PAR M. J. BAILLARGER
Médecin à l'hospice de la Salpêtrière.
Extrait de la partie pathologique du Mémoire envoyé au concours pour le prix Civrieux.
Que se passe-t-il dans les centres nerveux au moment du sommeil? Par quel mécanisme se produit cette suspension de l'action des sens et du sentiment de notre propre existence? et quand les forces sont réparées , comment se fait le retour à l'état de veille?
Voilà ce qu'on ne sait point encore aujourd'hui , malgré les expériences tentées sur les animaux et beaucoup d'explications plus ou moins hypothétiques.
Mais s'il n'est pas donné aux physiologistes de pénétrer la cause de ces phénomènes, ils ont pu du moins observer et décrire avec soin tout ce qu'il y a d'apparent et de saisissable dans le passage de la veille au sommeil, et du sommeil à la veille. Je dois rappeler en peu de mots quelques uns des faits qu'on a signalés à ce sujet.
Le passage de la veille au sommeil ne se fait pas d'une raa-
(1) Ce mémoire a été lu à l'Académie royale de médecine dans la séance du 14 mai 1842, et par conséquent avant que la question des hallucinations eût été mise au concours.
DES HALLUCINATIONS. ftjj
nière brusque. On est d'abord averti par une sensation particulière; puis la tête devient lourde, les idées s'embarrassent et on tombe dans un premier degré d'assoupissement; l'influence de la volonté a cessé, que le sentiment du moi persiste encore. On a, pendant quelques instants, conscience de certaines perceptions; mais ces perceptions sont confuses, incohérentes, et constituent avant le sommeil complet une sorte de délire passager que presque tous les physiologistes ont indiqué. Si cet état dé demi-sommeil, ordinairement très court, se prolonge, il constitue la somnolence, et l'espèce de délire dont j'ai parlé est désignée sous le nom de rêvasseries.
Des illusions des sens et des hallucinations surviennent ass souvent dans ce passage de la veille au sommeil. « A qui n'est-il pas arrivé, dit Marc , à la suite d'une digestion laborieuse ou de tout autre embarras soit dans la circulation, soit dans les fonctions nerveuses, après une vive secousse physique ou morale, d'éprouver, au moment de s'endormir, de ces erreurs dv^ sens externes et internes, d'apercevoir les figures les plus grotesques, souvent les plus effrayantes, d'entendre le son de voix d'hommes, d'animaux, le son des cloches, de voir un précipice, et en un mot de rêver en quelque sorte sans dormir? »
Marc aurait pu ajouter que ces illusions et ces hallucinations s'observent encore assez souvent chez les femmes à l'époque menstruelle ou dans les jours qui suivent l'accouchement.
Les phénomènes que je viens d'indiquer pour le passage de la veille au sommeil se rencontrent aussi, mais d'une manière moins tranchée, lors du passage du sommeil à la veille. Quand les forces sont réparées, on arrive graduellement à un état de somnolence pendant lequel on a des perceptions confuses, incomplètes, et quelquefois des illusions et des hallucinations si on se trouve sous l'influence de quelque cause d'excitation.
Il reste à faire l'application de ces données à l'étude des hallucinations chez les aliénés; à rechercher, par exemple, si le passage de la veille au sommeil, qui provoque quelquefois des
hallucinations dans l'état de santé, en produit plus particulièrement sur les sujets prédisposés à la folie ou déjà atteints de cette maladie.
En supposant qu'il en soit ainsi , il importe encore de déterminer quelle influence ces hallucinations ont dès le début sur la marche du délire, quels rapports surtout elles ont avec les hallucinations en général.
Après avoir vainement cherché dans les auteurs qui ont écrit sur les maladies mentales la solution de ces questions, qui n'ont pas même été posées, j'ai tenté de les résoudre en interrogeant les parents des malades, et surtout les malades eux-mêmes. C'est le résultat de mes recherches sur les points que je viens d'indiquer que j'ai consigné dans ce travail, lequel est divisé en deux parties.
Dans la première, je cite les observations que j'ai recueillies et celles que j'ai trouvées çà et là isolées dans les auteurs.
Dans la seconde, je fais ressortir les rapports qui existent entre les faits cités et les conséquences qu'on peut en tirer pour l'étude et pour le traitement de la folie.