VOYAGE DE JÉRUSALEM A DAMAS, LA RIVE GAUCHE DU JOURDAIN
Beyrouth, 25 juin 1864.
Monsieur ze Duc,
Conformément au programme tracé d’avance, dont j'avais eu l’honneur de vous faire part, M. Lartet et moi sommes arrivés hier à Beyrouth après un voyage des plus heureux et munis de tous les renseignements désirables. Il m'est agréable de profiter du courrier qui va partir pour vous donner quelques détails sur l’intéressante tournée que nous venons d’achever.
M. Lartet a, je crois, trouvé des éléments utiles, bien qu’entièrement contraires à ceux fournis par Russesser et autres. Je lui laisse naturellement le plaisir de vous les communiquer.
Les observations météorologiques ont été suivies avec le plus grand soin pendant tout le temps. Jai eu la satisfaction de trouver à bord de la frégate
l’Impétueuse et au consulat de Beyrouth des registres tenus très-régulièrement, et je possède d’excellents éléments de calculs, malgré un accident survenu à mon baromètre à mercure. Grâce à l’anéroïde de M. Lartet, qui a déjà fait ses preuves, et que je soumettrai à des comparaisons avec un étalon dans des conditions de température analogues à celles des observations, je crois pouvoir répondre de la plus grande exactitude.
Me permettez-vous, Monsieur le Due, de copier textuellement les notes que j'ai prises chaque jour pendant mon voyage? Cette manière de vous tenir au courant de mes impressions est sans contredit moins correcte au point de vue du style, mais, d’un autre côté, ne leur laisse-t-elle pas un Caractère parti culier de vérité? Veuillez donc être assez bon pour franchir rapidement les longueurs , et pardonner les fautes que je crains de copier trop exactement.
10 juin. — De Jérusalem à Turmus Aya.
À 6 heures 30, nous nous rendons à la porte de Jaffa pour y monter à cheval. Les Adouan y sont en nombre et discutent entre eux d’une manière assez violente. La vieille jalousie d’Abd ul Aziz? en paraît la cause. Gablan furieux monte à cheval et disparaît. Ne voulant en rien nous méler de ces affaires, nous laissons Antoün pour les arranger, et seuls, sans autres guides que le soleil, la route battue et les quelques mots d’arabe que je connais, nous nous cirigeons vers Naplouse. A 40 heures 45, nous arrivons au village marqué sur la carte Arnoutieh. Là, nous attendons Antoun, qui arrive bientôt avec le déjeuner. Les Adouan, qui se sont enfin accordés, nous rejoignent en cet endroit, mais Gablan n’est pas avec eux.
Le nom d’Arnoutieh n’est pas connu dans le pays. Le village où nous sommes s’appelle Ain Yebrud. La carte de Van de Velde porte, dans l’est d’Arnoutieh, un village de ce nom, et dans le nord, un autre du nom de Yebrud. Je pense qu'il y a confusion, et que Aïn Yebrud et Arnoutich ne doivent faire qu’un. Du reste, les renseignements fournis par les habitants sont absolument conformes à ceux que donne le Guide de Murray.
* La tribu des Adouan est celle avec laquelle nous avons eu les relations les plus fréquentes. Composée exclusivement d’hommes intelligents et relativement civilisés, elle est commandée par un guerrier renommé et redouté, Gablan, qui par ses manières douces et prévenantes a su conquérir toutes nos sympathies.
On a peine à se figurer, chez un Bédouin, une réunion aussi complète d'énergie, de tact et de distinction naturelle.
2? Parent de Gablan.
A 2 heures 15, nous repartions pour arriver à 4 heures et demie à Turmus Aya par la route que nous avions suivie pour aller de Seïloun à Jérusalem.
Les habitants de Turmus Aya paraissent n'avoir jamais vu un Européen. Ils se groupent autour de nous et nous regardent avec curiosité. Les Adouan font merveilleusement la police et les écartent avec énergie. Le contraste est frappant entre les Bédouins à la mine fière et ces fellahin. Les races paraissent aussi différentes que leurs costumes.
{1 juin. — De Turmus Aya au Wady Zerka.
A 5 heures 20, nous partons sous la conduite des Adouan. Gablan n’a pas encore paru. Tous sont aux petits soins pour nous.
Après avoir traversé la plaine de Turmus Aya, nous laissons à droite le village de Kefr Istuna sur la hauteur, puis, nous engageant dans la montagne, nous atteignons, à 6 heures 45, le village de Jebeïd, remarquable par de grandes citernes et quelques ruines sans forme.
Tant bien que mal, à travers la montagne, sans chemin tracé, par des pentes quelquefois trop roides pour les chevaux, nous arrivons à 8 heures 20 à Aïn Fesaïl. Nous y faisons une halte de vingt minutes, pendant laquelle nos cavaliers d’escorte pillent entièrement un champ de concombres.
Nous reprenons notre route le long du Wady Fesaïl, sur la rive droite duquel se trouve un aquedue qui fonctionne encore. Passant devant les ruines de Fesaïl, nous coupons la plaine formée à la rencontre du Wady Fesaïl avec le Ghor, puis nous déjeunons à 9 heures 50 dans le lit d’une rivière qui répond au Wady el Abyad de la carte.
Midi 50, repris notre route vers le Jourdain, que nous franchissons au gué de Damieh à 2 heures 20. L'opération n’est pas trop difficile et se termine sans accident à 5 heures 55.
Le Wady Zerka, dont le cours est très-mal indiqué sur la carte de Van de Velde, forme dans le Ghor une vallée large et verte qui court à peu près du nord-est au sud-ouest et vient aboutir au gué de Damieh. À 3 heures 55 nous commençons à la remonter, et à à heures 10 nous campons sur le bord du Wady Zerka, non loin de l’endroit où la rivière sort de la montagne.
12 juin. — Du Wady Zerka à Suf.
à heures 45. Départ. — Les Adouan sont encore privés de leur chef Gablan. Ils sont complaisants, mais leur hardiesse est bien moindre en son absence. Ils marchent lentement, même avec une certaine timidité. À l'endroit où le Wady Zerka sort de la montagne, nous nous trouvons au milieu d’un campement d’Arabes qui nous apprennent que Gablan est arrivé pendant la nuit et qu'il est dans la plaine chez d’autres Arabes. Tout le monde se réjouit et surtout ses hommes, qui ne sont pas habitués à marcher sans lui.
Nous sommes entrés dans la montagne après avoir dépassé le Wady Zerka, par un petit wady que les Arabes appellent Wady el Jah. La pente est rude à escalader. À 8 heures et demie nous arrivons sur une crête d’où nous dominons, d’un côté le Wady Zerka, et de l’autre le Wady Rajib. — Halte d’une demi-heure pour attendre les bagages. À 9 heures nous repartons, mais personne ne connaît la route.
Tandis que chacun donne son avis, arrive Gablan, qui nous conduit par un chemin des plus pittoresques. À partir de ce moment nous ne cessons de traverser une forêt de chênes, des ravins de toute beauté garnis de lauriersroses qui s’harmonisent très-bien avec la sombre verdure de la forêt. Les tourterelles et les perdrix y abondent.
À 10 heures et demie, halte pour déjeuner au pied d’un beau chêne. Midi 20, départ. — Le pays est toujours aussi beau et bien cultivé en certains endroits.
À 5 heures 10 nous arrivons à Suf. De là, vers l’est, les montagnes sont plus arides. Djerasch, dont nous apercevons le site de loin, ne paraît pas trèsboisé.
Gablan a une explication avec Antoün. Il demande si l’on a douté un seul instant qu'il viendrait, assure qu’il a toujours eu l'intention de nous rejoindre, et que s’il est parti précipitamment, c’est pour punir ses hommes, qui n’osent pas marcher sans lui. La discussion venait positivement de la jalousie d’Abd ul Aziz. Décidément Gablan vaut mieux que lui.
nt = A ee DE ed
13 juin. — Djerasch.
Le chef de Suf et deux de ses parents m’ont été présentés par Gablan. Quant aux mœurs et aux manières, ils paraissent avoir quelques rapports avec Abou Breïsch des Beni Hamida'. Ce matin de très-bonne heure une nouvelle et grande discussion a éclaté parmi les Adouan. Abd ul Aziz en était encore le promoteur. Il a appris que Gablan avait l'intention de venir à Beyrouth pour être présenté à M. Outrey”, et il a monté la tête aux hommes, qui reprochent à Gablan de s’exposer parmi ses ennemis les Beni Sakher Rayan. Peut-être ne sont-ils pas à leur aise quand leur chef est loin; peut-être, plutôt, Abd ul Aziz trouve-t-il mauvais que Gablan jouisse d’honneurs et de priviléges dont il n’aura pas sa part.
À 7 heures du matin, laissant notre camp à Suf, nous partons pour Djerasch, conduits par Gablan, escortés de cinq ou six Adouan, du cheikh de Suf et de ses deux parents. La route que nous suivons en allant n’offre rien de remarquable. À 8 heures 15 nous arrivons à une sorte d’avenue bordée d’une quantité considérable de sarcophages, dont un grand nombre sont entiers mais déplacés. Quelques-uns portent des inscriptions latines en grande partie effacées.
En entrant à Djerasch nous traversons rapidement la ville pour aller joindre l'arc de triomphe du sud et nous placer dans les mêmes conditions que le Guide de Murray. Nous trouvons campés en cet endroit des Arabes de la tribu des Beni Hassan ; notre escorte va chercher l’hospitalité chez eux.
Alors commencent nos travaux photographiques et la visite détaillée de toutes les ruines. À 11 heures et demie nous déjeunons à l’ombre d’une colonne du temple du Soleil, puis nous continuons nos travaux, qui durent jusqu’à deux heures. Les ruines de Djerasch sont admirablement et très— exactement décrites par Murray. Il a cependant négligé de parler de la belle
4 La tribu des Beni Hamida, commandée par le cheikh Abou Breïsch, est sans contredit la plus sauvage que nous ayons rencontrée.
Ces Bédouins n’ont jamais vu d’'Européens : leurs mœurs sont des plus primitives; tout les étonne.
Nous n’avons eu néanmoins qu’à nous louer de leurs procédés à notre égard; mais nous les devons certainement, pour la plupart, aux énergiques recommandations de Gablan.
? Consul général de France à Beyrouth.
source qui sort dans le lit du ruisseau, en face des bains, de l’énorme vasque qui se trouve dans le lit de la rivière, au nord et en dehors du mur d’enceinte, et de la belle source qu’on y voit sortir de terre; enfin d’un charmant petit monument dont la ruine pittoresque paraît au milieu des arbres sur la rive droite du ruisseau, non loin de cette vasque. Ce monument comporte encore trois colonnes corinthiennes debout. La présence d’un sarcophage double parmi les décombres me donne à penser que c'était un riche tombeau.
En revenant, nous suivons jusqu'à Suf la charmante vallée au fond de laquelle passe le ruisseau de Djerasch. Cette promenade de deux heures est vraiment ravissante. Rien n’est plus beau que ce berceau de lauriers-roses couverts de fleurs qui abritent les eaux limpides du ruisseau. Les montagnes accidentées et boïsées forment des premiers plans et des lointains d’un admirable effet.
À 4 heures nous arrivons au camp, après avoir décliné l’aimable invitation que nous fait le cheikh de Suf de nous arrêter chez lui. L’aspect de son village, misérablement bâti, comme tous les villages de la montagne, ne nous y engage pas.
14 juin. — De Suf à Melkah.
Singulière journée, difficile à tracer sur la carte et agitée pour nos amis.
À Jérusalem, Gablan m'avait répété souvent que pour aller de Djerasch à Semak il faudrait descendre directement au Ghor, et de là suivre tout naturellement la rive orientale du Jourdain. Quand je lui demandais pourquoi nous m'irions pas par la montagne, il me répondait que la route était triste, tandis que dans le Ghor elle était animée par la verdure et les eaux.
Cette raison, sous laquelle j’en entrevoyais d’autres plus graves, m'avait suffi, et javais pris mon parti de cet itinéraire, qui devait remplir trois jours. Hier, Antoûn m’apprend que nous irons à Semak en deux jours, et que nous passerons par Tayibeh, Um Kis, etc., etc. Je m’en réjouis encore; Gablan est décidé à venir à Beyrouth avec nous et deux de ses hommes. Il résiste bravement aux inquiétudes de sa tribu, qui le voit avec peine sur le point de franchir le pays de ses ennemis, les Beni Sakher Rayan. Il répond hardiment que la chose le regarde et qu'il s’arrangera.
Ce matin, à 5 heures 50, adieux véritablement touchants aux Adouan, qui nous ont toujours bien guidés et nous ont constamment témoigné beaucoup d’égards. À 5 heures 53, nous partons avec Gablan, ses deux acolytes et quelques cavaliers de Suf, que Gablan traite en maïtre. La chose est heureuse pour nous, ils n’en sont que moins ennuyeux.
À 6 heures 45, halte de vingt minutes à la mare d’Abbin pour attendre les mulets. Ce nom nous surprend; il indique clairement que nous ne sommes pas sur la route de Tayibeh, où cependant, d’après Antoün, nous devions aller coucher. Nous continuons. Jusque-là nous avons traversé un pays entièrement boisé, frais et charmant. Bientôt la forêt cesse avec les hauteurs, et sous nos pieds se déroule un plateau aussi cultivé qu'étendu; à droite, on distingue le massif du Haurân, et au nord, le Djebel ech Scheikh avec sa cime neigeuse.
Les deux compagnons de Gablan ont déjà emprunté les vêtements des moukres et se sont déguisés en bachi-bouzouks en les combinant avec les leurs. À la dernière crête de la montagne, à l'endroit appelé Eidün, nous faisons une autre halte pour attendre les mulets. Le cheikh de Suf et ses hommes en profitent pour prendre congé de nous; on leur donne un bakhchich raisonnable; ils réclament naturellement, essuient de nouveau la fierté de Gablan et se retirent.
En ce moment, Gablan lui-même se déguise en je ne sais quoi, qui n’est ni turc, ni arabe, ni européen, mais qui tient de ces trois costumes, puis nous partons. Par un wady à pente assez douce nous arrivons sur le plateau, et à 9 heures 30 nous passons devant le village d'El Husn. Nous sommes de plus en plus convaincus que nous faisons un grand détour. De là, nous nous dirigeons vers le nord quart nord-ouest environ de la boussole et atteignons en une heure le village d’Irbid. D’après cela, la carte est défectueuse, puisqu’elle place Irbid dans le nord-est d'El Husn.
En traversant Irbid, Gablan aperçoit quelques Arabes de ses ennemis qui le connaissent certainement. Sa frayeur prend de grandes proportions. À l'abri de son déguisement, il presse le pas de sa jument. Bientôt il croit voir au loïn des cavaliers qui le suivent; il double le pas; on affirme qu’ils sont six. Nos trois Adouan et Antoün vont de plus en plus vite. M. Lartet et moi atiendons pour couvrir la caravane, qui reste abandonnée à deux kilomètres
en arrière. À partir de ce moment, nous marchons à côté des mulets, sans avoir la moindre nouvelle de nos amis. Les Arabes qui nous poursuivent ne nous rejoignent pas : ils sont imaginaires. Nous en rencontrons quelques-uns qui viennent vers nous : les uns passent, les autres se bornent à adresser des questions aux moukres.
L’inquiétude de Gablan nous empêche de nous arrêter, et depuis le matin nous n'avons pris qu'une tasse de café. Nous franchissons plusieurs villages, que je suppose être ceux que la carte de Van de Velde nomme Beït er Ras, El Hureïmeh, etc. Cette partie de la carte nous parait très-défectueuse ; mais le temps nous manque pour prendre des éléments de rectification. A Irbid, nous n'avons pu nous arrêter un seul instant pour examiner les ruines du château, sur la hauteur; celles d’une grande vasque, et un gros sarcophage de basalte qui se trouve sur la route.
Vers 5 heures et demie, nous rencontrons un de nos trois Adouan, qui nous attend sous un arbre, avec un moukre et deux ou trois mules qui étaient en avant. Il nous annonce que nous allons coucher à Um Kis; au dire d’un passant, nous en sommes encore à deux heures et demie. Vers 4 heures, à un croisement de route, nous rencontrons deux cavaliers qui nous annoncent qu’Antoün et ses compagnons sont au village voisin. Ce village s’appelle Melkah; il n’est pas marqué sur la certe, mais se trouve un peu dans l’ouest de Semmah, que nous avons parfaitement reconnu, ainsi qu’Ibder. À 4 heures et demie, nous arrivons à Melkah. Antoün y est, en effet; mais Gablan et son compagnon, se trouvant peu en sûreté, ont pris un guide et ont continué vers Semak. Hassa, l’Adouan qui est resté avec nous, conserve son déguisement,
prend pour la circonstance le nom de Mustapha, se couche sous la tente et n’en sort plus.
En somme, nous marchons depuis 5 heures 53 du matin, ne nous étant arrêtés qu’une fois pendant vingt minutes à Abbin. A 5 heures un quart, nous nous mettons à table pour la première fois de la journée. Les habitants de Melkah sont encore plus sauvages que ceux de Turmus Aya; ils nous regardent avec ébahissement. Voyant allumer des bougies, ils demandent comment on fait pour y introduire l'huile. Ce sont des misérables fellahin qui n’ont jamais rien vu hors de leur pauvre hameau.
15 juin. — De Melkah à Semak.
Nuit admirablement employée à dormir. À 3 heures 45, nous sommes debout, mais grâce à la lenteur des moukres, nous ne partons qu'à à heures et demie. Un seul guide à pied nous accompagne. Hassa conserve son déguisement, qui l’embarrasse beaucoup. Le chemin que nous suivons n’offre rien de remarquable; quelques beaux caroubiers nous ombragent de temps en temps.
A 7 heures 15, nous arrivons à Um Kis. La première chose qui nous frappe est une immense quantité de sarcophages de basalte et de cavernes sépulcrales. Les entrées de plusieurs de ces grottes, naturelles pour la plupart, ont été régularisées par des constructions de pierres basaltiques taillées. Elles sont ferrnées par des portes épaisses de basalte taillé et sculpté. Elles pourraient tourner, si la terre accumulée à leur partie inférieure ne les en empéchait.
Les linteaux des entrées de cavernes sont généralement sculptés. L’un porte trois bustes romains, un autre une simple couronne à son milieu; d’autres sont ornés de la sculpture la plus répandue sur les sarcophages, et qui consisie en deux rosaces à cinq ou sept feuilles, entre elles une couronne de laurier dont les rubans forment guirlande.
Quelquelois, les deux fleurs qui forment rosace ne sont pas semblables !. Indépendamment des sarcophages, la roche du sol est creusée en plusieurs endroits pour en remplir l’usage.
Presque tous les sarcophages sont sculptés; aucun ne porte d'inscription. L’ornementation la plus commune est celle dont j’ai déjà parlé.
Un grand sarcophage, dont l’une des extrémités est cassée et usée, porte sur une de ses faces cinq figures grossièrement travaillées. Trois d’entre elles représentent des enfants nus tenant des guirlandes. Entre ces enfants, et au-dessus de chaque feston de la guirlande, sont deux têtes de plus grande dimension.
Un autre sarcophage, orné sur une de ses faces des deux rosaces et de la couronne de laurier, porte, sculpté à l’une de ses extrémités, sur la petite
1 M. Lartet a fait de tous ces détails des dessins qui en donnent parfaitement l’idée. Je n’ai jamais tant regretté de ne pas avoir de papier photographique préparé; j'étais loin de m'’attendre à des choses aussi intéressantes.
pes. un buste de femme dont la figure est détruite. La main droite est posée
à plat sur la poitrine.
Nous trouvons un autre sarcophage avec les enfants nus et les grandes têtes interposées. Sur ce dernier les sculptures ont un relief très-prononcé et font le tour du sarcophage, qui est brisé fraîchement en trois morceaux,
Un couvercle de sarcophage porte deux têtes de bœuf aux cornes desquelles est attachée une guirlande qui les unit.
Dans certains endroits les sarcophages semblent avoir conservé leur arrangement primitif. Ils sont placés à côté les uns des autres et enfouis dans la terre qui affleure leur partie supérieure. Ils sont privés de leurs couvercles et remplis de terre.
À l’ouest de cette ville des morts se trouvait la ville des vivants, établie sur un plateau dominant que surmonte un monticule.
Dans les talus de ce monticule ont été creusés les emplacements de deux grands théâtres, dont l’un, entièrement ruiné, fait face au nord. On en pourait compter les gradins. Les voütes d’entrées sont bien conservées ; la base du proscenium existe encore, mais sans aucune trace d’ornementation.
Le second théâtre fait face à l’ouest. Il a beaucoup moins souffert que le premier ; ses murailles extérieures sont en partie debout. Les gradins, presque intacts, sont divisés en deux étages par une terrasse d'environ deux mètres de largeur. Cette terrasse communique par plusieurs portes avec un corridor voüûté qui circule sous le premier étage autour du théâtre et conduit à l'extérieur.
Au nord du monticule et en contre-bas gisent des ruines étendues mais sans forme.
Une grande rue court de l’est à l’ouest et passe devant le théâtre le plus ruiné; son état de conservation est déplorable; dans toute sa longueur, environ un kilomètre, on remarque les traces d’une double colonnade à chapiteaux corinthiens d’un travail médiocre.
A environ cinq cents mètres à l’ouest du théâtre on rencontre une rue ‘perpendiculaire à la première qui passe devant le deuxième théâtre. Dans l'angle de ces deux rues se trouvent les ruines d’un important édifice, temple ou église, entièrement écroulé et dont les colonnes gisent à côté de leurs bases. Avec du temps et quelques déblais on en pourrait compter le nombre. J’estime qu'il
s'élevait à seize pour les grands côtés et huit pour Les petits. Le travail de ce monument paraît soigné; quelques moulures fort bien conservées sont délicatement finies. La muraille qui forme le soubassement et se continue le long de la rue transversale jusqu’au théâtre de l’ouest est d’une belle conservation ; sur une partie de sa longueur elle est masquée par des chambres voütées également en bon état.
La grande rue était dallée en basalte. Sur plusieurs points ce dallage existe encore et porte les traces laissées par les roues des chars. En dehors de 1 porte de l’ouesi s’étend une construction longue et étroite, dont les pierres en désordre forment une sorte de chaussée, longue d’environ cinq cents mêtres.
Au bout de cette construction se présente un monceau de ruines, parmi lesquelles on remarque de nombreux débris de fortes colonnes corinthiennes. Était-ce un temple, un palais? La construction longue était-elle une avenue couverte ou une suite de maisons basses et uniformes ? Ses matériaux sont des plus simples, on n’y voit ni moulures ni colonnes.
Au delà de ces dernières ruines se trouvent encore quelques sarcophages de basalte, pour la plupart sans sculpture.
En somme, la ville dont nous venons de parcourir les restes, et que l’on s'accorde à identifier avec l’ancienne Gadara, devait être importante. Elle occupait une position rendue forte par la nature du terrain, et agréable par la vue, qui s'étend à la fois sur le lac de Tibériade et sur la belle vallée du Hieromax.
Bien qu’à l'exception des deux théâtres, aucune ruine ne soit debout, on pourrait relever le plan de quelques-unes, mais il faudrait y consacrer plus de temps que nous ne pouvons le faire.
À 9 heures 15 nous reprenons nos chevaux pour descendre vers le lac. Nous traversons une immense coulée de basalte. En arrivant au bas de la montagne nous sommes rejoints par quatre cavaliers d’Akil Agha', envoyés
* Akil Agha est un chef puissant qui commande le vaste territoire à l’ouest du lac de Tibériade. D'un esprit droit et élevé, il a su, par ses seules qualités personnelles, se créer cette position, dont le gouvernement turc a vainement essayé plusieurs fois de se montrer jaloux. Entièrement dévoué à la France, il a, en 1860, employé toute son énergie à prévenir les massacres dont étaient menacés Jérusalem et ses environs.
Un grand nombre de chrétiens lui doivent la vie. L'Empereur, à cette occasion, lui a fait remettre par le consul général de Beyrouth la croix de commandeur de la Légion d'honneur.
à notre rencontre. Avec eux nous traversons, à 10 heures, le Yarmuk (Hieromax), très-beau cours d’eau qui se jette dans le Jourdain à environ trois kilomètres au sud du lac Bientôt nous sommes rejoints par dix autres cavaliers, qui nous accompagnent avec force fantasia jusqu’à Semak, où nous arrivons à 11 heures 15 minutes.
Le chef des cavaliers nous invite à entrer sous sa tente. Gablan et son compagnon sont présents. Arrivés depuis hier soir, ils ont repris leurs costumes bédouins. Sous la tente on échange tous les compliments d’usage. La France y est en grand honneur. Le chef des cavaliers me remet une lettre de l’agha, et je lui donne le fusil que M. le duc de Luynes m'avait remis à son adresse et que tout le monde admire.
Le lac de Tibériade se présente bien. Ses eaux vertes sont douces et agréables à boire. Une bonne brise en ride la surface, mais la lame n’est pas grosse.
En ce moment, Anton et Nicolas réunissent leur littérature pour répondre dignement en langue arabe à l’aimable lettre d’Akil Agha.
À 6 heures, nous prenons un excellent bain dans le lac.
Au moment où nous rentrons sous ma tente, Track' est cause d’un grand malheur. Il renverse le baromètre disposé pour les observations de toutes les heures. L’instrument se casse, et comme je n’ai plus de tubes de rechange, il nous manquera absolument. Heureusement, M. Lartet a son anéroïde, que nous comparerons à Beyrouth dans les mêmes conditions de température que les observations, et comme la différence des niveaux n’est pas très-grande, les erreurs ne seront pas appréciables.
16 juin. — De Semak à Djesir Benat Yakoub,
A 5 heures 25, départ. Le cheikh Hadaya, qui commande les hommes d’Akil Agha, nous accompagne pendant environ une heure et demie avec trois cavaliers. Au moment de la séparation, il refuse l'argent qu’on veut lui
* Beau et bon chien d’arrêt qui a suivi son maître à pied pendant tout le voyage, et n’a cessé de mériter par son courage inébranlable les caresses les plus affectueuses.
donner, et ne l’accepte que pour ses cavaliers. Il le remet aussitôt à l’un d'eux. C’est du reste un homme charmant, qui ne manque pas de distinction sous son costume bédouin.
La route, jusqu'au nord du lac sur la rive orientale, est un sentier uni entre la montagne et l’eau. La plaine a environ un kilomètre de largeur sur toute la longueur. Elle est cultivée en partie. Dans les endroits abandonnés, le dom ‘ abonde.
Quand on a dépassé la hauteur de l'embouchure du Jourdain, on se trouve dans un marécage où les chevaux enfoncent et marchent difficilement. L'eau courante est très-abondante dans cette partie.
Bientôt nous atteignons Et Tell, misérable village composé de huttes et situé sur une hauteur volcanique.
A partir de ce moment, le fleuve est encaissé et l’on ne peut en suivre le cours. Nous gravissons les montagnes de la rive gauche. Elles sont exclusivement basaltiques. Le sentier, à peine tracé, est encombré de blocs de basalte contre lesquels les chevaux se heurtent à chaque instant. Le pays est fort triste, il est quelquefois couvert de maigres moissons, que ramassent de misérables fellahin; partout ailleurs il est envahi par les chardons et les herbes sauvages. À 11 heures 20, nous sommes au point culminant de la montagne. Nous y faisons une halte pour déjeuner sous un arbre isolé.
À 2 heures 12, nous repartons. Le chemin est aussi triste jusqu’à 3 heures et demie, puis nous entrons dans une grande et large vallée où les eaux courantes réjouissent la vue. Elle nous conduit jusqu’au Djesir Benat Vacoub, où sont plantées nos tentes sur le bord du Jourdain. Le lieu est très-pittoresque. Le pont avec ses trois arches ogivales et sa tour bizarre sont d’un bel effet.
17 juin. — De Djesir Benat Yakoub à Banias.
A 5 heures, nous partons, laissant derrière nous les bagages que l’on n’a pas encore commencé à charger. Nos trois Adouan nous accompagnent ; mais pas plus eux qu'Antoûn ne connaissent la route. Il en résulte que nous
1 Arbre épineux très-commun également autour de la mer Morte.
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allons à l’aventure, et que nous mettons sept heures vingt-cinq minutes pour effectuer un trajet qui demande six heures.
Décidément nous ne conseillerons à aucun voyageur de prendre la rive gauche du Jourdain. Pour éviter les marécages, on est obligé de monter sur les plateaux arides, couverts de morceaux de basalte, qui rendent difficile la marche des chevaux.
Le village d’Alleïkah et le wély qui l’avoisine nous paraissent très mal marqués sur la carte de Van de Velde; nous y sommes arrivés après avoir marché deux heures à l’est-nord-est sur une route tracée qui doit se rapprocher beaucoup de celle de Damas. Une tribu d’Algériens y était campée. Là, nous avons changé notre direction, et tantôt à travers les herbes sauvages, tantôt par un sentier à peine tracé, nous sommes arrivés vers 11 heures sur le bord du plateau qui domine la plaine de Banias et le lac de Houleh. Cette partie de la route est moins triste.
Contournant la montagne, nous étions à 11 heures et demie à Ain Fit, et à midi 20 à la grotte de Banias. Après avoir bu de l'excellente eau de la source, nous sommes allés déjeuner sous les oliviers au bord de la rivière, où, une heure plus tard, les bagages et les tentes nous rejoignaient.
Les villages d’Ain Fit et de Banias sont exclusivement habités par des musulmans. Îls ont un singulier aspect, parce que chaque maison est surmontée d’une cabane de feuillage qui sert de demeure d'été. Banias est un endroit très-frais et très-pittoresque. Les nombreuses eaux qui y circulent donnent une extrême gaieté au paysage. Les sources n’ont de remarquable que leur abondance. Elles sortent du rocher en dessous de la grotte et sans chute. Observations météorologiques toutes les heures jusqu’à 8 heures du soir.
18 juin. — Tell el Kady.
Laissant nos tentes à Banias, nous partons, à 5 heures 40, pour Tell el Kady, où nous passons la matinée jusqu’à midi. Observations météorologiques toutes les heures. Il faut cinquante minutes pour faire le trajet. A 1 heure, nous sommes rentrés au camp, el à 2 heures nous partons pour le château de
Banias. Après une heure de montée assez rude, nous y arrivons pour constater l'exactitude de toutes les descriptions qui en ont été faites.
19 juin. — De Banias à Hasbeya.
À 5 heures, nous partons sans nous préoccuper des bagages, qui doivent se rendre directement à Hasbeya, tandis que nous allons passer la journée à la source du Wady Hasbany pour y faire des observations barométriques. Il est 9 heures 45 quand nous arrivons à cette source, après avoir suivi pendant environ une demi-heure la fraiche et délicieuse vallée de Hasbany. Le site de la source est charmant. Les platanes, les peupliers, les lauriers-roses et les oliviers mêlent heureusement leurs nuances. Nous nous établissons sur une terrasse qui domine la source et la cascade. Nous y déjeunons, et la journée se termine par un kief complet, interrompu seulement, toutes les heures, par les observations météorologiques.
M. Lartet se rend aux puits de bitume, dont il constate la présence au nombre de vingt environ. Ils ont un mètre de diamètre et ne renferment actuellement que des traces de bitume.
À 5 heures, nous remontons à cheval pour rejoindre notre camp, établi près d’une fontaine à l’est de Hasbeya. Nous traversons la ville pour y parvenir. Des maisons en ruines rappellent encore les massacres de 1860. Le camp est encombré de curieux des deux sexes et de tous les âges. Ils sont chrétiens pour la plupart, et leur accueil souriant, l’aisance des femmes contrastent singulièrement avec les mœurs sauvages que nous laissons derrière nous. Je retrouve les costumes et l'apparence générale du Liban, bien que nous ne soyons encore que dans l’Anti-Liban.
20 juin. — De Hasbeya à Racheya.
À 5 heures 20, nous abandonnons notre charmant campement, où nous avons été surpris de n’être pas dévorés par les moustiques, comme il nous arrivait depuis plusieurs jours. La conséquence en a été un excellent sommeil.
Traversant de nouveau la ville, nous sommes revenus aux sources pour y
rejoindre la route. Après avoir parcouru un pays aride, mais accidenté, pendant environ trois heures, nous arrivons à une plaine plus riante, et à 9 heures 55 nous nous arrétons pour déjeuner au village druse de Bikiyifeh.
A 1 heure 25, départ, après une bonne sieste, et, à 2 heures 10, arrivée à Racheya, dont les maisons sont encore en ruines depuis les événements de 1860. Les habitants en sont ennuyeux au dernier point. Ils semblent n’avoir jamais vu d’Européens, et se groupent en masse autour de nos tentes avec cet air stupide et agaçant particulier aux badauds. Pendant tout le voyage nous n'avons jamais vu une population aussi désagréable. Et cependant ils sont bien inoffensifs ; ils prennent la fuite comme les chiens dès qu’Antoûn fait mine de ramasser une pierre pour la leur jeter.
Nos trois Bédouins, dont les types sont bien différents des leurs, excitent leur curiosité au dernier point. Il en est de même de l'appareil photographique,
que je n’ai point exhibé sans le voir bientôt entouré de plus de trois cents imbéciles.
21 juin. — De Racheya à Damas.
4 heures 35 : nous partons, laissant derrière nous tout notre bagage, qui n’arrivera que demain à Damas. Un seul mulet nous accompagne, portant nos deux cantines.
Toute la première partie de la route est dans les montagnes. Le pays est sauvage et très-peu cultivé. Nous rencontrons un immense convoi de chevaux que l’on conduit en Égypte. Vers 9 heures , nous sortons de la dernière gorge pour arriver sur un plateau mamelonné, et enfin, à 10 heures 15, nous nous arrétons pour déjeuner à l’ombre de quelques arbres et sur le bord d’un charmant ruisseau. Nous sommes près de Katana. A midi 45 nous repartons. Une marche en plaine de trois heures cinquante minutes nous conduit à la porte de l’hôtel.
Séjourné à Damas jusqu’au 24 au matin. Partis en diligence pour Beyrouth, où nous arrivons le 24 à 6 heures 50 du soir.