, pour m'assurer qu'elle comprendrait les questions que je me bornerais à formuler intérieurement. Elle accepta avec empressement; je me plaçai auprès d'elle, et j'attendis un instant en silence. Voici quelles furent en quelques minutes ses réponses à mes prétendues questions; j'écrivais à mesure que la malade parlait.

PSYCHIQUES. 3nt

— Mon opinion est <juc c'est un intrigant cl sa femme aussi.

Apres une pause :

— Ti est revenu ici pour exploiter des dupes. Après de nouveaux intervalles 4e silence :

— Non, car je n'avais jamais entendu parler de lui avant de venir ici.

— Oui, il a voulu nie le faire croire, mais j'ai su que cela n'était pas, etc.

Je jugeai inutile de prolonger davantage cet entretien dojil

madame A... faisait tous les frais. Elle affirma qu'elle avait entendu de la manière la plus claire toutes mes question qu'aucun bruit frappât ses oreilles. Les paroles étai Re-

nient prononcées, les mots bien séparés, comme cela aurait eu

lieu si j'avais réellement parlé lentement pour me faire bien comprendre.

Le phénomène que madame A... éprouve n'a pas toujo été ce qu'il est aujourd'hui. Elle déclare qu'au commencement de sa maladie elle a eu des voix a\cc bruit, mais que ce voix n'ont pas persisté plus d'un an. Depuis lois elle n'entend plus que 7a pensée, non par les oreilles, comme les paroles ordinaires, mais bien à l'aide d'un sipçwme sens, le sens de la pensée.

Je crois devoir , avant de discuter cette observation, citer un autre (ait qui s'en rapproche beaucoup., mais qui a été interprété d'une manière différente.

« Un jour, dit M. Leuret,je fus abordé à la Salpêtrière par unefemme que je n'y avais pas encore vue : elle avait l'air douv et craintif, elle regardait comme en tremblant et ne parlait pas. Sa mise était simple et décente; je jugeai qu'elle pouvait avoir une quarantaine d'années, et je sus plus tard qu'effectivement c'était là son âge. Je m'arrêtai près d'elle, elle continua à me regarder. Bientôt je vissa figure prendre l'expression de l'inquiétude et de la frayeur; puis elle restait calme; on aurait à\l

;jg2 HALLUCINATIONS

qu'elle écoutait, et bientôt les mouvements de ses traits indiquaient l'agitation de son esprit. Je fis une centaine de pas sans mot dire, sans paraître fixer mon attention sur elle; elle me suivitet continua sa pantomime. Je m'arrêtai de nouveau, et je la fixai attentivement, en ayant soin de rendre ma figure immobile, et sans y laisser apercevoir même la curiosité. Elle ne discontinua pas sa conversation silencieuse, "car je vis bien qu'elle conversait avec moi; et quoique mon impassibilité fût aussi grande que possible, elle entendait des objections, des reproches auxquels elle s'empressait de répondre. Nous étions ainsi depuis près d'une demi-heure à nous entre- regarder , lorsqu'elle murmura quelques mots que je ne compris pas; je lui présentai mon cahier, sur lequel elle écrivit ce, qui suit :

« Clémence, amenée à la Salpêtrière, ignorante de tout ce qui s'est passé ici, car je n'ai point mérité une pareille pénitence pour avoir mérité si peu de bonheur. Je jure que je n'ai jamais volé ni pillé personne, -que je n'ai emprunté à personne ce qui est dans ma chambre, des bijoux, des gobelets d'argent, que je n'ai jamais mis à la loterie, que je suis venue avec confiance, et j'irai partout avec honneur, que j'ai vu le moulin tourner.... »

«Puis elle me rendit mon cahier, et continua comme devant. Enfin, elle me dit : « Mais, monsieur, pourquoi ne me parlezvous pas tout haut? — J'ignore. — Rien du tout, monsieur, quand on dit rien. — Jamais je n'ai été dans un mauvais lieu. — Je ne sais pas ce que vous voulez encore me dire. — Si on m'a endormie de physique, je ne sais pas encore ce que c'est; j'ai passé des nuits doubles. — Non, monsieur, ah! non, je ne lui ai jamais été infidèle. — Si monsieur voulait me répondre.

» — Quelle différence trouvez-vous dans mes réponses, suivant que je remue les lèvres, ou que je ne les remue pas?

» — Je trouve que vous vous exprimez franchement, et je préfère vous entendre parler ; j'entends votre pensée, et je ne sais pas pourquoi. — Non, monsieur, je n'ai jamais trempé mes mains dans le sang, jamais je n'ai assassiné.

w — Oui, monsieur, je l'aime eneore.

» — Comment se fait-il que vous entendiez mes pensées ?

>> — Je crois que c'est par la physique que j'entends parler. Quand môme il n'y a personne, j'entends parler.

» — Ne vous dit-on jamais que de; ehoses tristes?

» — Jamais je n'entends de choses agréables. — Vous verre/, si ma conduite ne sera pas toujours la même.

» — Depuis quand êtes-vous mariée?

s — Je ne pourrais pas le dire au juste.

» — Vous rappelez-vous quel jour, quel mois, si c'était en hiver ou en été?

» — Non, monsieur ; j'ai oublié cela par le travail que l'on a fait sur moi, par les bains et le jeûne. Je crois être enceinte. J'ai peut-être des serpents, mais mon mari n'est pas un serpent. — Je me suis sentie enlevée; le roi de France est venu; j'ai lait une couronne, et j'ai dit : Si j'ai mérité une couronne d'épines, je veux bien la porter. — .le ne sais comment je suis revenue sur terre, il me semblait que dessous moi tout s'enfonçait (1). »

Il reste à examiner et à comparer les deux observations que je viens de citer.

Madame A... entend la pensée à distance à l'aide d'un sixième sens; elle peut entretenir des conversations toutes mentales avec des interlocuteurs éloignés.

Clémenee entend aussi la pensée^ mais c'est à l'aide de la physique; elle a aussi la factdté de causer mentalement, et sans que son interlocuteur remue les lèvres.

De quelle nature sont les hallucinations qu'éprouvent ces malades? Sont-elles purement psychiques, ou bien, au contraire, psycho-sensorielles? Le phénomène est-il le même dans, les deux cas? Il ne saurait y avoir de doute quant an premier fait. — Madame A..., en effet, déclare non seulement qu'elle entend la pensée à l'aide d'un sixième sens, mais qu'elle l'entend

(1) Leuret, Fragments psychologiques, p, 155,

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sans bruit. C'est pour ce]a qu'elle est si pleine d'admiration pour cette découverte, la plus merveilleuse qui soit sortie du sein du créateur. Il y a dans ce que la malade a écrit un mot qui mérite d'être remarqué. Après avoir dit qu'elle entendait, elle ajoute immédiatement :je comprends aussi clairement que quand on articule. Ce mot je comprends est pour nous d'une très grande importance, parce que, en effet, il rend bien mieux ce qui se passe en réalité que le mot entendre. La différence que madame A... établit entre ce qui se passait au début de sa maladie et ce qu'elle éprouve aujourd'hui, démontre d'ailleurs qu'il y a en chez elle pendant la période aiguë des hallucinations psychosensorielles, et qu'il n'est plus resté à l'état chronique que des hallucinations psychiques.

Les hallucinations de Clémence sont-elles de la même nature? 11 manque quelques éléments pour répondre d'une manière positive à cette question. Cette malade dit bien, comme madame A..., qu'elle entend la pensée , mais on «e lui a pas demandé si elle entendait cette pensée avec ou sans bruit, si elle l'entendait par les oreilles ou autrement : cependant tout semble prouver que le phénomène était dans les deux cas de la même nature; à part l'extrême analogie qu'on remarque dansla manière dont ces malades s'expriment; à part ces conversations toutes mentales qu'elles ont avec des interlocuteurs qui ne remuent pas les lèvres, les questions que Clémence fait au médecin suffiraient, en effet, pour justifier nos doutes. — Mais, monsieur, lui dit-elle, pourquoi ne me parlez-vous pas tout haut? Et plus loin quand M. Leuret lui demande quelle différence il y a pour elle dans 3es réponses suivant qu'il remue les lèvres ou qu'il ne les remue pas, elle dit encore: « Je trouve que vous vous exprimez franchement, et je préfère entendre parler. » C'est là qu'elle ajoute: «J'entends votre pensée, et je ne sais pas pourquoi.» Ainsi, voilà une hallucinée qui demande pourquoi on ne lui parle pas tout haut, et qui déclare qu'elle préfère entendre parler réellement. Ce qu'elle éprouvait était donc bien différent de !a parole

PSYCMIOt I.S. U5

ordinaire, et c'est ponr cela qu'elle s'exprime si singulièrement, et dit, comme madame A..., qu'elle entend là perte*

Je crois doue que le phénomène élait dans les deux cas de la même nature. Je pense que Clémence, comme madame A..., n'entendait rien d'extérieur; que ce qui se passait. en elle, comme conversations des rêve», était complètement éti nu sensde

l'ouïe, Or, s'il est vrai qu'il y ait d'autres malades qui entend* ut des voix extérieures, des voix arec 'nuit aussi nettes, aussi fortes que les voix ordinaires, on comprendra qu'il est important de les distinguer de ceux dont je viens de parler, et avec lesquels ils ont été jusqu'ici confondus par les médecins , comme entre autres paraît le prouver l'observation de Clémence.

On a reproché à M. Leuret d'avoir dit, en parlant de cette malade, elle entend et non pas elle croit entendre : « C'est précisément, répond-il, ce que j'ai voulu éviter; car le phénomène de l'hallucination ne consiste pas à croire que l'on entend , niais à être impressionné comme si l'on entendait. Croire dans le sens dont il s'agit est une erreur; être impressionné, c'est avoir une hallucination (i). » 11 est impossible de mieux caractériser les hallucinations psycho-sensorielles; mais cela ne me parait point applicable au cas dont il s'agit; tout semble prouver, en effet, que Clémence n'éprouvait en réalité aucune impression sensorielle; elle entendait la pensée comme nous l'entendons choque jour dans des rêves auxquels le sens de l'ouïe rest« complètement

étranger.

On voit donc qu'il est possible de confondre des phénomènes différents en n'admettant qu'une seule classe d'hallucinés. On a cru dans quelques cas à des impressions sensorielles qui n'existaient pas, ou bien, au contraire, on a nié les impressions des organes des sens alors qu'elles existaient réellement. C'est cette confusion (pie j'ai eu pour but de l'aire cesser en distinguant, avec les auteurs mystiques, les locutions corporelles et inteU

(1) Leuret, ouvrage «f£, page 156»

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lectuelles , des hallucinations psychiques et psycho- sensorielles,

A la suite de l'observation que je viens de citer, M. Leuret rapporte une conversation assez semblable, dit-il, à celle qu'il a eue avec Clémence, et dans laquelle les interlocuteurs, qui n'étaient autres que frère Gilles, disciple de saint François, et le roi saint Louis, se parlèrent longtemps « avec une extrême consolation d'esprit et sans aucun bruit de paroles , lesquelles, dit frère Gilles, nous eussent plus empêchés qu'aidés à cause de la douceur que sentaient nos âmes. »

Madame Guyon avait avec le père Lacombe, son confesseur, des conversations semblables : « Je compris, dit-elle, que les hommes peuvent dès cette vie apprendre le langage des anges; peu à peu je fus réduite à ne lui parler qu'en silence. »

On ne manquera pas de remarquer qu'il y aurait, si Clémence avait eu des hallucinations réellement sensorielles, une grande différence entre sa conversation avec M. Leuret et celle du frère Gilles avec le roi saint Louis.

Clémence aurait été impressionnée comme si un bruit de paroles eût réellement frappé ses oreilles, tandis que le frère Gilles déclare, au contraire, positivement qu'il entendait sans aucun iiruit de paroles. Mais je crois avoir démontré que Clémence n'avait très probablement que des hallucinations psychiques; les deux conversations se faisaient donc de la même manière, et la nature du phénomène était la même dans les deux cas.

M. Leuret, en parlant des inspirations passives, dit que beaucoup d'aliénés se prétendent dirigés par des voix secrètes. Il cite une malade qui ne cédait pas aux ordres parlés du médecin, mais seulement aux ordres secrets beaucoup plus positifs. Plus loin vient l'observation d'une femme qu'une voix intérieure entretenait du duc de Berry, du duc d'Angoulême, de Charges X, etc. Ces voix secrètes intérieures se rapportent aux hallucinations psychiques, et il suffit pour s'en convaincre d'interroger les malades qui se servent de ces mots pour exprimer le phénomène qu'ils éprouvent.

76. . Aliénée prétendant quelle a en elle un interlocuteur invisible qui lui parle en pensée. — Mademoiselle G..., âgée de quarantc-cinq ans, est à l'hospice de la Salpêtrière depuis plus de quinze ans. Jour et nuit, elle est obsédé'- par des voix et forcée de leur répondre, ce qui la fatigue et l'épuisé, il y a surtout un étranger^ un faux dieu, qui est en elle et qui lui parle continuellement en jjensée. En outre, cette malade s'entretient avec, le vent, la pluie, le tonnerre e! avec les oiseaux. Les premières voix qu'elle ait entendues étaient dans le feuillage agité par le vent. Il y a trois ans, à l'époque de la mort d'une de ses sœurs, une voix du ciel lui est arrivée pendant une tempête, et lui a dit : « Elle a assez souffert un homme comte d' Artois. » Depuis lois, elle entend souvent une autre voix<\\\\ lui demande du pain. Quant à l'étranger, au faux dieu, qui est en elle, il sait ses plus secrètes pensées, et lui raconte une foule de choses qu'elle croyait et r« connues d'elle seule.

11 faut, au milieu du silence de la nuit, que sa tète travaille pour fournir des pensées à cet interlocuteur invisible qui est en elle et lit dans toute sa vie comme dans un livre. Celle femme offre un autre symptôme qu'il importe de ne pas passer sous silence. Elle a habituellement dans la tête comme une sonnerie, qui est plus forte le soir. Un jour, mademoiselle G... consentit à faire, en ma présence, quelques questions au/aux dieu qu'elle prétend être en elle. Après chaque question, elle se recueillait et écoutait. Quelquefois elle n'obtenait pas de réponse, ou bien les réponses étaient très brèves. le tachai de lui bien faire préciser la nature du phénomène qu'elle éprouvait, et quelle sorte de voix elle entendait ; elle me répondit constamment que cette voix était une voix secrète, intérieure , qui ne faisait pas de bruit, et qui lui parlait eu pensée.

Si on compare cette manière de s'exprimer avec celle des hallucinés que j'ai cités plus haut, et qui indiquent si nettement la sensation auditive, on ne doutera pas qu'il n'y eût ici autre chose que des conversations toutes mentales, comme celles de la

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plupart des rêves. La malade paraît, en outre , avoir éprouvé des illusions de l'ouïe, quand elle entendait parler dans le feuillage agité par le vent, ou pendant la tempête. Elle a d'ailleurs une source d'illusions dans cette sonnerie qui se produit dans sa tête, et qui augmente le soir; enfin, outre le délire, qui fait qu'elle attribue à d'autres une partie de ses propres pensées, il faut encore noter ici une très grande excitation cérébrale. C'est jour et nuit, en effet, qu'on parle à cette femme, et son esprit n'a point de repos.

L'observation suivante me paraît encore devoir être rapportée aux hallucinations psychiques, au moins pour ce qui a trait aux fausses perceptions de l'ouïe.

77. Malade qui s'entretient d'âme à âme, par intuition et par magnétisme , avec des interlocuteurs invisibles. — Il y avait, il y a quelques années, à Bedlam, un aliéné appelé Blacke, et surnommé le 'voyant; il croyait fermement, profondément à la réalité de ses visions; il conversait avec Michel-Ange, il causait avec Moïse, il dînait avec Sém ira mis.. Rien de charlatanique dans son air : il était bien convaincu. Le passé lui ouvrait ses portes ténébreuses, le monde des ombres accourait chez lui; tout ce qui avait été grand, étonnant, célèbre, venait par-devant Blacke.

Cet homme s'était constitué le peintre des spectres; devant lui, sur sa table, des crayons et des pinceaux se trouvaient toujours placés, et lui servaient à reproduire les physionomies et les attitudes de ses héros, qu'il n'évoquait pas, dit-il, mais qui venaient ïe prier d'eux-mêmes de faire leurs portraits. Les visiteurs pouvaient compulser de gros volumes, remplis de ces effigies, parmi lesquels on remarquait le portrait du diable et de sa mère. Quand j'entrai dans sa cellule, dit l'auteur de cette notice, il dessinait une fille dont le spectre, à ce qu'il prétendait, venait de lui apparaître.

Edouard III était un de ses habitués les plus assidus; pour reconnaître cette condescendance du monarque, il avait fait à

psychique»* 3gg

l'huile son portrait en trois séances. Je lui adressai ries qu fltons qui devaient If'étOMueF, mais auxquelles il me répond naïvement et: sans aueun trouhle.

— Ces messieurs 9e font-ils annoncer? ont-ils soin -le vous envoyer leurs eartes?

— Non, mais je les reconnais dès qu'ils paraissent. Je ne m'attendais pas à voir Marc-Antoine hier soir.

— A quelle heure vos illustres morts vous rendent-il

— A une heure; quelquefois leurs visites sont longues, quelquefois courtes. J'ai vu ce pauvre Job avant-hier, il n'a \oulu rester que (\cux minutes; j'ai eu à peine le temps d'en faire une esquisse que j'ai ensuite copiée à leau-forle... Mais chut... voici Richard III'.'

— Où le voyez- vous?

— En face de vous, de l'autre cote de la table. C'est sa première visite.

— Comment savez- vous son nom?

— Mon esprit le reconnaît, mais je ne sais pas comment.

— Quelle est sa physionomie?

— • ; Rude, mais belle; je ne vois encore que son profil. Le voici de trois quarts; ah! maintenant il se tourne vers moi, il est terrihle à contempler.

— Pourricz-vous le questionner ?

— Assurément; que voulez-vous que je lui demand

S'il prétend justifier les meurtres qu'il a commis pendant

sa vie?

— Votre demande lui est déjà parvenue; nous conversons d'unie à u nie. t par intuition et par magnétisme. A eus n a\-o//s pas besoin de paroles.

— Quelle est la réponse de sa majesté?

— La voici, un peu plus longue qu'il ne me l'a donnée. \ ous ne comprendriez pas le langage des esj)rits. Tl dit que ce que vous appelez meurtre et carnage n'est rien ; qu'en égorgeant quinze ou vingt mille hommes, on ne leur fut aucun mal- que

la partie mortelle de leur être, non seulement se conserve, mais passe dans un meilleur monde, et 'que l'homme assassiné qui adresserait des reproches à son assassin se rendrait coupable d'ingratitude, puisque ce dernier n'a fait que lui procurer un logement plus commode et une existence plus parfaite. Mais laissez-moi, il pose très bien maintenant, et si vous dites un mot il s'en ira.

Blacke est un homme grand, pâle, parlant bien, vraiment éloquent, qui ne manque pas de talent comme graveur et comme dessinateur (i).

Blacke, qui converse d'dme à âme avec les personnages illustres qui viennent le visiter, qui cause ainsi par intuition et par magnétisme, sans avoir besoin de paroles, qui comprend le langage des esprits , Blacke était-il véritablement impressionné par des voix extérieures? Avait-il des hallucinations psycho-sensorielles? J'avoue que je ne saurais l'admettre, et que tout me semble démontrer qu'il n'éprouvait que des hallucinations purement psychiques. Nous avons vu plus haut que ce n'est pas ainsi, en effet, que s'expriment les malades qui ont de véritables hallucinations psycho-sensorielles, et je ne puis que renvoyer ici aux détails si nets., si précis qu'ils donnent sur l'impression auditive (66). Ceux-là ne disent pas qu'ils conversent d'dme à dîne, qu'ils n'ont pas besoin de paroles, ni qu'ils comprennent le langage des esprits; ils entendent des voix extérieures aussi nettes, aussi distinctes que les voix ordinaires. Les explications qu'ils donnent de ce fait, quelque variées qu'elles soient, ne changent rien à ce fait même, sur lequel tous sont d'accord.

Les deux observations suivantes me paraissent encore appartenir aux hallucinations purement psychiques.

78. Malade a laquelle on parle en idée. — Une femme nommée Thérèse, qui avait un petit étalage sur l'un des boulevards de Paris, craignit de ne pas pouvoir continuer son commerce par

(1) Brierre de Boismont , des Hallucinations. Paris, 1845.

suite d'une mesure de police. Elle crut entendre ou entendit un inspecteur dire au commissaire de police qu'il fallait renvoyer tous les étalagiste^. De là de grandes inquiétudes, et plus tard des hallucinations. Un jour elle aperçut tout-à-coup le commissaire de police derrière elle, et se sentit comme frappée au cœur. Cette femme en vint à se persuader que « le commissaire de police s'est emparé d'elle, qu'il est toujours avec elle; mais comme il ne se montre plus, et que cependant elle l'entend et reconnaît sa voix, c'est en idée qu'il la possède. En idée, il lui fait des propositions, des promesses aussi bien le jour que la nuit; les refus, les mépris, les paroles outrageantes ne le détournent pas de son entreprise. Thérèse souffre cruellement, et se confie à son mari. Celui-ci, au dire de Thérèse, devient jaloux et tombe malade; elle-même est prise d'un érysipèle que le commissaire lui fait venir... Elle entre à la Salpètrière. Le commissaire v \icnt avec elle, et lui donne des douleurs dans les membi dans le cœur, dans la tête; il lui met sous le ne/, des odeurs affreuses, et tout cela pour en venir à ses fins (i )- »

Cette femme, qui est possédée en idée par le commissaire de police, à laquelle on fait des propositions en idée, doit sans mil doute être rangée dans la même catégorie que les hallucinés auxquels on parle en pensée, qui conversent d'âme à à me, etc.

78. Malade qui entend souvent une voix intérieure. — « \oël. né à Villeneuve, en 1791, dune famille très respectable, présenta dès sa plus tendre enfance une constitution très nerveuse et une sensibilité très remarquable.

» A l'âge de sept ans il commence à lire l'abrégé de l'Ancien et du Nouveau Testament, qu'il prétend comprendre parfaitement.

«Quoique occupé dès l'âge de dix ans à fairede la menuiserie avec son frère, il ne néglige jamais de lire son livre de prédilection , et plus il le lit, plus il trouve les hommes imparfaits; il

(1) Leuret, Fragments psychologiques, page 345.

4o2 HALLUCINATIONS

croit voir aussi que le culte catholique s'était écarté de plus en plus de la voie tracée par les Ecritures saintes, ce qui rend déjà notre jeune réformateur moins assidu ,aux exercices religieux.

» Parti à vingt ans, il revient après trois mois de service militaire, se plaignant de douleurs dans la région lombaire.

»Dans ce mêmemoment,une école d'enseignement mutuel est établie dans son village. Noël, malgré son âge , va* le premier s'asseoir sur les bancs; il lit avec avidité la Bible dans l'édition de Port-Royal : alors il se détache entièrement du culte catholique; il a des idées à lui qui ne s'accordent pas avec celles des prêtres; il aurait voulu dès cette époque, comme il le demande aujourd'hui, que tous les serviteurs du Seigneur imitassent les apôtres , selon ce qu'il en est dit dans les Actes, ch. II, v. 44? 45. » Mais bientôt la scène change pour Noël. En 1817, cette fixité, cette concentration d'idées sur les matières religieuses, amènent en lui un état de souffrances que nul que lui n'a endurées; il devient triste, sombre, taciturne, recherche la solitude. Son appétit se perd; son corps maigrit; son teint devient jaunâtre, terne, et ses traits sont altérés. Des millions d'idées lui passent par la tête dans le même instant; il entend sans cesse les gémissements de toutes les créatures (ch. vm, épître de saint Paul aux Romains) : cependant il s'occupe encore avec son frère, mais la lecture n'a plus de charmes pour lui. Cet état de mélancolie persiste avec la même intensité pendant quinze ou vingt mois environ. Durant tout ce temps il a un grand dégoût pour la vie; il se serait donné la mort si ses principes religieux ne l'eussent retenu. »

Noël passe huit mois au milieu d'une réunion de jansénistes, puis il les abandonne pour se rendre chez les trappistes, dont le supérieur refuse de l'admettre. Peu de temps après il entend parler de la traite dès noirs, et, rempli d'indignation contre cet infâme trafic, il se rend au Sénégal et y passe sept ans, poursuivant sa vocation et livré de plus en plus à des idées mystiques.

PSYCHIQUi 403

Il écrit à sa famille plusieurs lettres dans lesquelles se trouvent entre autres les passages suivants:

e Une voix intérieure que la chair et le sang ne comprennent pas, m'invite et me presse de fuir pour quelque temps dans la solitude pour travailler ensuite avec la fermeté libre d'un amour sans crainte au salut des hommes, selon l'ordre qu'il plaira à Dieu de me donner. Ma vocation est inconnue aux hommes. »

En janvier i832 il a le projet de se retirer dans le désert. « Mille et mille fois, dit-il, depuis quinze ans, une voix céleste m'a pressé de fuir la société entière, afin de fuir la peste universelle qui y règne. »

Noël revient en France, se rend dans sa famille, convertit deux de ses sœurs à ses idées mystiques et les entraîne avec lui dans un nouveau désert, où ils ne gardent de vêtements que ce qu'exige rigoureusement la pudeur. Alors le malade fait des miracles, il meurt et ressuscite, il ouvre en la touchant du doigt une porte bien fermée , etc.

«Dieu parle souvent aux oreilles de Noël, et tout ce qu'il fait, c'est Dieu qui lui ordonne de le faire. FI se livre continuellement à des exercices de piété; la Bible est toujours dans ses mains; souvent il interrompt tout-à-coup ses prières, ses lectures ou son sommeil pour chanter avec ses compagnes, qui interprètent avec la rapidité d'une étincelle électrique ce qu'il appelle son enseignement divin. Enfin, il a des inspirations, et prophétise la fin du monde au nom du Dieu qui lui a donné cette mission, etc. »

Noël et ses deux sœurs furent renfermés dans une maison de santé. Un délire général, accompagné d'agitation, se déclara chez une des sœurs; mais ce délire cessa peu de temps après. Noël lui-même abandonna peu à peu son rôle de prophète; il fut rendu à la liberté, et reprit sa profession d'instituteur (i).

On pourra lire avec tous ses détails l'histoire si curieuse de

(1) Cazauvielb, Du suicide et de l'aliénation mentale dans les campagnes, page 166.

4o4 HALLUCINATIONS

Noël dans l'ouvrage de M. Cazauvielh. Je me borne ici à faire remarquer que ce malade entendait une voix intérieure que la chair et le sang ne comprennent pas. Mille et mille fois , dit-il , cette voix céleste l'a pressé de fuir la société. Ainsi point de doute quant à l'existence des hallucinations, qui nous paraissent avoir été purement psychiques. La voix que Noël entend est, en effet, une voix intérieure et de celles que les oreilles du corps ne sauraient entendre.

79. Les cas où les malades entendent des voix à l'épig astre paraissent tous appartenir aux hallucinations purement psychiques. J'ai cité plus haut l'observation d'un aliéné qui entendait des révélations à l'épigastre , et qui distinguait très bien ce phénomène de celui des voix extérieures, qu'il avait aussi éprouvé accidentellement. La voix qui lui parlait à l'épigastre ne ressemblait en rien aux voix ordinaires. J'ai invoqué ce fait comme un des plus probants pour démontrer l'existence de deux sortes d'hallucinations. Je dois ajouter ici que ces fausses perceptions épigastriques , si fréquentes dans l'extase et le somnambulisme, me paraissent toutes appartenir, sans exception, aux hallucinations purement psychiques. Les malades, en effet, ne parlent pas de la sensation auditive, et quelques uns même ne se servent pas du mot voix.

Une fille hystérique, dont l'histoire est rapportée avec détail par M. Bertrand, faisait, pendant ses accès, des prédictions qui lui semblaient partir de l'épigastre. Elle avait là, disait-elle, une petite affaire qui lui parlait, et qu'elle consultait souvent. Une autre malade entendait dans la région épigastrique une voix intérieure. D'autres se bornent à dire qu'ils recevaieut par l'épigastre telle ou telle notion. Ils reconnaissent alors, dit M. Bertrand, les pensées de la tête pour leur appartenir, tandis qu'ils attribuent communément à un autre être qu'ils supposent leur parler les notions instinctives de l'estomac.

Quelquefois les choses vont plus loin. Le malade ne rapporte pas seulement à l'épigastre une partie de ses pensées; il lui

PSYCHIQUES. 4o5

semble que son intelligence tout entière s'exerce désormais dans ce point. C'est ce qu'éprouva Van Helmont, sous l'influence de l'action toxique de l'aconit. Après avoir pris une petite quantité de cette substance, il sentit son crâne comprimé par un bandeau. « Il m'arriva alors tout-à-coup, dit-il, ce que je n'avais jamais éprouve auparavant. C'est que je sentais que je ne comprenais rien, que je ne concevais rien, que je ne distinguais rien dans ma tête à la manière accoutumée ; mais je sentis avec admiration et clairement, et d'une manière bien positive, que toutes ces fonctions se faisaient dans la région précordiale, et se développaient autour de l'orifice de l'estomac. Je le sentis si bien, que je remarquais en même temps que le sentiment et le mouvement continuaient à partir delà tête pour se répandre dans tout le corps; mais la faculté de penser était exclue de la tête, et ne s'exerçait que dans la région précordiale, comme si c'était là que l'âme médite ses LOjiMcil-.. j'étais tellement le maître de ce nouvel examen, que je reconnaissais que mon intelligence dans ce nouveau domicile agissait elle-même avec pins de perspicacité qu'à l'ordinaire. Mais tout cela ne peut s'expliquer par aucune parole. J'éprouvais une certaine joie de cette clarté intellectuelle, et j'avais le temps de la goûter; car je calculais la durée, je ne dormais pas, je ne rêvais pas, je me portais bien. Je pouvais donc me rendre compte de tout ce que je sentais, et je sentais parfaitement que ma tète était vide, que l'imagination lavait totalement abandonnée pour aller s'établir et exercer avec solennité ses fonctions dans la région précordiale ; et cependant, au milieu de ma joie, je craignais que cet accident insolite ne me conduisit à la folie, ayant pour principe un poison; mais la préparation de ce poison et le peu que j'en avais pris me rassuraient. Enfin, après environ deux heures, je ressentis deux fois un léger vertige. La première fois, je sentis que la faculté de comprendre m'était revenue; la seconde me fit reconnaître que je comprenais à ma manière ordinaire. Dans la suite, quoi que j'aie goûté, je n'.ai plus éprouvé rien de pareil. »

4û6 HALLUCINATIONS

Ce fait si remarquable diffère de ceux dans lesquels les malades prétendent que quelque chose leur parle à l'épigastre. Cependant il s'en rapproche beaucoup. L'imagination, dit Van Helmont, avait abandonné la tête pour aller s'établir et exercer avec solennité ses fonctions dans la région épigastrique. Or, supposez, comme cela arrive chaque jour dans les rêves, cette imagination occupée à une conversation dans laquelle elle fait elle-même les demandes et les réponses, et Van Helmont n'eût pas manqué de dire qu'on lui parlait à l'épigastre , comme le disent quelquefois les aliénés et les somnambules. La différence est donc ici tout entière dans la forme. Le phénomène , en effet, est Je même, soit que le malade croie simplement qu'il pense à l'épigastre, ou qu'on lui parle dans le même point, et il n'y a pas plus de voix ou de sensation auditive dans un cas que dans l'autre.

On rencontre quelques malades chez lesquels les choses se passent autrement. Ceux-là ont une sensation auditive bien réelle, mais tout-à-fait différente des perceptions sensorielles des hallucinés. Je veux parler des aliénés qui, en même temps qu'ils croient entendre parler à l'épigastre , prononcent eux-mêmes des mots la bouche fermée , et comme le font les ventriloques. Les sons le plus souvent sont si faibles, que le malade seul les perçoit. C'est ce qui a eu lieu chez une femme actuellement dans mon service à l'hospice de la Salpêtrière.

Cette femme, âgée cle quarante-cinq ans environ, a été horriblement défigurée à la suite d'une gangrène qui lui a fait perdre toute la lèvre supérieure. Elle a vainement cherché dans les secours de la chirurgie les moyens de remédier à sa difformité. Le chagrin qu'elle a éprouvé de cet accident paraît avoir beaucoup contribué au dérangement de son esprit. Elle a d'ailleurs une telle crainte qu'on ne s'aperçoive de l'absence de sa lèvre, qu'elle tient constamment un mouchoir sur sa bouche, et elle apporte à cela une telle attention, que les personnes qui l'entourent depuis plus d'un an ignoreraient complètement son malheur si elles ne l'avaient connu à l'avance.

Le délire est principalement caractérisé par des hallucinations de l'ouïe; la malade croit avoir autour d'elle, derrière son cou, dans sa gorge, dans sa poitrine, des personnes qui ne cessent de lui parler. Souvent, si on se tient près de son lit, et qu'on ' ne fixe plus son attention, on entend bientôt un bruit très faible qui se fait dans sa gorge et dans sa poitrine; si on s'approche plus près, et si on écoute, on distingue des mots, des phrases même : or, ces mots, ces phrases, l'hallucinée prétend que ce sont ses interlocuteurs invisibles qui les prononcent, et c'est en réalité ce qu'elle entend. Pendant qu'elle parle ainsi intérieurement, la bouche est fermée, de sorte qu'il y a bien réellement ici un commencement de ventriloquie. On peut d'ailleurs mieux s'assurer de ce phénomène en priant cette femme d'adresser une question à ses interlocuteurs invisibles. On entend alors la réponse qui se fait dans sa gorge, et sans qu'elle ait conscience que c'est elle qui la fait.

Il ne saurait dans tous les cas analogues y avoir de doute; l'hallucination consiste évidemment à entendre des paroles que les malades prononcent très bas, à leur insu et la bouche fermée, et qui semblent, en effet, sortir de la poitrine et de l'épigastre. Les aliénés méconnaissent alors leur propre voix comme on la méconnaît dans les rêves.

Il semble d'ailleurs, à part ces faits, dans lesquels, comme je l'ai dit (29), il y a un commencement de ventriloquie, il semble, flis-je, que le malade ait alors la plus grande tendance à assigner à la voix le point qui est devenu le siège d'une sensibilité plus ou moins vive. On verra dans l'observation suivante la voix partir de différentes parties dans lesquelles il survenait des douleurs rhumatismales.

« Le nommé G... , âgé de soixante ans, né à Lyon de parents pauvres, apprit néanmoins à lire et à écrire, puis travailla quelque temps comme ouvrier en soie. Habituellement mélancolique, d'un caractère bizarre, cette profession ne lui plaisait pas; il quitta sa famille et se rendit à Marseille. Il annonça en

4o8 HALLUCINATIONS

partant qu'il ne donnerait pas de ses nouvelles , qu'on ne le reverrait jamais, qu'on pouvait le considérer comme mort. Il a tenu parole, autant qu'il dépendait de lui, puisqu'il n'a revu qu'après plus de quarante années d'absence sa ville natale, où il a été ramené par la gendarmerie , sa maladie l'ayant privé de tout moyen d'existence. Pendant ce long espace de temps, cet homme a été successivement garçon cafetier, colporteur, marin, prisonnier en Angleterre , et enfin petit marchand de mercerie depuis son retour en France; au milieu de cette vie aventureuse, il a presque toujours été malheureux.

» Depuis quinze mois il est continuellement tourmenté par un esprit immonde qui est l'âme d'un nommé Moytiers qu'il a connu dans le département du Pas-de-Calais. Cette âme venait quelquefois habiter son corps, et en sortait après un séjour assez court. Etant restée plus longtemps une fois qu'à l'ordinaire, elle trouva mort et enterré le corps qu'elle avait animé jusque là; elle revint dans le sien, où. elle a fait dès lors élection de domicile; elle parcourt son corps tout entier, mais elle occupe de préférence sa poitrine, son cou et sa tête. Elle le tourmente et l'agite sans cesse; elle lui parle, l'appelle par son nom, s'immisce à ses idées, et s'oppose même à ce qu'il puisse prier pour sa délivrance ; elle lui commande de se soumettre à sa puissance, de l'adorer, etc. Comme il n'a jamais voulu se rendre aux désirs de cet esprit immonde, il est sans cesse menacé, persécuté; il éprouve des vertiges, des suffocations; souvent il lui est impossible de manger, lors même qu'il a grand appétit ; son sommeil est continuellement troublé par des rêves affreux. Alors il pousse des cris terribles, ou bien il se frappe la poitrine à coups redoublés pour obliger l'esprit à se porter sur des organes moins essentiels à la vie. Il éprouve alors quelque soulagement, mais jamais il ne peut le chasser complètement. Pour obtenir un pareil résultat, il pense qu'il faudrait trouver un de ces êtres privilégiés auxquels il a été accordé le don de chasser les démons ou les âmes qui tourmentent certaines personnes par suite d'une prédesti-

nation particulière : ainsi il n'est point étonné de tout ce qu'il éprouve; il en avait toujours eu le pressentiment, parée qu'il sait qu'il a été maudit dans le sein de sa mère.

» A part ses idées singulières et ses hallucinations, cet homme jouit de toutes ses facultés mentales; il ne déraisonne point, quel que soit le sujet de la conversation. Ses maux sont affreux mais il les décrit avec, calme et résignation.

» Il a été atteint de douleurs rhumatismales; lorsqu'on lui dit qu'un rhumatisme peut causer les douleurs qu'il éprouve dans diverses parties du corps, il demande si l'on a vu quelquefois des douleurs /varier, tenir des discours, etc.

«Ainsi, comme cela arrive à tous les hallucinés, sa conviction est tellement profonde que chercher à combattre ses idées serait absolument inutile (1). »

80. lœs malades se servent quelquefois du mot voix faute d'une autre expression <jni rende mieu.r ce qu'ils éprouvent. — Les malades, qu'ils aient des hallucinations psycho-sensorielles ou purement psychiques, disent presque tous qu'ils entendent des voix; mais si on cherche à pénétrer plus avant au fond des choses, on reconnaît bien vite de grandes différences dans la manière dont ils s'expliquent. Les uns continuent à soutenir que ce sont bien réellement des voix en tout semblables aux voix ordinaires; les autres, au contraire, avouent qu'ils se servent de ce mot voix faute d'un autre qui rende mieux ce qu'ils éprouvent. J'ai vu avec M. le docteur Parmentier un jeune Anglais âgé de vingt-trois ans, et qui entendait souvent une voix qui lui ordonnait de se tuer. Le malade, par suite de ses hallucinations, avait déjà fait deux tentatives très graves de suicide. Je tâchai de bien faire préciser à ce malade ce qu'il éprouvait, et lui demandai si cette voix ressemblait aux voix ordinaires, et Non, me dit-il, je m'explique mal ; ce n'est pas une voix, c'est une suggestion. »

(1) Bottex, Essai sur les hallucinations, p. 56.

T. xii. 52

4lO HALLUCINATIONS

81. Pourquoi les aliénés qui ri ont que des hallucinations psychiques soutiennent quelquefois qu'ils entendent réellement des voix.— Tua. même chose arrive pour d'autres aliénés ayant aussi des hallucinations psychiques, mais il en est qui persistent à soutenir qu'ils entendent bien réellement une voix. On concevra qu'il doit en être ainsi assez souvent. Le malade qui avoue qu'il entend la pensée, sans bruit, sans qu'on prononce de paroles, sans que ses interlocuteurs remuent les lèvres, se place dans une exception étrange; il ne peut expliquer ce qu'il éprouve que par des conditions exceptionnelles; il converse d'âme a àme, par intuition, par magnétisme', il a une nouvelle faculté ou bien un sixième sens. Plusieurs aliénés, comme nous l'avons vu, ne reculent pas devant ces explications; mais il est bien plus simple de rester dans la règle commune en soutenant qu'on entend des voix extérieures et en tout semblables aux voix ordinaires.

En général, il me semble difficile d'admettre des hallucinations psycho-sensorielles chez des aliénés qui consentent à adresser en votre présence et sur votre invitation des questions à leurs prétendus interlocuteurs et qui en reçoivent des réponses. J'ai déjà cité l'observation d'une femme de la Salpêtrière qui croyait jouer à pair ou non avec le préfet de police; cette malade prenait dans sa poche une poignée de pièces de monnaie, puis, tendant sa main fermée, elle attendait que le préfet eût prononcé le mot pair ou impair. Elle pouvait ainsi à toute heure du jour et quand on l'en priait, répéter cette manœuvre. Or, peut-on supposer qu'il se produisît alors une impression auditive bien réelle, et qu'il y eût chez cette femme autre chose qu'une hallucination purement psychique?

Il faut d'ailleurs avouer qu'il est souvent difficile de décider de quelle nature sont les hallucinations. Il y a des malades qui ne sont point ou ne sont plus assez intelligents pour bien définir ce qu'ils éprouvent; d'autres se trompent et trompent à leur insu. I/erreur vient chez quelques uns de ce qu'ils ont eu

PSYCHIQ1 /|11

simultanément ou successivement des phénomènes de différente

nature et qu'ils ne. savent pas bien distinguer. Telle est lobservation suivante, que je citerai avec tous ses détails malgré son étendue. Outre les particularités curi [u'elle renferme, elle

m'a paru très propre à démontrer les difficultés qu'on peut rencontrer sous ce rapport.

82. Malade qui entend la j>ensée a distance à l' aid<> d'une nouvelle faculté ou d'un sixième sens. — M. B... est un ancien notaire, Agé de soixante ans environ, et qui est renfermé depuis i833 dans la maison de sauté de M. le docteur IJclhomme. Ce malade a joui autrefois d'une assez, belle fortune, qu'il a dissipée en partie par de folles dépenses. Réduit à nue honnête aisai il - a dû renoncer aux habitudes qu'il avait contractées, et changer son genre de vie. JI devint alors extrêmement défiant, s'éloigna de ses enfants et de ses amis. Bientôt il quitte la ville qu'il habitait depuis longues années , et reste cinq ans sans sortit de chez lui , occupé de recherches sur le magnétisme et les mathématiques. En i833, il vient à Paris et se place volontairement dans rétablissement de M. Belhomme. A part ses défiances exagérées et une certaine originalité, il ne pouvait pas encore être considéré comme véritablement aliéné. M. B... resta libre de sortir quand if voulait, et n'abusa pas de sa liberté. Un jour, il entend un coup de fusil, et suppose qu'on a tiré sur lui. Il cherche quel peut être l'auteur de cette tentative d'assassinat, et ses soupçons se portent sur une personne à coté de laquelle il était placé chaque jour à table. Résolu de se venger, il attend le dîner, et frappe tout-à-coup cette personne à la tète avec vnv bouteille. Depuis lors, on a dû priver M. B... de sa liberté et le surveiller avec soin. Cependant cette prétendue tentative d'assassinat, la vengeance qu'il en avait tirée, la perte de sa liberté, tout cela l'inquiétait vivement et il réfléchissait sans cesse à ces graves événements. C'est au milieu des longues nuits qu'il passait alors sans sommeil, tout entier à ses préoccupations et à ses craintes, qu'il éprouva tout-à-coup un phénomène singulier, et

qui excita au plus haut degré son étonnement. Il lui semblait, au milieu du silence de la nuit, entendre des voix confuses qui bourdonnaient à ses oreilles. C'était surtout au moment où il allait s'endormir, et immédiatement après le réveil, que ces voix se faisaient entendre plus distinctement. Le malade reconnaît qu'il était, pendant le temps que duraient ces voix, dans un état spécial ; il désigne cet état sous le nom de crise magnétique. Cette crise se prolongeait le matin après le réveil pendant une demi-heure environ; les voix étaient fortes et ressemblaient aux voix ordinaires. Les hallucinations reparurent aussi quelquefois pendant. le jour. Le malade éprouvait, en outre, un autre symptôme : il avait dans les oreilles un bruit qu'il compare, tantôt à celui que fait le feuillage agité par le vent, et tantôt au bourdonnement d'un insecte. Il a remarqué une certaine corrélation entre ce bruit et les hallucinations, qui deviennent plus fortes quand ce bruit lui-même a plus d'intensité.

Outre ces symptômes qui se reproduisent encore aujourd'hui, mais seulement le matin, après le réveil, M. B... a peu à peu acquis, depuis quatre ans, une faculté nouvelle et merveilleuse qui lui permet d'entendre, quand il le veut, la pensée à des distances plus ou moins éloignées. Il peut ainsi entretenir de longues conversations avec des interlocuteurs invisibles; il leur fait des demandes et en reçoit des réponses. Je ne puis d'ailleurs mieux faire que de citer des fragments de lettres, dans lesquelles il décrit ce qu'il appelle sa faculté veillambulique , et répond à diverses questions que je lui avais adressées.

« Monsieur, vous m'avez fait l'honneur de me demander quelques renseignements sur la faculté 'veillambulique que je possède, et je me fais le plus grand plaisir de répondre à votre aimable invitation. Le mot veillambulisme a été imaginé pour exprimer une faculté nouvelle, et qui m'avait été inconnue jusqu'au moment où. elle s'est manifestée à moi, il y a environ quatre ans. Depuis cette époque, elle ne m'a point quitté. Elle consiste à entendre très distinctement la pensée des personnes avec les-

quelles je me troave en rapport magnétique et somnambulique; car je crois que cette faculté tient a la fois de l'un et de l'autre4 On sait, en effet, que certains magnétiseurs font des somnambules avec lesquelles ils parlent et s'entendent par la pensée. J'ignore si leurs pensées sont, comme les nôtres, /annulées en paroles veïllambuliques , et qui peuvent s'exprimer de suite dans le langage ordinaire, et par des paroles et avec la voix ordinaire; mais ce (pie je puis vous affirmer, c'est que, dans ma conviction, il en est ainsi dans nos conversations veillambuUques magnétiques, avec les estimables personnes qui sont en rappport avec moi.

» J'ai une pensée, après celle-là une autre , et ainsi de suite. Je formule mentalement ces lien. ris la langue française ,

avec la volonté' de les faire parvenir aux personnes avec lesquelles je suis en conversation, et qui presque toujours éloignées de moi par une assez, grande distance, e

Nous \nilù fixé sttr la manière dont M. B... parle à ses interlocuteurs invisibles. J'ajouterai qu'il arrive à ce malade, comme à beaucoup de personnes, de remuer un peu les lèvres pendant qu'il formule mentalement les paroles qu'il veol faire parvenir à ses interlocuteurs.

Il reste maintenant à rechercher comment M. B... (ntend les réponses qu'on lui fait, lorsqu'il est en conversation vcillambulique. Je continue à citer sa lettre.

» Vous m'avez demandé, monsieur, quels sons produisaient à mes oreilles les paroles veillanibuUques des personnes de notre société ; j'aurai l'honneur de vous dire que lorsque je les entends, c'est que je prête l'oreille, et que j'y porte toute mon attention; alors j'entends leurs voix (quoique ce ne soient que leurs pensées formulées en paroles); j'entends, dis-je, leurs voix comme des voix très éloignées, et qui viendraient aboutir à mon oreille, ou comme on entendrait quelqu'un qui parlerait de très loin, et pendant qu'il ferait du vent, ce qui forcerait la personne qui écoute à prêter l'oreille pour entendre plus distinctement. Peu à

peu l'oreille s'habitue à ce son de voix affaiblie , et on finit toujours, avec Y attention nécessaire, par entendre. Mais je crois, monsieur, qu'il faut, lorsque l'on est doué de la faculté veillambulique, pour en tirer le plus grand parti, il faut, dis-je, trois conditions indispensables qui sont : la confiance ou \afoi, c'està-dire qu'il faut croii^e que l'on est doué de la faculté veillambulique, et que les personnes avec lesquelles on est en rapport magnétique possèdent aussi cette faculté; il faut, en second lieu avoir une forte volonté d'entendre et d'être entendu de ces mêmes personnes; enfin, il faut y porter toute Y attention dont on est susceptible. Avec ces trois conditions , si l'on possède cette faculté veillanibulique , on ne peut pas manquer de réussir à entendre et à être entendu, et à entretenir avec ses amis les conversations les plus agréables. Uhabitude de converser de cette manière contribue beaucoup à développer cette faculté, et l'on acquiert enfin la facilité de parler et de se faire entendre toujours par la pensée, Aussi nommons-nous entre nous ce langage le langage de la pensée. »

« Je n'ai pas toujours eu, dit le malade dans une autre lettrei la même facilité que je possède actuellement de converser veillambuliquement avec mes amis. Mais j'avais un si grand désir d'entendre leurs pensées et de leur communiquer les miennes, après avoir reconnu que la chose était possible, que je m'efforçais en faisant usage de toute ma volonté, soit en parlant bas d'abord, soit en pensant et en formulant mes pensées , de me faire entendre d'eux, puisqu'il me semblait que je les entendais assez distinctement pour les bien comprendre. La pratique de cette faculté, Y exercice etYhabitude ont fait le reste.

» Lorsque ]ai cru entendre que l'on me parlait, il me semblait que l'on parlait bas, et quelquefois un peu plus haut; et comme ce que je croyais entendre m'intéressait, je parlai haut comme pour me faire mieux entendre que je n'entendais moi-même ce que l'on disait, puis je parlai bas, et l'on entendait aussi bien, et l'on me répondait; enfin, je pensai en formulant mes pensées, et

PSYCHIQUE*. 4l5

ce fut alors que je m'aperçus que je pouvais fort bien nie faire entendre et me faire comprendre en formulant seulement mes pensées sans les traduire en paroles prononcées.

» C'est ainsi que j'ai commencé à m'apercevoir que je possédais une faculté bien surprenante, et que cette faculté, mes amis la possédaient aussi, car sans eux je ne saurais pas que je suis veillambule naturel; et sans moi vraisemblablement mes bons amis ne sauraient pas qu'ils sont excellents veillant bides magnétiques. C'est une faculté précieuse que nous avons développée, et qui dans mes mains est devenue un art intéressant, i

M. [$... n'a pas toujours entendu ses interlocuteurs de la même manière. Au début, il les entendait par inspiration. Or, si on lui demande ce que c'est qu'entendre par inspiration, il répond que c'est entendre la pensée sans le son. Maintenant encore, dans certains casses conversations avec ses amis ont lieu de cette manière. Avant la découverte de la lacultc merveilleuse qu'il possède aujourd'hui, il avait d'ailleurs une grande tendance à se préoccuper de ce qu'on pensait de lui; parfois ira nie. quand quelque chose l'intéressait vivement, il lui semblait qu'il devinait la pensée des personnes avec lesquelles il se trouvait.

Un fuit très important, et sur lequel M. 15... s'est nettement expliqué, c'est que non seulement il entend la pensée de ses interlocuteurs, mais il entend sa propre pensée absolument de la même manière. « Dans le jour, dit-il, lorsqu'il se fait des bruits divers, et malgré ces bruits, si je pense à mes amis, et que je leur parle en penséc\et surtout si \ écoute ma pensée, je \ entends avec le son de la voix veillambulique de mes amis. »

Je demandai au malade comment il parvenait à distinguer ses propres pensées de celles de ses interlocuteurs, puisqu'il entendait également les unes et les autres. Voici quelle fut sa réponse:

« Lorsque je parle ou si je communique ma pensée à mes amis, c'est toujours à lu première personne, et s'ils me parlent par la pensée, c'est toujours à la seconde personne. En outre, mes pen-

sées m'appartiennent, je les connais; je n'avais, au contraire, aucune idée de celles que l'on m'adresse: je reconnais quelles sont les pensées de mes interlocuteurs , et non les miennes. »

Un autre point non moins important, c'est que, comme je l'ai dit , M. B... peut, quand il lui plaît, entrer en conversation veillambulique , c'est-à-dire qu'il pourrait, si on l'en croit, changer à volonté pour ainsi dire la nature de sa pensée.

« Il m 'arrive très souvent, dit-il, de changer mes pensées ordinaires en pensées veillambuliques. Ainsi, lorsque je pense à quelqu'un ou à quelque chose qui n'a aucune relation directe avec nos conversations veillambuliques, mes amis, dans ce cas, n'entendent point ma pensée, parce que, dans ce moment, je ne pense pas à eux.

» Mais si, en pensant à quelque chose ou a quelqu'un qui leur est étranger, je pense en même temps à mes amis, alors mes amis entendent ma pensée formulée ou non formulée en paroles : il suffit que je porte mon attention sur eux pour qu'ils entendent tout ce que je pense ou tout ce que je dis, si toutefois ils portent de leur côté leur attention sur moi dans les moments dont nous parlons.

» Il arrive même assez souvent que lorsque je cause avec quelqu'un dans le langage ordinaire, si, dans ce moment même , je porte ma pensée sur mes amis , alors ils entendent toute notre conversation, et ils me le disent; ils entendent ce que l'on me dit, et ce que je réponds dans un entretien familier avec les personnes avec lesquelles je cause; mais toujours avec cette condition, que pour entendre mon interlocuteur et moi, il est indispensable qu'ils portent leur attention sur moi.

» Enfin, monsieur, lorsqu'en lisant ou en écrivant, je porte ma pensée ou mon attention sur mes bons amis, je puis vous assurer, et ils me l'ont dit et confirmé cent fois, qu'ils .entendent et qu'ils comprennent ce que je lis mentalement ou ce que j'écris. Et, tenez, dans ce moment, pendant que j'ai l'honneur de vous écrire cette lettre, mes bons amis, qui sont aussi les

vôtres, m'affirment qu'ils entendent les pensées que je formule pour vous les transmettre dans cet écrit, au fur et à mesure que ces pensées surgissent dans mon cerveau.

» Tout ceci vous paraîtrait incroyable, monsieur, si nous n'étiez vous-même un très bon veillambule, et l'un des membres distingués de notre estimable société; car il faut être veillambule pour croire à la réalité de cette faculté extraordinaire dans l'homme, de communiquer sa pensée par le seul acte de sa volonté: aussi, lorsqu'il nous arrive de parler à nos amis du veillambulisme magnétique, ne manquons-nous pas de rencontrer une infinité d'incrédules. Oui, monsieur, pour croire à cette faculté, il faut la posséder soi-même. »

Dans plusieurs passages des lettres que je viens de citer, M.lî... cherche a prouver qu'il entend réellement les voix de ses interlocuteurs invisibles. Les preuves qu il en donne sont assez curieuses, et je «« nuirais les passer sous silence. Après avoir dit qu'il entendait souvent la pensée de ses amis à une assez grande distance, il ajoute : « Au moins, je n'en puis douter, puisque nos conversations étaient suivies, et que les réponses qui' m'étaient faites par mes aimables interlocuteurs ne venaient pas de moi. Je suis donc bien persuadé que ce n'est pas une hallucination de ma part, mais bien, au contraire, que c'est une réalité. Cependant mes amis n'ont pas encore voulu convenir avec moi de la réalité de ces entretiens veillamhuliques ; ils ne veulent pas en convenir, dis je, dans le langage ordinaire, mais dans le langage veillambidiquc, oh! c'est bien différent, ils en conviennent très bien; ils m'engagent même à ne pas négliger cette intéressante faculté, à laquelle, me disent-ils, ils trouvent beaucoup de charme. »

Cette observation m'a paru remarquable sous plusieurs rapports, et très propre à éclairer la nature des hallucinations. Elle peut aussi servir à démontrer combien il est parfois difficile, même dans les cas favorables, de se faire une idée juste du

phénomène éprouvé par tel ou tel malade.

M. B... a eu, sans nul doute, des hallucinations psycho-sensorielles , et c'est à de fausses perceptions de cette nature qu'il faut rapporter les voix confuses qui bourdonnaient à ses oreilles, et se faisaient entendre le soir avant le sommeil, et le matin au réveil. Le malade caractérise l'impression sensorielle qu'il éprouvait, en disant que ces voix atteignaient parfois leur médium, et qu'elles ressemblaient aux voix ordinaires. Mais, outre ce phénomène tout-à-fàit involontaire, M. B... en présente un autre qu'il peut, au contraire, produire à volonté. Ce phénomène est celui qui consiste à entendre la pensée d'interlocuteurs éloignés.

L'hallucination est-elle dans les deux cas de la même nature? Faire en pensée des demandes et entendre en pensée des réponses, et cela à volonté, est-ce la même chose que d'entendre spontanément, involontairement, des voix qui bourdonnent à nos oreilles, des voix semblables aux voix ordinaires? Nous ne saurions assimiler ces dëuxrsymptômes , et nous croyons qu'ils diffèrent complètement quant à leur nature. Cependant, si on en croit M. B..., lorsqu'il entend la pensée de ses interlocuteurs, il l'entend comme une voix affaiblie, très éloignée; il lui semble que quelqu'un parle de très loin et pendant qu'il fait du vent. Peu à peu, dit-il, l'oreille s'habitue à ce son de voix affaiblie, et on finit par entendre; mais pour cela, il faut trois conditions : la confiance ou la/oz, une forte volonté d'entendre; puis, enfin, il est indispensable qu'on prête toute son attention.

Ces explications du malade me semblent démontrer l'erreur dans laquelle il tombe.

Je lui ai demandé à tort quels sons produisaient à ses oreilles les paroles-de ses interlocuteurs, et il cherche à répondre à ma question. Jusque là , il n'avait rien dit de ces voix affaiblies. La seule preuve sur laquelle il s'appuyât pour démontrer la réalité de ses entretiens , c'est qu'ils étaient suivis; c'est que les réponses ne venaient pas de lui; c'est qu'on lui parlait à la seconde personne. Tout cela, comme on voit, est étranger au

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fait sensoriel, et ne se rapporte qu'aux phénomènes intellectuels- Le malade ne songe même pas à invoquer le premier de tous les arguments, en répétant avec les véritables hallucinés, j'entends ces voix aussi distinctement que je vous entends.

D'ailleurs, on ne manquera pas de remarquer la manière dont M. IÎ... est parvenu à entendre les voix affaiblies de ses interlocuteurs. C'est peu à peu (pic l'habitude a perfectionné chez lui cette faculté, et encore ajoute-t-il qu'il faut la foi, une forte volonté d'entendre et une extrême attention.

Ce n'est pas ainsi que les choses se passent dans les hallucinations psycho-sensorielles. Outre que les malades s'expriment d'une manière toute différente et qu'ils invoquent d'autres preuves, ils n'ont nullement besoin ni de la foi ni d'une forte volonté pour entendre. Quant à la nécessité de concentrer toute son attention pour suivre les prétendues conversations, nous verrons bientôt que, loin de favoriser ainsi les hallucinations réellement sensorielles, on arrive, au contraire, à les suspendre.

Ce que M. B... dit de la manière de converser par inspiration, c'est-à-dire d'entendre quelquefois la pensée sans aucun bruit de voix, est encore un fait qu'il est important de remarquer.

Je pense donc que l'aliéné dont je viens de citer l'observation se trompe quand il parle de ces sons affaiblis de voix qu'on arrive à entendre peu à peu à force d'habitude, à l'aide d'une ferme volonté et d'une grande attention. Je crois, au contraire, qu'il est complètement dans le vrai quand il se borne à dire qu'il entend la pensée formulée en paroles. Il éprouve ce que les auteurs mystiques ont désigné sous le nom de locutions intellectuelles, ce que nous avons appelé des hallucinations psychiques.

Il y a donc chez ce malade deux phénomènes distincts: l'un, passager, mais involontaire, n'a le plus souvent lieu que le matin au réveil ; l'autre, au contraire, se produit pendant presque toute la journée; et quand il a cessé, M. B... peut le faire naître à volonté.

Dans le premier cas, il entend des voix confuses, mais fortes comme les voix ordinaires, et qui atteignent parfois leur médium; dans le second, il n'entend que la pensée.

Il a donc successivement chaque jour des hallucinations psycho sensorielles et des hallucinations psychiques.

Ce fait montre combien il peut être difficile chez certains malades de reconnaître la nature des hallucinations, et combien l'erreur est facile.

En résumé, je me fonde pour admettre des hallucinations purement psychiques:

i° Sur la manière dont s'expriment certains hallucinés qui prétendent qu'ils entendent la pensée, le langage de la pensée, qu'ils conversent d'âme à âme par inspiration, qu'ils entendent des voix secrètes, intérieures, des voix qui ne font pas de bruit, etc.;

i° Sur les résultats des^ observations faites par les auteurs mystiques, juges très compétents en pareille matière, et qui ont distingué des hallucinations intellectuelles et corporelles ;

3" Sur l'existence positivement démontrée de deux sortes d'hallucinations de l'ouïe dans les rêves ;

4° Sur le témoignage de certains malades qui ont éprouvé successivement ou simultanément deux sortes de fausses perceptions de l'ouïe qu'ils ont très nettement distinguées, et dont les unes ressemblaient aux voix ordinaires, tandis que les autres étaient complètement différentes ;

5° Enfin, sur l'observation directe de quelques hallucinés qui déclarent que les voix qu'ils entendent sont des voix secrètes, intérieures, voix qui ne font pas de bruit, et qui ajoutent même que ce mot voix ne rend pas complètement leur pensée, etc.

Nous admettons donc deux sortes de fausses perceptions de l'ouïe: les unes psycho- sensorielles , et les autres purement psychiques.

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AHTICLE QUATRIÈME.

L'hallucination est-elle le résultat d'une altération organique du cerreau appréciable par nos moyens d'investigation ?

83. Hallucinations psycho-sensorielles. On ne peut guère espérer de rencontrer après la mort des lésions appréciable» dans le cerveau ou dans les organes des sens des malades dont les hallucinations n'ont pas persiste au-delà de quelques heures, de quelques jours même. Si des recherches de cette nature avaient quelques chances de succès, ce serait dans les cas, assez nombreux d'ailleurs, où les fausses perceptions se sont prolongées pendant plusieurs années. Mais il se présente alors une grave difficulté. Lorsque les hallucinations durent pendant longtemps, elles s'accompagnent presque nécessairement de délire. 11 faudrait donc, si on rencontrait quelque altération du cerveau, déterminer ce qi'' appartient aux hallucinations et ce qu'on doit rapporter aux conceptions délirantes. On voit que cette question se rattache à celle de la folie sensoriale, et c'est en traitant de cette maladie que nous l'examinerons avec détail. Je crois devoir me borner à dire ici :

Que les recherches anatomiques chez, les hallucinés aliénés n'ont, jusqu'à présent, fait découvrir dans le cerveau aucune altération à laquelle on puisse attribuer spécialement les hallucinations (i).

L'insuffisance des recherches cadavériques dans ce cas ne doit d'ailleurs pas plus surprendre que l'ignorance où nous sommes

(1) Les altérations des nerfs rencontrées dans quelques cas par M. Foville ne sont point constantes, et on ne saurait évidemment leur rapporter un phénomène qui se produit souvent alors qu'elles n'existent pas. Quant aux lésions du cervelet signalées aussi par le savant médecin que je viens de citer, il paraît lui-même les avoir observées chez des aliénés non hallucinés. « L'inspection post mortem du cervelet chez les aliénés, dit M. Foville, m'a permis de constater un assez grand nombre de fois depuis deux ans un état pathologique de cet organe consistant en adhérences intimes de sa couche corticale avec les parties correspondantes de la pie-mère et de l'arachnoïde. Cet état pathologique est surtout fréquent

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