LOUIS PHILLIPPE D'ORLÉANS
J O HT m N A L.
J^E 5 Mars 1315, à onze heures du soir, j'étais encore ^ Stars;
** M. de
dans le sallon du Palais Royal, lorsqu'on annonça que Biacas
M. de Blacas était dans mon anti-chambre, qu'il ne dTJrd^r
voulait pas entrer, et demandait à me parler. Je sortis ^^ '^ ^^'^
aussitôt, et il me dit d'un air mystérieux,, et à voix basse
'* Le Roi voudrait voir Monseigneur immédiatement." —
** Je vais," lui répondis je, " mettre mon uniforme, et
" me rendre chez le Roi."—" Non," me dit il, " cela
*' n'est pas nécessaire, le Roi vous demande comme
" vous êtes, et si vous le permettez, j'aurai l'honneur de
" vous mener dans ma voiture." — " Quoi," lui dis-jc,
"en frac, aux Thuileries ! cela va faire une histoire
" dans tout Paris."—" N'importe," reprit-il. " Mais
*' qu'est-ce que le Roi me veut donc à cette heure ci,
" avec cette presse?" — *' Le Roi se réserve de le dire lui
"même à Monseigneur; mais je peux le lui dire
<•' d'avance, Buonaparte est en France." — " En France?" pJ.e'ÎJjP'
— ^** Oui, en France, cela est certain; cela sera public ^""'^^"
, parte est
"demain, mais le Roi prie Monseigneur de n'en pas en Frarcc, " parler." Je rentrai aussitôt dans mon sallon, où ma conversation mystérieuse avait déjà répandu de l'inquiétude; je dis à haute voix à ma femme que j'allais sortir un moment, et que je reviendrais dans une demie heure.
Je parti» avec M. de Blacas qui me raconta, chemin faisant, que celle nouvelle était annoncée par cinq dépêches léléuraphiques qu'on avait reçues de Lyon depuis deux heures après midi ; que Buonaparte n'avait que très peu de mc»nde avec lui ; selon un ropport, mille hommes, selon un autre, quatorze cents. — " N'importe," lui di»-je, " le danger est immense." — " Le Roi," reprit-il, " ne " l'envisage pas ainsi, et vous le trouverez très calme." — ** Tant mieux qu'il soit calme," lui répliquai-je, " mai-i^ " tâchez qu'il ne se fasse pas illusion." — "Je vois," me dit-il, *' que cette nouvelle vous fait une très grande *' impression." — " Oh trè.s forte," lui répondis-je, et nous arrivâmes aux Thuileries. Nous traversâmes la salle de> Gardes, où les Gardes du Corps couchés sur des matelaspar terre, ouvraient les yeux avec étonnement, pour me Toir passer à cette heure là, et en frac. J'entrai tout de suite chez le Roi avec M. de Blacas.
Le Roi avait alors depuis quelques Jours, un lég*r'
accès de goutte qui était pourtant assez fort pour Tem-
pêcher de marcher et de quitter son fauteuil. Il me d :
dès que je fus devant lui, — " Eh bien, Monsieur, Buona-
lAa Con- " parte est en France." — " Oui, Sire," répondis-je, " e*
versation „ j'^^ gijjg \^\q^ fâché."— " Ah j'aimcrais autant qu'il n'v arec le J «^ • ■•
Boi. S. M. u f/^t p3g^ uij^is puisqu'il y est, il faut espérer que ceci m3 noufie ^ , , ^ „
Sun inteii- '' sera une crise heureuse qui nous en debarassera. —
m'envojer"J^ le souhaite, Sire, mais je crains que si une fois
a Lyon u jçg troupes sc ioii<nent à lui, cela ne fasse boule de
avec Mon- r j o
sieur. *^ neige : il faudrait n'envoyer ù sa rencontre, que de?
'^ troupes qu'on fût certain de pouvoir faire tirer sur lui,
" car si les premières troupes tergiversent, cela devien-
" dra grave." — " Oh, j'espère que non," reprit le Ro:,
*' c'est le Général Marchand qui se porte sur lui avec U
" garnison de Grenoble d'un coté, et de l'autre le Gé-
" néral Mouton avec la Garnison de Valence, parcequ'ii
*' parait que de Digne où nous savons qu'il était arrivé le
" 3 Mars, il marchait sur Gap."—'' Sire," lui répondis-je,
"Je ne sais lien de la Garnison de Grenoble, mais pour
'■'■' celle de Valence, Votre Majesté ne doit pas y compter ** du tout, car je l'ai vue ; et je suis persuadé que le 4^ Ré- ** gimenl d'Artillerie à cheval dont environ un tiers est *■' formé des débris de l'Aitillerie de la Garde Impériale, ne *' fera rien contre Buonaparte, et probablement se join- *' dra à lui." — "J'espère que non," reprit le Roi, "mais " il uie semble que vous voyez la chose en noir, il ne ** faut pas se décourager; voyez si j'ai l'air découragé." — "J'admire le sang froid de Votre Majesté, et je suis *' bien heureux de la voir si calme. J'avoue que quant '* à moi, je trouve la crise un peu forte." — " Oh, nous en ** viendrons à boui, et il faut prendre des mesures pour "celn. J'envuye mon frère à Lyon, j'envoyeie Duc de " Bern à Besançon, ei j'écris au Duc d*Angoulême(l), ** de se rendre à Nîmes ; vous, je vous destine à aller à " Lyon, sous num l'ière." — " Sire," lui répondis Je, ** un mouvement de Nîsmes à Besançon me parait "bien vaste; et Votre Majesté croit-elle prudent " d'envoyer ain^i tous lesPrinces sans aucunes troupes?" — "Je fais marcher des Troupes en même lems, mais il " faut que mes Princes se montrent," — " Mais, Sire, ne " serait-il pas plus naturel de commencer par réunir des " troupes sur certains points, pour s'assurer de leur esprit " et de leurs disposuioiis' Par exemple, je crois que je " pourrais être plus utile à Votre Majesté en m'occuppant " à réunir un Corps de troupes entre Lyon et Paris à tout *' évènt nient " — " Point du tout," me dit le Roi en m'in- " terroiiipanl assezséchement," vous serez beaucoup plus " utile avec mon frère, qui vous donnera à commander, " une division ou un Corps, enfin quelque chose, comme " il voufira." — " Et Votre iNIajeslé n'est pas inquiète de " rester ainsi seule à Paris ; car enfin dans l'état où Elle " est, sans pouvoir bouger de ce fauteuil, il me semblequ'il
(l) M. le Duc et M'Bf la Duchesse d'Angoulôme ttaient^partis pour Bordeauzj peu de jours avant qu'oi> eût connaissance du d^barqcvmmt d« BuoRapart*.
" sciait bien désirable qu'EIle gardât auprès d'Elle iin *' des Princes, et je serais bien heureux, si Elle daignait *' me donner cette destination." — " Je vous suis fort '^ obligé," me dit le Roi, " mais je n'ai besoin de [)er- " sonne, et il vaut mieux que vous alliez à Lyon : je ne " dis pas que vous partiez ce soir, mais graissez vos " bottes, et revenez me voir demain malin." fendTchez ^^ ^^^^^ ^*^ ^o'\, je me îcndis chez Monsieur qui se Monsieur; préparait à partir dans la nuit. Je m'efforçai de con-
ina COQ- . ....
^ersation vaincrc Monsieur, de la mauvaise disposition des troupe»
avec lui. it»-.^ •>m» ^•■s. .
envers le Roi, et quoiqu il n en parut pas entièrement persuadé, cependant il en était inquiet, et il me dit, — " Eh bien, si les troupes ne veulent pas mar» *' cher dioit, je rassemblerai des Gardes Nationales, ** j'en suis Colonel Général, et j'en aurai dix mille, s'il " le faut." — " Je doute," lui dis-je " que vous en ayez *' beaucoup dans le Lyonnais et le Dauphiné."-^ *' Oh j'en aurais en Dauphiné," reprit il, "j'ai été très " bien reçu à Grenoble (1), même avec beaucoup d'en- " thousiasme." — " Cela peut bien être," lui dis je, "mais " ne vous faites pas d'illusions ; Buonaparle avec ses *' mille hommes de vieille Garde, ne sera pas arrêté " par dix mille hommes de Garde Nationale. En outre, " prenez garde en appellent les Gardes Nationales, " de ne pas donner de la jalousie aux troupes de ligne." Monsieur parut sentir la vérité de ce que je disais, mais il était pressé de partir, croj'ant que son départ en imposerait et ferait beaucoup d'effet. Il partit donc peu d'heures après, et je retournai au Palais Royal, oîi je passai une nuit bien triste et bien agitée.
Le lendemain matin 6 Mars, je revis M. de Blacas qui m'apprit que le Roi allait convoquer les chambres. 11 me montra en même lems l'état des troupes qu'on
(1) Monsieur avait parcouru ces Dép^rteraens «quelques moia auparavant.
fllrigeaii sur Lyon, au nombre d'environ 30,000 hommes, c Mar?. Quelques unes venaient de Phalsbour? et de Lorraine. ^'^P»"*
° ' Uons pour
et d autres du Limousin; je trouvai ce dépioyement «'''PP»»»'' énorme, et je revins à suggérer à M. de Blacas l'idée de pa^e?*' former plutôt des petits Corps d'Armée, des troupes qui '^"U"'^ :eraient dans les meilleures dispositions, au lieu de les exposer à marcher isolément, et de les diriger comme on faisait, à l'aventure, sur Lyon où Buonaparte pouvait arriver avant elles. Je représentai à M. de Blacas qu'à Lyon, je serais absolument inutile au Roi et à Monsieur, puisqu'il n'y avait aucunes troupes; que d'ailleurs le second qu'il fallait donner à un Prince n'était pas un sutre Prince, mais un Maréchal. Il me répondit qu'il}' avait en effet un Maréchal désigné pour accompagner ehaque Prince, que le Maréchal Gouvion de S* Cyr était désigné pour Monsieur, le Maréchal Macdonald pour M. le Duc d'Angoulême, et le Maréchal Ney pour M. le Duc de Berri. J'aurais pu lui demander quel «tait le Maréchal que le Roi me destinait, car il était peu flatteur pour moi qu'on ne désignât aucun Maréchal pour m'accompagner, tandis qu'on en donnait un à chacun des autres Princes que le Roi envoyait en mission; mais je me contentai de représentera M. de Blacas que, placé auprès de Monsieur, entre lui et un Maréchal, il arriverait nécessairement que je serait inutile, ou que j'entraverais le Commandement, te qui ne me convenait, ni d'une manière, ni de l'auti'e, et que je ne pouvais pas me persuader qu'il con- \int au Roi de me réduire à n'être en réalité qu'un Jidc-de-Camp de Monsieur.—'' Oh sûrement pas," me dit M. de Blacas, « Monsieur employera Monseigneur *' d'une manière convenable." — " Mais à quoi voulez " vous, qu'on m'employe, mon cher Comte, s'il n'y a " pas de troupes?" M. de Blacas me re'péta qu'elles arriveraient. Alors voyant que je ne gaguuis rien par cette chaîne d'argumens, quelque bons qu'ils me parussent, j'en essayai une autre; je lui parlai de la
position du Roi, et de l'impossibilitc où il était alors cic quitter son fauteuil, et de veiller lui même à l'exécution de ses ordres. Je lui représentai qu'il pouvait être suffoqué d'un moment à l'autre, par la goutte remontée ou par une apoplexie, et qu'il était de la plus haute importance qu'il gardât auprès de lui au moins un des Princes. J'ajoutai que, s'il ne méjugeait pas digne de cette confiance, du moins il retint M. le Duc de Berri ; et que dans tous les cas, comme je desirais n'être employé qu'à ce qui serait réellement utile, je voudrais être dispensé de celte désagréable et inutile mission d'aller à Lyon sous Monsieur; — " Il faul absolument," lui dis-je, *' que le Roi se " forme au plus vile un petit Corps d'Armée dispo- " nible, qui remédie aux défauts de l'organisation et " de la composition de la Maison du Roi ; car ne vous *' y trompez pas, mon cher Comte, quels que soient le *' dévouement au Roi et le courage des individus qui *' la composent, cette troupe là est, militairement parlant, *' hors d'état de soutenir le choc d'aucune partie de "l'Année qui se décidera à l'attaquer."— M. deBlacas convenait que la Maison du Roi manquait d'infanterie, dont, disait il, la foimation avait été relardée par les difficultés qu'il y avait eu à rétablir les Gardes Françaises; mais il ne se persuadait pas de ce que je lui disais, que cette cavalerie composée de soldats-officiers ne pouvait ni faire une campagne de deux jours, ni résister au choc d'aucune cavalerie composée de soldats-soldats, et organisée et dressée d'après les principes modernef. Ce fut en vain que, pour remédier à ces inconvéniens (que je voyais bien qu'on n'avait jamais sentis), j'offris de m'efforcer de former au Roi un Corps d'Armée aussi complet que le tems et les circonslatices le permettaient encore; il me répondit qu'il pensait que je n'obtiendrais pas duRm de ne pas insister sur mon départ pour Lyon, parceque Monsieur avait demandé au Roi sa parole de me faire partir et de m'envoyer à lui, et que le Roi la lui avait
v-at5
donnée. — " Avec de telles mesures, mon cher Comte/' lui dis-je, '' je crains bien que nous ne trouvions per- " sonne qui veuille se battre contre Buonaparte." — "Ob> ''je ne crains pas cela," reprit vivement M. de Blacas, ^' vous verrez un immense parti se déclarer pour le Roi." — " Je le souhaite, mon cher Comte/' lui répliquai-je, " mais j'en doute/'
J'allai ensuite chez le Roi qui me dit dès qu'il me vit, je va '' Eh bien, vos bottes sont elles eraissées ?" — Je répon- 5|'^ i® .
T » Il 1. • • R013S. kf.
OIS, quelles 1 étaient toujours quand il s'agissait de son me donne
service.—" En ce cas là," me dit le Roi, " partez pour ment"r7r-
*' Lyon le plutôt que vous pourrez; vous y trouverez f;|^^*^®^^''
*' mon frère qui est parti cette nuit, et il vous dira ce ?'!«■■ ^»-
" que vous atirez ù y faire."— Je réitérai alors au RoiSnsï.r
tout ce que j'avais dit le matin à M. de Blacas, sur^'^"''^'*
l'inutilité et l'inconvenance de m'envoyer ainsi à Lyon-,
mais ce fut en vain, c'était un parti pris irrévocablement,
et je ne retirai d'autre fruit de tout ce que je dis au Roi
que la satisfaction de lui avoir fait un tableau véritable
de l'ekat des choses, et celle de lui avoir fait connaître la
répugnance que j'avais pour la triste commission qu'il
m'imposait. Mes observations sur la nécessité que le
Roi gardât un des Princes auprès de lui, eurent plus
de succès, car le départ de M. le Duc de Berri pour
Besançon fut d'abord suspendu, et ensuite tout-à-fait
conlremandé.
Je retournai au Palais Royal, faire tous mes prépara- ^ -^.^^
lifs de départ, et je partis pour Lyon, le 7 Mars à onze J<^ F«"
heures du matin, avec tous mes Aides de Camp qui ^°"''^^*''
étaient au nombre de si.v ; savoir, le Lieutenant Général
Baron Albert, les Maréchaux de Camp Comte Thibaut
de Montmorency et Vicomte de Chabot, les Colonels
Baron Atlhalin et Comte Camille de S' Aldeo-onde et le o t..
Chef d'Escadron Baron Raoul de Montmorency, Je rencon-
T0IVT j. ,, . "^ , ■ '•'** Pou-
Le 8 Mars, pendant que je m étais arrête pour gués, le
déjeuner à Pougues sur les bords de la Loire, je fus tkJiI
rejoint par le Maréchal Duc de Tarente, nui venait de "l"',""*'^
Bourges, le chef-lieu de son Gouvernement, où il s'était tendu peu de jours avant, pour en faire les honneurs ù M. le Duc et à M"2! la Ducheste d'Angoulême, à leur passage en allant à Bordeaux. Il me dit qu'il avait reçu la veille, la nouvelle du débarquement de Buonaparte, par le Courier qui la portait à M. le Duc d'Angoulême à Bordeaux, qu'il avait expédié sur le champ à toutes les troupes de son Gouvernement, l'ordre de se porter sur Lyon, conformément à ce que le Ministre de la guerre lui avait mandé, et <ju'ayant reçu l'ordre de se rendre à Nismes auprès de M. le Duc d'Angoulême, il s'en allait à ^on, parceque c'était la route de Bourges à Nismes. Je lui proposai de passer dans ma voiture, afin que nous pussions causer ensemble de tous ces évènemens, chemin faisant, et je regardai comme une bonne fortune, d'avoir rencontré ce Maréchal pour qui j'ai toujours conservé beaucoup d'estime et d'amitié, depuis le tems où nous avons servi ensemble. Il ne voyait pas la chose aussi en noir que moi, et ne désespérait pas qu'on pût arrêter la marche de Buonaparte : cependant il pensait que le parti que prendraient les premières troupes qui se trouveraient en sa présence, était de la plus grande importance ; que si elles voulaient agir, il était probable qu'il serait promptement abandonné par ses propres Gardes dont le grand objet était de rentrer en France ; mais que si elles n'agissaient pas, et surtout, si elles se joignaient à lui, l'affaire deviendrait très grave, san^ que pourtant il la crût absolument désespérée, parcequ'il resterait encore des moyens ; mais il ne me cacha pas qu'il craignait moins le défaut de moyens, que la maladresse avec laquelle on les employerait. 2j- ., A Nevers, et surtout à Moulins, nous fûmes accueillis tiqnsdes par beaucoup de cris de Vive le Roi, de la part du «ur notre peuple ; mais des dragons que nous rencontrâmes sur la f^MBge. j.y^jjç^ étaient évidament dans une autre disposition, et depuis Moulins jusqu'à Lyon, le peuple ne paraissait pas favorable au Roi et aux Bourbons. Plus on approchait
fie Lyon, plus celle disposition était sensible, et j'avais déjà eu occasion de la remarquer, Téiè dernier à Roanne et à Tarare, lorsque j'y avais passé en me rendant en Sicile, pour y chercher ma famille.
Comme nous devions passer la nuit dans nos voilures, le Maréchal Macdonald quitta la mienne à Moulins pour retourner dans la sienne, où il était plus à son aise, et nous continuâmes noire roule pour Lyon séparément.
J'arrivai à Lyon le 9 Mars à quatre heures du soir. j^^Jf^^"*. Je fus frappé en tiaveisant le long fauxbourg de Vaise, Lyon, ma
A • -- j I 1 • T 11 • conversa-
de l'air morne, abattu et même agite des hauilans. J allai jio„ a^ec droit à l'Archevêché où logeait Monsieur. Je trouvai ^l^'^^i^^' sous les fenêtres, un groupe de peuple qui criait Ph'c h Roi, continuellement, et demandait que Monsieur parût sur le balcon pour l'y applaudir.
Dès que j'entrai dans le cabinet de Monsieur qui était comme à son ordinaire, en uniforme de Garde Nationale avec le Cordon bleu pardessus l'habit, " Eh «' bien. Monsieur," me dil-il '' qu'est-ce que vous dites " de toutceci?" — ".Mais Monsieur, je ne sais rien, j'arri'.e, "et je demande des nouvelles." — "Ah! les nouvelles, " elles ne sont pas jolies." — " Qu'est-ce qu'il y a donc :"
« Ma foi, il y a que Buonaparte est entré à Grenoble
" dans la nuit du 7 au 8, il y a trouve 130 pièces de canon " toutes prêtes, des munitions de toute espèce, je ne sais " combien de fusils, et ce qu'il y a de pis, c'est que " toutes les troupes qui étaient dans le Dauphiné, sont " passées de son colé, et à Vienne, mon Régiment " d'hussards, ces petits Messieurs que vous aviez trouvés " si jolis (1), viennent aussi d'en faire autant." — " En ce " cas là," lui dis-je, " il sera devant Lyon ce soir ou " demain malin." — " Il ne tardera pas," reprit Monsieur, " a. être devant Lyon ou dedans, car si vous vou-
(1) J'avais vu ce rcginieiU i Vienne au mois de septembre prtcedeat, et j'cu avais élé fort coiUeiil»
'* lez que je vous le dise, nous n'avons pas un cav>on icr, " pas un fusil, pus une balie^ pas une cartouche, pas un " grain de poudre, et ce qui est pis que tout, pas un " écu." — " Voilà votre position, Monsieur?" — " Ah, la " voilà au naturel." — '^ Elle n'est pas gaie," repris-jo, *' puisque d'un cote, Buonaparle a tous les moyens " d'attaque, et que de l'autre, vous n'en avez aucun pour " lui résister et vous détendre, cette affaire ci ne peut " pas être longue; et il me semble qu'il ne vous reste " autre chose à faire que de tâcher d'emmener avec *' voub les Troupes qui sont ici, et de vous replier avec Déi.ue- "elles." — "Comment," me dit-il alors, " quitter ainsi
ment lotal ' I .
desmo- "la sGCondc ville du Royaume? Mais pensez vous a défense à " l'effet que cela ferait dans toute la France, au décou- L^Gii. it ;-agenient que cela répandrait r" — " Ma foi. Monsieur, "j'ai beau penser à tout cela, cela ne vous fournira pas " des moyens de défense, et vous n'en avez pas; cela " n'empêchera pas qu'il n'ait cent trente pièces de "^ canon, et que vous n'en ayez pas une." — " J'en ai f?.ii " venir d'Auxonnc, du canon."— "Ah mais d'Auxonne," repris-je, " si vous ne l'avez pas fuit venir en poste, " il servira peut-être à Buonai)uitc, mais à vous, il ne " vous servira à rien." — " Il ne vient pas en poste/' reprit Monsieur, " mais je viens de faire une proclamc- " tion, un appel aux Gardes Nationales et je ciofs " qu'elle fera quelqu' eflet." Alors Monsieur me donna à lire cette proclamation dans laquelle je remarqiîai c;ette phrase, " Braves Lyonnais, le Jrtre de votre " Roi est venu vous confier sa personne, pour partatrer "■ avec vous la gloire et les dangers de la défense de votre " ville." — " Ah Monsieur," lui dis-je, " ne faites pas "afficher cela, s'il en est fems encore." — " Et pourquoi " donc," me dit-il ? — " Mais à cause de cette phrase là, " car il est clair qu'il peut y avoir beaucoup de dangers " pour nous dans Lyon ; mais pour de la gloire, je crois " pouvoir vous répondre qu'il n'y en aura point à rq- *' cueillir."—" J'en suis bien taché," me dit-il, " mais
" elle est afficlice partout à présent/et il n'y à plus à en " revenir.
Le Conlle Ro2;er de Damas qui depuis peu, avait ^'^P^^-
1 ' I ivT ^ I 1 -liions de»
remplace le Maréchal Augereau dans le Gouvernement troupes, de Lyon,€ntra dans le cabinet de Monsieur et se joiijnit à notre conversation. Il apportait des nouvelles de Buonapaile dont on venait d'apprendre l'arrivée à Bourgoing. Je lui demandai, ce qu'il pensait de la disposition de la garnison de Lyon, qui était composée de deux Régimens d'[nfanlerie, le 20' et le 24^ et du 13*. de Drag'iiis. Il me répondit qu'il la croyait très médiocre. Monsieur lui répliqua, " Cependant ils m'ont " fort bien reçu à la revue que j'en ai passée." — "Ah " Monsieur," reprit jM. de Damas, " quelques cris de *' Five le Roi, isolés comme cela, ne me persuadent point " de leurs dispositions, et la compagnie d'élite des Dra- " gens vous a littéralement fait la grimace. Monsieur, *' je vous l'ai dit dans le moment meine." — " Oui, c'est " vrai, vous me l'avez dit." — *' Eh bien, Monsieur, je " vous le dis de même, la disposition des Troupes se '' gâte à chaque instant : il me revient de tous les côtes " des propos terribles." — " Mais, Monsieur," dis-je alors à M. de Damas, " qu'est-ce que vous croyez donc que *' nous pouvons faire pour détendre Lyon, car pour moi "je ne le vois pas ?"— " En vérité," me répliqua-t-il, ^'je " serais bien embarrassé de le dire, mais on m'avait fait " espérer que vous aviez amené le Maréchal Macdonald, ** et celui-là pourrait donner de bons conseils à ^lon- " sieur." Je lui répondis que je l'avais quitté à Moulins, et qu'il ne larderait pas à arriver, mais qu'il me semblait que tous les Maréchaux réunis ne défendraient pas une ville sans aucims moyens quelconques de défense, contre un enneuji (jui avait de très grands moyens d'attaque. M. de Damas le pensait comme moi, et en convenait ; mais il était ainsi que Monsieur, partagé entre la crainte départir trop tôt et celle de partir trop tard, et Monsieur se décida à attendre l'arrivée du Maréchal Mac,
donald, avant de prendre aucun parti et de donner aucun ordre.
Je sortis du cabinet de Monsieur, et je chargeai un de mes Aides-de-camp de retenir les chevaux qui m'avaient amené de Savigny (la dernière poste) car je prévoyais qu'un départ subit était inévitable, et je craignais que la précipitation ne fût si grande, que le service de Monsieur n'absorbât tous les chevaux de poste, et ne m'exposât à en manquer. En effet ils étaient déjà tous retenus pour cet objet.
Je reçois J'eus la visite de corps des officiers de la garnison ; leurs
la visite de , . . , . . j j- •,• i •
corps des physionomies n annonçaient pas des dispositions bien
k"^'a* -^ ^^'^^'"^^^^^ ^"-"^ ^°"'-'^'^"*» cependant il y en eut parmi son. ceux qui me connaissaient, qui me témoignèrent le plaisir
qu'ils avaient de voir autour de moi parmi mes Aides-dci» camp, des officiers qui avaient servi avec distinction dans leurs rangs, et le chagrin qu'ils avaient eu de ne voir que des émigrés autour de Monsieur. — "Ah, on ne f' peut pas s'en étonner," dit un d'entr'eux, " quand ou *' a vu rappeller un de nos Maréchaux qui était Gouver- " neur de Lyon, pour le remplacer par un émigré qui ne ^' nous fait pas même la grâce de porter la Légion " d'Honneur."
Pour gagner la garnison, Monsieur avait fait distri-r buer aux soldats, je crois, un écu par tête, et cette gratification qui n'avait pas fait grand effet, avait pourtant achevé de vuider sa bourse que d'autres largesses au peuple, avaient déjà presqu'épuisée ; ensorte qu'il ne lui restait plus de quoi payer sa dépense, et encore inoins des troupes, s'il parvenait à en emmener à sa suite. Il envoyait de tous les côtés, 4 la banque, chez le Receveur, chez les négocians, tout -le monde trouvait des prétextes pour ne pas lui envoyer d'argent, et il était à cet égard dans une perplexité qui faisait vraiment peine à voir. On lui en faisait espérer pour le lendemain à neuf ou dix heures du matin ; mais j'avoue que pe délai me paraissait, ou ime manière de colorej: ui^
r^fus, ou un piège pour le retenir, et le livrer de la sorte à Buonaparle, donl je pensais que les troupes entreraient dans Lyon le lendemain à la pointe du jour.
A six heures du soir, j'allai avec Monsieur, chez M. de Damas où «m lui avait préparé un grand diner qui fut fort triste. Monsieur attendait toujours le Maréchal Macdonald, sans lequel il ne voulait prendre aucun parti. Amvéeda Il n'arriva qu'à neuf heures du soir, et ce ne fut qu'alors Tarente. que nous sûmes qu'un essieu cassé à sa voiture était la cause de son retard. Il était attendu avec d'autant plus d'impatience, que tout le monde sentait la nécessité de sortir promptement d'une manière ou de l'autre, de la position où nous étions à Lyon.
Aussitôt que le Maréchal fut arrivé. Monsieur l'emnienadans le cabinet de M. de Damas où il m'appella, et fit entrer les Lieutenans Généraux qui se trouvaient présens, savoir le Uénéral Brayer qui commandait à Lyon sous M. de Damas, le Général Digeon, le Général Parthonneaux, et le Général Albert mon Aide-de-cauip. Le Maréchal voulait avoir en outre le Commandant du Génie et celui de l'Artillerie, mais quand je l'informai qu'il n'y avait à Lyon ni fortifications, ni canons, il nie répondit gaiement, — " Ceci va simplifier beaucoup " la défense de la place." — Deux pièces de trois, sans avant-train, que les Autrichiens avaient abandonnées à Lyon, composaient tout le matériel d'artillerie qu'on pouvait opposer à celui que Buonaparte avait trouvé à Grenoble. Le Maréchal qui cherchait tous les moyens possibles d'arrêter Buonaparte devant le pont de Lyon, voulait à tout hasard y placer ces deux pièces, mais M. de Damas lui apprit que malheureusement, il n'y avait pas même un seul boulet dans Lyon, et que d'ailleura ces pièces étaient hors de service.
Nous restâmes trois heures dans ce cabinet, et il serait également long et inutile de raconter ce qui s'y passa. Le Maréchal se persuada promptement, et persuada à IVIonsicur, qu'il n'y avait d'espoir de défendre Lyon qu'ea
tîégoutant Buonapartc de s'y présenter, el que pour
cela, ii fallait obtenir des troupes de Lyon de tirer sur
celles de Bu©naparte, si elles voulaient forcer le passage
du pont, et que si on ne pouvait pas obtenir cela des
troupes, ce que les autres Généraux regardaient comme
impossible, il fallait au inoins obtenir d'elles de quitter
Lyon, el de se replier sans se joindre à Buonaparte.
On consulta les Colonels qui déclarèrent qu'ils ne
croyaient pas qu'on pût faire tirer leurs troupes, qu'il
était très douteux qu'on pût les faire sortir de Lyon, et
que si on l'essayait pendant la nuit, il était certain qu'il
en resterait une partie considérable dans la ville.
II est or- Alors, il fut convenu qu'on ordonnerait aux troupes dontié ila, /^-iii • -v-i i
garni>on OC se reu'.iir le lendemain matm a six heures, sur la
nfrieien" ^'^^^ Bcllccour, que le Maréchal irait les pérorer, sans demain Monsieur et sans moi, pour voir ce qu'il pourrait en laire, et que nous réglerions nos niouvcniens ultérieurs en conséquence.
Après ce conseil, je m'en allai avec le Maréchal :\ l'hôtel d'Europe où nous devions loger l'un et l'autre. Nous y passâmes la nuit avec quelqu'inquiétudc, car nous savions qu'on n'avait pas pu former la barricade du pont de la Guillolière, qui était hors de service. On n'y avait suppléé par aucun autre obstacle, et parconséquent rien ne nous mettait à l'abri d'une surprise. Avant mon arrivée. Monsieur avait donné l'ordre de couper le pont, mais lorsqu'on eut commencé les travaux, le peuple s'y opposa, et on abandonna ce projet. Commu- Pendant toute la nuit, ii vint à Lyon des émissaires
nications „ />-,,,.,
des émis- OC Buonaparte, et même des ofHciers des troupes qui
saires de ♦'■.•x.'*'^!".'! .1 • •
Buona- S étaient reunies a lui, cl ils eurent des communications parteayec avec la garnison de Lyon oui était réunie en concilia-
la garni- ° j i
son. bules dans toutes les parties de la ville. Le Maréchal
fut informé de ce qui se passait, par plusieurs Généraux
et officiers, dont quelques uns avaient formé le projet de
l'entrainer avec eux et de le mener à Buonaparte ; ils le
lui firent entendre, mais le Maréchal rejetta très nette-
înenî ces insini'.alions, avec tonti^ la loyauté et la f»frmelé àe son ruiactcjc. Copendant il fut convaincu par une miiltiiude de rapports, qu'il n'y avait plus rien ù faire, el que la garnison de Lyon se déclarerait pour Buonaparte aussitôt que lui ou ses troupes se présenteraient.
Le 10 Mars à cinq heures du matin, nous fûmes in- ^lo Mars; formés que M. de Damas, neveu du Comte Roser, Gou- ^^ P"^^**
° ' de la Ver.
verneur de Lyon, que son oncle avait placé avec palière est
quelques dragons à la Verpalière, à peu-près ù moitié t%£.
chemin de Lyon à Bourgoing, avait failli être pris, que
cependant ses dragons ne l'avaient pas abandonné, et
qu'ils étaient revenus ù Lyon avec lui, qu'il n'y avait
pas eu une amorce brûlée, ni un coup de sabre donné,
mais que Buonaparte était en marche avec ses troupes,
et qu'on devait l'attendre à Lyon d'un moment à
l'autre. En même tems, un Adjudant de Place vint
rendre compte au Maréchal qu'il n'y avait encore que
fort peu de troupes réunies, et qu'il était ù craindre
qu'on ne pût pas parvenir ù rassembler la garnison pour
la grande Parade qui devait avoir lieu à six heures
du matin. — " Ceci est décidément une mauvaise affaire," j^eDucdc
me dit alors le Maréchal, " vous êtes très exposé ici, Tareme
et ^ ^ \ • .x 11/ m'engage
et très iuutilement; le plutôt que vous en partirez, à partir. " sera le mieux. II faut faire partir Monsieur au plus *' vite, puis je verrai ces troupes, je leur parlerai leur '• langue, je verrai si je peux en faire quelque chose, " mais je crains bien qu'il ne soit trop tard." — Mon opinion personnelle était entièrement conforme à celle du Maréchal, et nous sortîmes sur le champ ensemble pour aller chez Monsieur lui faire sentir la nécessite de quitter Lyon. Tout était fermé à l'Archevêché, quand nous y arri\ âmes. Comme je connaissais l'appar- ^^^ tcmcnf, je secouai vu peu rudement la porte du sallon *"°"'"-'^*-^
, -. . ... Mon-ieiir,
ue Monsieur, qui s ouvra, et je trouvai deux officiers de ses Gardes, couchés sur des matelas par terre, qui étaient déjà un peu choqués de la manière brusque dont nous nous étions introduits, loisqu'ils me reconnu-
rent et s'écrièrent à la fois, " Ah mon Dieu, Mon- " seigneur, qu'est ce qu'il y a donc ?"— " Rien," leur " dis-je, si ce n'est que le Maréchal et moi, nous voudrions " parler tout de suite à Monsieur." — Malheureusement ils n'avaient pas la clef de la chambre à coucher, qui était chez le Comte François Descars Capitaine des Gardes du Corps de Monsieur, et ce qui était encore plus malheureux, ils ne savaient pas où logeait le Comte François. Nous fûmes donc obligés d'attendre quelque tems, et à la fin, on trouva un valet de chambre qui avait la clef de la garde-robe de Monsieur, par on nous pénétrâmes dans sa chambre à coucher. Il était profondément endormi, dans un lit dont les rideaux Conver. étaient fermés ; je les enlr'ouvris, et je lui dis que le Monsieur. Maréchal et moi, nous voudrions lui parler de choses importantes et pressées. Je commençais à lui en rendre compte, lorsque le Maréchal perdit patience, et lui dit en m'interrompant — .*' Mais Monsieur, levez vous donc, ceci ** n'est pas une plaisanterie ; Buonaparle arrive peut- " être dans ce moment ci, au fauxbourg de la Guillolière, " il faut faire appeller vos gens tout de suite, faire mettre " vos chevaux, et partir, car vous n'avez pas un moment le Mare- «^ perdre." — Monsieur se leva tout en disant touiours,
chai presse ^ ^ .
Monsieur — " mais qu'cst-cc que c'est donc que tout cela f'* " Qu'est-ce que vous venez donc me dire ?" — et il commença à s'habiller, pendant que nous le mettions au fait du triste état des choses. Le Comte Roger de Damas arriva aussi pour confirmer à Monsieur ce que nous lui disions, et il ajouta qu'on lui avait fait rapport que déjà des hussards de Buonaparte avaient pénétré dans le fauxbourg de la Guillotière, mais qu'étant allé jusqu'au pont pour s'en assurer, il avait lieu de croire que cela était faux. Monsieur s'apperçut enfin que le départ était devenu absolument nécessaire, il fit rassembler tout son monde, et ordonna de mettre ses chevaux. Le Maréchal pensant que la présence de Monsieur ne retiendrait pas les troupes^ et qu'elle nuirait
plutôlàrefFctqu'il voulait encore essayer de produire sur elles, insista pour que Monsieur partit sans l'attendre, et le laissât seul tenler ce dernier effort. Monsitur s'y étant ^"^^ déterminé, ie lui dis. " Puisque Monsieur va partir, je à partir, ..t
'' . , ordonne
"suppose qu'il n'a plus besoin de moi, et par conse- gescbe- " quent qu'il trouve bon que je parle immédiatement." '**""• Monsieur me repondit avec assez d'humeur, " Eli bien " Monsieur, partez, si cela vous fait plaisir," puis il ajouta, "mais où allez vous aller !"—" Ma foi, Mon- *' sieur, je uj'en vais à Paris."—" Oh," reprit Monsieur, " je crois que vous trouverez des troupes à "Roanne, et alors il faudrait les y arrêter, et vous y " arrêter aussi pour attendre de mes nouvelles." — '-'Eh bien Monsieur," lui dis-je, "je verrai ce qu'il y " aura à Roanne, et si je puis y faire quelque chose, je " m'y arrêterai bien volontiers. Je suppose que, si "je rencontre des troupes entre Lyon et Roanne, je " dois leur ordonner de la part de Monsieur de re- " brousser chemin et de se rendre à Roanne :" — " Sans "doute," médit Monsieur, et alors prenant congé de lui, je m'en retournai avec le Maréchal à l'iiolel d'Europe. Une partie des voltigeurs qui composaient la Garde d'honneur qu'on m'avait donnée, avait déjà arraché la cocardes blanches et les avaient jettées dans la boue. Ils ne prirent pas les armes pous nous, sans cependant témoi;=fner de mauvaise humeur. Je montai en voiture, JepaTPi et je partis à sept heures el demie. ment.
Ce qui s'est passé à Lyon après mon départ, m'a été raconté par le Maréchal Macdonald, lorsque uous nous sommes revus à Paris. Il alla voir les troupes et les liaranorua sans effet. Il fit venir chez lui tous ks Officiers, et les pérora en détail sans plus de succès. Ils ne lui répondirent que par l'énumération de tous leurs griefs contre le Roi el les Bourbons. Après ces inutiles tentatives, le Maréchal se porta au pont, de la Guillotière, dont la barricade avait été enfin réparée et termée, et il s'y trouvait encore loisque les troupes de
tluonaparte y arrivèrent. Il leur parla avec vîvacile, mais sans produire aucune impression sur elles, et pendant qu'il parlait, les soldats étaient occupes tranquilltmenl à démolir la barricade, et ils étaient assistés dans ce travail par les soldats de la garnison de Lyon chargés de la défense du pont. Ils répondaient atout ce que le Maréchal leur disait, — "Tout cela est bel et bon, " Monsieur le Maréchal, mais vous qui êtes un si brave " homme, vous devriez bien tout simplement quitter " les Bourbons, et vous joindre à nous, nous vous " mènerions à l'Empereur qui serait charmé de vous " revoir."
Ce dialogue singulier dura jusqu'à ce que le Maréchal \it arriver derrière lui la colonne d'Infanterie de la garnison de Lyon qui s'avançait vers le pont par divisions dans le plus grand ordre, mais, à ce qu'il m'a dit, avec des cris prodigieux de Vive VEmpereur. Il n'eut que le tems de mettre son cheval au grand galop, et sortit du pont au moment même où y arrivait la tête de la colonne dont le front étant pins large que le pont, eut empêché le Maréchal d'en sortir, si la colonne v était entrée avant qu'il ne s'en fût retiré. Les hussards de Buonapaite se jetlèrent immédiatement dans Lyon, et poursuivirent le Maréchal à travers les rues, etjusques à quelques lieues sur la route de Tarare.
Pendant que tout cela se passait, je continuais ma
^ , route. Je rencontrai à quatre ou cinq lieues de Lyon le Rencontre ^ ' ■J
du 72* 72® Régiment d'infanterie de ligne qui s'y rendait, cond'Infan- duit par le Général Simmer. Dès que le Général sut quelques ^"^ c'était moi, il forma son Régiment en bataille au
lieues de bord du chemin, et me fit rendre les honneurs militaires. Lvon.
Je passai devant le front sans entendre un seul cri de
Vive, le Roi, et ce silence, joint à l'air maussade
qu'avaient les soldats, m'apprenait assez quelle était leur
disposition. Cependant conformément aux intentions
de Monsieur, je donnai de sa part au Général Simmer,
l'ordre de rétrograder vers Roanne. Il me répondit.
que le Régiment avait déjà beaucoup marché dans cette matinée, qu'il était très fatigué, et qu'il allait le cantonner dans le village où nous nous trouvions. Je compris parfaitement par la mine et par le ton du Général, Simmer quelles étaient ses intentions et celles du 72* Régiment, mais lui ayant ainsi notifié l'ordre de Monsieur, j'allais continuer ma route, lorsqu'il s'approcha de ma voiture, en ouvrit la portière, et me dit, "Monseigneur, je ne sais pas quand je vous reverrai, ni " si je vous reverrai jamais, mais je veux avoir eu la " satisFaction de vous assurer pour ma part, et pour celle *^ d'un grand nombre de mes camarades auxquels vous " avez fait, ainsi qu'à moi, l'accueil le plus flatteur, au " Palais Royal, que jamais dans aucun cas, nous ne vous
" confondrons avec ces B d'émigrés qui ont
" perdu les Princes vos parens." Apiès ce discours très significatif, et donlj'eus à peine le tems de le remercier, il referma la portière, et je partis aussitôt.
A Tarare, comme à Roanne oii j'arrivai le soir, je trouvai les habitans réunis dans la rue. Sans se porter à aucun excès quelconque ; ils paraissaient inquiets et agites, et ne dissimulaient guères leurs dispositions enVers le Roi et les Bourbons. Je rencontrais à chaque instant des Ofticiers Généraux qu'on envoyait de Paris à Lyon, comme si des Généraux étaient une force réelle, mais je ne trouvai aucune troupe à Roanne, ni aux environs. Je me décidai donc à continuer ma roule pour Paris, et j'écrivis à Monsieur une lettre que je vais transcrire. Je chargeai le Sous-Préfêl de la lui remettre, dans le cas oïl il passerait à Roanne. J'ai su depuis qu'il y avait passé peu aprè< moi.
" Roanne, 10 Mars, iSlo.
" Monsieur,
" Personne de la maison de Monsieur, A Roanne, " ni aucun courier ne m'ayant rejoint depuis Lyon, Monseur, "quoique j'ave été mené très doucement, je présume " (^uc vous avez pris une autre direclion. Il n'y a ici
" aucunes troupes quelconques, de manière que je ne *' vois pas ce que j'aurais à faire en y restant. Je n'ai ^' rencontré eu route que le 7is5*' Régiment d'infanterie " 1res près de Lyon. J'ai notifié au Général Simmer, " l'ordre de Monsieur de se replier sur Roanne, mais je ^' doute beaucoup que cet ordre soit jamais exécuté.
*' Dans cet état de choses, je me décide à continuer ^' ma route sur Paris, et à tout hasard, je laisse cette " lettre au Sous-Prclêt pour en instruire Monsieur et le ^' prier de recevoir, &.c. &c,
^' r. s. J'ai rencontré sur la route une quantité de " Généraux très empressés de rejoindre Mon- " sieur, et de savoir des nouvelles; je me suis " contente de leur conseiller d'en attendre de ^^ Monsieur."
12 Mars. J'arrivai à Paris le 12 Mars dans la matinée. J'appris Taris. qu on commuait a fane circuler dans Paris des contes absurdes pour étourdir le peuple, et lui cacher les progrès et les succès de Buonaparie. On avait même été jusqu'à faire arriver un courier dans les cours du Palais Royal, avec la nouvelle d'une victoire imaginaire qu'<jn supposait que j'avais remportée. On croyait qu'en berçant ainsi le peuple d'illusion?, et en s'efforçant de lui persuader que le Roi l'emporterait sur Buonaparte, ou le déterminerait u de plus grands efforts en faveur des Bourbons. Malheureusement, il en résultait un effet contraire; le public était trop bien informé pour s'y méprendre, et connaissait toute l'étendue du danger, tandis que le Roi et sa cour se nourrissant d'illusions^, fermaient les yeux sur leur position, et soupçonnaient même quiconque ne partageait pas leur sécurité.
jevaisaus J'allai aux Thuileries aussitôt après mon arrivée, faire ihuilents. ^ * ■
ma cour au Roi, et lui rendre compte^ tant de mon voyage, que des motifs de mon retour. Je trouvai chez le Iloij M. le Duc de Berri qui m'apprit que le Roi l'avait
nommé Commandant en Chef de VArmée, en IVbsencc de Monsieur à qui ce Commandement était destiné.
Je clébulai par me plaindre au Roi de la figure qu'on Conr^^^a-^ venait dv me faire faire à Lyon, qui me paraissait aussi Roù peu analogue à la dignité et à l'honneur des Princes, qu'aux mtéiêts de sa couronne. Je lui rappellai la répugnance que j'avais témoignée pour ce voyage avant de l'entreprendre, ce dont le Roi me dit qu'il se rappelait très bien, ajoutant que je ny avais été que^ comme un homme qiion pousse par les épaules. " Sire, lui repliqiiai-je, '' Votre Majesté peut décider actuelle- 'f ment qui de nous se faisait illusion, et s'il n'eût pas « mieux valu employer les Princes à réunir des troupes, « que de les envoyer sans aucuns moyens de défense, (' dans la seconde ville du Royaume, qu'ils ne pou- « valent pas sauver, et dont la perte devenait encore «' plus marquante par. leur présence."—" Enfin," me dit le Roi, " tout cela pouvait être très vrai, mais il ne sert " plus à rien d'en reparler aujourd'hui."—" Que Votre '' Majesté me pardonne, cela sert beaucoup, pour moi "du moins: car d'abord, cela prouve que ma répu- " gnance pour aller ù Lyon, ne provenait pas de tiédeur " pour voire service, ainsi que plus d'une personne aura (' probablement essayé de le représenter à Votre Ma- "jeslé; mais qu'elle provenait de la conviction que <' c'était une mauvaise mesure pour vos intérêts et pour " ma réputation. J'oserai dire ensuite, que le sacrifice *' que j'ai fait au Roi en lui donnant cette marque d« '< mon obéissance et de mon dévouement, contre mon " opinion, doit interdire désormais tout soupçon sur mes " motifs, lorsque je me permettrai d'examiner, avant de " me charger d'aucune commission dont le Roi voudrait *' encore m'honorer, si j'ai l'espoir et les moyens d'y '■ réussir."—" C'est toujours très juste," me dit le Roi, ^' et je ne vous en empêcherai jamais." — " Sire, reprisje alors, "je ne sais pas si Votre Majesté voit dans toute "son étendue le danger de sa position, mais je crains
" bien que la perte de Lyon ne soit celle du Royaume." — '' Ah cela, c'est un peu fort," me dit M. le Duc de Berri en m'interrompant, et le Roi ajouta: "c'est " aller trop loin, il y a encore bien des moyens," — " Sans doute, Sire," repris-je, " mais ce n'est pas "malheureusement par le nombre de ses soldats que " Voire Majesté doit évaluer ses forces, c'est par la dis- " position individuelle des troupes; et le succès de " Buonaparle me parait si avance à présent que je crains " qu'il ne soit trop tard pour la changer." — "Vous voyez " trop en noir," me dit M. le Duc de Béni, " les troupes " sont encore en général très bonnes. Le Maréclial " Oudinot nous mande de Metz, que celles de son " gouvernement, et la vieille garde en particulier, sont "^ dans la meilleure disposition ; il les a réunis, il leur a " parlé, il leur a dit, que ceux d'entre vous qui veulent " être parjures à leurs sermens, sortent des rangs, et je les. " enverrai à Buonaparte ; et il n'est sorti personne." — " Cela est très satisfaisant," lui répondis-je, " mais " croyez cependant qu'il ne faut pas trop y compter." Le Roi termina \a, conversation en me disant qu'il allait voir ce à quoi il pourrait m'employcr, et qu'il le ferait avec plaisir.
Je témoi- Avant de sortir de chez le Roi, je lui parlai de l'in-
gne au Roi .,, . r .jit/vi.'
le désir de quiétudc quc me causaient mes entans, et de Ja diiticulte ma^fem^-^e ^l^'il pourrait y avoir à les faire partir, si on attendait le
et mes en- dernier moment qui serait nécessairement une bai^arre: fans. ^ . . . , ,
mais le Roi ne parut pomt partager mon mquielude, et
la crainte de m'attirer une défense formelle m'empêcha
d'insister. De retour au Palais Royal, j'entrepris de
déterminer ma femme à partir avec mes cnfans, ce qui
ne fut pas facile à cause de la répugnance qu'elle avait
à se séparer de moi, et à quitter la France. J'éprouvais
de mon côté beaucoup de peine, d'être obligé d'insister
sur cette séparation, mais à la tournure que prenaient
les affaires, j'attachais une grande importance à ce que
ma femme et mes enfans fussent immédiatement trans-
jx)rte3 en lieu de &Lirel6, paicequ\';tant debarassé de
toiile inquiétude ti cet égard, je me trouvais plus maître
de mes mouvcmens, et plus à portée d'agir selon les
circonstances. Je représentai à ma femmes combien il
était plus essentiel que jamais, qu'elle ne se séparât pas
de ses cnfans, et qu'elle veillât sur eux, lorsque nous
étions forcés de les envoyer en pays étrangers. Elle le Je déter-
, . . » , . , mine ma
sentit, et se resigna, mais ce tut avec la plus grande femme à
aftiiction. Puisque cette séparation devait avoir li^"» ''^ou^^Î'^q,
il valait mieux l'effectuer sans hésiter davantage. Je g'eterre
'. , . « ■ . . / avec mes
me décidai à taire partir le soir même ces objets si pre- enfaas. cieux pour moi, et a, les envoyer directement en Angleterre, comme étant le pays où ils trouveraient la plus grande sûreté. Je pensais aussi que si, comme je ne le prévoyais déjà que trop, il devenait nécessaire de m'expatrier encore une Ibis, ce serait de même en Angleterre que je trouverais l'asyle le plus honorable, et le plus conforme à mes désirs de ne jamais me mcler des affaires de France, qu'en France et avec mes compatriotes. Le long séjour que j'y avais fait précédament m'avait procuré l'avantage d'y être connu : je savais qu'on y rendait justice à mes principes et à ma conduite, et que si quelques fois le Gouvernement force des étrangers à s'en éloigner, au moins n'essaye-t-on jamais dans cette terre de liberté, d'obliger ceux qui se tiennent tranquilles, à faire ce qui répugne ù leurs principes et à leurs sentimens.
Ma sœur se décida à rester au Palais Royal, aussi Ma sœur se longtems que cela serait possible, et en efîet elle n'en'^"^^* partit qu'au dernier moment, puisqu'elle n'a quitté Paris que trois ou quatre heures avant le Roi. C'était une satisfaction véritable que de garder ma sœur auprès de moi, lorsque les circomstances et la sûreté de mes enfans, me forçaient à faire partir ma femme avec eux ; et j'y trouvais le double avantage que la présence de ma sœur, rendait le départ de ma femme moins marquant, et que ;?i j'étais obligé de m'éloiguer subitement, ma sreur
rester.
pourrait rester assez longlems après moi au Palais Royal pour y terminer mes affaires.
11 ne s'agissait donc plus que d'arranger le départ de
ma femme et de mes enfans de manière à ne point faire
Diiïicultés d'esclandre dans Paris, N'ayant pas informé le Roi de
du départ .11^ • • i 1
de ma ce projet de deparf, je ne pouvais pas demander moifemme, même les passeports et l'ordre de fournir des chevaux de poste sans lequel on n'en donnait ni à Paris, ni sur la route: je m'adressai donc pour les obtenir à un étranger qui était personnellement très attaché a ma femme. Les passeports des ministres étrangers furent accordés sans difficulté, ils furent même donnés en blanc. Mais l'ordre pour les chevaux de poste qu'il fallait demander aux Ministres du Roi, fut refusé à l'étranger qui avait bien voulu se charger de toutes ces demandes, parcequ'on soupçonna que cet ordre pourrait nous servir, quoiqu'il ne fût demandé ni pour ma femme, ni pour mes enfans. Il alla parler à M. de Blacas avec qui il était assez liéj et tâcha de lui persuader qu'il serait convenable, et même dans les intérêts du Roi, de mettre mes enfans en lieu de sûreté. Il n'y réussit pas; M. de Blacas lui dit nettement que Le Roi s'y ]e Roi ne voulait pas qu'ils partissent, et cet étranger
oppose. L X t. a
(qui n'avait assurément aucune envie de m'indisposer contre M. de Blacas, ni de m'aigrir contre le Roi, et les Princes mes aines) me dit en m'informant de ce refusj que loin que je dusse regarder la sûreté de mes enfans comme une considération qui déterminât le Roi à les laisser partir, il devait ne pas me cacher qu'aux Thuileries, on était plus qu'indifférent à leur égard. Il ajouta même qu'on regardait leur existence plutôt comme un embarras que comme un avantage, qu'on ne se prêterait à rien par considération pour eux, et que si on croyait que je pusse parvenir à les faire partir sans demander un ordre pour les chevaux de poste, ou sans qu'on s'apperçut des préparatifs, on prendrait certainement des mesures pour m'en empêcher.
Cet avis me fiL redoubler de précautions pour cacher Arrangee départ projette, et ce ne tût que le soir qu on en com- départ, mença les préparatifs dans notre intérieur.
Ma femme ne pouvant partir seule, je proposai à mon ancien ami le Comte de Grave de l'accompagner dans ce triste voyage. Il y consentit dans Tinstant, et s'en alla faire ses arrangemens qui furent terminés en deux iieures. Il avait déjà bien voulu se charger, depuis quelque tems, de surveiller l'éducation de mon fils aine, en attendant que je pusse faire des arrangemens définitifs à cet égard, et il ajouta, sans hésiter, cette nouvelle preuve d'attachement à toutes celles qu'il m'avait déjà données.
Une dame qui connaissait des employée de l'administration de la poste, se chargea d'obtenir des chevaux^ en les demandant pour elle même. Comme on né lui connaissait pas de relations avec nous, et que d'ailleurs elle ne demandait que trois chevaux, elle les obtint sans difficulté. Elle les fit venir à trois heures du matin dans sa cour, oi\ j'avais envoyé d'avance une voiture sans armes ni chiffres, et assez grande pour contenir ma femme, ses quatre enfans, le Comte de Grave, lu nourrice de mon fils cadet et une femme de chambre. Le valet de chambre allemand de mon fils atué et un palefrenier anglais devaient voya2:er sur le siège. Il tut convenu (|ue M- la Comtesse de Vérac, dame d'honneur de ma femme, ne l'accompagnerait pas, afin de ne pas trop augmenter le nombre déjà considérable des voyageurs, mais qu'elle irait la rejoindre dans peu de jours, comme le lui faisait désirer l'attachement, dont elle nous a donné tant de marques en d'autres eii constances.
Tous ces arrangemens réussirent à merveille. A deux 13 Mars. heures et demie du malin, dans la nuit du 12 au 13 Mars, p^ri^e^er, je fis venir à la porte d'un des escaliers du Palais Royal, 'cment. un fiacre dans lequel ma femme et mes enfans se rendirent chez la dame (pu avait pris les chevaux de [)Oste,
d'où ils partirent immédiatement ponr Calais, et arrivèrent lieureusement en Angleterre.
Avant de partir, ma femme écrivit au Roi la lettre suivante, que je remis le lendemain matin à Sa Majesté.
" Sire,
" Je suis partie, emportant dans mon cœur le
ma femme " SOU Venir de VOS bontés pour moi. Croyez que le seul au Roi. t( aijjouj. maternel a pu me faire décider à ce sacrifices! " cruel de laisser un mari bien aimé, une sœur, des '' parens chéris, exposés à tous les dangers, et vous, " Sire, que je chéris comme un père, auquel je souhaite " tant de succès et de prospérités. Mon cœur est navré, " tourmenté, déchiré, mais j'ai crû que mon devoir, '^ même envers Votre Majesté était de sauver ces chers, et " innocens enfans, les uniques rejettons de notre famille. " Puisse Dieu exaucer nos vœux, vous soutenir sur " votre Trône aux pieds duquel je serai si heureuse de *' venir vous rcnouveller l'hommage de mon tendre et *' respectueux allachement!
" Sire !
(Signé) MARIE AMELIE,
Paris, ce 12 Mars, 1815.
Je la pré- En présentant cette lettre au Roi, je lui dis, '' Sire, Majesté, " j^ viens demander pardon à Votre Majesté d'avoir fait " partir ma femme et mes enfans pour l'Angleterre sans ^' votre permission, mais leur présence ici dans les cir- " constances actuelles, me causait trop d'inquiétude pour " les y laisser, et j'ai pensé que je ferais mieux de les . " faire partir secretiement, afin que cela fit le moins " d'éclat possible." — " Vous avez été un peu pressé," me dit le Roi, " mais cela ne fait pas grand-chose, et je " vous pardonne volontiers." J'informai le Roi en même tems que ma sœur était restée, ce qu'il approuva, et S. M. daigna me promettre que, si je devais m'ab-
senter de Paris, il veillerait sur elle, et la ferait avertir à tems de tout ce qui pourrait l'intéresser.
Je reprends à présent mon récit, sur lequel j'ai anticipé pour rapporter, sans interruption, ce qui était relatif au départ de ma femme et de mes enfans pour l'Angleterre. J'en étais rcslé au moment, où je suis sorti de chez le Roi le 12 Mars, après lui avoir rendu compte de la triste campagne que j'avais faite à Lyon.
Peu de tems après mon retour au Palais Royal, j'y Çod^"^-
r j j j j tion avec
reçus la visite de M. Dandré, Directeur GénéraMe Ministre
1 1 -r» 1- Ti ^• VI • >• /> . de la Po-
de la Police. il me dit qu il venait s informer auce. moi, s'il était vrai que deux de mes gens eussent crié Vive rEmpereur, en courant la poste devant ma voiture, à mon retour de Lyon. Je lui répondis qu'il m'était revenu que le courier de l'Administration des postes, qu'on m'avait donne pour commander mes chevaux surla route, avait annoncé au peuple de Tarare et de Roanne, que Buonapaite allait entrer à Lyon, et qu'il ne tarderait pas à être parmi eux ; mais, que je croyais qu'il s'en était abstenu depuis ce que je lui en avais fait dire à Roanne, et que de cette ville à Paris, je m'étais apperçii que le peuple ignorait les progrès de Buonaparte. J'ajoutai que si M. Dandré avait d'autres données sur quelques uns de mes gens, il était bien le maiire de les faire arrêter, ou de les interroger, comme il voudrait. 11 ne trouva pus que cela en valût la peine, et passant à un sujet de conversation plus important, "Votre retour " à Paris," coiitinua-t-il, " a fait sur le public une " sensation bien forte." — '* Kn quoi," lui dis-je? — '^ En " plus d'un genre," me dit-il, "et je ne veux pas vous '' cacher que je crois nécessaire que vous partiez de " de Paris le plutôt possible, et que je presse beaucoup " pour cela." — "Je ne sais pas," lui répondis je, "en quoi " il peut vous paraître avantageux que je parte de Paris; *' quant à moi, cela m'est égal. J'ai témoigné au " Roi que j'étais prêt à le servir, et à me charger de " tout ce que je croirais pouvoir exécuter, mais que je ne
" voudrais pas être replacé dans une position aussi " fausse, que celle où je me suis trouvé à Lyon. C'est 'f à présent au Roi, q. voir ce qu'il veut faire de moi, et "j'attends ce qu'il en décidera."
Après la visite de M. Dandré, j'eus celle de M. de Blacas ; mais avant d'en parler, il faut nccessairemeut que je rappelle les évènemens publics qui étaient arrivés en mon absence, tant pour l'intelligence de celte con-; versalion et de mon récit, que pour |)rouver qu'il n'y avait point de conspirations véritables, ni dans l'armce, ni dans le public, en faveur de Buonaparte ; quoique ces mêmes évènemens ayent paru prouver le contraire aux Tliuileries et ailleurs.
Récit des Le Général Drouet Comte d'Erlon qui commandait à mouve- Lille la l6- division militaire, interprétant, m'a-l-on dit,
mens du ' r ' '
Kord. une lettre du Ministre de la Guerre (le Maréchal Soult, Duc de Daluvatie), fit faire à une partie des troupes qui composaient les garnisons de son commandement, un mouvement qui les rapprochait de Paris, où il parait qu'on voulait déjà former une armée, pour couvrir la Capitale. Aussitôt que le Maréch d Mortier, Duc de Trévise, Gouverneur de cette division, eut connaissance de cet ordre, dont il ne lui fut rendu compte que le lendemain malin, il dit au Comte d'Erlon qu'il avait fait Tine bêtise, et lui enjoignit de rappelier les troupes au plus, vite. Le Comte d'Erlon expédia en effet un conir'ordre, en vertu duquel les troupes rentrèrent dans leurs, garnisons respectives, aussi tranquillement qu'elles en étaient sorties (1). Le Régiment des Chasseurs Royaux (les Chasseurs de la Garde Impériale) qui était parti de Cambrai, en vertu du premier ordre, fut le seul qui ne soit pas î entré sur le champ dans sa garnison, en recevant le contr'ordre. Il parait que le Général Lefébvre Desnouettes, qui commandait ce corps, ne voulait pas
(1) Je rapporte ees faits qui me sont étrangers, tels qu'ils in'ont tté racontés, et sans prétendre répondre de l'exactitude de ce récit.
i'fxécuter. Il parait en outre que ce Général essaya d'enlrainer dans le mouvement des Chasseurs Royaux, d'aulres rcgiinens de troupes à cheval et d'ariil'erie qui se trouvaient à Noyon et à la Fère; mais qu'étant arrivés jusqu' auprès de Compiegnr, et se voyant seuls, les Chasseurs Royaux prirent d'accord avec leurs officiers, la détermiiialion de retourner à Cambrai, où le Général Lyons, Commandant en second, les reconduisit, l^fébvre Desnoueltes décampa avec ceux des officiers de son corps qui s'étaient le plus compromis, et quelques Qfficiers d'artillerie de la f ère qui s'étaient joints à sa folle entreprise.
Je doute que ces mouveniens fussent combinés, etMoiiopi-
VI p I / I A . ij ■ • >i nion à ce
qu ils tussent le résultat d une conspiration, parcequils jujej^
sont trop décousus pour cela. Si le mouvement ordonné par le Comte d'Erlon, avait éié lié à une conspiration qui devait éclater plus lard, Léfebvre Desnouetles aurait été sûr d'avoir une meilleure occasion peu de jours après, et n'aurait pas tenté cette pointe sur Paris. Je crois que s'il y ayait eu réellement une conspiration. Je Général Lefébvre, au lieu de se séparer de ses Chasseurs qui avaient manifesté leurs dispositions, et qui avaient même déjà arraché les fleurs de lys de leurs sabretaches, aurait entrepris de faire traverser la France à son Régiment, et d'aller joindre Buonaparte dans le Midi. 11 est certain qu'il aurait pu exécuter ce mouvement avec un régiment comme le sien, fort de 600 Chevaux, qui était une des meilleures troupes légères qu'il y ait jamais eues Mais tout cela n'a été qu'un coup' de tête du Général Lefébvre, lequel se voyant en marche sur Paris, a tenté une pointe qui aurait certainement réussi, ei elle avait été concertée a^ec les autres garnisons, et surtout avec les troupes qu'il devait rencontrer, telles que les Chasseurs de Berii (6* régiment) qui se trouvaient à Noyon, et les cuirassiers de France (Garde Impériale comme les Chasseurs). Ces derniers étaient de même partis d'Arra?^ et y sont rentrés
sans difficulté, en recevant le conli'ordre. Une autre preuve que ce mouvement n'était ni concerté, ni prémédité, c'est que les Grenadiers et les Chasseurs à pied de la Garde qui étaient à Metz et à Nancy, n'auraient pas manqué de faire un mouvement sur Paris, en combinaison avec celui des troupes du Nord, car il est probable qu'ils étaient également dévoués à Buonaparte; et il est certain qu'ils avaient eu plus de moyens de connaître ses intentions et ses projets, par ceux de leurs camarades qui étaient récemment revenus de l'Isle d'Elbe. Il n'est pas douteux que s'ils l'avaient tenté, personne n'aurait pu s'opposer ù leur marche. Enfin la plus forte preuve que ce mouvement des garnisons du Nord, pour lequel le Général d'Erlon a été arrêté, n'avait rien d'hostile en lui même, c'est que trois jours après, il fut ordonné par le Koi, en même tems que celui des garnisons de l'Est. Ces dispositions furent la suite de la résolution que le Roi avait prise de rassembler une Armée à Melun, sous les ordres de M. 46 Duc de Béni, pour couvrir Paris, et s'opposer à celle à la tête de laquelle Buonaparte venait du Midi.
Ce mouvement inattendu des garnisons du Nord, et surtout celui des Chasseurs Royaux, avait causé une très grande frayeur à Paris, où l'on se croyait menacé d'être placé entre deux feux. Les soupçons qui en résultèrent, fortifiés par le défaut total de moyens de défense à Lyon, et par la prise de Grenoble, où Buonaparte avait trouvé toutes les ressources qu'on supposait sans raison, que le Ministre de la Guerre Duc de Dalmatie, y avait accumulées pour les mettre à sa disposition, avaient élevé un tel cri dans le public contre ce Ministre, que la chambre des Pairs le dénonça au Roi. Il donna sa démission, et fut remplacé par le Duc de Feltre, la veille du j»ur où je suis revenu de Lyon, c'est-à-dire, le 1 1 Mars.
Je reviens à ma conversation avec M. de Blacas, le 12 Mars. Je lui parlia d'abord du voyage de Lyon, et
après avoir épuisé ce sujet, il m'entretint des mesures qu'on allait prendre pour la défense de Paris. Elles con- Ristaient à réunir sur le champ une armée à Melun, où l'on faisait déjà des approvisionnemens. M. le Duc de Berri devait con)mander cette Armée en chef, ayant pour second le Duc de Tarente. M. de Blacas me dit en outre, qu'on dirigeait déjà sur Melun, toutes les troupes que, dans le commencement, on avait fait marcher sur Lyon. Je fis observer à M. de Blacas que Melun paraissait peu propre à un dépôt d'approvisionnemens, parceque c'était un endroit tout ouvert ; il en convint, mais il me répondit qu'il n'y en avait point d'autre aux environs de Paris, ce qui est assez vrai. Je lui suggérai Vincennes, comme le lieu le plus facile à mettre à l'abri d'un coup de main, et le plus commode pour un dépôt, par son enceinte et ses bâtimens. Il le trouva trop près de Paris, et desirait que la bataille se livrât plus loin. " Vous pourriez," lui dis-je, " livrer votre bataille, aussi loin, ou aussi près que " vous voudriez, quoique vos magasins et vos dépôts " fussent à Vincennes, ou plus en arrière. Il ne s'agit "jamais que de quelques charrois de plus ou de moins, " et cela n'importe guères dans une affaire comme celle " ci, qui sera nécessairement très courte. Mais j'ai de " grands doutes sur cette bataille, mon cher Comte, je " ne peux pas vous le cacher. D'abord je doute que " les troupes veuillent tirer."—" Ah," me répondit-il tout de suite, " c'est là la question ; mais j'espère qu'elles " tireront, et qu'elles seront entraînées par la Maison " du Roi qui tirera certainement. D'ailleurs, il est "probable que le Maréchal Ney (1) aura déjà décidé
(1) T,e Maréchal Ney qui était Gouverneur delà Division Militaire ovi se trouve Besançon, avait pris le commandement en chef des troupes qu'il devait d'abord commander sous M. le Duc de Berri. On a dit qu'en pariant de Paris, il avait promis au Roi de lui ramener Buonaparte dans une cage de fer, et peut-être s'en flattait-il alors. Je suis porté .i le croire, parccque.s'il regardait l'eulreprise de Buonaparte comme extravagante (ce que biei. des gcus ont pensé dans le premier uionuut)j il cit tJair qn'il aurait elé
" la question. Si ses troupes ont tiré, celles-ci tireront " aussi." — *' Sans doute," lui dis-je, " mais nous ne " savons pas qu'elles ayent tiré, et il est au moins possible " qu'elles ne tirent pas. Or, c'est pour ce cas que je *' voudrais que le Roi se préparât, car, ne vous y trompez " pas, outre qu'il est douteux que la bataille se livre, il " il n'est pas clair que vous la gagniez, si elle a lieu. " Une bataille n'est jamais une cliobc sûre, surtout con- " tre Buouaparte. On croit éviter ce danger par des " retranchemens, mais si Buonaparte vous trouve dans " une bonne position, il vous tournera, et vous obligera " d'en sortir pour le combattre ; ou, ce qui est encore plus '' probable, il vous y laissera, changera sa roule, et arri- " vera à Paris pendant que vous l'altcndrez à Melun." M. de Blacas insistait toujours sur ce que tout dépendrait d'engager les troupes, et qu'une fois le combat commencé, il y aurait une telle supériorité de forces du côté du Roi, que le succès serait certain. Il ajoutait qu'il serait très impolitique de l'aire aucunes dispositions, qui indiquassent de la part du Roi, l'intention de quitter Paris, parcequ'il pensait qu'en perdant Paris, le Roi perdrait toute sa forge. Je pensais bien aussi que ce serait un coup terrible pour lui ; mais comme je ne partageais pas les illusions qu'on se faisait sur la possibilité de défendre la Capitale, je ne partageais pas non plus la
très brillant pour lui, d'être celui qui l'eut fait échouer. En arrivant à Besançon, il s'empressa de rendre compte au Ministre de la Guerre que la disposition des troupes n'était pas bonne ; mais lorsqu'il apprit ensuite que, toutes les troupes du Daupjiiné s'étaient jointes à Buonaparte, que Grenoble lui avait ouvert ses portes, qu'il y avait trouvé d'immenses ressources, qu'il avait pris Lyon sans coup férir, que la garnison s'était joi-nte à lui, malgié les efforts de Monsieur et du iVIaréchal Macdonald, et qu'il n'y avait plus rieuqui pût l'arrêter jusqu' auprès de Paris, alors il regarda le Roi comme perdu, et Buonaparte comme siir du succès, ce qui le déterminaà se déclarer pour lui. Je donne cette explication, sur laquelle je puis me trompiv, comme une des raisons qui me font croire qu'il n'y a pas eu de conspiratior, et qu'il n'est pas nécessaire, comme on le prétend, qu'il y en ait eu. pour que ceij évèneraens ayent pu arriver.
crainte que l'on avait de décourager les partisans du Roi, en admettant la possibilité que le Roi fut contraint de quitter Paris, et en s'occuppant des mesures à prendre pour que dans ce cas, Sa Majesté pût se retirer dans une autre partie delà France, et ne fût pas obligée d'en sortir.
Il est vraiment affligeant de se rappeller à quels pauvres moyens, on avait recours pour soutenir l'opinion publique, et faire des partisans au Roi. J'ai déjà parlé des faux bruits et des fausses nouvelles. On chercha aussi à inspirer de la terreur. On essaya dans ces derniers jours, ce dont le Roi s'était sagement abstenu jusqu'alors, on fit des arrestations : mais ces arres- Arrestations tations, et surtout celles qu'on manqua (de ce nombre fut celle du Duc d'Otrante), firent plus de mal que de bien au Gouvernement, et n'intimidèrent personne.
On s'efforça d'exciter de l'enthousiasme pour la cause du Roi, et on n'eut pas plus de succès. L'enthousiasme est sans doute un grand moyen, peut-être le plus grand de tous, quand il est sincère, et qu'il est le résultât des passions et des opinions des hommes ; mais il faut avoir une connaissance approfondie de ces passions et de ces opinions, et combiner adroitement avec elles son sj'stême et ses mesures, pour parvenir à exciter un véritable enthousiasme ; tandis que de l'enthousiasme fait à froid ; des transports de loyauté et d'amour, qui n-e correspondent, ni avec le caractère, ni avec les idées des générations actuelles, n'entrainent pas plus la masse, qu'ils ne la trompent. Cette affectation d'abandon et de dévouement, de la part de ceux qui sont prêts à chanter la palinodie, n'empêche personne de songer à ménager le nouveau Gouvernement qui va s'établir, et d'éviter de se compromettre, en défendant celui qui va s'écrouler. Ces vaines tentatives pour exciter de l'enthousiasme, ne servent qu'à jetler du ridicule sur ceux qui les font; et en France plus qu'ailleurs, il faut réussir dans ses entreprises, ou ne pas se mêler d'en faire.
Des cris isolés de Vive V Empereur s'élant l'ait I''
entendre dans quelques parties de Paris, des bandes de sept à huit personnes tout au plus, se répandirent dans les rues, et traversaient sans cesse les cours et le jardin du Palais Royal, en poussant des cris violens de Five le Roi, afin d'étouffer les cris opposés, et d'intimider ceux qui les faisaient entendre. Un malheureux qui avait, dit-on, crié Vive f Empereur dans la cour des Thuileries, y fut assommé à coup de parapluyes, et resta mort sur la place. Au bout de deux ou trois jours, le Roi eut la sagesse de faire défendre ces promenades et ces cris, qui ne faisaient aucune im[)ression,et n'en imposaient à personne sur le véritable étatde l'opinion publique. Formation des On ouvrit des registres dans les an ti chambres des Kovaux!"^" Thuileries, où se faisaient inscrire ceux qui voulaient entrer dans les corps de Volontaires Royaux que formaient M. de Viomesnil et autres. Vincennes devait être le lieu de leur réunion ; mais l'Armée de Melun avait déjà disparu, le Roi avait quille Paris, et Buonaparle y était arrivé, avant que ces corps eussent pris aucune consistance. On doit cependant en excepter le corps des Elèves de l'Ecole de Droit qui accompagna la Maison du Roi dans sa retraite, et qui sortit de France avec Monsieur et M. le Duc de Berri. Mcï observa- Je causai longuement avec M. le Duc de Berii sur les il-
tions à RI. le 1 . . . ,., n • ■ • ■ i • •.
Duc de Berri, Jusionsquejecroyaisqu il se taisait, amsi que bien d autres, relativement à la position deMelun,et à la possibilité d'y arrêter la marche de Buonaparle. Il me disait qu'on comptait beaucoup sur la Maison du Roi (1), et qu'on levait des Corps de Volontaires pour suppléer à l'infanterie dont elle manquait. J'avais d'autant plus d'avantages pour combattre cette opinion, que je m'étais entretenu tout l'hiver avec M. le Duc de Berri, des inconvéniens de l'organisation vicieuse et gothique de la Maison du Roi, et des dangers qui pouvaient en résulter pour la Monarchie,
(l) La Maison du Roi était alors composée d'eaviron cinq mille hommes de cavalerie (tous Officiers!) et il n'y avait d'autre infanterie que les Cent- Suisses et iesGardes de la Porte, qui ne faisaivut guères que trois cents hommes.
dans le cas où les circonslances obligeraient le Roi à recourir à elle pour sa défense. Il croyait que ces Volontaires Royaux ne seraient pas seuls ; qu'ils n'étaient destinés qu'à engager le combat, parce qu'on craignait que les Iroupes de ligne de l'Armée de Melun et de la garnison de Paris, ne voulussent pas tirer les premières, et ne se missent à parlementer avec celles de Buonaparte, si on les mettait d'abord en contact avec elles. II ajoutait que le projet était de mettre l'Armée Royale sur deux lignes. La Maison du Roi, les Volontaires Royaux et Gardes Nationales, ainsi que les Suisses et généralement les troupes qu'on croyait être sur de faire tirer contre celles de Buonaparte, devaient être placées en première ligne ; la seconde ligne devait être composée de toutes les troupes de Ligne par lesquelles on se flattait de faire achever la victoire, après que la première ligne l'aurait sulfisament ébauchée en enGfaiïeanl le combat. Je n'avais aucune confiance dans le choc de cette première ligne, composée de troupes toutes nouvelles, contre les "vétérans de l'Armée française, conduits par Buonaparte. M. le Duc de Bcrri convenait que ce que je disais serait vrai, si c'était en plaine qu'on voulût se battre ; mais qu'on ferait sur une position (1), des relrancheraens quelconques, des parapets derrière lesquels toutes ces iroupes de nouvelle levée, se battraient aussi bien que des vétérans. Je répliquais à cela que, si on fortifiait une position, il en résulterait de deux choses l'une; ou que Buonaparte essayerait d'enlever la position, ou que la trouvant trop forte, il prendrait le parti de la tourner. S'il l'attaquait et qu'il fut repoussé, il était incontestable que l'avantage serait immense; mais je pensais qu'il avait trop d'expérience pour faire celte attaque, à moins d'avoir la certitude d'enlever la position^ ou d'être joint par les troupes qui devaient la défendre. Dans le cas oii il se déterminerait à la tourner,
(]) H était question d'abord de celle de Melun; mais celle d'EMonnefut préférée dans les derniers jouisi
l'Armée retranchée se trouverait dans l'alternative de se laisser tourner, et de laisser Paris découvert, si elle restait dans sa position, ou de la quitter pour aller disputer l'entrée de Paris à Buonaparte sur sa nouvelle direction ; ce qui ramenait toujours à une bataille en plaine, dont on ne pouvait guères espérer le succès. On rejettait absolument l'idée que Buonaparte osât tourner la position, et marcher sur Paris par le flanc, avant d'avoir baliû l'Armée Royale, parce qu'on ne croyait pas qu'il 6sât se mettre entre cetie armée et Paris ; mais j'avoue que j'avais une plus grande opinion de C audace de Buonaparte, et parconseqticnt on ne me persuadait pas.
La mauvaise opitiion que j'avais du résultât de ces dispositions, m'exposait sans cesse au soupçon de vouloir semer le découragement. Il m'étuit facile de m'appercevoir qu'on me prenait pour im Allarmiste, et qu'on croyait queje cherchais II représenter la cause du Roi, comme plus désespérée qu'elle ne l'était réellement. Cela ne m'empêchait pas de manifester franchement mon opinion, à ceux auxquels il pouvait être utile de la faire connaitre. J'indiquais de même à chaque époque, les seuls moyens qui me paraissaient encore praticables ; mais les illusions dont on se nourrissait, ne permettaient jamais de peser, peut-être même d'écouter mes suggestions.
J'attendais avec impatience que le Roi prit un tiarli
M. de Blacas ^ ' . ht i ti, ...
me propose le a mon égard. JSI. de Blacas à qui j'en parlai, me dit
Commande- \ xy • ••.!■ /v i j-^
ment de l'Est 9"^ '^ ^^^ paraissait dispose a me donner un Comou celui du mandement dans l'Est ou dans le Nord, mais «lu'il ne
X\ord, ^ ' '
s'était encore décidé à rien ; et il me demanda en même tems, si j'avais quelque préférence pour l'un ou l'autre de ces Commandemens. Je lui dis que je n'avais pas de prédilexion, mais qu'avant de rien accepter, j'examinerais ce qui me serait offert, pour ne pas être exposé à faire une seconde campagne conime celle de Lyon. Il me répondit que rien n'était plus juste, et ajouta qu'il croyait qu'un Commandement dans le Nord me conviendrait le mieux.
Le lendemain 13 Mars, M. le Duc de Berri me parla dans le même sens; il me répéta que le Roi était disposé à me donner un Commandement dans le Nord, et me demanda si je l'acceplerais. Je lui dis que cela me conviendrait assez, ei alors il me proposa d'aller tout de suite avec lui, en faire la demande au Roi ; mais en le remerciant de cette marque d'amilic, je lui témoignai que je n'étais pas pressé, et que je ne voulais pas demander au Roi d'emploi particulier.
J'allai faire ma cour au Roi, et je le vis en particulier. isMars; 11 ne me parla pas du Commandement dans le Nord, et ^^^^ içRo; au parconséquent je n'en parlai pas non plus. J^ ^^^^'^'^ taate. ^ ™^ m'acquitter auprès du Roi, de la commission que m'avait donnée M- la Duchesse de Bourbon ma tante. Elle avait élé' précédemment lui demander conseil, sur ce qu'elle devait faire dans le cas où il serait obligé de quitter Paris et la France, et le Roi s'était borné à lui dire que/le fit tout et quelle voudrait. Elle m'avait ausài consulté sur ce point, et je lui avais conseillé de rester en France, o\i je ne pensais pas qu'elle eut de risques à courir, tandis que je ne voyais pas de ressources pour elle au dehors. Il me semblait que, puisque depuis la confiscation de ses biens jusqu'à la restauration, elle avait joui constamment d'une pension que lui faisait le Gouvernement français, quelqu'en fut le chef, il était probable qu'elle la recouvrerait, et je doutais beaucoup qu'elle obtint des secours ailleurs. Je savais que cet avis était conforme à l'opinion de ma tante, mais elle tenait à recevoir du Roi, une approbation préalable de ce qu'elle desirait faire, et c'était ce qu'elle m'avait demandé de tâcher de lui obtenir. J'en parlai donc à Sa Majesté qui d'abord ne prit pas trop bien la chose, et me dit que comme j'étais son neveu,je n'avais qu'à la conseiller. Je lui représentai que quoique je fusse le neveu de M°î5 la Duchesse de Bourbon, il était son Roi et le Chef de sa Maison, et qu'ainsi il me paraissait que dans un cas semblable, c'était à lui bien plu5 qu'à moi, à
donner des conseils à M^^ la Duchesse de Boorbon, J'ajoutai que je ne m'étais pas refusé à communiquer mon opinion à ma tante ; mais qu'elle tenait avec raison à connaître celle du Roi, et à savoir si Sa Majesté approu* verait qu'elle restât en France dans l'hypothèse de son départ. Je racontai alors ce que j'avais dit à ma tante, et le Roi en l'approuvant, me fit une réponse qui me frappa beaucoup, et que je n'oublierai jamais. Il me dit, " Vous avez raison, et malheureusement, si j'étais " forcé à sortir de France, je ne sais pas trop ce qui " arriverait de nous tous, car ce ne serait pas cette fois *' ci, comme la première. On a crû la première fois "qu'il n'y avait pas eu de notre faute. Mais aujour- " d'hui, ce serait bien diiférent; et on nous dirait, "vous y êtes rctottrnésy et vous n avez pas su vous *' y tenir."
Le 14 Mars, je revis M. de Blacas, qui me parla de nouveau du Commandement dans le Nord, et je compris par la manière dont il s'exprima, que ce Commandement me serait bientôt offert.
15 Mars, Le Duc de Feltie vint au Palais Royal dans la matinée
tre m'offre ^lê du lendemain, et me dit en entrant, qu'il était chargé par Connmande- ]g j^qJ jg m'offrir un Commandement. " Voyons," lui
luentduNord, J '
de Ja part du dis-je, "ce dontil sagit." — " Le voici," medil-il ; " le Roi "compte réunir un Corps d'Armée derrière la Somme; *' je ne veux pas vous tromper par de l'exagération, ce " Corps ne sera de que sept à huit mille hommes. Sa " Majesté voudrait que Votre Altesse partît sur-le-champ " pour Amiens, afin d'en prendre le Commandement. Au " reste, ce Commandement ne sera pas limité à ce seul " Corps, et vous aurez sous vos ordres tout ce qui est " aujourd'hui sous ceux du Maréchal Duc de Trévise, " qui sera lui même votre second dans ce Commande- " ment, si cela vous est agréable." — " Parfaitement," répondis-je ; ^' je me réserve seulement d'arranger avec " vous quelques points de détail." — " Je ferai tout ce " qui dépendra de moi," répliqua-t-il, " mais avant de
" nous en occupper, il faut vous donner quelques expli- " cations. Les troupes dont il s'agit étaient destinées J *' former la gauche de l'Armée de M. le Duc de Berri ; " nous voyons à présent qu'elles arriveront trop tard, et " d'ailleurs nous ne sommes pas bien sûrs de leurs disposi- *' lions. Votre Altesse aura beaucoup à faire sur ce point " là^ et Elle pourra y être très utile. Je ne dois pas vous '^ cacher que nous avons de mauvaises nouvelles des " troupes que nous attendions de Metz (1). Le Maré- " chai Oudinot qui les commande, a été obligé de " s'arrêter, à cause de la disposition où elles sont. Celles *' du Nord ne paraissent pas gangrenées, mais Votre " Altesse en faisant tous ses efforts pour les attacher à la " cause du Roi, devra éviter avec soin de ne pas trop les " rapprocher les unes des autres, avant de s'être bien " assurée de leurs dispositions ; car si elles sont, ou devien- " nent mauvaises, il faudra les séparer, et les empêcher " d'avoir des communications enti'cllcs, afin de ne pas " s'exposer au danger qu'elles exécutent le projet que '* d'Erlon et Lefébvre Desnouettes avaient conçu, de se " porter sur Paris. Cela serait fatal, et il faudrait " l'empêcher à quelque prix que ce fut." — " Je sens tout " cela parfaitement," lui dis-je ; et je lui demandai s'il m'avait apporté un état de ces troupes et de leur emplacement. — "Non," me répondit-il, "^ mais en ren- '* trant chez moi, je m'en occupperai, et d'ailleurs, je " vais vous envoyer le Maréchal Mortier qui viendra " vous en rendre compte, et prendre vos ordres." II m'expliqua que le premier projet ayant été de porter CCS troupes sur Melun, elles avaient été mises en marche dans la direction de Soissons et de Château-Thierry, et que lorsqu'on avait changé de projet, elles avaient reçu l'ordre de s'arrêter partout où elles se trouveraient, ensorte que je les trouverais éparpillées sur la route. Je
(l) Parmi ces troupes étaieut les Grenadiers et les Cliasieurs à pied de France, qui avaient fait partie de la vieille Garde Impériale, et iur lesquels on avrait d'aborU tant compti.'.
lia représentai que d'après ces dispositions, il me semblait préférable d aller à Péronne au lieu d'Amiens, puisque Péronne était le point central de toutes les routes des Places fortes, et de celles où se trouvaient les troupes, tandis qu'Amiens en était écarté, et ne m'offrait pas les mêmes facilités de communications. Le Duc de Fehre ne vit point de difficulté à ce changement, et convint que Péronne valait mieux qu'Amiens. 11 y trouva même un autre avantage, c'est qu'à Péronne, je serais plus rapproché des Cuirassiers et Chasseurs de France (Garde Impériale) avec lesquels le Roi desirait que j'eusse au plus vite des communications. Il me dit alors qu'il avait amené avec lui un officier d'Etat-Major, qui avait été envoyé près de ces corps pour savoir quelles étaient leurs dispositions après la pointe du Général Lefébvre Desnoueltes, et qui en était revenu dans la nuit. Il ajouta, " Si vous le permettez, il vous en rendra compte ** lui même. Je vais passer là dedans, et le faire entrer, " afin qu'il soit seul avec vous, et qu'il vous parle sans " gêne," et en même lems, il se leva pour sortir. Bapport (l'un J'essayai inutilement de le retenir, en l'assurant que sa ^lajôTsur fes- P^^sence ne pouvait causer aucune gène, et que je préfé-
prit des Chas- f^is qu'il restât: mais il insista, fit entrer i'officier,et sortit, seurs Rovaux. . . ,. ,.i •
Cet officier que je ne connaissais pas, me dit qu il avait
vii les Chasseurs Royaux à Noyon et à Cambrai, et qu'il
avait vu aussi les Cuirassiers Royaux à Arras ; qu'il
s'était mis en relations avec les officiers, et qu'il avait
causé avec les soldats ; qu'il était vrai qu'ils étaient
mécontens, qu'ils avaient crû que le Roi les aurait
pris pour sa Garde, et que leur orgueil avait souffert de
ce qu'il ne l'avait pas fait; qu'ils paraissaient désirer que
le Roi envoyât un des Princes pour les commander,
afin que ce Prince en apprenant à les connaître, pût en
donner au Roi l'opinion qu'ils croyaient me'riter; qu'il ne
devait pas me cacher, qu'ils lui avaient manifesté le désir
que le choix du Roi tombât sur le Duc d'Orléans, et
qu'il ne doutait pas que si j'y allais, je ne fusse très
sallsfait tle ces corps qui étaient composés d'hommes superbes, bien disciplinés, d'une bravoure éprouvée, et enfin, pour me servir de son expression, de vieilles moustaches, dont la détermination aurait une grande influence sur celle des autres troupes, et dont par conséquent, il serait essentiel de gagner l'affection. Cet officier éiant sorti, le Duc de Fellre rentra, et me dit: " Eh bien, Suite de ma
, « conversation
" qu'est-ce que vous dites de son rapport? r.n êtes vous avec le Duc ^' content:"-—" J'en suis très content. Je souhaite seule- *^*^ ^ ^^^' " ment que j'aye autant de facilités et de moyens de *' gagnercescorps, qu'il veut me le persuader. J'en doute, *' et je regrette que nous nous y prenions si tard, cepen- "dantje suis prêt à l'entreprendre. Mais avant tout, il faut " que je connaisse les intentions du Roi ; quelles sont "elles? Qu'est-ce que Sa ^Majesté veut que je fasse? " M'avez vous dressé des instructions ?" — " Je m'en " suis bien gardé," reprit-il ; " je viens de vous " communiquer tous les éclaircissemens que nous " pouvons vous donner aujourd'hui, et vous serez '^ guidé pour le reste par votre jugement, et par les " ordres uUérieuis que le Roi pourra juger à propos " de vous transmettre." — " C'est fort bien," répliquai-jc, " cela me laisse la faculté d'agir selon les circons- " tances, et cela me sufHt." ?ious convînmes en outre, que mes lettres de service me donneraient le Commandement de toutes les troupes stationnées dans les départcmens du Nord, afin que j'eusse pleine latitude, et que mon Commandement s'étendit autant que les circonstances le rendraient nécessaire. Il fût pareillement entendu, que je commanderais en chtf, partout où le ne rencontrerais pas un des Princes mes aines. Le Duc de Feltre se réserva de prendre les ordres du Roi sur la demande q;ie je lui fis, d'être autorisé à donner la croix de St. Louis et la décoration de la Légion d'Honneur; prérogative qui ne m'aviiit jamais été accordée, quoique les Princes mes aines en eussent constamment joui. Le Roi me l'accorda le jour nume,
aiasi que le porte la lettre que m'écrivit le Duc de Feltrc, en m'envoyant mes lettres de service.
J'aurais voulu entretenir immodiatemenl le Duc de Feltre, d'autres dispositions relatives à mon Commandement ; des fonds affectés à ce service ; des approvisionnem€ns de toute espèce qui seraient à ma disposition, et aussi du choix des Officiers Généraux: mais il me demanda grâce, c'est ainsi qu'il s'exprima, en m'observant qu'd n'était rentré au Ministère que depuis trois jours, et qu'il était accablé d'affaires. 11 me donna sa parole, que tout cela s'arrangerait à ma satisfaction, et me pria instamment de ne pas différer mon départ, en disant que le Roi desirait beaucoup que j'allasse voit les troupes, et qu'il trouvait urgent que je partisse, sans délai.
Je lui répondis que je partirais aussi promptement que le Roi le voudrait: " Mais," lui dis-je, "j'ai encore une " question à vous faire, à laquelle il est de la plus grande " im})ortance que vous répondiez d'une manière po- ** sitive, car votre réponse sera nécessairement tou- "jours présente à ma pensée dans l'exercice de ce Com- " mandement, et elle sera à beaucoup d'égards, la " boussole de ma conduite. Si Buonaparte arrive à " Paris, où le Roi se retirera-t-il ?" — ** Ma foi, Monsei- *' gneur," me répondit le Duc de Feltre, "la confiance du " Roi en moi, n'a pas été jusqu'à me le dire." — " Com- " ment, mon cher Duc," repris-je, " vous n'avez pas " demandé cela au Roi ? Vous n'avez pas fait décider " une question d'où dépendent autant de mesures se- " condaires, très importantes à prendre d'avance?" — " Non," me répéta-t-il ; "je ne sais pas si le Roi a "pris quelque détermination à cet égard; mais ce " que je sais, c'est que je n'en ai pas connaissance." — " Cependant," repris-je, " vous sentez bien qu'il est " indispensable que je sache, si c'est dans l'étendue " du Commandement que le Roi daigne me confier^ *^ qu'il compte se retirer ; car alors il y aurait des
'- mcâures, des précautions à prendre, et il serait " essentiel que je connusse les intentions du Roi." — "Je " le comprends/' me dit le Duc de Fcltre ; " mais il ne '* parait pas facile de faire expliquer le Roi sur cela."— " Eh bien/' lui répondis-jcj " puisque son Ministre *' ne peut pas me le dire, je vais le lui demander moi " même, car il faut que je sache à quoi m'en tenir à ^' cet égard." — '' Votre Altesse fera très bien de le '• deuiander au Roi, mais je crois que le Roi attache " tant de prix à la conservation de Parisj qu'il sera diffi- ** cile de le déterminer à fixer ce qu'il fera en le quit- " tant." — " Mais, mon cher Duc/' repris-je, "je ne " puis cependant pas croire que vous vous fassiez assez " d'illubions-, pour ne p;is prévoir que d'ici à peu de "jours, celle mesure pourra devenir inévitable, et il me " semble que ce que le Roi aurait de mieux à faire, " serait d'ajourner les deux chambres cl de les envoyer " dans une des Places de Flandre, à Lille par exemple, '' qui est la principale, et où le Roi irait ensuite les " rejoindre, si le cas l'exigeait. — " Ah Monseigneur/' s'écria le Duc de Feltie, " Votre Altesse ne sait pas ce que " c'est qu'une translation comme celle là. Nous l'avons " essayée l'année dernière avec le Gouvernement de '' Buonaparte, quand nous avons voulu nous transférer *•' à Blois, et nous faisions une queue de voitures, qui " couvrait la roule depuis Paris jusqu'à Vendôme. " Cela est impraticable," ajouta-t-il ; " il faut tâcher de " de'fendre Paris et d'y tenir, car il est impossible " d'aller ailleurs."
Je n'insistai pas d'avantage ; il me quitta, et je sortis Conversation immédiatement pour me rendre aux Thuileries. Lorsque au sujet de
., ■ 1 I 11 • r \ 1 • ^'^^ Com-
j entrai cliez le Koi, ses yeux se tixerent sur les miens mandemeat. avec une curiosité inquiète, et je crus m'apperçevoir qu'il craignait que je ne vinsse m'excuser de me charger du Commandement qu'il me donnait. Mais aussitôt que le Roi eut compris que je l'acceptais, sa physionomie devint aussi gracieuse qu*eile l'était peu d'abord.
Je commençai par observer au Roi, ainsi que je l'avais cicja fait remarquer au Duc de Feltre, qu'il valait mieux quej'alla-^se en première instance àPéronne qu'à Amiens; et Je Roi l'approuva, en me recommandant cependant d'cclairer Amieu&, et de me tenir au fait de ce qui se passait (le ce côté là. Je lui répondis que ne connaissant pas les troupes, n'étant sûr d'aucunes, et me défiant généralement de leurs dispositions envers le Roi, je craindrais que celles que je placerais sur la roule d'Amiens pour Vcclairrr, ne remplissent pas cet objet, et ne devinssent un obstacle dans l'occasion. J'ajoutai que le meilleur moyen de se tenir au fait de ce qui se passait de ce côté, sérail de stationner à Amiens un officier de confiance, chargé de donner des nouvelles, et autorisé à expédier en cas de besoin une estafette ou un courier, ce que le Roi approuva.
Versions diiït- J 'ignorais alors absolument que ce fût par celte route
rt'iitçs sur lîs
projets du Koi, que le Rtji se retirerait, et peut-êire le Roi l'ignorait-il pàr"^ ^^ ^^' *^"<^*^^''G 'ui même. Deux personnes qui devaient l'une et l'autre connaître les projets du Roi, m'avaient communiqué chacune wne version différente sur ce qu'il ferait, dans le cas où il quitterait Paris, Suivant l'une, il devait se retirer dans la Vendée, ou à Bordeaux, si toutefois cette Ville restait attachée à sa cause, ainsi que ]VIadame la Duchesse d'Angoulême en donnait l'espérance. L'autre me dit que le Roi irait en Normandie^ et de là vers Granville, afin de se retirer à Jersey, s'il était forcé de quitter la France. Ces deux versions me paraissaient croyables l'une et l'autre par beaucoup de raisons, et surtout pareequ'elles se rattachaient égalen)cnl aux projets favoris des Thuileries sur l'intérieur, puisque Granville rapprochait des Chouans, de mên^e que Bordeaux rap[)rochait de la Vendée, où le Roi venait d'envoyer M. le Duc de Bourbon pour en prendre le Commandement. Ces détails expliquent pourquoi je ne fus pas plus frappé dans le moment, de la recommandation que me fit le Roi
d'éclairer Amiem, cL de me tenir au fait de ce qui se passait de ce côté.
Le Roi appuya fortement, comme l'avait fait le Ministre de la Guerre, sur la nécessité de ne pas trop rapprocher les troupes les unes des autres, afin d'éviter lapropagation des nouvelles, et d'empêcher que les comliiunicatioD- trop faciles, ne portassent les troupes à se réunir contre le Koi, et à seconder les opérations de Buonaparte en marchant sur Paris en même lems que lui.
Je vins enfin au point principal, et je dis au Roi : je demande
,<• o* 1 il /^ 1 1 au Roi quelles
*' bire, en me chargeant de ce Commandement, ' 1 ^ j^^ ^^^ j^çj^.
'^ est indispensable que je sache ce que Votre Majesté ^°"'*
" fera dans le cas où Buonaparte arriverait à Pans."
Le Roi me regarda alors avec une sorte d'étonnement,
et me répondit: '* II ne faut pas seulement faire cette
'* supposition là," — " Mais, Sire," lui répliquai-je,
" Votre Majesté pense-t-eîle qu'on dit qu'il est aujourd'hui
'' à Autun r" Pense-t-Elle à ce qu'Ellc a eu la bonté de
" me dire hier, qu'il y avait eu des mouvemens en sa
** faveur, à Maçon, à Tournus et à Châlons-sur-Saône,
" et que les employés de Votre Majesté avaient dû y
*' cesser leurs fonctions ?" — *' J'y pense très bien, Mon-
" sieur," me dit le Roi, " et même, je puis vous dire de
" plus, qu'il y a eu un mouvement semblable a, Dijon, car
"je viens d'en recevoir la nouvelle; mais tout cela ne
*' fait pas qu'il arrive à Paris." — " Non, Sire," repris-je,
^' cela est très \rai. Je souhaite de tout mon coeur
" qu'il n'y arrive pas, mais quant à moi, je crois qu'il y
*' arrivera; car, comme j'ai déjà eu l'honneur de le dire
" au Roi, l'Armée de Melun ne m'inspire pas jurande
" confiance." — " Je le sais," me dit le Roi, "depuis le Le Roi répond
" commencement vous avez toujours vu en noir; mais s'il me^donn^d'o"-
" arrive, il arrivera: j'ai soixante ans; à mon âge, on *^^^**
** prend son parti, et on attend." — '•' Mais, Sire," repris-je,
" j'espère que Votre Majesté ne compte pas me dire
" qu'Elle restera ici, si Buonaparte y arrive?" — " Pour
" quoi pas," reprit le Roi ? — " En vérité. Sire/' répliquai-
je, '' \e savais qu'on fuit circuler tin fort triste bon mot,
''sur la supposition que le Roi avait dit à quelqu'un,
«qu'il ne quitterait pas son fauteuil aux Thuileries,
*' quelles que pussent en être les conséquences; mais je
'' ne pouvais pas me persuader t^ue Votre Majesté voulût
" le réaliser." — '' Et quel est ce bon mot/' me dit le Roi ?
— " Sire, c'est qu' alors la victime serait plus grande que
" le bourreau. J'espère que Votre Majesté ne se don-
" nera pas cette terrible satisfaction. — " Nous n'eu som-
*' mes pas là," me répondit le Roi. — " Certainement,
"Sire," répliquai-je, " mais il serait essentiel de s'en
" occupper d'avance, afin de pouvoir prendre des me-
'' sures, qui deviennent impraticables dans le dernier
"^ moment, et il me semble qu'il est déjà bien tard/'
Cependant, voyant que je ne pouvais pas obtenir du Roi
de me donner aucun ordre sur ce point, je n'insistai pas
Je parle au davantage. Je lui parlai alors des rapports, que les mal- Roi des Ar- , . , • ^ 'i uimces étran- heureuses cHconstauces du moment, pourraient établir
gères. entre lui et les Puissances étrangères, et je saisis cette
occasion de lui manifester mon opinion sur le mal qu'il
ferait à sa cause, en appellant leurs Armées pour la
soutenir.
Le Roi me répondit qu'il le sentait parfaitement;
mais qu'il était persuadé que si Buonaparte réussissait,
les Armées étrangères entreraient en France tout de
suite. " Je conçois," répliquai-je, <' que cela doive
" arriver ; mais si celte invasion avait lieu, il me semble
" qu'il serait d'une grande importance pour le Roi, non
" seulement de ne pas s'en mêler, mais de marquer qu'il
*' ne s'en mêle pas. C'est ma manière de voir." — " Et
"je ne m'en éloigne pas," reprit le Roi. — " Ainsi,
" Sire," lui dis-j.^, " Votre Majesté m'autorise à rassurer
*•' les troupes à cet égard ; car le Roi n'ignore pas les
" bruits qu'on a fait circuler, et qu'il me parait essen-
" tiel de pouvoir démentir. Je prie donc Votre Majesté
" de ra'autoriser à déclarer positivement, qu'Elle m*a
"défendii d'admettre aucunes troupes étrangères, et
" que c'est par ks Français qu'Elle veut être défendue
" et maintônue sur son trône." — " Vous le pouvez très Le ]^o' ^e dé-
fend de les ad- " fort," rae dit le Roi ; "il n'y a rien dans ce que vous mettre, et m'au-
,. . , j •'•»■ j-i» torise à faire
" dues là;, qui ne s accorde avec ce que j ai toujours dit. connaître ceite
Le Roi me demanda ensuite quand je comptais partir, défense, ajoutant qu'il desirait que ce fut immédiatement. Je répondis que j'étais prêt, et que je partirais aussitôt que ie Ministre de la Guerre m'aurait expédié mes lettres de service; ce qui serait probablement dans la soirée.
Après que je fus rentré au Palais Royal, j'eus la visite dn Maréchal Mortier, Duc de Trévise, qui m'apporta l'itinéraire suivant lequel les troupes avaient été mises en marche, et leur emplacement au moment où le mouvement avait été arrêté. Il fût charmé que j'eusse fait substituer la destination dePéronne à celle d'Amiens, dont ainsi que moi, il n'avait pas conçu l'objet. Nots convînmes qu'il ferait en sorte de se trouver à Péronne, en même tems que moi.
M. de Blacas vint me voir ensuite. 11 m'annonça 1 5 Mars,
. 1 r 1 Dons du Roi
que le Roi lui avait ordonne de me remettre une somme aux Princes. de cinq cents mille francs, pour les frais de mon voyage fj'jijet!"'"* ' à Lyon, et ceux du Commandement dont je me chargeais, et que si je voulais envoyer chez lui une personne de confiance, il lui en ferait délivrer l'ordonnance : il me prévint en même tems, que cette somme serait payée en argent, parceque que tout l'or qu'on avait pu trouver à. Paris, ayant été acheté pour le Roi et pour les autres Princes, auxquels le Roi avait déjà remis des sommes assez considérables, on ne pouvait plus s'en procurer qu'à un prix excessif. En effet, j'en achetai le lendemain h 30 pour 100 de prime (1).
(1) J'ai dû rapporter ce fait, parceque je ne veux pas qu'on puisse me reproclier d'avoir rien omis, surtout une marque dt bonié du Roi à mon égard ; mais en même tems, il est juste, et il m'importe de donner les détails ntcesairts pour mettre à portée de juger la nature de celle remise.
Premièrement. — Quoique le» Gazettes ayeiit retenti de i'imuisnsité du xeveiiu que ie Rui in'uvait rendu, il serait cependant facile de prouver qu'en
,. ,, Comme la soirée dn 13 Mars s'écoulait sans que rc
Mon fiepart est
retardé. reçusse mes leilies de service, je crus devoir m'informer
auprès du Ministre de la Guerre, de la cause de ce
1814, la totalité de ce qui m'était restitué, taiU en Apanage qu'en biens libres de la succession de mon père, n'avait pas produit trois millions de revenu brut au Trésor Public. Or il faut déduire de ce produit, outre les frais d'administration, les impositions de 20 pour 100, que ces biens ne payaient pas lorsqu'ils étaient dans la inain de l'Etat, tandis qu'ils deva'ent y être assujettis dans la mienne. Il faut encore cousidérer que la restitution de la succession de mon père, entraînait la charge de ses dettes, dont seulement une petite portion avait été liquidée par l'Etat, qui ne les remboursait qu'au tiers, tandis que je devais les payer en totalité, ainsi que tous le» intérêts accumulés depuis 1792. Enfin, les biens de la succession de mon père ayant été presque tous aliénés ou détruits, cette masse de dettes rendait la succession insolvable, à moins que mon Apanage ne fut rendu assez fort par une concession additionnelle, pour que je pusse entrependre de la liquider volontairement sur ce revenu. Cependant, on répandit de tous côtés, que j'étais le Prince le mieux traité et le plus riche, tandis que Monsieur avait obtenu un Apanage de quatre millions de francs pour lui seul, quitte de toute charge et imposition quelconque, outre quatre luillioiw pour sesenfans, savoir: deux millions et demi pour RI. le Duc et IMm*^ la Duchesse d'Angoulôme, et quinze cents mille francs potir M. le Duc de Berri.
Secondement.' — Quoique les Princes dt la Famille Royale ayent commencé à jouir de leur revenu à partir du 1^ Mai ou du 12L Juillet 1814, (je ne me rappelle pas bien lequel, étant cependant certain que c'est l'un ou l'autre) néanmoins on me refusa la remise du produit de mes (orêts depuis la même époque, et je n'en perçus les revenus qu'à compter du 1^ Janvier 1815. Ainsi, non seulement on ne me donna aucune facilité pour liquider les dettes de la succession de mon père, mais on me laissa huit mois sans aucun revenu, et on me mit par là dans le plus grand embarras ; car je me trouvais, dans l'indispensable nécessité de contracter des dettes, tant pour subvenir à ma propre dépense et à celle de ma nombreuse famille, que pour faire face à toutes les dépenses nécessaires, pour mettre le Palais Royal en état d'être habile, y monter un mobilier, et former un établissement analogue à mon rang, dépenses dont les autres Princes étaient absolument exempts. Je ne parle pas ici des dépenses considérables que je fus obligé de faire pour ramener ma famille de Sicile, et pour lesquelles, ainsi que pour celies dont je viens de parler, il ne m'a jamais été alloué aucune indemnité.
Troisièmement. — Les droits Régaliens non abolis, qui faisaient jadis partie de mon Apanage, et que l'Etat continuait de percevoir comme Droits Réunis^ ne m'avaient pas été restitués en même tems que le reste de mon Apanage. D'après les états de 1791, ces droits avaient produit en 1790, un million et quatre cents mille francs. Il était impossible de me faire cette restitution'
relaifl. Le Duc de Feltre ne me l'expliqua pas clairement, et me dit seulemenl que cela n'avait rien de presse. Sur ce que je lui témoignai quelqu'étonnement
mais en même tems, il était juste de m'en indemniser. Je présentai au Roi une requête à cet cftct, dont ses Ministres avaient reconnu la justice, et à laquelle ils avaient promis de faire taire droit, autant que cela dépendrait d'eux dans la session suivante des Chambres; cette ail'uiie est restée en suspens. Je demandai en même ttms une indeii.nilé pour les imposition'», dont aux termes de la concession de Louis XIV à son frère, mon Apanage devait toujours être exempt.
Quatrièmement. — Il me reste à parler de ce qui s'est passé relativement aux canaux d'Orléans et du Loing, qui faisaient une partie considérable des biens libres de la succession de mon père. Ces canaux, ainsi que celui du 2\Iidiqui appartenait à Messieurs deCaraman, avaient été réunis au Domaine Extraordinaire par Buonaparte, et partagés en Actions dont il faisait des dotations à des Militaires, à des Ministres, à sa famille, et généralement à tous ceux qu'il voulait favoriser ou récompenser. Mescauau\ étaient partagés en lloo Actions, dont un grand nombre se trouvaient encore dans Je porte-feuille du Domaine Extraordinaire de la Couronne, lors de la Resîauration du Roi. Le revenu de chacune de ces Actions était d'environ 600 francs. On discuta longuement si les Canaux seraient restitués dans leur entier à IMessiears de Caranian et à moi, et si l'Etat payerait en rentes sur l'Etat les propriétaires des Actions données par Buonaparte ; ou si on nous laisserait supporter le poids de ces charges, »e bornant à ne nous restituer que les Actions, dont on n'avait pas encore disposé. Le Roi s'arrêta à ce dernier parti, et proposa aux Chambres une loi pour l'adopter. Après de longs débats, elle fut votée par les Chambres, et finaleiueiit sanctionnée par le Roi, le 5 Décembre 1814.
Pour rendie intelligible ce que je vais dire, il faut que je rappelle que, lors de la formation de la Liste Civile, le Roi, d'accord nveclcs Chambres, avait supprimé le Domaine Extraordinare, et qu'il avait été stipulé par une loi, que toutes les parties de ce Domaine Extraordinaire, qui par la nouvelle loi n'étaient pas aftectces à la L'ste Civile du Roi, seraient remises eu Ministre des Finances pour faire partie des revenus publics.
Aussitôt que la loi du 5 Décembre 1814, fut rendue et sanctionnée, je réclamai auprès du Ministre des Finances, la restitution des Actions de mes Canaux, qui devaient m'ètre rendues aux termes de cette loi. Le Mtnislre des finances me répondit, que le Ministre de la Maison du Roi ne lui avait pas encore remis le Domaine Extraordinaire. Je m'adressai dcnc au Ministre de la ]Maison du Roi (Mr. de Blacas) qui me dit, que coiume il n'avait pas légalement possession du Domaine Extraordinaire, il ne pouvait faire aucun acte qui le concernât. Cet argument ne me parût pas satisfaisant, et il devait ma le paraître d'autant moins que j'ai su depuis, que
de l'apparence de conlradiclion qu'il y avait entre ce qu'il me disait le soir, et ce qu'il m'avait dit le malin, il me répondit : '' Je dois dire à V otre Altesse, que, malgré '' tout ce qu'on peut lui avoir dit sur mon activité, je " suis très paresseux ; et je r>e serais pas étonné que je " ne pusse pas encore lui expédier ses lettres de service " dans la journée de demain, et même, il se pourrait '' qu'elle ne les eut qu'après demain." — " Cela m'est *' assez indifférent," lui dis je, " et il me suffit que le Roi *' soit informé du motif qui m'empêche de partir ce " soir, comme il me l'avait ordonné." Je quittai le Duc de Fellre, assez étonné du résullât de ma visite. 16 Mars. Le iC) Mars, M. de Brézé, Grand Maître des Cérémo-
On me notifie ■ yi^ide Irès bcune heure au Palais Royal, m'annon-
que le rvoi va ' j '
aux Chambres, çgj. (jg 1^ part du Roi, que Sa Majesté irait aux Cham-
cumme le Domaine Extraordinaire se trouvait beaucoup plus considérable qu'on ne l'avait cru, on en retardait la remise au Ministre des Finances, dans l'espoir de le faire réunir à la Liste Civile. Je représentai que qiielque (ut la destination ultérieure du DoTiaine Extraordinaire, il fallait toujours qu'on me rendit mes Actions, et qu'eu ne pouvait pas me les refuser, quand je me présentais la loi à la main pour les réclamer. On ne me contestait ni mon droit, ni la justice de ma récîataatiou; mais en aiteudant, on gardait mes Actions. Cependant, comme on allait payer les dividendes au lej Janvier 1815, je les réclamai; on se contenta de me répondre que les comptes étant très embrouillés, les dividendes des Actions non aliénées, et celles dont les titres n'étaient pas clairs, resteraient en dépôt dans la caisse de l'administration des Canaux. J'appris bientôt après, qu'ils avaient été versés dans la caisse de la Liste Civile,paT ordre du iMinistre du Roi. Ce procédé m'indigna ; et s'il y avait eu eu France, quelque Tribunal qui eut pu me faire rendre justice, je crois que j'y aurais eu recours; mais mon conseil m'apprit qu'il n'y avait point en France, de Tribunal compétent pour comiaitre de ces matières. Je Die bornai donc à faire de nouvelles plaintes et de nouvelles réclamations, dont le résultat (ut l'assurance que me donna M. de Blacas, que le Roi me remettrait une somme à compte, en attendant la restitution. Dès le mois de Janvier, mon conseil fut informé qu'il me serait payé une somme de 3oo,ooo francs pour cet objet ; mais aucune remise ne me fût faite, jusqu'au 15 de Mars, époque à laquelle, ainsi que je viens de le dire, je reçus une somme de 5oo,ooo fiaiics, pour couvrir les dépenses de mon voyage de Lyon, et celles du Commandement dont je me chargeais. Ou a vu plus haut que le Roi remettait eu mime tems des sommes assez considérables à tous les autres Piiuces.
bi es à deux 11 eu les, pour lenir une Séance Royale ; il
ajouta que le Roi croyait qu'il ne me trouverait plus,
parceque j'avais du partir la veille au soir. J'expliquai
à M. de Brézé, que je n'attendais que mes Lettres de
service, et que je serais parti, si le Ministre de la Guerre
me les avait expédiées ; mais que si le Roi voulait que
je l'accompagnasse aux Chambres, je retarderais mou
départ jusqu'au soir. jNI. de Brézé m'ayant répondu
qu'il n'avait pas d'ordres précis du Roi sur ce que je
devais faire, je me décidai à aller moi-même m'assurer
des intentions de Sa Majesté. Je me rendis aux
Thuileries à l'heure oii je savais que le déjeûner du Roi
était terminé, et je lui dis que je venais lui demander la
permission de le suivre aux Chambres, où j'avais appris
par INI. de Brézé, qu'il devait aller à deux heures ; lelTrdref' d!
que j'eepérais par conséquent, que Sa Majesté trou- ^°''
veraii bon que je ne parlisse que le soir. Le Roi
l'approuva entièrement : mais, en me disant qu'il desirait
que je l'accompagnasse aux Chambres, il me témoigna
que son intention était que je parlisse aussitôt après la
séance. Je rappellai au Roi qu'en parlant, je laissais
ma sœur seule au Palais Royal ; je lui dis que je la
recommandais de nouveau à sa protection spéciale, et
que si le Roi quittait Paris, je le suppliais d'en faire
avenir ma sœur à tems, pour qu'elle pût partir sans
difficulté. Le Roi me le promit, en ajoutant néanmoins
qu'il n'était pas question de son départ.
A deux heures, je me rendis chez le Roi. Nous
J'accompagne
attendîmes longtems, avant que le Roi parût. Alors le Roi dans «a nous nous mîmes en marcbe, et le grand-escalier des ^° Thuileries retentit encore fortement des cris de Vive h Rui\ au moment où la foule apperçûl Sa Majesté.- Le Roi était dans le fond de la voiture avec Monsieur, et M. le Duc de Berri était sur le devant avec moi.
Le Roi portait pour la première fois ce jour là, la plaque de la Légion d'honneur. Il eut la bonté de me le faire remarquer, en me la montrant du doigt,
et en me disant; — '^Monsieur, voyez vous oelar" — <* Oui, Sire/' lui lépondis-je, ''je la vois avec grand " plaisir. Il est vrai que j'aurais préféré la voir plutôt; *■' mais enfin, Siie, vaut mieux tard que jamais." Si j'avais manifesté au Roi toute ma pensée, je lui aurais dit, que c'était lors de son entrée dans Paris, le 3 Mai 1814, qu'il aurait du se décorer de la plaque de la Légion d'honneur, et s'associer francliement à la gloire de l'Armée, car alors elle y aurait été sensible; tandis qu'après tous les dégoûts qu'on lui avait donnés, il était absurde de rien espérer d'une concession aussi tardive, surtout, lorsque les circonstances du moment devaienÉ la faire envisager, plutôt comme un aveu de faiblesse, que comme un changement de système.
Dïtaiissur le Le Carousel, les Quais, le Pont Royal étaient occupés *'*J^'' par de la cavalerie et de l'infanterie de Ligne, parmi les
quels on n'entendait que quelques cris isolés de Vive le Roi! Le peuple qui était derrière les troupes, y suppléait par des cris assezsoutenus; mais je remarquai dans le trajet, des intervalles de silence, ce que je n'avais pas observé le 4 Juin 1814, lorsque j'avais suivi le Roi à l'ouverture des Chambres, pour la publication de la Charte Constitutionnelle." Cette froideur qui me semblait si manitesie, ne frappait pas M. le Duc de Berri. 11 paraissait au contraire, enchanté de la disposition qu'il croyait voir dans les" troupes, et s'en réjouissait hautement. " Ah," disait-il, *' comme ceux ci se battront : comme ceux là se bat- **■ Iront!" et quand je lui montrais des pelotons entiers oii on n'entendait pas un seul cri de Vive le Roi, et où on ne voyait que des mines refrognées et de mauvaise humeur, malgré les copieuses distributions d'eau de vie et d'argent, qui avaient été faites préalablement, il me répondait avec sa bonhommie ordinaire: ''Oui, **■ ceux là jechignent un peu ; mais c'est égal, la masse " les entraînera."
Le Roi ne faisait pas beaucoup d'attention à ce qui se passait clans les Ivoupes et dans le peuple. Il paraissait titis occupé du discours qu'il allait prononcer aux Chambres^ et nous le récita tout haut dans la voiture, comme le 4 Juin, il nous avait récité celui de l'ouverture. Il fut acceuilli dans la salle avec acclamation, et les SéanceRoyale. Chambres manifestèrent mcme de l'enthousiasme, au moment où le Roi jura l'observation de la Constitution. Monsieur parla après le Roi, et jura aussi d'observer la Constitution ou de la maintenir; je ne me rappelle pas exactement le mot dont il se servit.
Après la séance, le Roi s'étant retiré dans la salle où il attend oïdinairement que le cortège soit mis en ordre, appella successivement les Maréchaux Ducs deTarente Le Roi *m-
bftissc les ^ïâ*
et de Trévise, et les embrassa, après leur avoir fait un réchaux Morcompliment très flattteur, sur leur conduite à Lyon et à ^^"^^j^^j* *^^*^" Lille.
Au retour, j'eus de même l'honneur d'accompagner le Roi dans sa voiture, et après avoir pris congé de lui et des autres Princes, je rentrai au Palais Royal, où je trouvai mes Lettres de service, dont voici la copie, ainsi que celle de la lettre que le Ministre de la Guerre m'écrivit, en me les envoyant.
*' Lettres de Service, Meslettresdo
*' Ministère de la Guerre, service.
"Louis parla grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre.
"Avant à desis;ner un Commandant en Chef, " pour être employé en cette qualité, au Commande- " ment des troupes stationnées dans les départemens du " Nord, a fait choix de son très cher et bien amé Neveu " le Duc d'Orléans, Lieutenant Général de ses Armées. " Il est en conséquence ordonné aux Officiers-Géné- " ranx, aux OHiciers d'Etat-mrtjor, à ceux de l'Artillerie " et du Génie, aux Inspecteurs aux revues, aux Com- " missaires Ordonnateurs et Ordinaires des Guerres,
" aux Commandans des Corps, et à tous autres qu'il " appartiendra, de le reconnaître et faire reconnaître en " ]a dite qualité, par ceux étant à leurs ordres.
" Fait à Paris, le 16 Mars 1815.
" Le Ministre Secrétaire d'Etat de la Guerre,
(Signé) " Duc de Feltre."
Letitre du Ministre de la Cuerie.
" Paris, le 16 Mars 1815.
" Miîiistère de la Guerre,
*' 1? Divifion, — Etats Majors,
" Monseigneur,
" D'après les ordres du Roi, j'ai l'honneur '' de faire connaître à Votre Altesse, que l'intention de " Sa Majesté est, que Votre Altesse Sérénissime parte " sans délai, pour aller prendre le Commandement en " chef des troupes stationnées dans les Départemens du '• Nord ; M. Le Maréchal Duc de Trévise en conservera *' le Commandement, sous les Ordres immédiats de " Votre Altesse.
'' Par les mêmes dispositions, le Roi autorise Votre *' Altesse à décerner en son nom, les décorations de " l'Ordre Royal et Militaire de St, Louis et de la Légion '^ d'honneur, à ceux des Officiers, Sous-Officiers et *' Soldats sous ses ordres, qui par leur conduite et leurs " services, lui paraîtront avoir droit à ces récompenses ; " Sa Majesté se réservant toutefois la confirmation des *' dites nominations.
*' J'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse Sérénissime " ses lettres de service ; je la prie de me désigner les " Officiers qu'EUe veut avoir à son Etat-major. *' Je suis avec respect, " Monseigneur,
" de Votre Altesse Sérénissime, " Le très humble et 1res obéissant Serviteur, " Le Ministre Secrétaire d'Etat de la Guerre. (Signé) '' Duc DE Feltre;.'*
Je prévins aussitôt le Duc de Trévise, que je partirais ïe soir même pour Péronne. J'y arrivai le 17 Mars dans ., ^^.*^*"',
r *' J'arrive a F«-
la matinée, et le Duc de Trévise me suivit de près. Il ronne. me fil sur-le-champ reconnaitre dans sa Division (la 16*: Division Militaire), par un Ordre du jour, et j'adressai moi même aux troupes ce qui suit:
" Soldats,
*' Honoré de la confiance du Roi, je viens vous Ordre du jour. '^ rappeller combien il importe au bien du service de *' Sa Majesté, et au salut de noire patrie, que vous *' déployiez contre ses ennemis intérieurs, cette même *' loyauté et cette même énergie, que vous avez constam- '' ment déployées contre ses ennemis extérieurs. C'est " ainsi que vous soutiendrez l'honneur du nom français, *' déjà si exalté par vos victoires^ par les victoires de ''■ cette brave Armée, à laquelle je m'honore d'appartenir. " J'ai la ferme confiance, el j'aime à vous la témoigner, " que, fidèles au serment que vous avez prêté au Roi, '' c'est à vous que la France devra encore son sakit, et " sa préservation de tous les maux dont elle est me- " nacée."
Il n'y avait à Péronne et aux environs que trois Régimens de cavalerie, et point d'infanterie ; savoir : le 3': de Chasseurs à Cheval (Dauphin), les S"- et 4' de Lanciers (Dauphin et Monsieur); j'envoyai chercher les Colonels, qui vinrent chez moi avec les officiers. Je Conférence retins à diner les Colonels et les Chefs d'Escadron, et J^colp».^^^ je leur annonçai que je verrais leurs Régimens le lendemain matin. En m'entretenant avec eux, Je m'apperçûs avec étonnement, qu'ils étaient peu instruits de ce qui se passait, et des progrès de Buonaparle. Je les trouvai en'général bien disposés ; mais ils me dirent que, quoique leurs soldats fussent très soumis, les nouvelles qu'ils apprenaient successivement, faisaient un si grand effet sur eux, qu'ils ne pouvaient pas répondre de ce qui arriverait; s'ils se trouvaient en contact avec des troupes
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qui eussent arboré la cocarde tricolore, et reconnu Buonaparte^ dont le nom avait encore un effet magique sur tous les Militaires Français.
La solde des J'appris en outre, que la solde de la plupart de ces
troupes est . ^^ •. -v ^ i .
arriérée. troupes était arriérée, que les troupes murmuraient
beaucoup de ce retard, et que les marches et les contremarches qu'on leur avait fait faire depuis quinze jours, dans les boues de Flandres et de Picardie, avaient augmenté leur mécontentement. Je fis venir le Commissaire des Guerres, qui me rendit compte que la caisse du District de Péronne ne pouvait fournir qu'un très faible secours. Je tâchai d'y suppléer, en lui donnant une autorisation pour demander à tous les Receveurs des Disifricts voisins, les fonds qu'ils avaient en caisse, quoique j'eusse lieu de craindre que cette opération ne fut lente, et que le résultat n'en fut insuffisant.
Je questionnai ensuite le Commissaire sur les moyens de
II n'y ani ar- Subsistances. Il me répondit qu'il y en avait fort peu à
gent. ni vivres. -^, ... , . , v « •
Peronne, et qu il n y en avait pas davantage a Amiens ; en
sorte que je ne voj'ais pas, comment je ferais vivre les
7000 hommes, qui devaient être cantonnés derrière la
Somme. J'expédiai sur-le-champ une estafette au Duc
deFellre, pour lui faire connaître l'e'tat où je trouvais les
choses, et lui représenter combien il était urgent dans
un moment aussi critique, de pourvoir à la paye et à la
subsistance des troupes.
J'ordonnai ensuite le mouvement rétrogade de toutes J'assigne aux les troupes, qui s'étaient avancées jusqu'à Noyon et can- Soissons, et je les fis cantonner à S' Quentin, Péronne, Bapaume et Albert. J'envoyai les Dragons à Lihons, et un Régiment de Lanciers à Braye et Corbie, avec ordre de porter un détachement à Amiens, où j'eus soin de placer en même tems un Officier d'Etat-major, ainsi que le Roi me l'avait recommandé.
Conformément aux ordres duRoi, j'assignai les cantonmemens de manière à disperser assez les troupes poui
nouveaux tonuemens.
qu'elles ne pussent, ni communkiiier facilement entr'elîes,
ni concerter aucune entreprise, en évitant pourtant de
les éloigner au point de ne pas pouvoir les rassembler
promptement, si on le jugeait nécessaire. J'avoue
,v , 1 / • • • , ■ ^°" opinion
qu a cette époque, leur reunion me paraissait plus ilan- sur l'eut des
gereuse qu'utile, et j'étais fortifié de plus en plus dans *^^'°"^^* celte opinion, par les nouvelles que je recevais successivement de la marche de Buonaparte, de ses progrès, et parceque j'étais convaincu que le Roi serait dans l'impossibilité de défendre Paris avec l'Armée de Meliin. Je pensais que si le Roi ne pouvait pas défendre Paris avec l'Armée de Melun, je pourrrais encore moins défendre la Somme avec la mienne, qui, même en lui supposant le zèle qu'elle n'avait pas, aurait été trop faible pour résister ; elle manquait d'ailleurs d'arlillerie (1), d'argent, de provisions et d'équipages. Je prévoyais donc que le moment approchait, o\l il n'y aurait plus de possibilité de se maintenir en France, qu'en se renfermant dans les Places, qui par leur nature, offraient plus de moyens de contenir les troupes, d'arrêter ou au moins de retarder leur défection, et de rester en mesure de profiler des chances que les évènemens pourraient présenter.
Ces considérations générales me portèrent àm'occup-
(l) Avant de quitter Paris, je fis ù cet égard des observations au Ministre de la Guerre. Il me dit qu'il pensait que l'Arsenal de Douay pourrait me fournir tout le matériel dont j'aurais besoin ; mais qu'il ne fallait pas compter sur celui de la-Fére, qui avait été entièrement épuisé pour approvisioni*r l'Armée de ]Meli>n. II ajouta qu' il m'engageait à faire moi même une tournée dans les Places, pour prendre coniiaijsF.nce des ressources quelles pourraient m'offrir.
J'appris à Douaj, qu'en vertu d'ordres consécutifs et réitérés, toute l'artillerie de campagne qui se trouvait disponible dans l'Arsenal de cette Place. a\-ait également été dirigée sur Melun, et que de semblables ordres avaient été expédiés dans les autres Places de mon Commandement. Le 19 Mars, je pris sur moi de suspendre l'exécution de ces ordres ; mais l'épuisement était déjà tel, que je parvins à peine ù organiser une ba'terie de campagr.e à Douay, et même elle ne pouvait ttre rendue disponible qu'au tout de quelques jnurs, ■
4)er spécialement defc Places. ïl iaiiuii: alleindre deus objets: l'un, celui de les maintenir dans l'obéissance du Roi, l'autre, celui d'en faire des points de ralliement pour les troupes, qui ne reconnaîtraient point en France d'antre Gouvernement que celui du Roi, et qui voudraient Déiiatment de soutenir sa cause. J'appris qu'il ne restait d'autres troupes Lille et de Va- ^ Lj)|g ^^ ^ Valcnciennes, les deux Places les plus im-
lencienaes. ^ ^
portantes de la frontière du Nord, que des dépôts msuffisans pour en faire le service ordinaire, et que même les Gardes Nationales et les Canonniers volontaires, en état de faire le service, en étaient retirés pour l'Armée dcMchm. La première mesure que je devais prendre, était donc de jetter quelques troupes dans ces Places. Je le devais d'autant plus, qu'il circulait des bruits très nuisibles à la cause du Roi, par lesquels on faisait craindre, que les intentions de Sa Majesté ne fussent d'appeller les troupes e'trangères à son secours, et de leur confier la garde de quelques unes de nos Places: le rassemblement des troupes stationnées dans la Belgique faisait de jour en jour, prendre plus de consistance à ces bruits. Le Roi m'avait autorisé à les démentir; et il me paraissait essentiel, pour l'honneur personnel du Roi et pour ses vrais intérêts, qu'il fut au dessus du soupçon d'avoir voulu livrer nos Places aux Etrangers. Indépendamment de toutes ces considérations, mon honneur et mes principes me tmcaient une ligne de conduite, dont j'étais décidé a ne pas nrécurter. J'adoplîii J'y enroye donc la pro})Osilion que me fit le Duc de Trt'vise, de reu- ?am'oïs" ''* voyer trois bataillons d'infanterie à Lille, et un autre à Valenciennes.
Le retour de ces trois bataillons à Lille est devenu depuis un motif d'attaques, et une source de calomnies contre le Duc de Trévise, et parconséquent contre moi.
Dissertation sur qui en ai signé l'ordre. Je viens de déduire les motifs
cette mesure. ''il'. -'^ii .-i
qui mont determnie a le donner, et ils me paraissent
suffisans pour le justifier pleinement; mais on a dit
que le retour de ces tr^oupes à Lille, avait entravé Vexé-
culion des projets que le Roi avait sur cette Place. Je
suis persuadé qu'il n'en avait aucun. Quiconque aura
lu ce qui précède, doit sentir que je ne devais même pas
penser qu'il en eût ; car s'il en avait eu, il aurait fallu qu'il
me les confiât, ou qu'il choisit un autre Commandant
auquel il crut pouvoir les confier ; puisque dans tous les
cas, lu coopération du Commandant était nécessaire à
l'exécution des projets quelconques, que le Roi pouvait
avoir. Au reste, non seulement ni le Roi, ni ses Ministres
ne m'avaient rien dit qui indiquât des projets sur la
Flandre, mais ils avaient même repoussé cette idée,
lorsque je la leur avais suggérée. On se rappellera que
j'avais demandé au Ministre de la Guerre, de quel
côté, et en quel lieu, le Roi comptait se retirer, dans la
supposition que l'approche, ou l'arrivée de Buonaparle,
le forcerait à quitter Paris, et qu'il m'avait répondu, que
la confiance du Roi en lui, ti avait pas été jusquà le
lui dire; qu'en outre, j'avais représenté â ce même
Ministre, les avantages que je voyais à ce que le
Roi s'assurât d'une Place, pour sa retraite en cas de
besoin, et que j'avais proposé d'envoyer d'avance les
Chambres à Lille, ce que le Ministre avait regardé l,. r^,; ^^
comme impraticable ; qu'enfin j'avais été au Roi lui sei Ministre» * * '' avaient rejette
même, pour lui demander ce qu'il comptait faire, et le projet de se ,, N 1 j n- 1 >i retirer à Lille.
1 engager a prendre des mesures enicaces, pendant qu il
en était encore tems. Mais on se souviendra aussi que, loin que le Roi m'eut donné sur Lille, ou sur d'autres Places des Dépaitemens du Nord dont il me confiait le Commandement, aucun ordre pour y préparer sa réception, en cas de nécessité, tout ce qu'il m'avait dit (sans en excepter la recommandation d'éclairer Amiens, qui n'était pas sur la roule directe de Lille, ni sur celle des Places de Flandre), devait me porter à croire que quand il quitterait Paris, il se dirigerait d'un autre côté. J'en étais tellement persuadé, qu'en sortant de chez le Roi, j'allai trouver le Maréchal Macdonald qui, comme Commandant eu second de l'Armée de M. le Duc
de Berri, avait quelques moyens de faire entendre son opinion aux Thuileries, pour l'engager à faire sentir au Roi, combien il serait in)politique qu'il se retirât dans la Vendée ou au milieu des Chouans, et combien il serait préférable qu'il s'enfermât dans une Place, avec une garnison qui voulût s'attacher à sa cause, surtout s'il pouvait y emmener les Chambres. Le Maréchal le pensait comme moi : il m'assura qu'il avait déjà fait les remontrances les plus fortes, contre le projet de se retirer dans la Vendée, et qu'il avait toujours insiste sur la nécessité de prendre des mesures pour s'assurer des Places, afin que le Roi pût s'y retirer et se main^ tenir en France ; mais il ajouta que ses idées n'étaient pas goûtées aux Thuileries, et que celle de se préparer une retraite à Lille ou dans une autre place^ n'avait pas eu plus de succès.
Les détails qui me restent à donner, achèveront de prouver que le Roi n'avait aucun projet sur la Flandre, avant son départ de Paris. On m'a dit qu'il se serait
LcRoi ne .s'était . r , i * xr i' >i » -^ • . i
arrêté il aucun retire dans la Vendée, s il n avait pas craint que les projet. Lanciers Royaux, commandés par le Général Colberf,
n'interceptassent cette route, et que c'était la nouvelle, vraie ou fausse, de leur insurrection, qui l'avait fait renoncer à ce projet, et l'avait décidé à prendre la route d'Abbé-^ville. Ce que je sais positivement, c'est que le Roi n'a pris qu'à Abbeville la résolution de se rendre à Lille ; et j'ai lieu de croire, que le bon accueil qui m'avait été fait en Flandre et particulièrement à Lille, a fortement influé sur celle détermination. Je crois aussi que cette mesure, dont le Roi aurait pu retirer les plus grands avantages, n'a échoué, que par le défaut total de préparatifs, et par quelques circonstances fâcheuses du moment. Ceci se développera mieux dans la suite de mon récit.
Je partis de Péronne le 18 Mars, pour visiter les Dépar't de Pé- Places de Cambray, ûouay, et Lille. J'avais le projet roiiae. dc levcuir eiibuitc par Artas, et de parcourir mes Can--
tonnetneus derrière la Somme, ce que les circonstances ne m'ont pas permis de faire. A peu de distance de Péronne, je passai en revue les trois Régimens de cavalerie, qui étaient rassemblés sur la route de Cambray. Le Colonel du 3? de Chasseurs à Cheval, qui occupait la droite de la Ligne, débuta par un cri de Five le Roi, très bien articulé, qui ne fut pas répété par son Régiment, Le S! et le 4! de Lanciers furent moins silencieux, et firent entendre quelques cris de Vive le Roi. Après avoir passé devant le front de ces trois Régimens, qui ne formaient ensemble qu'environ six cents chevaux, je fis réunir les Officiers en cercle, et je leur adressai une Discours aux courte harangue, qu'ils acceuillirent assez bien. Je péSe*^"*"' leur témoignai d'abord, la satisfaction que j'éprouvais à me retrouver au milieu de mes anciens camarades, et de cette braveArmée Française, dans les rangs de laquelle je me glorifiais d'avoir fait mes premières armes; mais que plus je m'en glorifiais, plus je me flattais que ce ne serait pas en vain, que je ferais un appel à leur patriotisme, à leur attachement aux véritables intérêts de la France, et enfin à la foi du serment de fidélité qu'ils avaient prêté au Roi. Je leur dis que je venais les engager à se rallier autour du Roi, et à concourir de tous leurs moyens à repousser l'agression de celui, qui après les avoir tant de fois conduits à la victoire, avait sacrifié ses braves compagnons à son ambition démesurée, et compromis les plus chers intérêts de la France, > par l'extravagance de ses entreprises. Je m'efforçai de leur faire sentir le peu de confiance que méritaient les promesses de Buonaparle, en leur rappellant combien de fois il avait manqué à ses engagemens les plus sacrés. Je m'attachai particulièrement à les convaincre, qu'il les avait dégagésde toute obligation envers lui, par celteabdicatioii solemnelle au mépris de laquelle il revenait cependant aujourd'hui, les entraîner à méconnaiire leurs devoirs envers la France et envers le Roi. Enfin, je fixai leur attenlioa sur les maux qui allaient de nouveau fondre
sur la Fiance, si tous les bons Fiançais ne se ralliaient pas, pour s'opposer au rétablissement d'un Gouvernemeni et d'un système, qui rappelleraient infailliblement sur notre malheureuse Patrie, les forces réunies de toute l'Europe, dont elle avait déjà été accablée en 1813 et 1814. Sur la présentation des Colonels, j'accordai quelques décorations de la Légion d'honneur. Je vis ensuite défiler les trois Régimens, et immédiatement après, je montai en voiture avec le Pue de Trévise, et nous partîmes pour Cambraj.
Arrivée à Cam- I/accueil qu*on me fila Cambray, fût très différent "^' de celui que j'avais reçu à Përonne, où le peuple m'avait
témoigné autant d'indifférence et de froideur que les troupes. Les habitans de Cambray ayant été prévenus de mon arrivée, se portèrent en foule à ma rencontre, en criant sans cesse, Five le Roi, Vivent les Bourbons. A qu^que distance de la Ville, je trouvai le Général Lyons, Commandant des Chasseurs Royaux, avec ime Garde d'honneur de ce Régiment. Je montai à cheval, et je me rendis avec le Maréchal de Trévise sur la grande place, pour y passer en revue les Chasseurs Royaux Revue des et le 2 If Régiment d'Infanterie de ligne. L'enthou-
d) liîisscii rs
Royaux «t du siasme que le peuple manifestait, ne put altérer le phlegme 2i';dcl|^gne. ^^^ tioupes qui gardèrent le silence. Cependant les Chasseurs Royaux témoignèrent moins d'humeur que je ne m'y serait attendu. Je remarquai que, quoique presque tous eussent arraché les Fleurs de Lys de dessus leurs sabretaches, quelques uns d'entr'eux avaient encore le Lys à la boutonnière, et que tous les officiers le portaient exactement.
Je n'ai jamais vu un plus beau Régiment, ni des hussards plus lestes et plus militairement tenus: leur babillement n'était pas frais; mais je fus étonné de le trouver encore en aussi bon état, quand j'appris qu'ils n'avaient reçu ni habillement, ni équippemenf, depuis la Restauration, et que tout ce que je voyais, avait fait la campagne qui l'avait précédée.
Les Mamelouks défilèrent à la tête du Régiment; ils portaient le Croissant sur leurs Turbans. Je leur demandai à'il y en avait encore parmi eux, qui fussent venus d'Egypte, mais ils me répondirent qu'ils étaient tous français. Pendant que ce Régiment défilait devant Réflexions. moi, je réfléchissais sur la faute énorme que le Roi avait faite^ de ne pas s'être entouré dès son arrivée, des troupes de la Vieille-Garde, et de n'avoir pas profité de la disposition où elles étaient à cette époque. Quelle différence, si au lieu de leur témoigner, en toutes occasions, l'éloignement qu'on avait pour elles, on se fut appliqué francliement à se les attacher ! De pareilles troupes dévouées à la cause du Roi, lui auraient été bien plus utiles que les Gardes du Corps et les Mousquetaires.
Les cris non interrompus de la foule qui couvrait la place, et qui m'enveloppait de toutes pans, ne me permirent pas de parler aux Officiers; je ne les appellai donc pas au cercle, et je leur donnai rendez-vous à l'Evêché, aussitôt que le Régiment serait rentré dans ses Quartiers.
Lorsque le Général Lyons me les présenta, je com- Djsc^^^^ i«x mençai par leur faire quelques complimens, sur la réputation militaire de leur Corps, et sur le plaisir que j'avais à le voir. Je leur répétai à peu près ce que j'avais dit aux troupes de Péronne, et j'y ajoutai, que ie me plaisais à trouver dans la fidélité avec laquelle ils avaient servi Napoléon, tant qu'il avait été leur chef «t celui de la France, un gage de celle avec laquelle de braves soldats comme eux, serviraient le Roi Loui^. XVIIL (quels que fussent d'ailleurs leurs sentimens personnels) contre tous ses ennemis intérieurs et extérieurs. Je témoignai ensuite quelques regrets de ne pouTOir pas m'arrêter plus longtems ù Cambray, pour voir le Régiment plus en détail; le Général Lyons me proposa de le réunir dans la cour du Quartier, et j'acceptai avec plaisir sa proposition. Je pérorai ensuite les officiers du 21* de ligne, à peu près cians le mémt> ieus, et je reçu?
la visite des Corps Administratifs et de la Garde Nationale.
Arrivée de Pendant que j'étais encore à Cambray, il v arriva une
Caiioiinier» Lil- • , ^ • J* ^
lois, se rendant Compagnie de Canonuiers volontaires de la Garde Nationale de Lille, qui se rendait à Paris avec ses pièces de campagne, conformément aux ordres qui avaient été envoyés dans les Places, de faire partir sur le champ pour Paris, toutes les Compagnies de Canonniers de Garde Nationale. C'est ainsi que par une inconséquence inouie, on dirigeait isolément sur Paris, toutes les ressources qui pouvaient devenir si précieuses ailleurs. On éprouvait cependant déjà, les terribles effets de la faute qu'on avait commise dans le principe, en envoyant isolément à Lyon, et en quelque sorte au devan^t de Buonaparte, tous les moyens par lesquels on se flattait de l'arrêter; car il est douteux que sans l'accession de ces moyens, il eut pu marcher sur Paris ; et il est au moins certain que sa marche eut éié plus lente. Mais on n'avait pas profité de cette leçon, quelque forte qu'elle fut; et le 18 et le 19 Mars, tandis que Buonaparte était à Joigny, à Montereau, et que l'Arme'e de Melun se se joignait à lui en détail, l'aveuglement du Gouvernement était encore tel, qu'à tout instant, des dépêches Le télégraphe télégraphiques accéléraient l'expédition de ce qui avait part des Gar- ^^^ Ordonné pour Melun et pour Paris, et qui cependant
des Nationales ^g pouvait plus scrvir qu'à Buonaparte. Je ne m'étonne Jes Places. * * ^ ^
pas que bien des gens ayent vu de la trahison dans de
pareilles mesures ; mais quant à moi, je n'y ai vu qu'un zèle mal entendu, un défaut de plan et une incohérence dans les opérations, qui devaient tout perdre, comme cela est effectivement arrivé. Il me semble que ceci présente de nouvelles preuves bien fortes, que le Roi n'avait pas formé d'avance le projet de se rendre à Lille; car dans ce cas, il n'en aurait pas fait sortir la partie la plus solide et la plus utile de la Garde Nationale.
Les Officiers de cette Compagnie de Canonniers vinrent prendre mes ordres, et me demandèrent si Je
cro3'ais qu'ils afiivera'iént encore a tems pour îa bataille deMelun : c'était le 18 Mars, ils venaient de Doua)' ce jour là, et ils ne pouvaient parconséquent partir c!e Cambrai que le lendemain. Je fus un peu embarrassé de celte question, parccque d'une part, je ne comptais pas sur la bataille de Melun, et que de l'autre, je calculais que Buonaj)arie serait à Paris avant eux, puisqu'ils i;e pouvaient y arriver que le 22. Je savais que Buoaaparte avait été le l6 à Auxerre, et je ne doutais pas qu'il ne fut devant Melun ou même à Paris avant le 22, ce qui est effectivement arrivé. Je répondis donc à ces officiers le plus vaguement que je pus, en leur disant qu'ils arriveraient toujours à tems pour montrer leur zèle, et faire preuve de leur dévouement pour le Roi et pour la France; que d'ailleurs, je ne pouvais rien changer à leurs ordres, et que de bons Français comme eux, devaient les suivre sans s'embarrasser des évènemens. J'écrivis -, . ,
B,e prose nt.isur-Ie-champ au Ministre de la Guerre pour lui repré- ^>on!' '^ te