LIVRE lï, CHAPITRE VIL I;43l
Celui qui rédige les lois n a donc ou ne doit ayoir aucuE^ droit législatif; et le peuple même ne peut y quand il le voudrait, se dépouiller de ce droit incommunicable, parceque, selon le pacte fondamental, il n'y a que la volonté générale qui oblige les particuliers , et qu on ne peut jamais s'assurer qu une volonté par<* ticulière est conforme à la volonté générale qu'après lavoir soumise aux suffrages libres du peufJie : j'ai déjà dit cela; mais il n'est pas inutile de le répéter.
Ainai l'on trouve à-la-fois dans l'ouvrage de la légisr lâdon deux choses qui semblent incompatibles; une entreprise au-dessus de la fctrce humaine, et, pour l'exécuter, une autorité qui n'est rien.
Autre difficulté qui mérite attention. Les sages qui veulent parler au vulgaire leur langage au lieu du sien n'en sauroient être entendus. Or il y à mille sortes d'idées qu'il est impossible de traduire dans la langue du peuple. Les vues trop générales et les objets trop éloignés sont également hors de sa portée : chaque in^ dividu , UB goûtant d'autre plan de gouvernement que edvà qui se rapporte à son intérêt particulier , aperçoit difficilement les avantages qu'il doit retirer des privations continuelles qu'imposent les bonnes lois. Pour qu'un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique et suivre les régies fondamentales de la raison d'état, il faudroit que l'effet pût devenir la cause ; que l'esprit social , qui doit être l'ouvrage de l'institution , présidât à l'institution même ; et que les hommes fiassent avant les lois ce qu'ils doivent devenir p^ cllç^, ÀiiiM <Um;ic le législateur ne pouvant eiç^oyer ni la force ni le raisonnement, c'est une nécessité qu'il re-
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coure à une autorité d'un autre ordre, qui puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre.
Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations de recourir à Tintervention du ciel et d'honorer les dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples, soumis aux lois de Fétat comme à celles de la nature , et reconnoissant le même pouvoir dans la formation de rhomme et dans celle de la cité, obéissent avec liberté , et portassent docilement le joug de la félicité publique*
Cette raison sublime , qui s'élève au-dessus de là portée des hommes vulgaires, est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des immortels , pour entraîner par l'autorité divine ceux que ne pourroi t ébranler la prudence humaine >. Mais il n'appartient pas à tout homme de faire parler les dieux , ni d'en être cru quand il s'annonce pour être leur interprète. La grande ame du législateur est le vrai miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut |p:a ver des tables de pierre , ou acheter un oracle , ou feindre un secret commerce avec quelque divinité , ou dresser un oiseau pour lui padier à l'oreille , ou trouver d'autres moyens grossiers d'en imposer au peuple. Celui qui ne saur ) que cela pourra même assembler par hasard une troupe d'insensés; mais il ne fondera jamais un empire, et son extravagant ouvrage périra bientôt avec
' E veramente, dit Machiavel, mai non fu aleuno ordinatoredi l^ggi straordinarie in un popolo, che non ricorresse a Dio^ perche altrimenti non sarebbero accettate; perche sono molti béni conosc*^^ da uno prudente y i quali non hanno in se raggioni évident» da po^ tergii persuadére ad altrui. Discorsi sopra Tito Livio, Iîy. i , c. xi.