CHAPITRE XI. 36l
Fétat, se fissent par des corvées et non point à prix d argent. Cette sorte d'impôt est au fond la moins onéreuse, et surtout celle dont on peut le moins abuser ; carrargentdisparoiten sortant des mains qui le paient; mais chacun voit à quoi les hommes sont employés , et Ton oe peut les surcharger à pure perte. Je sais que cette méthode est impraticable où régnent le luxe , le commerce et les arts : mais rien n'est si facile chez un peuple simple et de bonnes mœurs , et rien n'est plus utile peur les conserver telles : c'est une raison de plus pour la préférer.
Je reviens donc aux starosties, et je conviens derechef que le projet de les vendre pour en faire valoir le produit au profit du trésor public est bon et bien entendu , quant à son objet économique : mais quant à l'objet politique et moral , ce projet est si peu de mon goût , que , si les starosties étaient vendues , je voudroîs qu'on les rachetât pour en Seiire le fonds des salaire^ .et récompenses de ceux qui serviroient la patrie ou qui auroient bien mérité d'elle. En un mot , " je voudrois , s'il étoit possible , qu'il n'y eût point de trésor public, et que le fisc qç connût pas même les paiements en argent. Je sens que la chose à la rigueur n'est pas possible; mais l'esprit du gouvernement doit toujours tendre à la rendre telle, et rien n'est plu^' contraire à cet esprit que la vente dont il s'agit. La république en seroit plus riche, il est vrai; mais le ressort du gouvernement en seroit plus foible en proportion.
J'avoue que la régie des biens publics en deviendroit plus difficile, et surtout moins agréable aux
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régisseurs, quand tous ces biens seront en nature et point en argent : mais il faut faire alors de cette régie et de son inspection autant d'épreuves de bon sens, de vigilance, et surtout dmtégrîté, pour parvenir à des places plus éminentes. On ne fera qu imiter à cet égard Tadministration municipale établie à Lyon , où il faut commencer par être administrateur de THôtel- Dieu pour parvenir aux charges de la ville , et c'est sur la manière dont on s'acquitte de celle-là qu'on fait juger si Ton est digne des autres. Il n y avoit rien de plus intégre que les questeurs des armées romaines, parceque la questure étoit le premier pas pour arriver aux charges curules. Dans les places qui peuvent tenter la cupidité, il faut faire en sorte que Tambition la réprime. Le plus grand bien qui résulte de là nest pas l'épargne des friponneries, mais c'est de mettre en honneui* le désintéressement , et de rendre la pauvreté respectable quand elle est le fruit de l'intégrité»
Les revenus de la république n'égalent pas sa dépense; je le crois bien : les citoyens ne veulent rien payer du tout. Mais des hommes qui veulent être libres ne doivent pas être escfjaves de leur bourse, et où est l'état où la liberté ne s'achète pas et même très cher? On ine citera la Suisse ; umûs , comme je l'ai déjà dit , ' dans la Suisse les citoyens remplissent eux-mêmes les fonctions que partout ailleurs ils aiment mieux payer pour les faire remplir par d'autres. Ils sont soldats, officiers, magistrats^ ouvriers : ils sont tout pour le service de l'état; et, toujours prêts à payer de leur personne , ils n'ont pas besoin de payer encore de leur bourse. Quand les Polonois voudront en feire autant,
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ils n auroot'pas plus besoin d^argent que les Suisses^: Eiais si un grand état refuse de se conduire sur les maximes des petites républiques, il ne £aiut pas qu'il en recherche les avantages , ni qu'il veuillel'efFet en rç* jetant les moyens de lobtenir. Si la Pologne étoit, selon mon désir, une confédération de trente-trois petitsétats , elle réuniroit la force des grandes monar* chies et la liberté des petites républiques; mais il faudrait pour cela renoncer à Tostentation, et j'ai peur . que cet article ne soit le plus difficile.
De toutes les manières d'asseoir un impôt, la plus . commode et celle qui coûte le moibs de frais est sans eôntredit la capitation v mais c'est aussi la plus forcée , la plus arbitraire, et c'est sans doute pour cela que Montesquieu la trouve servile , quoiqu'elle ait été la seule pratiquée par les Rcmiains , et qu'elle existe en* core en ce moment en plusieurs républiques, sous d'autres noms à la vérité, comme à Genève, où l'on appelle cela j^yer les gardes y et où les seuls citoyens èt^bourgeois paient cette taxe , tandis que les habitants et natife en paient d'autres; ce qui est exactement le contraire de l'idée de Montesquieu.
Mais comme il est injuste et déraisonnable d'imposer les gens qui nont rien, les impositions réelles valent toujours mieux que les personnelles : seule-» ment il faut éviter celles dont la perception est diffi^ eile et coûteuse , et celles surtout qu'on élude par la eontrebande, qui fait des non-valeurs, remplit l'état de fraudeurs et de brigands , et corrompt la 6délité des citoyens. Il feut que l'imposition soit si bien pro* portionnée, que l'embarras de la fraude en surpasse
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le profit. Ainsi jamais d'impôt sur ce qui* se cache aisément , comme la dentelle et les bijoux ; il vaut mieux défendra de les porter que de les entrer. En France on excite à plaisir la'tentation de la contrebande, et cela me iSait croire que la ferme trouve son compte à ce qu'il y ait des contrebandiers. Ce système est abominable et contraire à toUt bon sens. L'expérience apprend que le papier timbré est un impôt singulièrement onéreux aux pauvreç, gênant pour le commerce, qui multiplie extrêmement les chicanes, et fait beaucoup crier le peuple partout où il est établi : je ne conseillerois*pas d'y penser. Celui sur les bestiaux me paroit beaucoup meilleur, pourvu qu'on évite la fraude; car toute fraude possible est toujours une source de maux. Mais il peut être onéreux aux contribuables en ce qu'il faut le payer en argent, et le produit des contiîbutions de cette espèce est trop sujet à être dévoyé de sa destination.
L'impôt le meilleur, à mon avis, le' plus naturel, et qui n'est point sujet à la fraude , est une taxe proportionnelle sur les terres, et sur toutes les terres sans exception , comme l'ont proposée le maréchal de Vauban et l'abbé de Saint-Pierre ; car enfin c'est ce qui produit qui doit payer. Tous les biens royaux, terrestres, ecclésiastiques et en roture, doivent payer également, c'est-à-dire proportionnellement à leur étendue et à leur produit, quel qu'en soit le propriétaire. Cette imposition paroitroit demander une opération préliminaire qui seroit longue et coûteuse, savoir un cadastre général. Mais cette dépense peut très bien s'éviter, et mém^ avec avantage, en as-