‹ Extrait du Projet de Paix PerpetuelleChapitre 197 sur 200 · AU MEME · texte numérisé non relu

AU MEME

Motiers, le 26 mai 1765. •

La crise orageuse qu% je viens d'essuyer , monsieur , et Fincertitude du parti qu'elle me reroit prendre , m'ont fait différer de vous répondre* et de vous remercier jusqu'à ce que je fusse déterminé. Je le suis maintenant par une suite d'événements qui , m'offraM en ce pays, sinon la tranquillité, du moins la sûreté^ me font prendre le parti d'y rester sous la protection déclarée et confirmée du roi et du gouvernement. Ce n'est pas que j'aie perdu le plus vrai désir de vivre dans le vôtre ; mais l'épuisement total de mes forces , les soins qu'il faudroit prendre , les fatigues qu'il faudroit essuyer, d'autres obstacles encore qui naissent de ma situa^on , me font du moins pour le mooient abandonner m«n entreprise, à laquelle, malgré ces difficultés , mon cœur ne peut se résoudre à renoncer tout-À-Êiit encore. Mais , mon cher monsieur , je ^eillis, je dépéris, les forces me quittent, le désir s'irrite et l'espoir s'éteint. Quoi qu'il en soit, recevez et faites agréer à M. Paoli mes plus vifs, mes plus tendres re* merciements de l'asile qu'il a bien voulu m'accorder. Peuple brave et hospitalier.... non, je n'bublierai jamais un moment de ma vie que vos cœurs , vos bras , vos foyers , m'ont été ouverts à l'instant qu'il ne me restoit presque aucun autre asile en Europe. Si je n'ai

point le bonheur de laisser mes cendres dans votre tle, je tâcherai d'y laisser du moins quelque monument de ma reconnoissance, et je m'honorerai aux yeux de toute la terre de vous appeler mes hôtes et mes protecteurs. <

Je reçus bien par M. le chevalier R.... la lettre de M. Paoli : mais, ^our vous faire entendre pourquoi j y répondis en si peu de motjs et. d'un ton si vague, il iaut ypus dire , monsieur, que le bruit de la proposi* tion que vous m'aviez faite s'étant répandu sans que je sache comment, M. de Voltaire fit entendre à tout le monde que cette proposition étoit une invention de sa iaçon : il prétendoit m'avolr écrit au nom des Corses une lettre contre&ite dont j'avois été la dupe. Gomme j'étois très sûr de vous, je le laissai dire, j'allai mon train, et je ne vous en parlai pas même. Mais il fit plus, il se .vanta l'hiver dernier que, malgré milord maréchal et le roi même , il me feroit chasser du pays. Il avoitdes émissaires, les uns connus , les autres ^crets. Dans le fi)rt de la fermentation à laquelle mon dernier écrit servit de prétexte^ arrive ici M. de R.... : il vient me voir de la part de M. Paoli sans m'apporter aucune lettre ni de la sienne, ni de la vôtre, ni de personne : il refuse de se nommer ; il venoit de Genève, il avoit vu mes plus ardents ennemis, on me l'écrivoit. Son long séjour en ce pays sans y avoir aucune aUdre avoit l'air du monde le plus mystérieux. Ge séjour fut précisément le temps où Forage fut ex* cité contre moi. Ajoutez qu'il avoit £adt tous sy efibrts pour savoir quelles relations je pouvcHS avoir en Corse. Gomme il ne vous avoit point nommé, je ne vouliJs

point VOUS nommer non plus. Enfin il m apporte la lettre de M. Paoli, dont je ne connoissois point récriture. Jugez si tout cela devoitm'étre suspect. Qu'avoisje à fure en pareil c^s?.lui remettre une réponse dont à tout événement on ne pût tirer d'éclaircissement; c est ce que je fis.

Je voudrois à présent vous parlertle nos affaires et de nos projets ; mais .ce n en est guère le moment. Accablé de soins, d'eiùbarras , forcé d aller met chercher une autre habitation à cinq ou six lieues d'ici, les seuls soucis d'un déménagentent très inconunode m'absorberaient quand je n'en aurois point d'autres; et ce sont les moindres des miens. A vue de pays , quand ma tète se remettroit , ce que je regarde comme impossible de plus d'un an d'ici , il ne seroit pas en moi de m'occuper d'autre chose que de moi-même. Ce que je vous promets , et sur quoi vpus pouvez compter dès à présent, est que, pour le reste de ma vie , je ne serai plus occupé que de moi ou de la Corse ; toute autre affaire est entièrement bannie de mon esprit. En attendant, ne négligez pas de rassembler des matériaux, soit pour l'histoire, soit pour l'institution; ils sont les mêmes. Votre gouvernement me parottétre sur un pied à pouvoir attendre. J'ai parmi vos papiers un mémoire daté de Yescovado , 1 764 1 que je présume être de votive façon , et que je trouve excellent. L'ame et la tête du vertueux Paojli feront plus que tout le reste. Avec tout cela pouvez-vous hiànquer d'un bon gouvernement provisionnel? aussi bien, .tant qu^ des puissances étrangères se mêleront de vous, ne pourrez-vous guère établir autre chose.

Je voudrpis bieQ, monsieur, que nous pussions nous voir : deux ou trois jours de conférence éclairciroient bien des choses. Je ne puis guère être assez ti*anquille cette année pour vous rien proposer; Qiais vous seroit-il possible , Tannée prochaine , de vous ménager un passage parce pays? J'ai dans la tête que nous nous verrions avec plaisir, et que nous nous quitterions contents l'un de l'autre. Voyez, puisque voilà l'hospitalité établie entre nous , venez user de votre droit. Je vous embrasse, *

* Le mémoire date de Vescoyado ëtoic rëellement de M. Batta- Foco , comme il le déclare dans sa lettre en réponse à celle-ci. — Dans une lettre précédente, traçant à Rousseau un itinéraire pour son voyage projeté en Corse, il Tavoit engagé à aborder dans un port Voisin dii lieu qu'il habitoit , et lui avoit offert un logement dans sa maison.

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