CHAPITRE VI. 3o
serez heureux et libres; mais ne vous flattez jamais de Tétre tant que vous tiendrez vos frères dans les fers.
Je sens la difficulté du projet d^affranchir vos peuples. Ce que je crains n est pas seulement Tintérét mal entendu, lamour-propre et les* préjugés des maîtres. Cet obstacle vaincu, je craindrais les vices et la lâcheté des serfs. La liberté est un aliment de bon suc, mais de forte digestion ; il faut des estomacs bien sains pour le supporter. Je ris de ces peuples avilis qui, se laissant ameuter par des -ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir Tidée, et, le copur plein de tous les vices des esclaves , s'imaginent que , pour être libres, il suffit d'être des mutins. Fière et sainte liberté ! si ces pauvres gens pouvoient te connoitre , s'ils savoient à quel prix on t acquiert^ et te qpnserve; s'ils sentoient comlnen^^tes lois sont plus austères que n est dur le joug des tyrans , leurs foibles âmes , esclaves de passions qu^il faudroit étouffer , te craindroient plus cent fois que la servitude; ils te fuiroient avec effroi comme un fardeau prêt à les écraser.
Affranchir les peuples de Pologne est une grande et belle opération , mais hardie , périlleuse , et qu'il ne faut pas tenter inconsidérément. Parmi les précautions à prendre , il en est une indispensable çt qui demande du temps ; c'est , avant toute chose, de rendre dignes de la liberté et capables de la supporter les serfs qu'on veut affranchir. J'exposerai ci-après un des moyens qu'on peut employer pour cela. Il seroit téméraire à moi d'en garantir le succès , quoique je
3lO GOUVERNEMENT DE POLOGNE.
n'en doute p£|S. S'il est quelque meilleur moyen, qu^oxi le prenne* Mais , quel qu'il soit, songez que vos serFs sont des hommes comme vous ,' qu'ils ont en eux Fétoffe pour devenir tout.ce que vous êtes : travaillez d'abord à la mettre en œuvre , et n'affranchissez leurs corps qu'après avoir* affranchi leurs âmes. Sans ce préliminaire, comptez que votre opération réussira mal.