LIVRE I, CHAPITRE IV. Io
bres; leur liberté leur appartient, nul na droit d^en disposer qu'eux. Avant qu'ils soient en âge de raison , le père peut, en leur nom, stipuler des conditions pour leur conservation , pour leur bien-être , mais non les donner irrévocablement et sans condition; car un tel don est contraire aux fins de la nature , et passe les droits de la paternité. Il faudroit donc, pour qu'un gouvernement arbitraire fût légitime , qu'à chaque génération le peuple fût le maître de l'admettre ou de le rejeter : mais alors ce gouvernement ne seroit plus arbitraire.
Renoncer à sa liberté, c'est^ renoncer à sa qualité / d'homme , aux droits de l'humanité , même à ses de- f voirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour qui- i conque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme; et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'oter toute liberté à ' sa volonté. Enfin c'est une convention vaine et contradictoire de stipuler d'une part une autorité absolue, et de l'autre une obéissance sans bornes. N'est-il pas clair qu'on n'est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger ? Et cette seule condition , Sians équivalent, sans échange , n'entraîne-t-elle pas la nullité de l'acte? Car, quel droit mon esclave auroit-il contre moi, puisque tout ce qu'il a m'appartient, et que son droit étant le mien , ce droit de moi contre moi-même est un mot qui n'a aucun sens?
Grotîus et les autres tirent de la guerre une autre origine du prétendu droit d'esclavage. Le vainqueur ayant, selon eux, le droit de tuer le vaincu, celui-ci peut racheter sa vie aux dépens de sa libellé ; con-
Io6 By CONTRAT SOCIAL.
ventiOB d'autant plus légitime qu'elle tourne aa profit de tous deux.
Mais il est clair que ce prétendu droit de tuer les vaincus ne résulte en aucune manière de Fét^ de guerre. Par cela seul que les hommes, vivant dans leur primitive indépendance , n'ont point entre eux de rapport assez constant pour constiti^er ni 1 état de paix ni 1 état de guerre , ils ne sont point naturellement ennemis. C'est le rapport des choses et non des hommes qui constitue la guerre ; et l'état de guerre ne pouvant naître des simples relations personnelles , mais seulement des relations réelles , la guerre privée ou d'homme à homme ne peut exister , ni dans l'état de nature , où il n'y a point de propriété constante , ni dans l'état social , où tout est sous l'autorité des lois.
Les combats particuliers , les duels , les rencontres , sont des actes qui ne constituent point un état , et à l'égard des guerres privées , autorisées par les établis^ sements de Louis IX, roi de France, et suspendues par la paix de Dieu , ce sont des abus du gouvernement féodal, système absurde, s'il en fut jamais, contraire aux principes du droit naturel et à toute bonne polit ie.
La guerre n'est donc point une relation d'homme à homme , mais une relation d'état à état , dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes, ni même comme citoyens ', mais comme soldats; non point comme
' Les Romains, qui ont entendu et plas respecté le droit de la guerre qu'aucune nation du monde, portoient si loin ie scrupule