QUE D'ALGER
Aux pères et aux mères des Lois mis stonnaïres Philippe Ménoret, Maris- Alfred Paulinier, Pierre Bouchand, mis à mort au mois de janvier 1856 sur la route de Tombouctou, où ils allaient porter la foi.
Vous avez enfin obtenu la certitude heureuse et cruelle que vous désiriez et que vous redoutiez également. Les lettres que vous écrit le supérieur de nos missionnaires ne peuvent plus vous laisser de doute: vos fils ont souffert la mort pour la cause de Dieu.
Vos cœurs, éclairés par la foi, ont | tressailli, je le sais, d’une joie sainte, ct
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vos yeux cependant ont versé des larmes.
Ce n’est pas moi qui accuserai ces larmes de faiblesse : Marie a pleuré Jésus sur le Calvaire, et Jésus a pleuré Lazare parce qu’il l’aimait. Comment pourraisje défendre à un père, à une mère de pleurer leur fils? Le voudrais-je, d’ailleurs, je ne le pourrais pas sans me Con.
damner moi-même. Ce premier déchirement de la nature, je l'ai ressenti comme vous, car ils étaient mes fils en même temps qu'ils étaient les vôtres. Vous les aviez engendrés à la vie, je les avais encendrés au saccrdoce. Dieu s'était servi de vous pour les donner à la terre, il a daigné se servir de moi, pasteur sans amour, pour les donner au martyre et au ciel.
Oh ! qu’ils ont reçu avec plénitude la grâce dont Dieu m'a fait pour eux le dispensateur ! Je me rappelle les paroles que je leur adressais, ainsi qu’à leurs frères, il y a deux ans à peine, au jour de la con-
sécration de leur église, de cette église où leurs restes sacrés reposeront un jour.
Vous les avez lues peut-être alors, car les journaux les répétèrent, et vous aurez tremblé pour vos fils. Eux seuls ne tremblèrent pas : ils entendaient au fond de leur cœur une voix puissante dont là mienne n’était que le faible écho, et cette voix faisait taire en eux toutes les ter.
reurs :
Ce qui vous a séduits dans cette mission, leur disais-je, ce sont les périls même qu'elle présente plus qu'aucune autre mission de la terre. L’Afrique, dans ses profondeurs encore mal connues, est, on le sait néanmoins, le dernier asile des barbaries sans nom, de l’abrutissement en apparence incurable, de l’anthropophagie, du plus infâme esclavage.
Et cependant vous êtes venus, et vous vous êtes engagés à vivre de cette vie et à mourir de cette mort; et vous attendez tous avec impatience le moment
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d’aborder le champ de bataille, ce champ de bataille de la charité, où vos armes seront vos bienfaits de chaque jour, votre défense la patience et la douceur, votre prédication la force de vos exemples, votre triomphe enfin l’héroïque sacrifice de votre vie.
‘ Je vous regarde, mes chers enfants, je vois sur vos fronts tout l’éclat de la force et de la jeunesse. Je songe à tout ce que vous avez abandonné, famille, patrie, espérances d’ici bas, et je bénis Dieu, qui garde encore à la terre tant de cœurs qu’un dévouement héroïque et pur peut enflammer.”
Vos fils m'écoutaient ; et à ces paroles terribles pour la nature, l'éclat divin du sacrifice illuminait seul leurs regards.
Je me les rappelle encore au jour de leur sacerdoce, alors qu'agenouillés au pied de l’autel ils écoutaient la demande que l’évêque adresse partout au nouveau prêtre, maïs qui, dans une mission comme
a leur, revêt un sens si plein de menaces et d’espérances ! ‘Me promettez-vous, et à mes successeurs, le respect et l’obéissance ? ” [ls répondaient d’une voix ferme et modeste: “Je le promets!” et ils mettaient, selon le rit sacré, leurs mains entre les miennes, comme pour m’abondonner leur vie en même temps que leur volonté. Ils ont tenu leur sainte promesse.
Leur obéissance à été celle du Maître divin dont ils prenaient le joug. l’obéissance jusqu’à la mort !
Quels souvenirs ! et de quel glaive ne percent-ils pas mon âme en songeant qu'ils nous ont quittés et que je leur survis, serviteur inutile: ‘“ Absalon, mon fils!
mon fils Absalon, disait David dans une pareille douleur, qui me donnera de mourir pour te rendre à la vie ?” Voilà ce que je sens sur leur tombe ; et vous qui avez veillé sur leur berceau, puis-je m'étonnér que vous les pleuriez avec moi ?
Pieurez done, pieurez comme Jacob pieu-
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rait Joseph, comme Rachel pleurait ses fils: mais que vos larmes soient adoucies par les espérances de la foi.
Et où ces espérances furent-elles plus grandes et plus présentes ? où la vie se montra-t-elle jamais plus certaine qu’au sein d'une telle mort?
Ils vivent vos crois fils martyrs! Ils vivent en Dieu, pour l'amour duqnel ils ont donné leur sang. [ls vivent à jamais dans le souvenir reconnaissant de l'Eglise, que leur sacrifice a tant honorée.
Et quels traits pleins de charmes ces apôtres, enlevés dès leurs premiers pas dans la carrière, ne garderont-ils pas dans son histoire ?
Fleurs sacrées où la blancheur du lis s'allie à la pourpre du martyre, et qui les premières sont venus fleurir et embaumer ces déserts! Le matin, elles s’élevaient brillantes de tout l'éclat de leur beauté ; le soir, elles furent tranchées avant l’heure. Nées ensemble, unies entre elles par ies
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liens sacrés de l'amour, elles ne furent pas séparées dans la mort !
C'est ainsi que nous les avons vus!
c'est ainsi que nous garderons leur aimable et douce mémoire, comme David gardait celle de Jonathas!
Oui, nous les avons vus partir pleins d'amour pour Dieu, pleins d'amour pour ces barbares qui slaant leur donner la mort, entonnant, au moment où ils quittsiont un sol qui est encore celui de la France, le chant de triomphe de l'Eglise, dans l'espérance désormais assurée de se sacrifier à leur foi. Les premiers ils répandirent sur ces terres infidèle, dans le divin sacrifice, le sang mystique de l'Agneau, et ils se pressèrent d'y mêler leur sang innocent, semant ainsi dans Ja mort la résurrection et la vie!
Et pour s’associer ainsi à l'œuvre de la rédemption divine, que n'avaient-ils pas déjà souffert ! Ils avaient quitté je toit paternel, ils avaient vu couler les larmes
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maternelles, ile s'étaient arrachés à vos embrassements, ils avaient renoncé aux espérances de l'avenir, à la France, à tout ce qu'ils aimaient sur la terre. Ils étaient venus se préparer ici à pénétrer dans l'intérieur de cette Afrique où règnent tous les fléaux, et dont le mahométisme défend les abords, et déjà, en retour de leur dévouement, ils y avaient trouvé les contradictions et les outrages.
Des chrétiens, puis-je le dire sans rou.
gir ? les avaient accusés de vouloir amasser des richesses, alors qu'ils mendiaient avec peine leur pain de chaque jour et celui des pauvres qu'ils nourrissaient. Lorsqu'ils sauvaient de la mort des enfants abandonnés de tous et qu’ils pansaient de leurs mains les plaies hideuses des indi oènes, sans leur parler de leur Dieu autre.
ment que par leur charité, on les représentait au monde entier, dans d’infâmes libelles, comme violentant les consciences et préparant les révoltes ! [ls ont entendu
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parmi nous les cris que poussaient déjà, au temps de St. Jérôme, contre les serviteurs de Dieu, les chrétiens indignes de Jérusalem : “ Hors, hors de nos murs cette exécrable race d'hommes!” Pour eux, ils se taisaicnt, sachant bien qu'ils répondraient un jour à ces calomnies et à Ses cris de la haine par un miracle d'amour !
Ils n’ont pas vu sur la terre, il est vrai, le succès de leurs vœux ; mais ils l’ont préparé et assuré par leur mort.
L'Eglise ne triomphe pas comme les puissances humaines. Celles-ei ne savent que tuer pour vaincre. L’Eolise a un secret qui triomphe de toutes les résislances et des fautes mêmes de ses enfants :
c'est celui de savoir mourir. Vous l’auriez compris pour vos fils si vous aviez pu voir comme moi, l'effet produit sur tous leurs frères, les missionnaires africains d'Alger, par la première annonce de leur fin bien.
heureuse, si vous aviez entendu ces voix
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vibrantes d'enthousiasme et de foi chanter en chœur l'hymne d’Augustin et d'Ambroise, ce même hymne que vos fils chantaient en allant au devant du martyre !
Et le Te Deum chanté, tous juraient de se sacrifier pour une terre qui avait bu le sang de leur frères, tous demandaient à les suivre dans le combat. Si la porte leur en était fermée d'une part, ils la chercheraient de l’autre, et ils ne s’arrêteraient plus jusquà ce qu'ils eussent pénétré au cœur de cet empire de la mort:
Ce n'était plus seulement la parole du docteur de Carthage : ‘ Sang des martyrs, semence de chrétiens!” Le sang de vos fils était visiblement la source désormais intarissable de l’apostalat africain !
Que ces grandes pensées vous consolent done et vous fortifient ; que la foi, vous prenant sur ses ailes, vous élève au-dessus des sentiments et des défaillances de la nature.
Ils ont souflert sans doute et ils sont
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morts, mais ils ont lavé dans leur sang les fautes légères qui pouvaient encore ternir leurs âmes; et aujourd’hui ils obtis.. tent par leurs prières miséricorde pour uozs, Et que vaut la vie qu’ils ont perdue ?
Serait-elle la paix et le bonheur sans mélange, elle doit finir ; cela suffit pour en montrer la vaine apparence. Qui pourrait assurer un seul jour de plus à vos fils, s’ils eussent perdu l'honneur du martyre ?
Et, eussent-ils vécu, que valent les temps où ils auraient dû vivre? Les haines furieuses et stupides contre la vérité et contre Dieu même, les conspirations J ardentes des méchants, les aveuglements, les universelles défaillances des bons, la boue qui monte et va tout étouffer, les abîmes qui s’annoncent, tout cela est-il pour faire estimer et regretter ce monde, et ne touchons-nous pas aux temps annoncés par le Maître, où les vivants devront envier les morts ?
Mais c'est sur vous-mêmes que vous
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pleurez surtout, parce que vous ne les verrez plus, ces fils qui devaient vous consoler et soutenir votre vieillesse !
Il est vrai, vous ne les verrez plus icibas; vous ne reverrez plus leurs yeux doux et fermes, leur calme sourire, vous n'entendrez plus leurs voix généreuses, vous ne sentirez plus battre ces cœurs forts et purs. Mais un jour, qui est proche, vous les retrouverez triomphants, brillant d'une éternelle jumière, portant dans leurs mains les palmes de la victoire:
Déjà, lorsqu'ils tombaient sous les coups de leurs bourreaux, avec la joie divine de leur pardonner ét de mourir pour eux, la troupe glorieuse des martyrs, leurs Cevan.
ciers et leurs modèles, préparait la couronne que maintenant ils ont reçue Associés aux troupes angéliques, ils chantent aujourd’hui leur bonheur auprès du roi suprême pour lequel ils ont tout donné, près d’'Etienne, le premier de tous les martyrs, comme ils sont eux-mêmes
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les premiers martyrs de cette mission nouvelle; près de Paul, l'apôtre des infidèles, de ce grand Paul qui leur répète ce qu'ils ont si bien réalisé pour euxmêmes : ‘un court moment de souffrance est récompensé par une gloire et un bonheur sans fin.”
C'est ainsi que nous les voyons, dès maintenant, des yeux du cœur et de la pensée, et rien ne peut plus dé-ormais nous les ravir.
Et vous, 6 mères, dont le glaive a percé plus cruellement le cœur, parce que votre amour est plus profond et plus tendre, rappelez-vous la mère des Machabées exhortant ses fils au martyre, et leur promettant le triomphe. Dieu n'a pas voulu que vous exhortiez vos fils au combat; il l’a fait invisiblement pour vous, Mais votre foi saura vous adresser à vous-mêmes ces accents touchants et Sublimes que nos saints livres nous ont conservés. Elle vous fera comprendre et
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goûter le bonheur de vos fils et le vôtre, mères sacrées de ces martyrs !
Il faut finir, et cependant je voudrais vous parler encore, car je sens que ces lignes qui vous viendront de la terre où ils sont morts pour Dieu et d’un cœur qui les a aimés, seront douces à votre ten.
dresse. Mais Dieu suppléera à mon impuissance et vous donnera dans sa bonté les seules consolations qui ne finissent point.
Alger, 4 Mai 1871.
f CHARLES, Archevéque d'Alger, déléqué apostolique pour les missions du Sahara.