LETTRE PREMIÈRE
Motiers-TraverSf le a a septembre 17^4.
Il <st superflu , monsieur , de chercher à exciter moti tè\e pour l'entreprise que vous me proposez*. La seule idée m'élève lame et me ti^nsporte. Je croirois le resté de mes jours bien noblemeiit, bien vertueusement , bien heureusement employé, je croirois même avoir bien racheté Timitilité des autres , si je pouvois rendre ee triste reste bon en quelque chose à ^os braves compatriotes , si je pouvois concourir par (jhelque conseil
* Un plan de législation pour les Corses , qui avoient secoué le joug des Génois. Dans son Contrat socta/ (Hv. n, chap. 10) Rousseau avoit fait Féloge de cette nation, et souhaite que quelque homme sage lui apprît à cooaeirar sa liberté. Ce passage donm Fidéé à M. Butta-Foco, capitaine au service de France, d'i&yitç^ Rou8> seau à se charger de cette noble tâche , en cela d'accord avec le célèbre Paoli , che^ civil et militaire de la Corse , et qui y avoit établi titi* forme proVîsTdire de gouvernement.
M. Pougens, 4^s Fédition des Lettres pos^umes de Ro«ssea« qu'il a publiée en 179a, a inséré les lettres de M. Bu^ta-Foco*^ ^x-* quelles celles-ci servent ae réponse. Quoiqu'elles soient intéressantes par elles-mêmes , nous n^avons pas cru devoir les faire entrer dans kiotre édition, cette dérrespondance n'ayant pu avoiv aucune suite, comme on Va. vu dans les Cenfesnom.
4l2 LETTRES
Utile aux vues de leur digne <hef et aux vôtres : de ce côté-là donc soyez sûr de moi; ma vie et mon cœur sont à vous.
Mais, monsieur , le zèle ne donne pas les moyens , et le désir n est pas le pouvoir. Je ne veux pas faire ici sottement le modeste : je sens bien ce que j'ai , mais je sens encore mieux ce qui me manque. Premièrement, par rapport à la chose, il me manque une multitude de connoissances relatives à la nation et au pays ; connoissances indispensables, et qui, pour les acquérir, demanderont de votre part beaucoup d'instructions, d éclaircissements, de mémoires, etc.; de la mienne beaucoup d'étude et de réflexions. Par rapporta moi il mè manque plus de jeunesse, un esprit plu^ tranquille, un cœur moins épuisé d'ennuis, une certaine vigueur de génie , qui , même quand on l'a , n'est pas à l'épreuve des années et des chagrins ; il me manque la santé , le temps^ il me manque , accablé d'une maladie incurable et CMielle, l'espoir de voir la fin d'un long travail, que la seule attente du succès peut donner le coulage de suivre ; il me manque enfin l'expérience dans les affaires, qui seule éclaire plus sur l'art de conduire les hommes que toutes les méditations.
Si je meportois passablement, je me dirois : J'irai en Corse; six mois passés sur les lieux m'instruiront plus que cent volumes. Mais comment entreprendre un voyage aussi pénible , aussi long, dans l'état où je suis? le soutiendrai-je? me laisseroit-on passer? Mille obstacles m'arrêteroient en allant , l'air de la mer achéveroit de me détruire avant le retour. Je vous avoue que je désire mourir parmi lés miens.
A M. BUTTA-FOCO. ^l}
Vous pouvez être pressé : un trawl de cette importance ne peut être qi^' une affaire de trèslongue haleine , même pour un homme qui se porteroit bien. Avantde soumettre mon ouvrage à Texamen de la nation et de ses chefs , je veux commencer par en être content moimême : je ne veux rien donner par morceaux ; l'ouvrage doit être un; Ton n'en sauroit juger séparén^nt. Ce n est déjà pas peu de chose que de me mettre en état de commencer : pour achever, cela va loin.
Il se présente aussi des réflexions sur Tétat précaire où. se trouve encore votre lie. Je sais que y sou's un chef tel qu ils Tout aujourd'hui , les Corses u ont rien à craiqi^re de Gênes : je crois qu'ils n'ont rien à craindre non plus des troupes qu'on dit que la France y envoie; et ce qui me confirme dans ce sentiment est de voir un aussi bon patrjote que vous meparoissez l'être rester , malgré l'envoi de ces troupes , au service de la puis-^ sance qui les donne. Mais ^ monsieur, l'indépendance devoti*e pays n'eât point assurée tant qu'aucune puissance ne la reconnoit; et vous m'avouerez qu^il n'est pas encourageant poui; un aussi grand travail de l'entreprendre sans savoir s'il peut avoir son usage , même en le supposant bon.
Ce n'est point pour me refuser à vos invitations , monsieur, que je vous fais ces objections, mais pour les soumettre à votre examen et à celui de M. Paoli. Je vous crois trop gens de bien l'un et l'autre pour vouloir que mon affection pour votre patrie me fasse consumer le peu de temps qui me reste à des soins qui ne seroient bons à rien.
Examinez donc, messieurs; jugez vous-mêmes, et
4l4 LETTRES
soyez sûrs que Fentreprise dont yous m'avee tk^uvé digoe ne manquera point par ma T(>lonté.
Recevez , je vous prie , mes très humbles salutations.
P, S. En rdisant votre lettre, je vo^is, monsieur , qu'à la première lecture j'ai pris le change s^rtotre objet. J ai cru que vous demandiez un corps complet de légis||ition, et je vois que vous demandez seule^ ment une instituticm politique; ce qui me lait juger que vous avez déjà im corps de lois civiles autre que le droit éorit, sur lequel il s agit de calquer, une forme de gouvernement qui s y rapporte. La tâche est moins grande, sans être petite , et il n'est pas sôr qu^ en résulte un tout aussi parfait; on n'en peut juger que sur le recueil complet de vos lois.