sujet au ÎVJi
senter, combien il était impolitique de dégarnir ainsi les nistre de la Places de leurs Gardes Nationales; et pour lui faire '""'"*'■ Sscnlir que cette mesure ne pouvait présenter aucun avantage, puisqu'il paraissait impossible qu'elles arrivassent H tems pour le choc de Melun, si toutefois, ce choc avait lieu. Je lui observai, que si Buonaparte succombait, ces Gardes Nationales seraient au moins inutiles, tandis que c'était surtout dans le cas contraire, que leur absence des Places deviendrait un très grand mal ; et qu'alors il arriverait nécessairement, ou qu'elles tomberaient dans ses mains avec toute leur ArtVllerie, on que, rebroussant cliemin en désordre, elles sèmeraient l'effroi sur la route et à travers le pays.
L'Evcque de Cambrai me donna un grand diner, auquel tous les Chefs de Corps furent invités. Je partis immédiatement après, emmenant toujours le Maréi hal deTrévise, avec qui je m'entretenais chemin faisant, des premières campagnes que nous avions faites ensemb!'.dans l'Année du Général Dumonrier,
J'arrive à ^^ ^*^*''^ presque nuit lorsque j'anivai à Douay. Lo
Douaj.' Commandant^ les Généraux, le Maire, les Municipaux,
et une foule considérable, m'attendaient sur le glacis
de la Place. Le Maire eut de la peine à se faire
entendre au milieu des cris de Five h Roi, vivent ha
Bourbons, à bas le Tyran, à bas! qui retentissaient
de toutes parts. Enfin il obtint un moment de silence,
et parvint à lire sa harangue, qui était fort énergique.
Je lui répondis de ma voiture, en adressant en même
teins ma réponse au peuple et aux Militaires qui m'en-
Ma reponie touraient. Je leur témoignai d'abord, combien j'étais
aux harancues. -r- i n •
sensible a 1 attachement qu ils manifestaient pour le Koi
et pour les Bourbons, et combien j'aurais de plaisir à en transmettre l'expression à Sa Majesté. Je leur dis ensuite que le Roi m'avait envoyé dans les Départemens du Nord, avec le brave Maréchal que j'avais à mes côtés, pour prendre toutes les mesures qui pouvaient assurer à, la France et au Roi, la conservation de celte précieuse tarricrc, et les préserver du malheur de retomber sous le joug de Buonaparte. Ici je fus iiilerrom[)û par des cris terribles, *' Oui, oui, oui, à bas le 'Ti/ran, vive le " Hoi, vivent les Bourbons, 'point de Buonaparte !"
Je descendis de voiture avec le Maréchal de Trévise, pour entrer à pied dans la ville ; la foule se pressait tellement autour de nous que nous faillîmes être étouffés, en passant les ponts-levis et les voûtes. Nous trouvâmes heureusement dans l'intérieur de la ville, des chevaux que le Général Lahure, Commandant de la Place, , nous avait fait préparer, et nous fimes notre entrée à che-
val, précédés par une Compagnie de Gardes Nationales Accueil qu'on assez bien armés, mais la plupart sans uniforme. Nous Douaj. lïîarchions entourés de quelques drapeaux blancs, au
milieu des cris d'une foule immense, et à la lueur des torclies et des flambeaux, ce qui donnait à notre cortège un aspect assez singulier. Toutes les fenêtres étaient ornées de drapeaux, les femmes agitaient leurs mouchoirs, ou applaudissaient et mêlaient leur-ô cris à ceuic
de Va foule. Nous fûmes ainsi conduits à la principale Place de la Ville, où le 19! Tîégimeni d'fnfanlerie de Ligne était sous les armes, ainsi que ce qui restait d'Arlilleile à cheval h Douay, Le 19! cria Vive le Ro'iirès franchement; et même quelques soldats me saluèrent en agitant leurs Schakos. Je fus très frappé de cette réception, et elle me donna plus d'espoir que je n'en avais eu jusqu'tilors, d'empêcher les Places de reconnaître l'autorité de Buonaparte, et de les maintenir, ainsi que leurs garnisons, dans l'obéissance du Roi. Le Maréchal de Trévise partageait cette espérance, et me disait que je trouverais Lille dans la même disposition que Douay. Il m'assurait que cette disposition était celle cie tout le département du Nord, et de celui du Pas de Calais ; mais quant aux troupes, il ne me dissimulait pas, que les promenades qu'on leur avait fait faire hors de leurs garnisons, les avaient mécontentées, et que leur esprit avait été gâté, tant par le dégoût qu'elles en avaient éprouvé, que par le contact qui en était résulté cntr'elles et les habilans des départemens de l'Aisne et de la Somme, dont l'esprit était, en général, très différfnt de celui des deux autres.
Aussitôt que je me fus rendu à la maison qu'on avait je reçois les vîprèparée pour moi, j'y reçus la visite de toutes les " " ^ '^'^^' Autorités, de la Cour Royale, des Tribunaux, des Généraux, et des différens Corps d'Officiers. Je leur téraoig- Duc.o.j„^.^ç -^ nai à tous successivement, combien j'étais sensible à l*-" a^^*'--* l'accueil qui m'était fait à Douay par les troupes et par les habitans. Je leur dis que cet accueil, et le bon esprit dont je les voyais animés, me fortifiaient dans l'espérance que j'avais conçue, de sauver la France dans le département du Nord, en opposant la résistance des Places fortes^ au Gouvernement qu'il n*y aval), que trop lieu de craindre que Buonaparte ne parvint à établir à Paris. J'ajoutai que c'était là l'objet qui m'amenait parmi <:ux, et celui pour lequel le Roi m'avait investi de sa coniiance, dans le Commandement qu'il lui avait plû de me
donner: que le Tiôiie du Roi elait le Palludium qui pouvait seul, dans lu crise actuelle^ sauver la France de tous, les maux dont elle était menacée; que Ions les petits intérêts particuliers, tous les méconlentemens personnels, devaient se perdre dans le grand intérêt de sauver la Patrie, en défendant celte précieuse barrière qui nous était confiée, contre tous les ennemis, soit intérieurs, soit extérieurs. Je leur dis aussi, que je n'ignorais pas que la malveillance avait déjà cherché à répandre le bruit, que le Roi voulait introduire des troupes étrangères dans nos Places; que j'étais chargé spécialement parle Roi, de démentir tous les bruits de celte espèce et de les assurer, que c'était par eux et avec eux que le Roi voulait défendre nos Places. Je m'attachai ensuite à leur développer le plan que j'avais formé, et dont j'attendais les plus grarîda avantages pour la France, pour le Roi, et particulièrement pour les habitans des Places, et pour les garnisons qui se décideraient à le suivre. Je leur dis que ce plan con sistait,à ne recomiailre d'autre Gouvernement en France que celui du Roi, et parconséquent, à refuser l'entrée de nos Places à tous les agens ou émissaires qui pourraient venir de Napoléon, aux troupes françaises qui ne seraient pas sous l'obéissance du Roi, ainsi qu'à toutes les troupes élrangèies quelconques. Je m'engageai alors solemnellement envers eux, à m'opposer à l'introduction d'aucune- troupe étrangère dans nos Places, et je leur dis, que je serais le premier à faire tirer sur elles l'artillerie de nos rempart-, si elles entreprenaient à'y pénétier de force. Je m'efforçai de leur faire sentir combien il serait à lu fois glorieux et avantageux pour eux, de concourir à l'exécution d'un pku) qui assurerait à la France riiitégrité de cette frontière, et qui préserverait ces Places et leurs habitans, des chances et des malheurs de la guerre, surtout si, comme je croyais pouvoir le leur annoncer, l'Europe entière était décidée à se réunir de nouveau contre notre malheureuse Patrie, dans It
cas oh elle retomberait sous le joug de Buonaparte. Je terminai en leur disant, que je venais de leur faire connaître le système que je voulais suivre, que je complais sur eux pour son exécution, et que de mon côti, je leur donnais l'assurance de les assister de tous mes moyens, et de me dévouer entièrement à cette noble entreprise.
Pendant que je leur parlais, j'avais observé sur leurs physionomies l'impression et les progrès que je faisais sur i^^^^^i^^ lux, et ie sentais bien que j'avais obtenu un résultât qu'il pr«duît
' ^" xj j •» sur cu£«
favorable. La conférence particulière que j'eus ensuite
avec tous les Chefs, confirma cet apperçu. Elle fût très satisfaisante, et j'y fus efficacement appuyé et assisté par le Maréchal de Trévise. Il insista fortement sur la nécessilé d'adopter et de suivre le plan que j'avais indiqué, et contribua beaucoup à y rallier tous les Chefs, x^ui me donnèrent, à cet égard, les assurances les plus positives,
Vers le soir^ une seconde Compagnie de Canonniers Arrivé* à
-^ , «- . 1 1 r-ii i Douay de Ift
volontaires de la Garde Nationale de Lille arriva & ^tonatCow..
Pouay, marchant sur Paris. J'avais d'autant plus d'envie P^g»;^^^ {;J:
de la faire rétrugrader, que j'appren;ds qu'il ne restait loi».
presque point de canonniers de ligne à Lille, et qu'il n'y
en avait pas assez à Douay, pour qu'il fût possible d'en
envoyer dans les autres Places. Si je n'avais suivi que
mon propre mouvement, j'aurais renvoyé sur-le-champ
cette compagnie, étant bien persuadé qu'elle ne pourrait
pas arriver à Paris, avant que l'affaire ne fût décide'e
d'une manière ou de l'autre ; mais, quand on m'informa
qu'on avait encore reçu de Paris dans la journée (c'était
le 18 iMars), une dépêche télégraphique, pour accélérer
leur départ et leur marche, je ne crus pas devoir prendre
sur moi, de les arrêter et de les renvoyer à Lille, et je les
laissai continuer leur route vers Paris.
Le 19 Mars, après avoir reçu les dames de Douay, j'assistai à une Messe Militaire dans l'Eglise de S* Pierre avf'C le Maréchal H tous les Généraux. Je me rendis
19 Mar.% Di'îpoaitioiis faites dans l'Arsenal de Pouay.
Départ pour
LUle.
Kencoiilrc de ia 3* Conipagnic deCanonnicrs Lillois.
Je la renvoyé à Lille.
Mon arrivée à Lille. Comnsent j'y suis accueilli.
ensuile à l'aiscna], ((ue je trouvai fort épuisé par les envois qui avaient été faits à l'Armée de Melun. J'y fis cependant dos dispositions qui devaient me donner dans quatre jouri à Lille, une batterie de campagne, et en même tems, si c'était possible, une demie Compagnie d'artillerie achevai, indépendamment de celle qui était prête, et qui allait partir pour Paris. Comme il importait que cette organisation n'éprouvât aucun retard, je donnai l'autorisation nécessaire, pour appliquer à ce service urj fond de 30,000 francs, qui était destiné à un autre usage. Je partis ensuite pour Lille, ayant toujours dans ma voiture le Maréchal duc de Trévise.
Je retrouvai en traversant les villages, le même enthousiasme qui s'était si fortement manifesté à Douay, et les pa^'sans accouraient de tous côtés au-\' bords de la route, pour crier Vive le Roi, Vivait les BourhonSf à bas h Ti/ran ! A Pont-à-Marque, je rencontrai une troisième Compagnie de canonniers de Lille qui se ren] daient à Paris ; mais pour cette fois, je perdis patience, et je lui donnai l'ordre de retourner immédiatement ù Lille.
J'arrivai à Lille entre trois et quatre heures après midi. Le Lieutenant-Général Dufour, Commandant de la Place, m'attendait sur le glacis avec toutes les Autorités: un grand nombre d'habitans étaient sortis de la ville, et je fus accueilli aux cris de Vive le Roi. Les dépôts d'infanterie et celui du l2f Régiment de Cuirassiers, qui étaient réunis sur le glacis, paraissaient aussi de fort bonne humeur, surtout les Cuirassiers. Je montai à cheval, ainsi que le Maréchal Mortier, et nous entrâmes dans la ville, qui comme celle de Douay, était tapissée de drapeaux blancs et de Fleurs de Lys. Lille e'tant une ville très populeuse, il y avait une foule immense dans toutes les rues que nous traversions et dans celles qui y aboutissaient : l'exaltation du peuple contre Buonaparte s'y manifestait de la manière la plus énergique. Les trois bataillons que j'tivais renvoyés à Lille,/
arrivèrent piesqn'en même tems que moi, en sorte que je
reçus ia visite de leurs ofticiers avec celle de tous les Visites de
^ , ^ Corps; ha-
autres Corps de ia garnison et de tontes les autorités ; rangée». cela fût fort long. J'y vis avec cionuement une députatlon des officiers à demie solde du département du Nord, qui par suite des dernières mesures, avaient été réunis à Lille, pour être employés dans les Corps de Volontaires Royaux qu'on cherchait alors à former dans toute la France. Ils me dirent qu'ils venaient seulement €n députation, parce qu'ils étaient trop nombreux, (ils étaient plus de mille) et qu'il n'y avait pas de salle assez grande pour les contenir tous; mais qu'ils me priaient de les passer en revue le lendemain à la Citadelle, ce que je leur promis, et ce que je fis en effet. Il me semble que si le Roi avait eu le projet de se retirer à Lille, on n'aurait pas choisi cette place iînportantc, pour en, faire le dépôt d'un aussi grand nombre d'officiers, sur la bonne disposition desquels on n'avait aucune raison de compter. Je haranguai tous les Corps d'officiers, et comme ce que je leur dis, était à peu près la même cliose que ce dont j'ai rapporté la substance, je m'abstiendrai de le répéter ici. Je crus m'appercevoir que mes discours faisaient impression, et qu'ils étaient, en général, bien accueillis par les officiers.
J'eus ensuite des conférences particulières avec les Conférence» Généraux et les Colonels, dans lesquelles je leur nérau" et^* développai ce que je n'avais fait qu'indiquer, et je '" Colonels, fus très satisfait de leurs dispositions. ,J'en eus tme sérieuse avec le Lieutenant-Général Dufour, que j'avais Explication
connu autre fois, lorsqu'il commandait le l"-"" Bataillon avec le Gtne- ^ rai Dufoiu'.
du Pas de Calais dans l'Armée du Nord, en 1792. On m'avait donné sur lui des préventions défavorables; je savais qu'il s'était rendu suspect et désagréable aux liabitans de Lille. Je le lui dis franciiement, et j'ajoutai que les opinions étaient libres, que je ne lui demandais pas, si c'était par inclination ou contre son opinion, qu'il àcrvait le Roi ; mais que je lui demandais, de me uiic
sincèrement, aiVé tait le Roi, ou Buonaparle qu'il Voulait servir; parceque jetais venu à Lille pour soutenir et servir le Roi contre Buonaparle, et qu'il m'importait de savoir si je pouvais compter sur lui ; que par conséquent il fallait qu'il optât, et qu'il s'en allât, si ses intentions ne s'accordaient pas avec les miennes. Je l'assurai que s'il voulait se retirer, il pouvait partir sans aucun risque, et que loin d'en être offensé, j'estimerais sa franchise ; mais que s'il restait, il devait entendre distinctement que c'était le Roi qu'il devait servir contre Buonaparte, et qu'après qu'il m'en aurait donné sa parole, je me fierais à Jui entièrement. Il me la donna sans hésiter, en me disant qu'il servirait le Roi fidèlement et franchement, tant qu'il n'associerait pas les étrangers à sa cause; que comme il avait entendu ce que j'avais dit à cet égard de la part du Roi, et qu'il ne craignait pas que je lui demandasse l'introduction des troupes étrangères dans nos Places, ce à quoi aucune considération humaine ne le ferait jamais consentir, il me promettait de suivre aveuglément mes ordres, et me donnait sa parole d'honneur que je pouvais compter entièrement sur lui.
Telles étaient les dispositions et les craintes que me manifestèrent la plupart des officiers. Je ne rapporte ces détails que pour faire connaître l'esprit dont ils étaient animés, et la marche que j''ai constamment suivie dans mes rapports avec eux ; car ma conversation avec le Général Dufour n'eut aucunes suites, puisque déjà le Ministre de la Guerre l'avait rappelle à Paris et remplacé par îe Lieutenant-Général Marquis de Jumillac, qui arriva à Lille le 21 Mars au matin.
J'écrivis au Roi pour lui faire connaître succintemen". mesopéralions, dont je rendais journellement un compte détaillé au Ministre de la Guerre. Je ne puis douter que la plupart de ces lettres ne soient tombées dans les mains de Buonaparte, et il est assez singulier qu'il n'en, ait fait imprimer aucune, quoiqu'il ait publié celles des autres Princes.
Les lettres que j'adressais au Minisire de la Guerre, se croisèrent avec celle qu'il m'écrivait en date du 19 Mars. Elle est écrite de sa main, et c'est la seule que j'aje reçu de lui. On verra si elle m'indiquait ce que le Roi comptait faire, et surtout, si je pouvais en conclure que Sa Majesté viendrait à Lille j la voici :
*' Monseigneur,"
«Monsieur de Chabot (I), aura dit à Votre ^.<^^-^^ ?" ■^^''
^ ■" uiîT'j de la
" Altesse Sérénissime quel était l'aspect des affaires ici. Guerre. " Il devient plus fâcheux à chaque instant, et menace " d'une Révolution. La défection journalière des *' troupes en est la cause. J'envoye par estafette à *' Votre Altesse une lettre de Mademoiselle. Elle lui " parle peut-être des intentions du Roi que j'ignore " même pour moi, dans toute leur étendue. Le Corps *' de Ney a joint Buonaparte ; celui d'Oudinot est en *^ partie gangrené. Ce serait une grande affaire que " de conserver la Picardie au Roi. Votre Altesse pren- " dra conseil des circonstances, et avant tout, elle ** remplira ses devoirs envers le Roi. Je suis désolé de ** lui donner de telles nouvelles. Je ne suis pas sur un " lit de roses.
" Je suis avec respect, *' Monseigneur, " Paris, le 19 Mars I8i5. « Je Votre Altesse Sérénissime,
*' Le très humble et très obéissant. Serviteur, " Le Ministre de la Guerre,
(Signé) " Duc D^ Feltre. ' " S. A. S. M?' le Duc d'Orléans,
" à Péronne ou à Cambray,'*
(1) Un de mes Aidcs-de-camp que j'av.'is laifsé ù Paris, avec ordre d"':n partir rjuclques jourj après mol.
Réflexions *ai ^^ e^t évident parla date de cette JeUrt et par son ctue lettre, contenu, que le Ministre sentait l'iui possibilité que le Roi restât à Paris; et on doit conclure de deux choses» Tune ; ou que le Ministre ne voulait pas me confier le secret de ce que Sa Majesté comptait faire, (ce que je ne crois pas) ; ou que lui même ne le savait pas, comme il le dit, (ce dont je suis persuadé). J'ai déjà dit que je pensais que le Roi n'avait décidé qu'au dernier moment, quelle serait la route qu'il prendrait, et où il irait. J'aurai occasion de donner encore d'autres détails, qui ajouteront à la probabilité de cette conjecture. Au reste, il est évident, que si le Ministre du Roi ne connaissait pas ses intentions, ma sœur devait encore moins les connaître. Elle avait fait sa cour au Roi une seule fois depuis mon départ, et sa Majesté ne lui en avait rien dit.
Quant à l'indication très vague qui m'était donnée, . de défendre la Picardie, si je le pouvais, j*observerai qiip. la Picardie étant un pays ouvert et dtipourvu de Places fortes, rie pouvait être défendue que par une Armée, et que je n'en avais pas; car, en supposant que les troupes cantonnées derrière laSomme, voulussent se battre contre celles de Buonaparte, ce qui n'était pas probable, elles ne montaient pas en tout à sept mille hommes, et elle» Bavaient ni artillerie, ni munitions; tandis que Buona.' parte avait une Armée bien organisée de trente-cinq à quarante mille hommes, dont la détermination n'était pas douteuse, et qui était abondamment pourvue d'artillerie et de tout ce dont elle avait besoin.
Te fais rentrer ^^ lettre du Duc de Feltre, et les nouvelles positives les troupes dans qui me parvinrent de la dissolution du Camp de Melun,
leurs gatiusoni. , / . x ^ , s , .
me déterminèrent a ordonner a toutes les troupes rie quitter lcur3 canionnemens, et de rentrer sur le champ dans leurs garnisons respectives. Cet ordre ramena à Lille le 12^ de Cuirassiers; le retour de ce Régiment me permit de faire sortir le 4- de Lanciers, pour aller occuper Pont-à-Marque, Orchies et S^ Amand, et pour
observer la frontière. J'eus soin en mcme tems, de donner l'ordre au Colonel de se replier sur Valenciennes, Douay et Lille, dans le cas où les Armées étrangères entreraient en France.
Le 19 Mars au soir, j'allai à la comédie avec le Maréchal, le Préfet (Baron de Siméon), le Maire (Comte de Brigode) et les Généraux. J'y fus reçu avec beaucoup d'acclamations. Plusieurs personnes m'adressèrent du parterre et même des loges, des questions sur les nouvelles du moment, sur l'état des choses à Paris et sur la marche de Biionnparte, dont le nom n'était jamais prononcé sans être accompagné d'imprécations contre lui, et suivi de vœux pour le Roi. L'impatience et le bruit augmentèrent à tel point, que je crûs devoir faire ce que je n'avais jamais fait de ma vie ; je me levai et je parlai de ma loge au public, pour satisfaire sa curiosité. Jq profitai de cette occasion pour faire connaître mes projets aux habitans de Lille. Je fis un appel à leur patriotisme, à leur loyauté, à leur attachement pour le Roi, et je leur demandai de m'assister dans la noble entreprise de défendre nos Places contre les ennemis, quels qu'ils fussent, de la France et du Roi. Je leur développai rlors en peu de mots, le plan qui a déjà été suffisamment expliqué dans ce qui précède, et comme je m'attendais <run moment il l'autre, à recevoir la nouvelle que Buonaparte s'était emparé de Paris, je tâchai de les y préparer, afin d'éviter qu'elle ne leur causât un découragement, qui aurait pu rendre impossible, la résistance que je voulais entreprendre de faire dans les Places. Ma harangue fut accueillie par beaucoup d'applaudisseniens et de marques d'approbation. Le lendemain de mon arrivée ù Lille, le 20 Mars, je chargeai le Maréchal de faire connaître mes intentions à tous les Commandans des Places de la Division. A cet effet, il expédia surle-champ dans chacune de ces Places, un Officier d'Etatmnjof porteur de l'ordre suivant.
" ORDRE DU 20 MARS 13 la.
Iiistructioiiaux " D'après les ordres de S. A. S. M^/le Duc d'Orlëaiu, Skceî"' " Commandant en Chef les troupes stationnées dans les *' 4éparlemens du Nord."
"Il est ordonné à Mess^^ — — employés à
" l'Etat-major de la l6^ Division Militaire, de partir sur- " le-champ de Lille, pour se rendre dans les Places de *' Bergues, Dunkerque, Gravelines, Calais, Boulogne, " Ardres, S'. Orner, Aire, Bélhune, Arras, Douay, Cam- " bray, Bouchain, Valenciennes, Condé, Maubeuge, Le " Quesnoy, Avesnes et Landrecy."
" Chacun d'eux préviendra les Commandans des " Places auxquels il est envoyé, de s'entendre sur-k' *' champ avec les Commandans de l'Artillerie et du '^ Génie, et les Autorités locales, pour qu'elles soient " mises promplement à l'abri d'un coup de main, et *' approvisionnées pour trois mois. L'Ordonnateur de " la 16! Division Militaire et Mess'^f les directeurs du " Génie et de l'Artillerie, donneront au surplus des '' ordres à ce sujet."
" Chacun des officiers d'Ëlat-major ci dessus désignés, '' préviendra les Commandans des Places où il est envoyé, " qu'ils ne doivent obtempérer à aucun ordre qui n'éma- " nerail pas directement du Roi, par l'intermédiaire de " son Ministre de la Guerre, ou de S.A. S. Ms^e Duc '^d'Orléans; qu'ils doivent refuser obéissance à tout " Gouvernement autre que celui du Roi, et qu'ils ne " doivent pas permettre qu'aucune troupe étrangère, sous " quelque prétexte que ce soit, y soit admise. 11 re- " commandera qu'on maintienne partout la plus grande " union entre les habitans et les Garnisons ; toutes les *' opinions doivent céder au cri pressant de la Patrie; '* tous les Français doivent éviter avec soin les hor- " rcurs de la guerre civile, en se ralliant autour du Roj f* et de la Charte Constitutionnelle."
."Copie du présent Ordre s<;ra remise à chacun de <* Aless7les Commandans de Place."
« Au Quartier Général, ù Lille, le 20 Mars 18l5.
(Signé) " Le M*.^ Duc de Trt^:vise, " Approuvai (Signé) *' Louis Philippe D'Orléans."
Le Maréchal m'ayant informé qu'il n'y avait point ^l'Officiers-Généraux chargés du Commandement des Places de Dunkerque et de Camhray, je nommai provisoirement sur sa proposition, le Général Vichery a« Commandement de Dunkerque, et le Général Thévenot ù celui de Cambray. Je leur donnai des instruction? «]an3 le sens oe l'ordre ci^dessus ; et je chargeai spéialemeot le Général Thévenot de surveiller avec soin, mais avec bejaucoup d'égards, les Chasseurs Royaux, afin k ne pas être prévenu par eux, et d'avoir le tems de less envoyer en cantonnement au Calelot, dans le cas où ils formeraient le projet de s'emparer de la Place, ou de se déclarer pour Buonaparte.
Après avoir donné ces ordres, j'allai visiter les fortincations et la Citadelle de Lille, les magasins, les dépôts d'Armes, &c, et je passai le reste de la journée en conférences, tant avec le Maréchal qu'avec le Préfet et le Maire, sur les mesures que nous pouvions prendre, pour empêcher que l'autorité de Buonaparte ne s'établit dans Lille et dans les Places. Je m'efforçai en vain de faire exercer la surveillance active, que les circonstances où nous nous trouvions, semblaient exiger. Nous manquions
entièrement de moyens de Police (1). Le Maréchal Mcsnres de
, ,. .... ., j surveillance.
voulut y suppléer par une Police mihtaire : il ordonna
ù cet effet à tous les Colonels de lui faire, tous les- soirs,
un rapport sur la disposition des officiers et soldats de
leurs Kégimens, et enjoignit de même aux Commandans
(1) Je ne pus jamais parvenir, malgré mes demandes réitérées, à obtenir un rapport exact du nombre et dcc noznî des étrangers qui se trouvaient * li'lc, ainsi que de ceux qui y arrivaient
de la Place et de la Citadelle, de l'informer exactement de tout ce qui se passait.
Communica- Pendant que je visitais les foilificalionaj le télégraphe phKîu^esf^*' de Lille reçut une communicaiion de celui des Thuileries ; mais elle fut interrompue, dès les premières syllabes, sans que le Directeur en comprit le motif. 11 était alors onze heures du matin. Le Roi était parti dans la nuit, ce que je ne pouvais pas savoir: la dépêche était au nom de Buonaparte, et elle avait été interrompue par la précaution que le Roi avait prise en partant, de faire casser deux télégraphes de chaque ligne. Ceux de la ligne de Lille furent brisés au moment même, où les individus qui s'étaient déjà emparé des Thuileries, nous informaient à Lille du départ du Roi, et de la prochaine arrivée de Buonaparte. La précautioa du Roi ne fit que relarder les communications; car les employés des télégraphes mis hors de service, se procurèrent aussitôt des chevaux, pour porter rapidement les messages entre les télégraphes encore existans; en sorte qu'au lieu de transmettre les messages de Paris à Lille en cinq minutes, ils les transmettaient en cinq heures. Au moyen de cet arrangement, je reçus à cinq heures du soir, une dépêche télégraphique à peu près dans ces termes :
lïlessagc au " L'Empereur rentre dans Paris, à la tête des troupes niparte. ^"* avaient ete envoyées contre lui. Les autorités
*' militaires et civiles en sont prévenues, pour qu'elles " n'obéissent plus à d'autres ordres qu'aux siens, et que ** le Pavillon tricolore soit immédiatement arboré."
Aussitôt que j'eus connaissance de ce message, j'enjoignis au Directeur du télégraphe de ne le transmettre nulle part, et de ne plus répéter aucun signal, sans mon ordre ; mais il me répondit que le mal était fait, et que le message était déjà arrivé à Boulogne. Je dis alors au Maréchal de prendre les mesures nécessaires, pour eùipêcher le télégraphe de communiquer aucune nouvelle de paris. Il y envoya immédiatement une Garde^ afin qu'il
\\y «ntiâl plus personne, et il le fit démonter, pour plu-i de sûreté. Quoique le télégraphe de Lille fat paralysé par cette mesure, cependant celui de Paris continaa à faire des communications.
Cette nouvelle acheva de me déterminer à ne plus n'occuper que de la conservation des Places, et je crus devoir ne pas différer à visiter moi même les principales, et particulièrement Valenciennes. Je partis de Lille dans îa nuit, avec le Maréchal Duc deTrévise,et j'ar- ^^ 2i M««,^^ rivai le 2i Mars, sur les neuf heures du matin, à Valen- lencknaes. ciennes, où je fus reçu par le Lieutenant-Général Dubreton qui y commandait (1). Je le trouvai dans de très bonnes dispositions, et je fus également content de celles qne les troupes manifestèrent. Je parlai aux Revue de h officiers, comme je l'avais fait dans les autres garnisons, ^™"°"' et j'eus lieu d'espérer que je serais bien secondé à. Valenciennes, tant par les troupes que par les habitans, qui me parurent animés du même esprit que j'avais remarqué dans tout le Département du Nord.
Je revis Valenciennes avec plaisir. J'y avais été en garnison pendant huit mois, en 1791 et 1792, avec le 14? Régiment de Dragons (Chartres) dont j'étais alors Colonel. J'y avais même exercé les fonctions de Commandant de la Place, parceque, par suite de l'émigration des Officiers, je me trouvais déjà le plus ancien Colonel de la garnison, quoique je n'eusse que dix huit ans. Après avoir passé en revue les troupes de la garnison, visité les fortifications, et pris connaissance des ressources de la Place, je conférai avec les Généraux et les Chefs de Corps, et je fis quelques dispositions relatives à Valenciennes et aux Places voisines. Je chargeai ensuite le Général Dubreton de veiller à l'exécution de ces mesures (2), et je remontai en voiture avec le
(1) Le Général Dubreton dont il est ici question, s'était acquis une téputation brillante par la défense de Burgos, en 1812.
j(2) En parcourant Valenciennes, je passai devant la Maison que j'iiabitais en 1791 avec mou frère le Duc de Montpensier, qui ctsic dli.r-
Maréchal de Trévise, pour retourner à Lille. J'aurâw
bien voulu visiter aussi Condé, Maubeuge et les
autres Places ; mais nous jugeâmes, le Maréchal et moi,
qu'il pouvait être dangereux de rester absens de Lille plus
de quelques heures, et nous nous hâtâmes d'y retourner.
En revenant à Lille le 21 Mars au soir^ j'y trouvai
Je retourne u^a sœur qui était arrivée dans la journée, avec la
trouve nia^ Comlesse de Montjoye sa dame d'honneur. Ce fut une
**"'"• grande consolation pour moi, de la voir dans un lieu où,
du moins pour le moment, elle était en siirclé.
Le Roi m'ayant promis avant mon départ, de faire avertir ma sœur à tems, dans le cas où il deviendrait nécessaire de quitter Paris, elle avait attendu cet avertissement jusqu'au dernier moment : mais lorsqu'elle apprit le 19 Mais au soir, que l'Armée de Melun s'était jointe à Buonaparte, et que rien ne pouvait plus l'empêcher d'arriver le lendemain à Paris; quand elle fut en ovitre informée que tout le monde partait, et qu'on se préparait à abandonner les Thuileries, elle n'attendit pas davantage Détails relatifs l'avertissement du Roi, et partit. Elle sortit de Paris au départ de ^^^^ ^^^ voiture attelée de quatre chevaux que j'avais eu la précaution de lui laisser, afin qu'elle eut la faculté de se mettre en route, quand elle le voudrait; car Je savais que dans ces momens de confusion, où chacun ne pense qu'à soi, il devient très difficile et quelques fois impossible, de se procurer des chevaux de poste (1).
simple Sous-Lieutenant dans mon Régiment. Je ne pus résister à la tentation d'y entrer pour la revoir, et mon apparition irnpréïue avec les autorités Civiles et Militaires qui m'accompagnaient, causa à la Uuiae qui y demeurait, une grande frayeur que je me hâtai de dissipper, en lui expliquant quel était l'objet de ma visite.
(l) Mîl' la Princesse Louise de Condé ayant atteudu que le Roi, scion sa promesse, lui donnât avis de sou départ, fit chercher des chevaux de poste, aussitôt qu'elle l'eut reçu ; mais il était trop tard. On lui répondit à !a poste, qu'on ne donnait plus de chevaux sans un ordre du Gouverne- TTi-ent Impérial, ce qui la mit dans l'impossibilité de quitter Paris, avant rentrée de Buonaparte. Ce ne fut que sept jours après, qu'elle put enfin partir, au moyen de» passeports que le Duc d'Otrantc lui accorda,
Ma sœur quitta le Palais-Royal, le igMar^i dans la soirée. Quelques heures après son départ, M. de Blacas s'y rendit pour avertir ma sœur, de la part du Roi, que Sa Majesté quitterait Paris dans la nuit. M. de Blacaa m'a dit à Lille, qu'il était chargé de remettre en même tems une ordonnance de cent mille francs à ma sœur, à qui' cependant, elle n'est jamais parvenue (1). Des ordonnances pour la. même somme, ont été remises à M- la Duchesse de Bourbon et à M- la Princesse Louise de Condé ; mais elles n'ont pas été payées.
A mon retour à Lille, je ne trouvai aucune nouvelle du Roi, et j'étais dans une grande perplexité à cet égard^ lorsque je reçus dans la nuit du 21 au 22 Mars, la lettre suivante de M. de Blacas, à laquelle je fis immédiatement une réponse, qu'il m'a dit n'avoir jamais reçue.
'* Monseigneur,
''Le Roi me charge de prévenir Votre Altesse ç. Mai» '' Sérénissime que Sa Majesté est arrivée à Abbeville, l-«^e de iT, " aujourd hui a six heures, après avoir quille Pans a " minuit ; qu'elle est suivie par tous les Corps de sa *' Maison, qui vient le rejoindre avec Monsieur et M. le " Duc de Berri. Sa Majesté attendra probablement que " sa Maison soit rassemblée ici, pour prendre unedéier- " raination définitive."
(1) Il esl à remarquer que pendant tout le tems que !e P.oi est resté «-i le tiône, ma sœur u'a reçu aucun secours de la munificence Royale, quoiqv.e le Roi n'ignorât pas qu'elle ne possédait absolument rien ; puisque dViae pirt, elle ne recevait pas de pension de ma raère, et que de l'autre, îa portion de la succession de mon père à laquelle elle a^ait droit, éta'.t réduite à rien. J'ai déjà observé dans une note précédente, que les bieT\s libres de la succession de mon père qui se trouvaient encore dans la nain de l'Etat, à l'épcqae où ils nous eut éié restitués, étaient bien inférieurs à ia masse des dettes non liquidées, et que parconséquent, cette succession était insolvable. Avant la Révolution, toutes les Princesses du sang, mnriéss ca iion, jouissaient d'une pension de cinquante mille francs, que le Rc'. îe-r fniaait; mais depuis la Rostauratiou, !o Roi n'avait p'-s ju^é'iprcpcs dï ff^t^blir cet ancien usage.
" Le Roi m'a ordonné d'envoyer un courier à Mon- " seigneur pour l'instruire de sa marche, et pour prier " Votre Allesse Sérénissime, de lui faire savoir dans " quelle disposition se trouve l'Armée sous ses ordres, " quelle est précisément sa force, jusqu'à quel point *• elle peut y compter, où sont placées les troupes sou? " ses ordres, quelles Places elles occupent, en un mot, "la situation de l'Armée et des Places qui i'avoisinent, " ainsi que l'esprit public qui régne dans ces Places. ** Je suis, avec le plus profond respect,
" de Monseigneur, ** Le très humble et très obéissant Serviteur,
(Signé) Blacas d'Aulps."
*' Abbevîlle, lo '21 Mars iBlT, à dis heures du Soir." (l)
" P. S. J'ai eu rhonnenr de passer hier chez Mademoi- '' selle, elle était sortie ; j'ai su depuis qu'elle avoit ** été rejoindre Votre Altesse Séiénissime. Le Roi '^ se porte très bien."
Voici la réponse que j'adressai à M. de Blacas/ par le même courier qui m'avait apporté sa lettre:
(1) C'e-st par erreur que M. de Blacas a daté sa lettre du 21 Mars : eJie a certainement été écrite le 20 ; car il avait quitté AbbevilJe h 21 à midi, et d'ailleurs il serait impossible que cette lettre fut arrivée à Lille le 22 à deux heures du malin, si elle était j/artie d'AbbevIlIe la 21 à dix heures du soir. Er. outre, il est dit dans le récit officiel, publié à Gand le i4 Avril, que 'e Roi est arrivé le 20 Wars à cinq heures du soir à Abbeville, où il a été rejoint par le Maréchal Macdonald, le 21 à midi, et que le rapport de ce Maréchal détermina le Roi à s'éloigner davantage de Paris, à aller s'enfermer daas Lille, et à envoyer l'ordre à sa Maison Militaire de l'y rejoindre par ia route d'Amiens- Ce n'est donc qu'alors que ces résolutions ont été prise', et cependant diUis ce même récit officiel, on voudrait faire un tort au Duc de Trévise, et par conséquent à moi, de ne pas les avoir devinées. Qqant au retard de la lettre de M. de Blacas (elle avait été vingt-six heures à rr.z parvenir), il était occasionné par un détour qu'avait fait celui qui me l'a remise. • C'était un Officier de la Louveterie, qui probablement ne connaissait pas bien les routes. Il parait qu'il i'est de nouveau perdu er. s'en retournant, car M, de Blacas m'a dit ne l'avoir jamais revfu
'' Lille, le ce Jlars l8l5,à trois heures et demie du matin, " Je reçois, mon cher Comte, voire lettre du 2i à dix ,,
■* Ma réponse
'■•' heures du soir, et je me réjouis de tout mon cœur, de à la lettre df f ■ 1 II • L / . \ 1 , M.deBl?.c35,
*• savoir le Itoi en bonne santé, et hors du daiiiier im-
" médiat. Je ne sais pourtant encore que répondre à la
'* question que vous me faites, relativement à la disposi-
'* lion et au nombre des troupes s-oiis mes ordres. Je
" les ai dirigées sur leurs garnisons respectives. Il
" parait que les Cuirassiers Royaux n'ont pas exécuté
" l'ordre de rentrer à Arras, et je crains que cet exemple
" ne soil suivi par d'autres. Je ne puis assez me louer du
•' Maréchal Duc de Trévise, qui manifeste la plusgrande
"" fidélité pour le Roi, et qui prend d'aussi bonnes
" mesures que les circonstances le permettent. Il tient
" à tous le meilleur langage, et déployé vraiment un
*• très beau caractère. L'esprit des habilans de cette
*' ville est excellent et très prononcé en faveur du Roi ;
" uiais vous ne savez que trop, mon cher Comte,
" combien il est difficile de donner une opinion sur celui
*' des troupes. Nous avons été inquiétés celte nuit, par
" des rapports défavorables sur leurs dispositions, et je
" ne sais encore que vous en mander. Je tâcherai
" demain d'acquérir à cet égard des notions plus
'* exactes ; et j'en aurai le moyen, en observant l'effet
" que produira sur elles, la nouvelle du départ du Roi,
*' et celle de l'entrée de Buonaparte dans Paris. Je ne
" suis pas sans crainte à cet égard ; mais je suis bien
'^ st'ir du zèle du Maréchal, et je vous prie d'assurer
" le Roi que je ne m'y épargnerai pas non plus.
" Quant à la force de l'Armée, je n'ai pas encore pi
'' me procurer les états de situation des différens Corps;
"je ne m'en suis pas spécialement occupé^ sentant que
" sa force dépend plus de son esprit que de son nombre.
" Elle était à Péronne de quatorze Bataillons et vingt-
" six Escadrons, très faibles, et ne formait guères qu'un
" total de sept mille hommes: quant à de l'artillerie^
" II n'y en a point; altentlu que toute celle qui était " disponible à Douay, a été dirigée sur Paris, d'après " les ojdres exprès et réitérés du Roi. Depuis que ''j'ai su le départ, j'ai expédié des ordres pour faire *'^ rétrograder tout ce qu'on pourrait en attraper; mais "j'ai bien peur qu'il ne soit trop lard. J'ai ordonné ** de préparer à Douay deux batteries mobiles; celle " que j'attendai& hier au soir, n'est pas encore arrivée *' à présent. Quant à l'esprit public des Places du " Déparlement du Nord, je le crois bon ; mais tout " dépend des Commandans. Pénétré de l'importance *' de leur siiuation, je m'tfîbrce de leur faire sentir " toute l'étendue de leurs devoirs. Veuillez, mon *' cher Comte, me faire savoir où je vous adresserai les " détails ultérieurs. Veuillez aussi mettre aux pieds *' du Roi, mes respectueux hommages, cl recevoir l'assu- *^ rance de toute ma considération.
(Signé) "Louis Philippe D'OrlÉans."
P. S. " Je vous remercie bien relativement à ma " sœur. Elle est arrivée cette nuit ; et Dieu sait com- ^' tien il me tarde de la savoir en lieu de sûreté !"
Il me semble que la lettre de M. de Blacas, est une preuve irréfragable que le Roi n'avait pas formé d'avance le projet de se retirer à Lille, et une forte présomption qu'il n'avait arrêté aucun plan de retraite, jusqu'au moment fatal, où il a été forcé de quitter la Capitale. Le récit des mouvemens du Roi, après son départ, m'en fournira encore d'autres.
Précis ôes Le R</i, en partant de Paris, dans la nuit du I9 au CÎQ,
inouvemens Mars, se rendit en poste à Abbeville, et dirigea sur ce
GuKoi, après ' ' . .
soa départ noiut tous les Corps de sa Maison. On ne prit au-
de Pa'iL, . .
cune mesure pour m'informer du départ du Roi, et de la direction qu'il prenait. Ce ne fut même que par les agens deBuonaparte que j'appris que le Roi avait quitté
Paris, quoiqu'il eut élé ai facile et si simple de me tr^msuieilre les ordres du Roi, dès le 19 Mars, par ce même iélégraphe (1), qui notifiait le 20 à onze heures du matin, et la fuite du Roi, et les ordres de Buonaparte. On aurait pu du moins m'envoyer un courier, au moment oîi le Roi montait en voiture; mais on n'y peniia ^:eulement pas. Rien n'était disposé à Abbeville pour Ja réception du Roi et de sa Maison, et on n'y avait pas fait plus qu'ailleursjde.préparatifs de défense; en sorte que !e Roi y était à peine arrivé, qu'on reconnût l'iuipossibilité d'y tenir, ei que toutes les destinations furent changées. Quatre ou cit)q heures après son arrivée à Abbevdie, le Roi me fit é i.re, le QO Mars à dix heures i\u soir: ** que Sa Majesté attendrait probablement à Abbevilh " que sa Maison s'y fut rassembfttj pour prendre une *• détermination (féjinitive." Le lendentain, sans attendre ]a réponse aux questions qu'il m'avait fait faire, le Roi partit pour Lille, et envoya ordre à sa Maison de s'y rendre par la roule la plus directe H fit mformer en même tems tous ses Ministres, el les Ministres étrangers accrédités auprès de sa Personne, qu'd établissait à Lille le siège de son Gouvernement-
Le Roi arriva à Lille presqu'à i'iuipro\iste, le ^2 Mars 22 Mars, vers midi. J'étais à déjeuner avec le Maréchal Mortier, ll^°' ""'* •orsqu'on lu' remit un billet, par lequel le Maiéchai Macdonald (qui accompagnait le Roi) l'inlonnait que Sa Majesté arriverait à Lille, une heure aprè> st-n bihet. Le Maréchal se concerta aussitôt avec le Htéfét et -ivec le Maire, pour faire pi^parer une mais«>n au Roi, et il fut convenu que le Roi serait logé che£ M. de Brigode, dont la maison «lait belle et bien meublée. Le Préfet f^l informé en même tems, que le
^1) Il eit à reniartiuer que le 19 Mars, le Ministre de l.i (iue re m'ècrîvait encore, sans m'annoncer le départ du Roi, et hjc disait même qu'il ig[<orait «es intentions ; et que le lutme jour, ie télégraphe continuait b !K6»i*Ter !e 0^p»rt d« i'.-iit'.ieiie et dn Gardes-National*» des PUcei,
Roi venait fixer à Lille, le siège de son Gouvernemenf, et qu'on devait y attendre sa Maison. Ces nouvelles ne lardèrent pas à circuler dans toute la ville, et produisirent le plus mauvais effet, surtout sur les Militaires, qui njanifestèrent à celte occasion la plus grande aniinosité contre la Maison du Roi.
J'avais ordonné une grande Parade de la garnison pour le même jour k midi, et je décidai que les troupes borderaient d'abord la haie pour l'enlrçe du Roi, et que je ne les passerais en revue qu'après son arrivée.
J'avais fait fermer les Portes de la Place, afin de remédier au défaut de Police, et d'empêcher l'introduction des émissaires de Paris, autant que je le pouvais. Une heure fut fixée à chaque Porte, pour l'entrée et lu sortie des gens de la campagne, afin que cette mesure n'interrompît pas les marchés.
Réception Lorsqu'on vint m'averlir que le Roi arrivait, je mon-
lille. ' ^^^ ^ cheval avec le Maréchal de Trévise, et nous allâmes
au devant du Roi par la Porte de Béthune. Nous trouvâmes le Maréchal de Tarente à l'entrée du faubourg, à pied avec un seul Aide-de-Camp : il paraissait extrêmement inquiet, et fut enchanté de nous voir; car il ne savait à quoi attribuer la fermeture des Portes, et il en était d'autant plus allarmé, que des gens officieux lui avaient dit, que la garnison était soulevée en faveur de Buonaparte, que c'était elle qui avait fermé les portes, et que nous étions prisonniers le Maréchal et moi. En sorte que, comme il le disait lui même, il ne savait pas ce quil allait faire du Roi, Nous le fimes monter sur un de nos chevaux, et nous l'emmenâmes avec nous au devant de Sa Majesté, que nous rencontrâmes à peu de distance de là.
Le Roi avait dans sa voiture le Prince de Poix, le Duc de Duras et le Comte de Blacas. Trois ou quatre voitures, et quelques hommes à cheval formaient toute sa suite. Il s'était réuni beaucoup de monde auprès de la Porte, et le Roi entra à Lille au milieu des acclamations
d'une foule consldérablr, qui suivit sa voilure jusqu'à la maison où Sa Majesté devait descendre. Mais oa n'entendit pas un seul cri de Vive h Roi parmi les troupes qui bordaient la Laie; les soldat?, les armes présentées, observaient un morne silence et tenaient les yeux fixés par terre, sans regarder la voiture du Roi. Le Roi fut très frappé du contraste que présentait ce silence avec les cris du peuple, et en fit lui même la remarque après être entré dans son cabinet.
Pendant que j'accompagnais la voiture du Roi, un je ffçois Adjudant de la Place me remit mystérieusement une ^^ p'"" lettre, et me dit qu'un Officier Anglais qui l'avait d'Oriiûge. apportée, attendait ma réponse hors des Portes, et demandait à entrer dans la ville. Je renvoyai aussitôt l'Adjudant de la Place faire mes excuses à cet OfScier, et lui témoigner combien je regrettais que les circonstances où nous nous trouvions à Lille, ne me permissent pas de l'y faire entrer, comme j'aurais été fort aise de le faire en toute autre occasion. En même tems, je le fis prier d'attendre dans le faubourg, jusqu'à ce que j'eusse pris les ordres du Roi, avant de répondre à la lettre qu'il m'avait apportée. Celtrc lettre était du Prince Héréditaire d'Orange, et je vais la rapporter ici :
" Bruxelles, ce 21 Mars 1815.
" Mon Prince,
" Apprenant que Votre Altesse Royale se trouve ,
. '^ , * . Lettre du
" à Lille, je n'ai pas voulu manquer de lui communiquer Prince
" que je fais faire des mouvcmcns à l'Armée Alliée dans '*°8''
'^ ce pays ; mais nous nous tiendrons strictement sur la
"^ défensive, et respecterons le territoire français, à moins
*• que Sa Majesté le Roi de France aye besoin ou désire
'^ notre assistance ; des lors nous serons prêts à épouser
** sa cp.use. Si Votre Altesse Royale desirait me parler,
"je suis prêt à me rendre sur la frontière pour l'y rcn-
" centrer ; mais dans toutes les circonstances, je la prie
" de toujours compter sur moi, comme sur un dcG pkiî» " fidèles Alliés de Sa Majesté Louis XVIII.
" J'ai l'honneur de me dire, avec tous les senlimetjsi " dus à Votre Altesse Royale,
" Son très dévoué serviteur et Cousin,
(Signe) " Guillaume, Prince Héréditaire d'Orange,"
Je prends les Aussitôt que le Roi fût entré dans son Cabinet, je au suiet* de'* ^"' présentai cette lettre, en lui demandant ce que Sa celte lettre. Majesté m'ordonnait d'y répondre. Le Roi me dit qu'il fallait y penser, et que puisqu'il était arrivé à Lille, je n*y commandais plus. "Eh bien, Sire," lui dis-je, "je " vais écrire au Prince d'Orange, que Votre Majesté ** étant arrivée à Lille, je n'y commande plus, et " que c'est Elle qui se charge de répondre, ou de ** faire répondre à sa lettre ?" — " Cela n'est pas si " pressé," me dit le Roi, et il appella M. de Blacas qui dit qu'avant tout, il fallait prendre copie de cette lettre. Pendant qu'on la copiait, il s'engagea une conversation sur l'état des choses, et sur ce qu'il y avait à faire dans le moment actuel: mais la lettre étant revenue, je réitérai ma prière au Roi, pour que Sa Majesté daignât, me donner ses ordres; je représentai que cela pressait^ et que l'Aide-de-Camp du Prince d'Orange attendait ma réponse dans le faubourg, parceque je n'avais pas crû prudent de le faire entrer dans la Place, ce que le Roi avait approuvé. Cependant, comme la chose traînait en longueur, et que la garnison m'attendait sur l'Esplanade depuis trois quarts d'heure, je priai le Roi de me permettre d'aller la passer en revue, espérant qu'à mon retour, je trouverais le Roi décidé sur la réponse à faire au Prince d'Orange. Le Roi y consentit, et je sortis avec le Maréchal de Trévise pour me rendre à l'Esplanade, oii je passai la revue dont je donnerai les détails. Je retournai ensuite chez le Roi qui n'avait encore pris aucun parti. La discussion qui s'engagea de nouveau, et que je vais rapporter, me fit désirer encore plus
âe me borner à ce que j'avais d'abord proposé au Roi, et je me déterminai à le supplier de trouver bon que je fisse simplement au Prince d'Orange, la réponse suivante. Le Roi l'approuva, et chargea M. de Blacas de taire tine réponse officielle en son nom.
" Lille, ce 22 IVIars I8l5, à trois heures après midL
^' Moh Prince,
*' J'ai reçu la Jellre que Votre Aliesàe T^i^^t-xmse " Royale m'a fait Thoniieur de m'écrire le 21 Mars, Je au Pruice
•^ d Oraiig»;.
" la supplie d'abord de vouloir bien m'excuser, si j'ai '* retenu son Parlementaire pendant près de trois " heures, hors de la ville, et j'espère qu'Elle le fera^ *' quand elle saura que ce tems était employé à l'entrée " du Roi dans la Place, et à recevoir ses ordres.
" Je n'ai pas manqué de mettre la lettre de Votre " Altesse Rovale sons les 3'eux du Roi, qui me charge " de lui témoigner combien Sa Majesté y est sensible, " et combien elle en est touchée ; mais, comme la pré- " sence du Roi à Lille fait que je n'y commande plus, "je ne puis pour le moment, que tém.oigner a Votre " Altesse Royale toute ma sensibihté pour la communi- " cation qu'Elle a bien voulu me faire, et l'assurer de *' toute ma reconnaissance pour les sentimens qu'Elle *• manifeste à l'égard du Roi, dans cette cruelle circons- " tance. Le Roi me charge d'annoncer à. Votre Altesse " Royale qu'Elle ne tardera pas à recevoir une communi- " cation officielle de sa part.
" J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentimens dus à *' Votre Altesse Royale, '' Mon Prince,
"Voire bien dévoué serviteur et cousin,
(Signe) "Louis Philippe D'Orléans."'
Il y avait déjà plus de trois heures que j'avais reçu la lettre du Prince d'Orange, lorsque je fis enfin cette réponse. En sorte que je ne fus pas surpris d'apprendre que l'Ainede-camp qui l'avril apportée, avait perdu patience, e:
qu'il était parti, après avoir altendii fort longtems clans \e faubourg. J'envoyai ma réponse àTournay par un officier. J'ai cru devoir raconter sans interruption, tout ce qui était relatif à la communication qui m'avait été faite par le Prince d'Orange. Je reviens à présent à la conversation qui eut lieu chez le Roi, aussitôt après son arrivée à Lille ; je rapporterai ensuite ce qui s'est passé à la revue de la garnison.
Discussions Cette conversation eut lieu dans la chambre à coucher
dauslaCliam- ■ r ■ i -tv/t/i i
breduRoj. du Roi, OU il avait tait entrer les trois Maréchaux, Je Prince deWagrara, le Duc deTrévise et le Duc deTarente, ainsi que le Comte de Blacas et moi. Le Roi s'adressant au Duc de Trévise et à moi, nous demanda ce que nous pensions de l'état des choses à Lille,, de la disposition des trou|>es et des babitans, et si nous croyons qu'il fût en surelé dans la Ville de Lille, Je répondis le premier, et comme je connaissais parfaitement l'opinion du Duc de Trévise, qui était conforme à la mienne, je dis à Sa Majesté que nous pensians que l'état des choses à Lille était très précaire; qu'en général, la disposition des habitans était favorable pour le Roi et hostile envers Buonaparte; mais que cette population n'était pas capable de beaucoup d'efforts, et que le Roi ne devait pas compter sur une coopération bien active et bien efficace de leur part. Quant aux troupes, je dis au Roi qu'il avait lui même remarqué leur silence, et que quoiqu'elles n'eussent pas encore pris un parti définitif en faveur de Buonaparte, cependant il était toujours à craindre qu'elles ne s'y déterminassent, et que par conséquent, il m'était itnpossible de dire au Roi, qu'il était en surelé à Lille. — " Mais vous n'y voyez [)as de danger immédiat," reprit le Roi? — " Non, Sire," répondit le Duc deTrévise, "le danger n'est pas immédiat; mais il peut le *' devenir d'un moment n l'autre : l'esprit des troupes *' iie me permet pas de répondre d'elles ; cepen- *' dant je réponds que dans ce moment ci Votre Ma- ** JÊSlé ne court aucun danger, et qu'Elle a'en courra
SI
*' aucun, taut que j'aurai une gouUe de sang dans le« '' veines."
Alors M. de Blacas demanda s'il ne serait pas possible de faire sortir les troupes, et de faire garder la Place par la Garde-Nationale de la ville, en attendant l'arrivée de la Maison du Roi.
Je représentai qu'il pourrait être difficile de faire sortir les troupes de la Place ; que je doutais même qu'on put les y déterminer, à moins qu'elles ne fussent en même lems relevées par d'autres troupes françaises ; car sans cela elles croiraient qu'on ne voulait les éloigner, que pour livrer la Place aux troupes étrangères. Je rappelki au Roi ce que je lui avais dit à Paris, sur les bruits qui circulaient à cet égard, et je lui fis remarquer le danger qu'il pourrait j avoir, à adopter des mesures qui leur donneraient de la vraisemblance. Je ne lui cachai pas que j'avais trouvé ces soupçons établis parmi toutes les troupes que j'avais visitées; que partout j'avais été obligé de les combattre, et que j'étais convaincu qu'on ne gagnerait rien sur l'esprit des Militaires, si on ne s'attachait pas, avant tout, à leur inspirer de la confiance, et à les rassurer sur ce point. Quant à l'idée de confier la défense de la Place à la seule Garde-Nationale, j'observai que c'était une illusion de croire que Lille pût être défendue par sa Garde-Nationale seulement, et que cette erreur était d'autant plus forte, que «elte Garde-Nationale était très affaiblie par le départ de deux de ses Compagnies d'Artillerie et d'un grand nombre de volontaires, qui avaient élé dirigés sur le CampdeMclun. J'ajoutai que la Garde-Nationale de Lille n'était que de douze cents hommes, dont quatre cents seulement étaient habillés; que par conséquent, elle ne pouvait dans aucun cas, eutTire à la garde d'une Place aussi étendue et aussi considérable que Lille (1), et que
(1) Lille avait toujours en teius de paix, une garnison de sept à huit mille lioramcs, et il en faut au moiiis fjuiiize mille pour la dt fendre contre m siège réguliv.
ccMte considéralion, jointe à toutes celles que j'ai déjci. rapportées et que je tâchai de développer au Rot, m'avait déterminé à y envoyer trois bataillons d'Infanterie et un Régiment de Cavalerie. Je profilai de cette occasion pour informer le Roi^ que si je n'avais pas pris sur moi d'arrêter et de faire rétrograder, en opposition directe à ses ordres, les deux dernières Compagnies d'Artillerie Lilloise, Sa Majesté n'aurait pas trouvé un seul canonnier de Garde-Nationale dans la Place.
Je crus ensuite devoir faire connaître au Roi que sou arrivée à Lille, loin de dissipper les inquiétudes qu'on avait conçues sur la sécurité des Places, avait fait craindre que le Roi ne voulut y introduire une garnison étrangère, et que ce soupçon qui faisait fermenter les têtes, avait sûrement été une des causes du mauvais accueil que les troupes lui avaient fait.
Les Maréchaux de TareiUe et de Trévise appuyèrent fortement ce que je disais. Le Roi convint de la nécessité de rassurer les esprits au sujet des Places, et nous chargea positivement de démentir tous les bruits qui pouvaient allarmer sur ce point, en nous assurant que l'idée d'introduire des troupes étrangères dans les Places, était bien loin de lui.
Après avoir essayé de convaincre le Roi, qu'il y aurait de grandes difficultés à faire sortir la garnison, et beaucoup de dangers à le tenter, j'entrepris de lui démontrer l'impossibilité de suppléer à l'insiiffisance de la Garde Isalionale pour garder la Place, et la défendre contre quelqu'altaque que ce fût, par l'introduction de la Maison du Roi, introduction à laquelle les troupes de ligne s'o]-)poseraient certainement, soit qu'elles restassent dans la Place, soit qu'on parvint à les en faire sortir. Je dis au Roi que sa Maison était l'objet de l'aversion de l'Armée ; que j'ignorais s'il en était instruit, mais qu'il était de mon devoir de le lui dire. Il me dit qu'il le savait, et qu'il ne concevait pas d"où provenait celle antipathie. Je répliquai qu'ç'le
l,;iovenait de l'organisation et de la composition de celte* Maison, ainsi qne de beaucoup d'autres causes, dont je ] riai le Roi de me dispenser de faire l'énuraération. Je kn rappelîai seulement, que cette aversion de l'Armée de ligne pour la Maison du Roi, avait existé de même ïous Louis XV. et sous Louis XV^L et qu'elle devait Lire bien plus forte, dans les circonstances oii il se trouvait (1).
Enfin, pour ne laisser aucune objection sans réplique, je fis la supposition que la Maison du Roi arrivât à Lille^ et je dis que dans ce cas, il me semblait impossible qu'elle formât une garnison suffisante, pour une Place d'un aussi grand développement ; car, sans parler des pertes que nécessairement elle aurait faites pendant îa route, je ne croyais pas que toute la Maison du Roi se composât de plus de cinq mille hommes effectifs, dont quatre mille de Cavalerie. J'observai que la presque totalité de cette Cavalerie était des Officiers soldats, dont il serait difficile de tirer parti pour un service actif. On me répondit que les Princes amenaient, outre les Corps de la Maison du Roi, un Régiment Suisse, les Etudians de l'Ecole de Droit et quelques Volontaires Royaux. Cette réponse ne fit que me confirmer dan» mon opinion, et ne me persuada pas que la réunion de tous ces Corps pût former une garnison capable de défendre Lille.
Pendant le cours de cette discussion, les Maréchaux, yiiîsi que je l'ai déjà dit, manifestèrent souvent qu'ils partageaient mes opinions. Le Maréchal Mortier dit au Roi, que si les Gardes du Corps paraissaient à Lille, ou seulement sur les glacis de la Place, il ne doutait pas que la garnison ne se soulevât, et que le Roi pouvait
i^l) Le ftlaréclial Macdonald rappella à cette occasion à Sa ÎNIajesté que > premier mot qu'il lui avait dit àCompiegnc, lors de la restauration, avait •'té: " Sire, prenez la Vieille-Garde pour votre Carde, et ne faite? paj de ". Gardes du Cor^)»."
être sûr que toutes les troupes de Ligne saisiiaierst avec plaisir une occasion d'en venir aux mains avec sa Maison. Il alla même jusqu'à déclarer qu'il croyait nécessaire à la tranquillité de la Place, que le Roi donnât une assurance qu'il n'y ferait pas venir sa Maison,
Je crois que le Roi se trouva fort embarrassé, après nous avoir entendus. Il paraissait sentir la force de nos raisons, et probablement il commençait à regretter de n'avoir pas fait plus d'attention à la prière que je lui avais adressée, dès mon retour de Lyon, pour l'engager à se préparer des moyens de résistance ailleurs qu'à Paris, et à s'assurer au moins d'une Place, s'il ne pouvait pas parvenir à en conserver plusieurs. Mais il n'était pas question de revenir sur le passé dans des circonstances semblables, où il s'agissait de sauver la France et le Roi ; aussi, quand il nous demanda ce que nous croyons qu'il pouvait faire, je lui répondis, que ce qu'il venait d'entendre, devait lui prouver qu'il ne pouvîyt pas rester à Lille; qu'il ne fallait pas qu'il y fit venir sa Maison, et que je croyais que le meilleur parti qu'il eut ù prendre, était de se retirer dans Dunkerque. M. de Blacas approuva l'idée de Dunkerque ; mais ce ne fût que le soir après le diner, que ce projet fût discuté en détail.
Après cet entretien, je priai le Roi, ainsi que je l'ai déjà dit, de me permettre ^d'aller passer en revue les Revue de la troupes qui m'attendaient sur l'Esplanade. Je m'y ren^ dis immédiatement avec le Maréchal Mortier. Les troupes me reçurent fort bien ; et ces mêmes soldats, qui deux heures auparavant, n'avaient pas crié une seule fois Vive le Roi, firent alors entendre ce cri tiès franchement. On peut induire delà, que ces troupes n'avaient pas encore pris un parti définitif, et que le silence du malin provenait de la crainte que la Maison du Roi, et peut-être les troupes étrangères, ne vinssent à la suite de Sa Majesté. Après avoir parcouru le front de la ligne, je revins sur mes pas, en m'arrêtant successivement au centre de chaque Régiment, où j'appellai les
Officiers en cercle. J'ai déjà donné la substance de mes discours aux troupes ; je me dispenserai donc de rapporter ici ce que j'adressai à chacun de ces Corps» J'ajoutai à tout ce que j'avais dit précédament^ que le Roi -venait de me réitérer textuellement l'ordre de leur donner l'assurance, qu'aucune troupe étrangère ne serait admise dans nos Places, et que c'était avec eux eipar eux que Sa Majesté comptait conserver à la France cette précieuse barrière. J'insistai plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'alors, sur l'étendue des maux qui accableraient la France, si elle retombait sous le Gouvernement de Buonaparte, et' je leur fis connaitre par l'ordre exprès du Roi, la déclaration du Congrès de Vienne en date du 13Mars(l); mais je m'apperçns qu'ils ne croyaient pas à l'authenticité de cette pièce. Ils avaient même l'air d'être piqués qu'on pût les croire assez simples pour en être dupes (2).
Avant de faire rentrer les troupes, je décernai au nom du Roi quelques décorations, et je fis exécuter, sous mes yeux, plusieurs évolutions. Je retournai ensuite rendre compte au Roi de la manière dont la parade s'était passée.
Dans le courant de l'après-midi, je menai ma sœur faire t, ,„2 , sa cour à Sa Majesté, et à six heures, je me rendis chez s^V*" ^^^' ** le Roi, où je dinai, ainsi que les Maréchaux, les Généraux, le Préfet, le Maire et beaucoup d'autres personnes. J'étais à table à côté du Roi. On annonça le Général Ri- Arrivée du Gécard qui arrivait avec des dépèches de Monsieur, jjç neral Ricard,
(1) Voyez les Pièces officielles ù l'Appendice.
(2) Rien ne peut mieux faire connaître la défiance et l'încrédulrté des troupes, que la réponse que me fit un Chef de Cofps, à qui je recommandais d'asîurer ses officiers que le Roi n'avait aucune intention de faire entrer des troupes étrangères dans les Places, "On ne vcns conte cela," me dit-il, " que pour se servir de vous pour nous le persuader ; mais vous n'êtes pas " émigré, vous avez servi avec nous; vous n'êtes pas, et vous ne serez jamais " dans leur secret. Si cela se termine par .une guerre étrangère, comme vous " voulez nous le faire croire, vous verrez si le Roi, su Cour et «es Emigrés
i.t veuleul pas faire entrer de; troupes étrangères daus nos Place».
îloi lût la lettre de Monsieur; et demanda au GéncTaî Ricard^ s'il savait quelqu'autre langue que le français? — " Sire," répondit-il, "je parle italien." — " Eh bien," lui dit le Roi en italien, " racontez moi dans cette langue, ce " que vous avez à me dire." Alors le Général Ricard lui rendit compte de la situation, dans laquelle il avait laissé les Princes et la Maison du Roi, à Grandviiliers.
Aussitôt après le diner, le Roi passa dans sa chambre à coucher, et yappella de nouveau, les trois Maréchaux, M. de Blacas et moi. " Messieurs," nous dit-il, "je vais Le Roi nous " VOUS lire une lettre de mon frère, que je viens de un^ure^de " recevoir, et vous me direz ensuite votre avis." Dans Monsieur. cette lettre Monsieur informait le Roi, que sa Maisorv avait été tellement fatiguée par la première journée de marche (1), qu'il désespérait presque, de pouvoir lui faire continuer sa route : que dans cet embarras, il avait envoyé M. de Castries à Dieppe, pour y préparer tous les bâtiraens de transport qu'il serait possible de rassembler; qu'il allait s'y porter lui même, en y conduisant tout ce qui serait en état de suivre, et qu'il s'embarquerait à Dieppe avec autant de troupes que les transports pourraient en contenir. Monsieur ajoutait,qu'avant de s'embarquer, il licencierait le reste de la Maison du Roi pour n'en pas compromettre les individus ; mais qu'en les dispersant, il prendrait des mesures pour qu'on put retrouver les hommes au besoin. Après cette lecture, le Roi nous fit observer qu'à l'époque où Monsieur avait écrit cette lettre, il n'avait pas encore reçu l'ordre qui lui avait éié expédié d'Abbeville, de se rendre à Lille avec la Maison du Roi ; et que ce que Monsieur lui écrivait, lui faisait craindre qu'il ne fût piu^ en son pouvoir d'exécuter cet ordre.
(1) CettejouTûé* avait été de quatorze lieues, et la Maison du Roi 1 aTait faite au grand trot, en accoinpagnaat la voiture de Sa Majesté qui rJlà.î en poste.
Le Général tlicard confirmait ce que Monsieur man- i^^ppon da 'dait au Roi. Son opinion était que Monsieur n'aurait pas Général Ritou exécuter l'ordre de conduire la Maison du Roi à Lille, et qu'il aurait été forcé de continuer sa retraite sur Dieppe. 11 ne dissimula pas qu'il y avait eu des symptômes de mécontentement dans la Maison du Roi; et il parla d'un bruit qui s'était répandu, que Buonaparte avait envoyé de la cavalerie pour la poursuivre, quoique cfe bruit lui parût sans fondement.
Il s'agissait de conseiller le Roi sur le parti qu'il convenait de prendre dans cette circonstance. Sa M;ijeslé Mon opir.ion
, ... • 1 • -'"■ ce que le
m'ayant demandé mon opinion, je commençai par lui R^^id.uiaire. rappeller ce qui avait déjà été dit dans la matinée, pour lui démontrer qu'il était impossible qu'il restât à Lille. Je lui dis ensuite, que je ne pensais pas que sa déltrminalion dût dépendre de ce que ferait sa Maison ; que la lettre de Monsieur ei le rapport du Général Ricard, que nous venions d'entendre en détail, me portaient à croire que Monsieur n'aurait pas pu exécuter l'ordre qne le Roi lui avait expédié d'Abbeville de se diriger sur Lille, et qu'il se serait retiré sur Dieppe, comme il l'avait annoncé ; que dans ce cas, le Roi ne devait plus compter sur sa Maison ; mais que si Monsieur avait commencé le mouvement sur Lille, je ne voyais aucune diOiculté à lui expédier l'ordre de conduire la Maison du Roi sur un autre point, si Sa Mnjesié se décidait à ne pas la faire venir à Lille. Je pensais donc qu'il fallait se borner à la discussion des questions suivantes:
1? Le Roi peut il rester à Lille, ou doit-il se transporter ailleurs ?
2- Quelles sont les mesures à prendre dans l'une et l'autre de ces deux hypothèses ?
Je commençai par examiner, s'il était possible que le Roi restât à Lille et y établit le siège de son Gouvernement. J'observai que Lille renfermait une noinbreuse population, et que par suite du grand développement des ouvrages de son enceinte, elle ne pouvait cire
défendue et maintenue sous l'obéissance du Ro\, qiic par une force militaire bien organisée, et pourvue de moyens de subsistance pour elle et pour les habitans. Je m'étais déjà efforcé de prouver, dans la discussion précédente, que la Garde-Nationale de Lille était trop faible, non seulement pour défendre cette Place, mais même pour en faire le service, et qu'elle ne pourrait opposer aucune résistance à la plus légère tentative, faite par des troupes entreprenantes. La lettre de Monsieur et le rapport du Général Ricard devaient élever de grands doutes sur la possibilité que la Maison du Roi arrivât jamais à Lille ; mais en supposant qu'elle y arrivât, je croyais avoir démontré que cette force, réunie à celle de la Garde-Nationale, ne formerait pas même la moitié du nombre de troupes nécessaire pour tenir dans Lille; car l'arrivée de la Maison du Roi ne produirait qu'un renfort de trois ou quatre mille hommes, composés à la vérité, de sujets fidèles et dévoués, mais la plupart Officiers, peu habitués à la fatigue, et incapables de soutenir le service continuel et pénible qui serait nécessaire pour la garde d'une aussi grande Place. Je répétai ce que j'avais dit tant de fois à Paris, sans être parvenu à le persuader, que l'iimalgame des troupes de Ligne avec la Maison du Roi ne se ferait jamais, et qu'il fallait opter entr 'elles; que, par conséquent, il fallait renoncer à faire entrer des troupes de Ligne dans la composition de la garnison, si la Maison du Roi devait en faire partie ; et je déclarai qu'il me paraissait impossible de former une garnison capable de défendre Lille, si les troupes de Ligne en étaient exclues. Je fis sentir au Roi que ce n'était pas dans des circonstances telles que celles où nous nous trouvions, qu'on pouvait former cette garnison d'élémeng décidément favorables à sa cause, et que pour y parvenir, il aurait fallu s'y prendre d'avance, ainsi que je l'avais inutilement suggéré à mon retour de Lyon ; mais je n'insistai pas davantage sur un point, qu'il était devenu
inutile de discuter. Je me contentai de dire au Roi qu'il fallait surtout voir les choses telles qu'elles étaient, et partir de là, pour combiner les conseils que le Roi nous ordonnait de lui donner. Or il me paraissait évident, 1" que la Maison du Roi ne pouvait, dans aucun cas, entrer à Lille; 2V que le Roi ne pouvait pas y former d'autre garnison que celle qui y était; 3? que dans cet état de choses, le Roi n'était pas en surelé à Lille. Je savais que l'arrivée du Roi, la crainte que Sa Majesté ne voulut introduire des troupes étrangères dans la Place, les propos peu discrets qui s'étaient tenus sur ce point, jusque dans l'antichambre du Roi où je les avais entendus (1), l'antipathie des . troupes pour la Maison du Roi et en général pour les personnes qui composaient sa Cour, avaient opéré d'une manière très fâcheuse sur les esprits, déjà ébranlés par les nouvelles de Paris. Je priai le Roi de remarquer, que Lille contenait une population de plus de soixante mille habitans, qu'aucune précaution n'avait éié prise pour assurer leur subsistance, que nous n'y avions aucun moyen de police civile ou de surveillance militaire, et que la presse des circonstances ne nous laisserait probablement pas le tems de les organiser. Après avoir soumis au Roi toutes ces considérations, j'ajoutai, qu'il me paraissait inutile de discuter, si le Roi devait essayer de rester à Lille, puisque la force des choses rendait impossible qu'il y restât; et que j'étais bien convaincu qu'il n'y avait aucun avantage ù le tenter, parcequ'en définitif, le Roi n'y resterait pas. Je terminai en l'assurant que je croyais désirable pour le succès de sa cause, autant que pour sa surelé per-
(1) J'y avais entendu dire tout haut en présence de cinquante personnes, en parlant du mauvais accueil que les troupes avaient fait au Roi : ''Puis- " que ces Messieurs font la moue, il n'y a qu'à envoyer un Courier i " Tournay, faire baisser le pont-levis, cl introduire dans Lille vingt bataillons <• anglais (jui les mettront à la raison,"
sonneli'e, qu'il ea partit immédiatement et se rendit h, Punkerque.
Je passai ensuite à l'examen de la seconde questioq que je m'étais proposée. Dès le matin, j'avais dit au Roi que je croyais qu'il devait se retirer à Dunkerque. Je lui représentai que même quand il pourrait rester à Lille, je lui conseillerais encore de préférer Dunkerque, parcequ'il y trouverait des avantages que Lille ne pouvait jamais lui présenter. Comme Dunkerque était un port de mer, sa situation donnerait au Roi la faculté de communiquer librement, et sans intermédiaire, avec toutes les côtes de France et avec toute l'Europe. Il lui suffirait pour cela, d'avoir une petite Marine sous son ï^avillon, toujours prête à transporter partout où il voudrait^, sa ï*ersonne, ses agens, ses troupes ou simplement ses ordres. Cette liberté de communications me paraissait de la plus grande importance pour le Roi, surtout dans la supposition qui devenait chaque jour plus probable, que lei Armées Alliées fussent sur le point d'entrer pn France ; à Dunkerque, non seulement le Roi n'était pas dans leur ligne d'opérations, mais il se trouvait entièrement séparé d'elles et hors de leur dépendance. Enfin si le Roi réussissait, comme je le croyais, à s'établir à Dunkerque, il aurait l'immense avantage de ne pas sortir de France et de pouvoir y attendre les évènemens, quels qu'ils pussent être, sans encourir le reproche d'avoir participé à rirjvasion des Puissances étrangères, et. à tous les maux qui devaient en résulter. J'observai qu'en restant à Lille, Ip Roi ne pourrait jamais jouir de cette indépendance, puisque cette Place sériait nécessairement cernée par les Alliés dès leur entrée en Frar^ce, et que ses 0gens et ses ordres ne pourraient plus arriver à leurs destinations que par l'intermédiaire des Alliés, ce qui le» décolorerait aux yeux des français. 11 était essentiel que la Place où le Roi s'enfermerait, fut facile à défendre avec une faible garnison. Dunkerque présentait cet avantage; car quoique cette Place soit pçtite, elle est çepea-
iOl
dant très forte, et sa position avancée aurait toujours rendu très difficile pour Buonaparte d'en entreprendre le siège, avant d'avoir envahi la Belgique, et par conséquent de s'être exposé au ' choc des Armées qui bordaient alors la frontière. J'ajoutais à ces considérations, qu'il n'y avait 3. Dunkerque qu'une garnison très faible, (environ quatre cents hommes d'infanterie), que la dis, position des habitans en faveur du Roi n'était pas (douteuse, que par conséquent, le contact de la Maison du Roi avec cette garnison ne serait point à craindre, et qu'il n'y aurait aucune difficulté à ce que le Roi se servit de sa Maison pour se maintenir dans cette Place. Il était d'ailleurs probable, que si le Roi s'assurait de Dun* licrque, Bergnes (dont la garnison n'était pas de deux cents hommes), Qravelines, peut-être même Calais et Ardres, suivraient l'ejfemple de Dunkerque et resteraient sous l'obéissance du Roi. La réunion de ces Places formerait déjà un petit Royaume fort difficile à attaquer et d'une grande importance; et je pensais que cette possession d'une portion de la France, donnerait au Roi une «grande force aux yeux de la Nation et de l'Armée, et beaucoup de consistance auprès des Alliés. On pouvait, en outre, espérer que l'exemple de ces Places en entraînerait d'autres. Je proposai au Roi de me laisser à Lille avec le brave Maréchal qu'il m'avait donné pour second, et je lui dis que si je parvenais à prolonger l'état d'incertitude où était encore la garnison de Lille, je présumais que Douay et Valencienne» resteraient aussi en suspens: mais je ne lui dissimulais pas^ que je croyais que les choses avaient été trop loin et qu'il était trop tard, pour que je comptasse sur le çuccès.
J'ajoutai à toutes ces raisons, qu'il était douteux que les trésors du Roi, qui étaient à Calais, pussent arriver à Lille, tandis qu'il n'y avait aucune difficulté à les transporter à Dunkerque, où le Roi pourrait les embarquer j^u en disposer, comme il le jugerait à propos.
Je conseille au Enfinje conclus en disant au Roi que mon avis était : Koi de se ren- jo Que ]e Roi expédiât sur-le-champ à sa Maison
flie a Dunker» ' '•
que, et dy en- Militaire l'oidre de se rendre à Dunkerque.
yoyer sa Mai- ^
son Militaire. £° Que le Roi partit immédiatement pour Dunkerque en se faisant précéder par le Maréchal Macdonald, et que Sa Majesté me laissât à Lille avec le Maréchal Mortier.
J'ai tâché de réunir tous les argumens que j'ai employés pour motiver mon opinion dans le cours de cette discussion, qui fut très longue, car elle dura cinq heures ; mais dans laquelle, à la vérité, on s'est souvent écarté du sujet principal. Il ne fut fait aucune objection solide au plan que je venais d'exposer. Les Maréchaux et M. de Blacas l'approuvèrent, et le Roi parut disposé à l'adopter. La seule objection que je me rappelle, fût que le Général Vandamme habitait Cassel par où le Roi devait passer, '' Eh mon Dieu," s'écria le Maréchal Mortier, *' qu'est ce que Vandamme '' peut faire au Roi ? Le Roi le fera arrêter par deux " Gendarmes, s'il en a envie. 11 n'y a point de garnison " à Cassel, les habitans sont tous pour le Roi. Van- '* damme n'a ni poids, ni consistance dans le pays, et se " trouvera très heureux que le Roi ne s'occupe pas '* de lui. La disposition du peuple sur toute la route " de Lille à Dunkerque est favorable au Roi. Il n'y " a que vingt-cinq lieues à faire sur une des plus belles " routes de France, et je réponds que Sa Majesté arrivera " à Dunkerque sans courir le moindre danger, et sans, " éprouver aucune difficulté." Le Iloî «e Le Roi prit enfin son parti. Il expédia à Monsieur
?if ourlfun*. l'ordre de conduire sa Maison à Dunkerque. Il ordonna kerque. ru Maréchal Macdonald de partir dans une demi-heure
(il était alors minuit), et passant dans son sallon, il y annonça qu'il venaitde prendre la résolution de se rendre à Dunkerque, et fit ordonner ses chevaux de poste pour une heure du malin. Puis, s'adressant au Maréchal de Trévise et à moi, il nous dit d'aller nous reposer pendant une
heure, et de revenir au bout de ce lems, pour l'accômpàgner jusque hors de la Place, où nous rentrerions ensuite* Nous retournâmes à l'hôtel du Gouvernement, et je me jettai sur mon lit sans me déshabiller, après avoir oidonné de seller mes chevaux à une heure moins un quart. Mais à minuit et demie, je vis entrer dans Le Roi chang«i ma chambre un des Secrétaires de là suite du Roi, ^^,1^^^^ qui me dit: " Le Roi me charge de prévenir Monsei- " gneur qu'il ne se dérange pas celte nuit, parce que Sa " Majesté ne part plus; Elle vient de faire décommander *' ses chevaux de poste." Je ne m'attendais pas à cette nouvelle, cependant je la reçus sans en être surpris, et je me contentai de lui dire : " Voulez-vous bien *' en informer le Maréchal de Trévise ?" — *' Le Roi," me rc'pondit-il, " m'a ordonné de l'en prévenir aussi," et il s'en fût. Un moment après, le Maréchal entra dans ma chambre, et me dit d'un air très étonné : " Mais qu'est " ce que c'est donc que tout cela? Voilà le Roi qui ne « part plus!"— "Je n'y entends rien," lui dis-je. — " Mais " comment," reprit-il, "abandonner en un quart d'heure " un plan adopté après cinq heures de discussion ! Un " plan dont il devait attendre les plus grands avantages, '* sans qu'il l'exposât à aucun inconvénient ! En vérité, *< je crois qu'il faudrait retourner chez le Roi, et lui faire " quelques représentations, ou savoir au moins, ce qui " cause un changement de résolution aussi subit et aussi " extraordinaire." — " Ma foi," lui dis-je, " mon cher " Maréchal, ce ne sont pas mes affaires ; j'ai dit au Roi " tout ce que je pensais, vous l'avez dit aussi ; je ne vois *' pas de raisons pour y retourner, d'autant que si le Roi *' l'avait désiré, il nous l'aurait fait dire. Je m'en vais " donc tâcher de dormir, et je vous engage à en faire *' autant." Le Maréchal suivit mon conseil. Je n'ai jamais pu découvrir le motif d'une résolution aussi soudaine, et je l'ignore encore au moment où j'écris. Le Maréchal de Tarente m'a dit avoir été également étonné de ce changement de résolutionj et n'en avoir
pas plus pénétré les motifs, que le Maréchal de 'trévisè" et moi.
23 Mars. Le 23 Mars, entre sejpft et huit heures du malin, le Roî iojc^cberTheî «ï'envoya chercher ainsi que le Duc de Trévise. Dès que le Roi Hi'apperçût: " Eh bien, Monsieur," me dit-il, je ne "suis pas parti, comme vous voyez?" — " Sire," répondis-je, *' j'ai reçu le message que Votre Majesté a daigné *' m'envoyer cette nuit pour m'en prévenir." — " Je n'ai " pas voulu," reprit le Roi, ^' sortir de Lille, comme un " voleur, au milieu de la nuit." — "Ah ! Sire," lui dis-je, "je ne vois pas quelle analogie il aurait pu y avoir, " entre le départ du Roi et la sortie d'un Voleur. Mais " d'ailleurs, à présent, il fait jour." — " J'aime mieux " rester à Lille." — "Je souhaite que Votre Majesté le " puisse ; mais tout ce que nous voyons, porte mal- " heureusement à croire que cela ne pourra pas être " long." — " C'est ce que nous verrons," dit le Roi.
Un incident qui survint dans la matinée, entre neuf et dix heures^ aurait pu devenir très fâcheux. Quelques gens de la campagne se présentèrent à une des Portes de Lille (la Porte de Béthune), annonçant aux soldats de garde, que le Duc de Berri arrivait à la tête de deux mille Suisses, et qu'il n'était qu'à peu de distance de la Place. (1) Cette nouvelle se répandit dans la ville, et l'effet en fût fâcheux ; peu s'en fallût que les troupes ne prissent les armes, et qu'arborant la cocarde tricolore, ils ne se préparassent à recevoir le Duc de Berri et les Suisses à coups de fusils et à coups de canon. Heureusement le Maréchal de Trévise fut informé à tems de cette rumeur. Il s'empressa d'aller en rendre compte au Roi qui le chargea de démentir ce bruit, et d'assurer la garnison que sa Maison, dont il avait changé la destination, ne venait point à Lille. ' La garnison se calma, et cela n'eut point d'autres suites.
(l) A cette époque, la Maison du Roi avait reçu l'ordre que Sa Majesté lui avait expédié d'Abbeville et se dirigeait effeclivemcut sur Lille par Sétliune.
Vers midi, le Roi m'envoya chercher ainsi que les Le Roi me no
•» «- X 1 n j I • . \ '''"'C qu'il se dé-
Marechaux, et nous ht entrer dans son cabmet où se cide à partir.
trouvait M. de Blacas. Il nous dit simplement qu'il
nous avait mandé pour nous informer qu'il comptait
partir à trois heures, mais il ne nous communiqua pas les
motifs qui le ramenaient à cette lésohilion (l): '' Puis-'
*'je demander," lui dis-je, "où Votre Majesté compte
''aller?" — "Je passerai la frontière," me répondii-il ;
"je vois que je ne peux pas rester à Lille, et il vaut
"mieux prendre son parti tout-à-fait." — " Sire," ré-Mesobser-
pliquai-jc, "je suis bien convaincu que le Roi ne peut, ^lajené!^*
" ni ne doit resier à Lille davantage, et que le plutôt que
" Votre Majesté en partira sera le mieux ; mais le Roi
" peut quitter Lille sans sortir de France. Pourquoi
" abandonner le projet de Dunkerque?" — "Ah! Dun-
" kerque," dit le Roi, "il y a vingt-cinq lieues d'ici à
" Dunkerque ; je ne sais pas si j'y arriverais par la
" roule directe, et d'ailleurs ma Maison n'y étant pas
" encore, ce serait la même chose qu'ici ; je ne suis pas
'* sûr qu'elle puisse s'y rendre, et après tout, je pourrai
" toujours gagner Dunkerque par dehors la frontière,
" aussi bien que par dedans, sî je le juge à propos." —
" Ah ! Sire," lui dis-je, " que Votre Majesté ne se fasse
** pas de ces illusions là; les frontières sont un Rubicon
" qu'on ne repasse plus si aisément, quand une fois
"on l'a franchi." — ''Je ne vois pas de raisons pour
" cela," me dit le Roi, " je compte m'en aller à Ostende,
" mais je ne m'y embarquerai pas de quelques jours : j'y
" attendrai des nouvelles, et nous verrons,"
Lorsque cette discussion fut terminée, le Maréchal
(1) Nous venions d'apprendre que le Préfet avait reçu des dépèches du Duc de Bassauo, que Buouaparte avait chargé de remplir proTisoiremeiU les fonctions de Ministre de. l'intérieur. Mais soit que le Ro; eu ait eu Connaissance ou non, il ne nous en paila pas, et quant à moi, j'ignore encore ce qu'elles contenaient. J'ignore de même quelles furent lc!> causes qui déterminèrent le Roi aussi subitement à quitter Lille et à sortir immédtateuieat de France, et si ces dépèches eurent aucune part à celte résoluiion.
Macdouald hiî adressa la parole, et lui dit, d'un ton DiscouTs da assez solemnel : " Sire, j'avais juré fidélité ù Nano- Macdonaid " 'con, et je me glorifie d'avoir été des derniers à '' le quitter. Je me glorifie de même d'être resté auprès " de Votre Majesté, jusqu'au moment oii Elle va sortir " de France : mais je n'en sortirai point à sa suite. Je " ne serais hors de France, qu'un fardeau inutile pour " Elle. Je supplie le R,oi de recevoir ma démission " et de me permettre de l'accompagner jusqu'à l'extrême '' frontière. Quand une fois j'aurai vu Votre Majesté " en sûreté, je reviendrai ici d'où je me retirerai chez " moi." Le Roi lui répondit qu'il acceptait sa démission, et lui fit un con)plimeni très flatteur sur la fidélité avec laquelle il l'avait servi, et sur les sentimens qu'il lui témoignait.
Le Mar'chal ^^ Maréchal Mortier dit de même au Roi qu'il le Mortier lui priait de recevoir sa démission; qu'il comptait comme
demande ses -.-.t/iia/ti ii • i- • vi
ordres. le JMarechal JMacdonald se retirer chez lui ; mais qu tl
desirait que le Roi lui indiquai comment Sa Majesté voulait qu'il se conduisit dans son Commandement, Réponse du après son départ. Le Roi lui répondit; " Vous devez • " faire ce que les circonstances vous indiqueront, je
" m'en remets a. vous. Si elles vous obligent à mettre "une autre cocarde à votre chapeau, faites-le; mais " vous conserverez toujours la mienne dans votre cœur, " et je suis sûr que vous la reprendrez dans l'occasion." — " Je conserverai toujours dans mon cœur," reprit le Maréchal, "le souvenir des bontés de votre Majesté." Je demande au Je m'adressai ensuite au Roi, et je lui demandai ^ut que'^'''je ce qu'il voulait qne je fisse : " Ma foi," me dit le Roi, fasse. (( vous pouvez faire tout ce que vous voudrez." — " Eh
" bien ! Sire," repris-je, " puisque Votre Majesté me " laisse cette latitude, voici ce que je compte faire. Je *' vais monter à cheval avec le Duc de Trévise, pour "accompagner le Roi jusque sur le glacis ; ensuite je " rentrerai dans la Place, et j'y resterai aussi longtems *' qaeje conserverai quelqu'espoir de pouvoir y soutenir
* la cause de Votre JVTajesté et de l'y servir. Je crains
* que cela ne soit pas long. Lorsque je serai convaincu ' de rinuliliré de mes efforts, je partirai ; et je me
* rendrai immédiatement en Angleterre, pour y rejoin- ' dre ma femme et mes enfans, et y attendre les évène- ' mens." — ^' C'est/' me répondit le Roi, " tout ce que ' vous avez de mieux à faire."
A trois heures, le Roi se mil en voiture, et nous Le Roi quitte montâmes à cheval. Un escadron de Cuirassiers com- pJ.'J,^^,^^^*"'^^'^^ mandé par le Colonel du Régiment, escortait Sa Majesté. On entendait des cris continuels de /^î're /e iîoi dans la foule qui s'était réunie devant la maison qu'occupait Sa Majesté; mais en la traversant, nous nous apperçumcs qu'il y régnait de l'inquiélude : on nous demandait de tous les côtés, si le Roi quittait Lille, et où il allait. Nous avions l'air de ne pas entendre j mais ces questions devenaient très embarrassantes, lorsque la voiture du Roi s'arrêtait, ce qui arriva deux fois avant de sortir de la ville, pour raccommoder des traits cassés. Une nouvelle difficulté arrêta le Roi à la Porte de la ville: les soldats de garde ne voulaient pas l'ouvrir ; le Maréchal de Trévise perdit patience contre l'officier qui commandait ce poste, et la fil ouvrir d'autorité. Sur le glacis, je pris congé du Roi ainsi que le Maréchal de Trévise, avec lequel je rentrai immédiatement dans la Place. Le Maréchal de Tarcnte accompagna le Roi jusqu'à la frontière, et revint ensuite à Lille.
J'eus alors de nouvelles conférences avec les deux Maréchaux, les Généraux et les Colonels, et je ne tardai pas à me convaincre qu'il n'y avait [ilus rien à faire, et que de plus longs efforts ne mèneraient qu'à compromettre ceux qui les feraient avec moi. Je me décidai •^'-' '"*'^^*^'*^^ ^
' pirtir.
donc à partir dans la nuit.
Ce ne fut que lorsque j'eus pris cette résolution que j'appris par le Maréchal de Trévise (ce qu'il avait ^ , . eu l'extrême délicatesse de me cacher ainsi qu'au Roi)^ phiqne ponr
, l'r-i '\' \ • 1 • . , , . l'arrestation
qu une dépêche tcicgraphique lui avait ete transmise du Roi.
de quinze lieues, par laquelle il lui était enjoint d'arrêter
le Roi et tous les Bourbons qui pouvaient être à Lille.
Il me dit en outre, que depuis le départ du Roi, un
Cet ordre est Aide-de-Camp du Maréchal Davoust (1) s'était présenté
A^dt-deEmp! ^^^ Portes, qu'il se l'était fait amener, et qu'il l'avait
trouvé porteur d'ordres dont l'objet était de faire arrêter
le Roi ainsi que moi. Il ajouta qu'il s'était assuré de cet
Aide-de-Camp, et me priant de n'avoir aucun égard à ce
qu'il venait de m'a{)prendre, il me demanda de rester à
Lille aussi longlerns que je l'aurais fait, si je n'en avais pas
eu connaissance. J'appréciais déjà toutes les qualités du
Maréchal deTrévise pour qui j'avais une amitié sincère,
et je n'avais pas besoin de ce nouveau trait de loyauté
pour rendre justice à la noblesse de son caractère.
Observations ^e Roi en quittant la France sans avoir laissé aucun
sur le départ ordre oositif au Maréchal de Trévise ou à moi, nous avait du Roi. '
placés dans une position très fâcheuse, envers tous ceux
auxquels nous avions précédament donné des ordres spéciaux en son nom. Sa Majesté, n'ayant pas cru pouvoir rester en sûreté dans aucune partie du Nord de la France, et s'êtant retirée en pays étranger, avait reconnu tacitement par son départ, l'impossibilité de faire résistance dans l'étendue de mon Commandement, et par conséquent, celle de mettre à exécution les ordres que j'avais donnés. Il me semblait qu'avant son départ, le Roi aurait dû manifester à tous les français quelles étaient ses intentions ; mais il n'en a rien fait. Il est sorti de France, sans avoir rien prescrit; aucune ordonnance, aucune proclamation, aucun manifeste n'a même annoncé ce départ ; rien n'a averti les fonctionnaires publics de la nouvelle position dans laquelle ils étaient placés, et ne leur a tracé la ligne de conduite que le Roi voulait qu'ils suivissent: en sorte qu'il ne leur restait, de même qu'à tous les officiers de l'Armée, d'autre guide que leur patriotisme et le sentiment de leurs devoirs.
(l) Le Maréchal Davoust venait d'être nommé Ministre de la Guerre par Buonaparte.
Le premier Numéro du Journal Universel, \)uh\\6 à Ordonnances Gancl, le 14 Avril, contient a la vérité, deux Ordonnances de LUle, mais du Roi, datées de Lille le 23 Marsfl), mais elles n'avaient P"^!'^" ^
^ ^' Gand dans une
jamais paru jusqu'alors, et je suis convaincu qu'elles Gazette, n'ont pas été faites à Lille. Si elles l'avaient été, je pense que c'était un devoir pour le Roi de faire connaître à tous les intéressés (ei ces intéressés étaient toute la Nation), les Ordonnances d'après lesquelles il prétendrait ensuite juger, ou faire jtiger leur conduite. Il est de notoriété publique que le 23 Mars, le Roi pouvait promulguer et faire publier à Lille ces deux Ordonnances ou telles autres qu'il auraitjugé à propos de rendre, et il est également notoire que le Roi ne l'a pas fait; quoique cette formalité fût absolument indispensable, pour qu'on eut ensuite la faculté de faire commencer l'opération de ces Ordonnances à la date qui leur a été donnée, trois semaines après, dans le Journal de Gand.
Je ne saurais croire que si ces Ordonnances avaient été réellement rendues à Lille, le Roi ne les eut pas communiquées aux Maréchaux de Trévise et deTarente, ainsi qu'à moi, lorsque nous lui avons demandé les ordres qu'il voulait nous laisser en parlant. J'ai déjà dit qu'il avait répondu au Duc de Trévise, " Vous Jerez ce que ** les circonstances vous indiqueront ,•" et que, prévoyant même que son départ mettrait le Maréclml dans le cas de substituer la cocarde Iricolore à la cocarde blanche, il avait ajouté: " Faites le, et quelque soit la cocarde " que vous portiez à votre chapeau, je suis bien sûr que " vous conserverez la mienne dam votre cœur, et que " vous la reprendrez dan<i roccasion." Il serait impossible que le Roi cul tenu ce langage, si les deux Ordonnances avaient été rendues avant son départ de Lille, et j'avoue qu'il me paraîtrait inexplicable qu'il ne nous les eut pas communiquées, si elles avaient existé.
Le Roi étant parti de Lille et a3'ant quitté la France
f l) Voyez le^ pièces officielles à l'Appendice.
sans avoir donné aucun ordre ou aucune inslruclion quelconque, soit au Marécl)al, soit à moi, nous avait laissés investis du Commandement, puisqu'il ne nous avait remplacé ni l'un, ni Faulre. Je ne pouvais pas abandonner ce Commandement et quitter le territoire français, sans informer mes subordonnés du parti que les circonstances me forçaient de prendre; je le devais d'autant plus que je leur avais donné des ordres relatif» à un plan qui était devenu inexécutab]e(I) ; par conséquent, il était de mon devoir d'annuller ces ordres, et de les prévenir que je renonçais à l'exécution de ce plan, ce qui les replaçait dans la position où ils étaient, avant d'avoir reçu les ordres que je leur avais donnés pour cet objet. On a répandu que j'avais délié tous les Commandans de Place du serment de fidélité qu'ils avaient prêté au Roi : rien n'est plus faux, et rien ne peut mieux prouver la fausseté de cette assertion, que la lettre suivante que j'écrivis au Maréchal de Trévise, en lui remettant le Commandement en Chef, ainsi que la circulaire que j'adressai à tous les Commandans des Places auxquels j'avais donné des ordres particuliers, qui est la pièce sur laquelle je présume qu'on a cherché à fonder celte calomnie.
'' Lille, ce ^3 Mars 1815.
îlîaré^chd*^ "Je viens, mon cher Maréchal, vous remettre en
Mortier. <( entier, le Commandement que j'aurais été si heureux
" d'exercer avec vous dans les Départemens du Nord. " Je suis trop bon français pour sacrifier les intérêts de '' laFrance, parce que de nouveaux malheurs me forcent " à la quitter. Je pars pour m'ensevelir dans la re- " traite et l'oubli. — Le Roi n'étant plus en France, je " ne puis plus vous transmettre d'ordres en son nom, et '^ il ne me reste qu'à vous dégager de l'observation de " tous les ordres que je vous avais transmis, et à vous '' recommander de faire tout ce que votre excellent
(1) Voyez l'ordre du 20 Mars, page 76.
"jugement et voire patriotisme si pur, vous suggéreront " de mieux, pour les intérêts de la France, et de plus *' conforme à tous les devoirs que vous avez à remplir. " Veuillez faire transmettre les lettres ci-jointes à tous " les Commandans de Places auxquels j'avais adressé " des ordres, afin d'emporter avec moi dans le nouvel " exil auquel je me dévoue, la satisfacti©n d'avoir rempli " mes devoirs envers eux, comme je suis bien sûr qu'ils " auraient rempli les leurs envers moi, si les circon- '^ stances l'avaient permis. Adieu, mon cher Maréchal, " mon cœur se serre en écrivant ce mot, conservez moi *' votre amitié dans quelque lieu que la fortune me con- *' duise, et comptez à jamais sur la mienne ; je n'oublierai "jamais ce que j'ai vu de vous, pendant le tems trop '^ court, que nous avons passé ensemble; j'admire votre " noble lo3'auté et votre beau caractère, autant que je " vous estime et que je vous aime ; et c'est de tout mon *' cœur; mon cher Maréchal, que je vous souhaite toute *^ la prospérité dont vous êtes si digne, et que j'espère " encore pour vous,
" Votre très affectionné,
(Signé) " Louis Philippe D'Orléans,
" A Monsieur le Maréchal Duc de Trévise.
J'écrivis en même tems, à chacun des Officiers-Généraux Commandans dans les Places de la l6! Division Militaire, la circulaire suivante:
•• Lille, ce 23 Mars 1815.
" Je VOUS préviens, mon cher Général, que les mal- Ma lettre aux " heureuses circonstances où nous nous trouvons, ayant ^°""J*"^^n' " déterminé le Roi à sortir de France cette après-dinée " à trois heures, je vous dégage de l'observation des " ordres, que je vous avais transmis en son nom, et je " m'en rapporte à votre jugement et à votre patriotisme, " pour faire ce que vous croirez le plus convenable au.x " iniérêts de la France et à vos devoirs.
lia
''' Communiquez les dispositions de cette lettre aux *' Commandans dts Places de votre Commandeirient, et " aux troupes sous vos ordres.
(Sigm) " Louis Philippe D'Orléans."
Après avoir terminé ces dispositions, il me restait à régler ce qui concernait mes Aides-de-Camp. Le Baron Albert qui était Lieutenant-Général, père de famille et propriétaire en France, ne pouvait, ni ne devait penser à en sortir, pour me suivre en pays étrangers. Le Colonel Atthalin et Raoul de Montmorency me proposèrent de m'accompagner et de s'attacher à mon sort; je fus pénétré de cette proposition et j'aurais éprouve une grande consolation à l'accepter, si d'une part, une longue et triste expérience ne m'avait appris combien mon sort était incertain, et si de l'autre, je n'avais pas toujours eu le principe de décourager l'émigration. D'ailleurs Atthalin était Colonel du Génie, et cette situation était infiniment préférable à tout ce que j'aurais pu lui offrir hors de France; liaoïil étant fils unique, ne devait compromettre ni sa famille, ni sa fortune; je refusai donc leurs oftVes, quelques fussent mes regrets de me séparer d'eux.
Mes autres Aides-de-Carap étaient dans des positions différentes. Tous les biens de la succession à laquelle Camille de S^^ Aldegonde était appelle, étant en Belgique> il était naturel et même préférable qu'il sortit de France. Thibaut de Montmorency avait d'aussi bonnes raisons pour prendre le même parti, ainsi que M. de Chabot ; je ne pouvais donc pas leur conseiller d'agir autrement, et je me décidai à les enmiener.
J'éprouvai aussi bien du regret à me séparer du Maréchal Macdonald, pour qui j'ai^ depuis longtems beaucoup d'amitié.
24 Mars. Enfin le 24 Mars, à trois heures du matin, je montai
France^.^^ ^^ voiture avec ma sœur, M"!' de Montjoye, et le Maréchal de Trévise qui voulut absolument m'accompagner
jusque hors des Portes, où je lui dis adieu. Ceux de mes Aides-de-Camp qui restaient en France, me suivirent jusqu'à la frontière, où ils me quittèrent ainsi que le détachement de Cuirassiers qui m'avait escorté depuis Lille.
J'arrivai à Tournay à la pointe du jour. J'écrivis immédiatement au Roi pour lui rendre compte de ma sortie de France, et pour l'informer du grand service que le Maréchal de Trévise venait de lui rendre. Je me hâtai ensuite de continuer ma route, pour aller rejoindre en Angleterre ma femme et mes enfans.