‹ Extrait du Projet de Paix PerpetuelleChapitre 137 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ne négligez point une certaine décoration publique ; qu elle soit noble , imposante , et que la magnificence soit dans les hommes plus que dans les choses. On ne sauroit croire à quel point le cœur du peuple suit ses yeux, et combien la majesté du cérémonial lui en im* pose. Gela donne à lautorité un air d'ordre et de régie qui inspire la confiance , et qui écarte les idées de caprice et de fantaisie attachées à celles du pouvoir arbitraire. 11 feut seulement éviter, dans Tappareil des solennités , le clinquant , le papillotage et les décorations de luxe qui sontd^usage dans les cours. Les fêtes d un peuple libre doivent toujours respirer la décence etlagravité, etl'on n y doit présentera son admiration que des objets dignes de son estime. Les Romains, dans leurs triomphes , étaloîent uu luxe énorme , mais c^ét^tle luxe des vaincus; plus il brilloit, moins il séduisoit; son éclat même étoit une grande leçon pour les Romains. Les rois captifs gétoient enchaînés avec des chaînes d'or ef de pierreries. Voilà du luxe bien entendu. Souvent on vient au même but par deux routes opposées. Les deux balles de laine , mises dans la chambre des pairs d'Angleterre dei^ant la place du chancelier y formmkt à mes yeux une décoration touchante et sublime. Deux gerbes de blé, placées de même dans le sénat de Pologne , n y feroient pas un moins bel effet à mon gré.

L'immense distance des fortunes qui sépare les seigneurs de la petite noblesse est un grand obstacle aux réformes nécessaires pour faire de Famour de la patrie la passion dominante. Tant que le luxe régnera chez les grands , la cupidité régnera dans tous les

cœurs. Toujours Tobjet de Fadmiration publique sera celui des vœux des particuliers; et, s'il faut être riche pour briller , la passion dominante sera toujours d'ctre riche. Grand moyen de corruption qu'il faut affoiblir autant qu il est possible. Si d autres objets attrayants, si des marques de rang distinguoient les hommes en place, ceux qui ne seroient que riches en seroient privés, les vœux secrets prendroient naturellement la Foutede ces distinctions honorables, c est-à-dire celles du mérite et de la vertu, quand on ne parviendroit que par là. Souvent les consuls de Rome étoient très pauvres, mais ils. avoient des licteurs; Tfippareil de ces licteurs fut convoité par le peuple , et les plébéiens parvinrent au consulat.

Oter tout-à-fait le luxej[)ù régne l'inégalité me parolt , je lavoue, une entreprise bien difficile. Mais n'y aurort-il pas moyen de changer les objets de ce luxe et d'en rendre l'exemple /noins pernicieux? Par exemple, autrefois la pauvre noblesse en Pologne s'attachoit aux grands qui lui donnoient l'éducation et la subsistance à leur suite. Voilà un luxe vraiment grand et noble, dont je sens parfaitement l'inconvénient, mais qui iiu moins, loin d'avilir lésâmes, les élève, leur donne des sentiments , du reasort , et fut sans abus chez les Romains tant que dura la république. J'ai lu que le duc d'Épernon , rencontrant un jour le duc de Sully , vouloit lui chercher querelle , mais que , n'ayant que six cents gentilshommes à sa suite , il n'osa attaquer Sully qui en a voit huit cents. Je doute qu'un luxe de cette espèce laisse une grande place à celui des colifichets; et l'exemple du moins n'en se-

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