‹ Extraits choisis des œuvres de Paul Bourget;Chapitre 15 sur 27 · LA SENSIBILITÉ PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

LA SENSIBILITÉ PHILOSOPHIQUE

J'imagine qu'un lecteur de bonne foi ait terminé l'étude des quelque vingt volumes qui composent l'œuvre actuellement publiée de M. Taine, et qu'il doive résumer son

^ Joseph de Maistre {ij ^'^-i^2i)j 2ii eminent writer on philosophical, political, and religious subjects. He was the chief antagonist of the ideas embodied in the French Révolution ; his idéal would hâve been to see the Pope at the head of ail nations, and to go back to the mediaeval forms of govemment.

2 Jacques-Bénigne Bossuet (i 627-1 704), bishop of Condom, later of Meaux, preceptor of the Dauphin, son of Louis XIV, one of the greatest writers, and the greatest preacher of France.

impression par un de ces termes généraux qui classent un esprit, en marquant à la fois sa qualité maîtresse et sa tendance favorite. Ce résumé sera tout d'abord rendu malaisé par la variété des genres oli Téerivain a excellé, mais qu'il a transformés par la force propre de son talent.

M. Taine ne saurait être appelé justement un critique, bien qu'il ait donné des essais de premier ordre, celui sur Balzac par exemple et celui sur Saint-Simon,^ chefs-d'œuvre d'analyse aiguë et d'exposition lucide. Il suffit de comparer ces pages à celles que Sainte-Beuve ^ a écrites sur les mêmes sujets, pour constater la différence entres les procédés d'anatomie psychologique d'un chercheur qui voit dans la littérature un signe, et la méthode proprement critique d'un juge au regard duquel la production littéraire est un fait souverainement intéressant par lui-même. Sainte-Beuve abonde en distinctions, volontiers en subtilités, afin de mieux noter jusqu'à la plus fine nuance. Il multiplie les anecdotes afin de multiplier les points de vue. C'est l'individuel et le particulier qui le préoccupe, et par-dessus cette minutieuse investigation il fait planer un certain Idéal de règle esthétique, grâce auquel il conclut et nous contraint de conclure. M. Taine, au contraire, emploie tout son effort à simplifier. Le personnage qu'il considère n'est pour lui qu'un prétexte à démonstration. Sa grande affaire est d'établir à cet endroit quelque vérité très générale et d'une importance qu'il estime très supérieure. — M. Taine

^ Duc de Saint-Simon {167 5-1 7 55), author of the memoirs on the last part of the reign of Louis XIV, and the regency of Philippe d'Orléans. See Taine's masterful essays on Balzac, Nouveaux essais de critique et d^ histoire (pages 62-170), and on Saint-Simon, Essais de critique et d"* histoire (pages 199-251).

2 Char les- Augustin Sainte-Beuve (1804- 1869), *he most illustrious of French critics. Cf. for Balzac his Lundis^ Vol. V, pages 443-463, and passim; and for Saint-Simon, Lundis, Vol. III, pages 270-292, Vol. XV, pages 423-460, and passim.

n'est pas davantage un historien, bien qu'il ait signé d'admirables fragments d'histoire. Il n'a pas cédé, en les composant, à cet impérieux besoin de résurrection du passé qui saisit un Michelet^ au seul contact des papiers jaunis, — p^iers anciens dont l'écriture a pâli, papiers muets et que manièrent des doigts aujourd'hui décomposés. Pour M. Taine, un chapitre d'histoire .est comme le moellon d'un édifice au sommet duquel se dressera une vérité générale encore, exhaussée jusqu'à la pleine lumière de l'évidence. Michelet montrait pour le plaisir de montrer; M. Taine, lui, peut montrer avec un relief aussi puissant, mais c'est pour le plaisir de démontrer. — M. Taine n'est pas davantage un pur artiste, bien que nous ayons de lui ces livres de description colorée oh il a noté les souvenirs de ses voyages en Italie, en Angleterre et aux Pyrénées. S'il a parcouru les paysages des montagnes et des plaines, des vastes cités vivantes et des villes mortes, ce n'a pas été, comme Théophile Gautier, pour étonner ses yeux par des aspects nouveaux de l'univers changeant, et invité par la voix qui murmure à notre imagination nostalgique :

Il est au monde, il est des spectacles sublimes. Des royaumes qu'on voit en gravissant les cimes. De noirs Escurials, mystérieux granits, Et de bleus Océans, visibles infinis. . . .

Il existe une hypothèse formulée par Montesquieu,^ et développée par Stendhal, sur les relations de l'âme humaine et de son milieu. La vérification de cette hypothèse flottait

'^ Jules Michelet (i 798-1 874), perhaps the most impassionate of FVench historians. His Histoire de France and Histoire de la Révolution Française are works of great merit.

2 Charles de Secondât^ baron de la Brède et de Montesquieu^ bom at la Brède, near Bordeaux, in 1689. He published in 1721 his Lettres persanes^ a. witty and light satire of contemporary French life, became in 1728 a member of the French Academy, traveled for several years in

pour M. Taine dans les lointains horizons, et il est parti pour nous rapporter un journal de voyage qui, lui aussi, a pour objet rétablissement d'une idée générale. — Essais de critique, travaux d'histoire, livres de fantaisie, tout a servi une passion dominatrice: la philosophie. M. Taine n'a jamais été, ne sera jamais qu'un philosophe. Rarement l'unité d'un œuvre fut plus forte et la spécialité d'une nature plus accusée. Il faut décrire cette nature pour comprendre cette œuvre, comme pour comprendre le génie d'un peintre il faut décrire son œil. L'élément de l'imagination primitive et originale une fois donné, le reste suit nécessairement.

Les traductions diverses, ou élogieuses ou hostiles, qui peuvent être données du mot philosophe se ramènent à la suivante : un esprit philosophique est celui qui se forme sur les choses des idées d'ensemble, c'est-à-dire des idées qui représentent non plus tel ou tel fait isolé, tel ou tel objet séparé, mais bien des séries entières de faits, des groupes entiers d'objets. Des exemples préciseront cette définition. Quand un poète comme Molière ou comme Shakespeare se propose de peindre une passion, telle que la jalousie, il aperçoit un certain jaloux, Amolphe ^ ou bien Othello, personnage vivant et concret qui va et vient parmi des événements délimités, et ce faisant, il obéit à son organisation d'artiste. Quand un philosophe tout au contraire, comme Spinoza,* se propose d'étudier cette même passion, il aper-

the différent parts of Europe, and published in 1734 Causes de la grandeur et de la décadence des Romains. His masterpiece is V Esprit des Lois (1748), in which he analyses the laws of the différent nations, and traces them to their sources. Montesquieu died in 1755.

"^ Jean-Baptiste Poquelin de Molière (i 622-1 673). Arnolphe, represented for the first time on Dec. 26, 1662, is the history of a man who keeps the woman whom he is to marry in ignorance for the sake of goveming her more completely ; but this very ignorance defeats his purposes.

2 Baruch de Spinoza (1632-1677). His book Ethica^ in which panthelstic doctrines are exposed, belongs to his Opéra posthuma (1677).

çoit, non plus un cas particulier, mais la loi commune qui gouverne tous les cas, et il exprime cette loi dans une formule capable d'être appliquée à Taventurier Maure Othello ainsi qu'au bourgeois Parisien Arnolphe: "Figurez-vous qu'un autre s'attache ce que vous aimez avec le même lien d'affection qui vous unissait à cet objet aimé. Vous haïrez cet objet aimé en même temps que vous envierez votre rival. ..." Et un commentaire suit, théorique, placide et universel comme le développement d'une proposition de géométrie. C'est proprement le travail du philosophe de rechercher des lois de cette sorte, et d'élaborer des formules de cette espèce. A les poursuivre, son imagination entre en branle. Cette formule, en effet, vous paraît morte à vous, qui ne vous remuez point parmi les abstractions comme parmi des êtres. Pour le philosophe, elle est vivante. Il contemple dans ce raccourci l'innombrable file des faits spéciaux que la formule commande, et le plaisir de cette contemplation est tellement vif que ceux qui l'ont goûté y reviennent toujours, même à travers les études en apparence les plus éloignées. Si les hasards de la vocation' ou de la destinée ont fait du philosophe un peintre, il brisera le moule trop étroit de son art afin d'y introduire des idées générales, et il pratiquera la peinture symbolique. Tel Chenavard^ ou Cornélius.^ S'il est poète, le philo-

1 Paul- Joseph Chenavard^ bom at Lyons, 1808. Théophile Silvestre calls him very justly "un orateur en peinture"; he thought that painting ought to hâve a humanitarian and civilizing mission. He prepared for the Panthéon a séries of pictures called Palingénésie universelle ; but the "cartons" only were made; the government changed hands and the order that had been given him was withdrawn. In 1869 he sent to the "Salon" Divina Tragedia^ which represents the death of paganism, and the conversion of the nations to Christianity.

2 Peter von Cornélius (1787 -1867). His works are always a commentary on poetry and philosophy ; among the most remarkable are his Faust^ Cydus der Nibelungen^ the Glyptothek and Pinakothek frescoes in Munich, and his Last Judgment in the St. Louis church of the same city.

sophe s'intéressera aux drames obscurs qui se jouent dans les profondeurs de la conscience entre le doute et le besoin de croire, et il écrira \2l Justice^ comme M. SuUy-Prudhomme.^ Si le philosophe compose un roman, ce sera les Affinités électives ou Wilhelm Meister^ et la critique y trouvera matière à d'interminables discussions, tant les théories s'y accumulent et les aperçus systématiques> Mais peu d'écrivains ont, plus que M. Taine, subi la tyrannie de cette imagination singulière. C'est elle qui le force à ne voir dans les magnifiques fragments d'un grand prosateur, le Romain Tite-Live," qu'une occasion de discuter un théorème de Spinoza ; elle qui le contraint à interpréter dans le sens d'une doctrine supérieure, et les chefs-d'œuvre de tous les arts {Philosophie de Part),"^ et les élégances de la vie parisienne {Graindorge),^ et l'histoire de la littérature anglaise, et la Révolution. Elle est si implacablement souveraine, cette imagination, qu'après lui avoir imposé sa méthode d'analyse, elle lui a imposé sa forme. Il n'existe point, dans la littérature actuelle, de style plus systématique, et

1 Sully-Pruâhomme (1839-1894), one of the best known modem poets ; he belonged to the " Parnassiens."

'^Johann Wolfgangvon Goethe (i 749-1 832), the greatest of German poets, author of Faust. Wahlverwandschaften was published in 1809, Wilhelm Meisters Lehrjahre in 1796, and Wilhelm Meisters Wanderjahre in 182 1 and 1829.

• Essai sur Tite-Live (Titus Livius, the Roman historian), Paris,

* Philosophie de Part, 1865, 1866, 1868 and 1870. 4th vol. republished later in two. They contain lectures delivered at the École des Beaux- Arts, Paris.

^ Graindorge. A book in which Taine gave his views on contemporary life in Paris. The complète title is : " Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge, docteur en philosophie de l'université d*Iéna, principal associé commanditaire de la maison Graindorge et Cie (huiles et porc salé, à Cincinnati, États-Unis d'Amérique), recueillies et publiées par H. Taine, son exécuteur testamentaire, Paris, 1867."

dont tous les procédés traduisent mieux les partis pris d'une pensée sûre d'elle-même. Chaque période d'une de ces fortes pages est un argument, chaque membre de ces périodes une preuve, à T appui d'une thèse que le paragraphe tout entier soutient, et ce paragraphe lui-même se lie étroitement au chapitre, lequel se lie à l'ensemble, si bien que pareil à une pyramide tout l'ouvrage converge, depuis les plus minces mélocules des pierres des assises jusqu'au bloc du rocher de la cime, vers une pointe suprême et qui attire à elle la masse entière. . . . Considérez les morceaux éclatants oîi le prosateur rivalise avec la peinture par la couleur du détail et par la saillie des contours. Même les épithètes chatoyantes, même les métaphores visionnaires servent à illustrer et à rendre palpable quelque vaste loi de l'esprit ou quelque vérité de l'histoire. C'est ainsi qu'à l'occasion de La Fontaine,^ et pour faire toucher au doigt l'attache qui unit la poésie du fabuliste au caractère de l'horizon natal, il indique l'air de finesse et d'agrément de ces plaines de la Champagne, et tout de suite cet air de finesse et d'agrément devient perceptible: "De minces rivières serpentent parmi des bouquets d'aunes avec de gracieux sourires. Une raie de peupliers solitaires au bout d'un champ grisâtre, un bouleau frêle qui tremble dans une clairière de genêts, l'éclair passager d'un ruisseau à travers les lentilles d'eau qui l'obstruent, la teinte délicate dont l'éloignement revêt quelques bois écarté, voilà les beautés de ce paysage. ..." Ainsi encore, à la fin d'une étude sur Stuart MilP et sur l'induction, l'architecture d'une ville d'Université anglaise apparaît: "Une lumière

^ Jean de La Fontaine (1621-1695), the great French fabulist. See Taine*s work La Fontaine et ses Fables, 1860; which is, though, the outcome of hb thesis as "docteur es lettres" (1853): Essai sur les Fables de La Fontaine,

2 Le Positivisme anglais, étude sur Stuart Mill, 1864.

jeune se posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades, sur le feuillage luisant des lierres. ..." Vous croiriez lire la confidence d'un artiste qui se réjouit dans ses sensations. Tout de suite une nouvelle phrase surgit qui résume en une observation psychologique le sens tout entier de ces monuments et de ces feuillages : "... Des arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient leurs files régulières, et j'y trouvais de nouvelles traces de ce bon sens pratique qui a accompli des révolutions sans commettre de ravages. . . ." Il y aurait à citer par centaines des phrases semblables. Celles-ci suffisent pour nous permettre de conclure qu'au regard de M. Taine, comme au regard des philosophes de race, toute cette immense nature, si complexe et touffue, n'est qu'une matière à exploitation intellectuelle, comme elle est pour le peintre matière à tableaux, et pour le poète matière à rêveries.

A chaque sorte d'imagination correspond une sorte particulière de sensibilité. Nous ne jouissons et nous ne souffrons que de ce que nous sentons réel, et cela seul est réel pour nous qui reparait devant notre solitude, quand, fermant les yeux et ramenant notre âme sur elle-même, nous évoquons notre mirage personnel de l'univers. Sachant de quelle façon un philosophe interprète la vie, nous savons ce qu'il revoit intérieurement dans ses heures de réflexion. Comme toute expérience se résout chez lui en quelques idées générales, ce sont ces idées qui ressuscitent devant sa pensée méditative. Partant, sa sensibilité à l'égard des personnes et des choses est quelquefois médiocre, car ces personnes et ces choses existent à peine pour lui. Il saura distinguer par contre d'innombrables nuances dans les idées : il en goûtera la beauté propre, et, si l'on peut dire, technique, comme un peintre goûte la beauté technique qui résulte de la juxtaposition de deux couleurs, et un musicien

celle que procure la concomitance de deux sons. La sublimité d'une large hypothèse ravira le philosophe, la délicatesse d'une théorie Tenchantera. Ses bonnes fortunes seront les découvertes d'ingénieuses formules, et ses débauches les effrénés abandons aux ivresses de la fantaisie métaphysique. Il y a une plénitude de l'être qui se rencontre seulement dans une complète harmonie entre nos facultés et nos actions. Un frémissement de toute notre nature s'émeut alors, qui exalte jusqu'à son énergie suprême la conscience de notre vitalité. A ce point de vue toutes les passions sont idjentiques, et le philosophe, en poursuivant cette extase souveraine de son cerveau, est le frère du joueur et du débauché, comme du martyr et du héros. Et plus l'extase est dominatrice, plus l'homme est grand. Chez les philosophes de génie, elle a été si intense qu'elle a bu toute la sève intime, et qu'aucun autre goût n'a pu fleurir à côté. La biographie de Kant^ et celle de Spinoza nous fournissent deux exemples incomparables de cette possession de tout un tempérament et de toute une âme par un goût unique, exalté jusqu'au délice et amplifié jusqu'à la manie. Par delà les anecdotes bizarres, on devine la magnificence d'une passion irrésistible qui a permis à l'homme de se créer un univers dans l'univers, et de se mouvoir dans ce domaine propre comme l'Énée de Virgile dans sa nuée : " Et la déesse déploya autour d'eux dans l'espace le manteau d'une vapeur, — de crainte que quelqu'un ne pût les voir, quelqu'un' les toucher. ..." *

"^ Emmanuel Kant {\T2^-\^oi^^ one of the most illustrious philosophers of ail times, and founder of the new school in Germany. His principal works are: Critique of Pure Reason^ Critique of Practical Reasotty Critique of Judgment^ Logic j Pédagogies.

2 The passage referred to is found in Aeneidos liber I, 411-413: At Uenus obscuro gradientis aëre saepsit ; Et multo nebulae circum dea fudit amictu :

Cernere ne quis eos, neu quis contigere posset. . . .

Certes, les facultés de M. Taine sont trop complexes, sa curiosité a été trop éveillée, pour qu'il ait jamais, en ses heures de spéculation les plus absorbées, abouti à cette solitude absolue de l'intelligence et du cœur. De même pourtant que l'imagination philosophique est la maîtresse pièce de son intelligence, de même l'émotion philosophique est la maîtresse pièce de sa sensibilité. Les passages abondent dans ses livres oîi il fait confidence des profonds bonheurs de sa pensée. Ce sont même les seules confidences qu'il ait jamais permis à sa plume de savant désintéressé de sa propre personne. Quand il parle de ses premières études, c'est avec la mélancolie nostalgique d'un amoureux qui songe aux premiers rendez- vous : "J'ai lu HegeV — dit-il quelque part, — tous les jours, pendant une année entière, en province ; il est probable que je ne retrouverai jamais des impressions égales à celles qu'il m'a données. . . ." Sainte-Beuve, lui, voué à l'histoire naturelle des esprits par une vocation révélée dès ses années de jeunesse, n'a-t-il pas écrit : "Il y eut à ce début des moments oîi je mettais tout mon avenir d'ambition et de bonheur à lire un jour couramment Ésope, seul, par un temps gris. ..." De pareilles lignes sont la définition même d'une nature intellectuelle. M. Taine a laissé encore tomber cet aveu: " Pour les gens d'imagination, à vingt ans, la philosophie est une toute-puissante maîtresse. ... On plane sur le monde, on remonte à l'origine des choses, on découvre le mécanisme de l'esprit. Il semble que, du coup, on se soit trouvé des ailes. Sur ces ailes nouvelles, on s'élance à travers l'histoire et la nature." Cette effusion lyrique fait

1 Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831). For him, intellect and essence, the subjective and objective, the finite and infinité, are identical. He tries to obtain perfect knowledge through the development of dialectic, i.e. conceptive thought. His philosophy bas been summarily condensed in the maxim : Whatever is reasonable, exists ; whatever does exist, is reasonable.

comprendre qu'il parle avec une sympathie si complaisante de M. Pierre et de son ami, les deux métaphysiciens logés près du Jardin des Plantes "qui ne vont point dans le monde, ne jouent pas au whist, ne prennent point de tabac, ne font point de collection; — ils aiment à raisonner. ..." S'il est aux Italiens,^ et qu'il voie s'accouder sur le velours d'une loge une charmante enfant, toute rose et virginale dans une robe idéalement bleue, il l'analyse, il discute, il songe, il aperçoit à son sujet cinq ou six grandes vérités de psychologie sociale, et il se dit : " J'en ai tiré tout ce qu'elle valait. . . ." Il s'est mis lui-même en scène sous le masque transparent du touriste Paul du Voyage aux Pyrénées^ philosophe aussi et qui prétend " que les goûts comme le sien croissent avec l'âge, et qu'en somme le sens le plus sensible, le plus capable de plaisirs nouveaux et divers, c'est le cerveau. . . ." Dans les conseils qu'il donne aux jeunes gens sous le masque non moins transparent de Thomas Graindorge, quelle félicité suprême leur recommande-t-il de rechercher? la "contemplation." Entendez par là cette philosophie que Carlyle appelle si profondément, dans son Sartor resartus : "dJ spiritual Picture of nature . . . une peinture spirituelle du monde." La riche et prodigieuse variété des phénomènes se résume en quelques lois qui sont comme les fioles d'opium, mères du songe grandiose. On s'abandonne à elles, et aussitôt " on cesse de voir et d'entendre un fragment de la vie ; c'est le chœur universel des vivants qu'on sent se réjouir et se plaindre, c'est la grande âme dont nous sommes les pensées. ..." Spinoza, cette fois, n'aurait pas mieux dit, et l'on croirait lire un commentaire de l'admirable cinquième livre de V Éthique sur "l'amour intellectuel de Dieu." Tant il est vrai qu'à des années de distance, et malgré les diversités de l'éducation et du milieu, les mêmes passions s'échappent en mêmes cris

1 aux Italiens ^ * the Italian opéra house,' once the most fashionable théâtre in Paris.

d'éloquence et du même accent, et presque avec les mêmes mots.

Pour une âme ainsi douée de la sensibilité philosophique et de rimagination qui lui correspond, la sincérité n'est plus même une vertu, c'est un état coutumier et inévitable. Calculer le retentissement de ses idées, elle ne le peut pas. L'absorption profonde l'en empêche. Un véritable poète ne peut pas davantage calculer l'effet que produiront ses vers, ni un mathématicien la valeur d'application pratique de ses formules. L'entraînement de la faculté maîtresse est trop puissant, la jouissance que procure l'exercice de cette faculté trop intense. Stendhal a donné la raison de cette impossibilité oli se trouve l'artiste de nature, comme le savant, de réfléchir sur la portée sociale de son travail : "... Un homme comme Jean-Jacques Rousseau ^ n'a pas trop de dix-huit heures par jour pour songer à tourner les phrases de son Emile, Un homme qui veut amasser quatre cent mille francs avec une chose aussi ennuyeuse, au fond, que des livres oU il n'y a pas d'âme n'a pas trop de dix-huit heures par jour, pour trouver les moyens de s'introduire dans les coteries en crédit. ..." M. Taine, lui, n'a pas eu trop de dix-huit heures par* jour pour aménager ses théories, et c'est pour cela qu'il n'a jamais trouvé le loisir de mesurer les conséquences immédiates de ces théories sous le point de vue du succès contemporain. C'est ainsi qu'il a brutalisé dans sa première jeunesse, les sentiments religieux et moraux de beaucoup de ses compatriotes, comme il brutalise aujourd'hui les sentiments politiques de beaucoup d'autres, en s'en doutant à peine, et à coup sûr sans s'inquiéter du résultat de ces heurts de l'opinion : " Je fais deux parts de

"^Jean-Jacques Rousseau (17 12-1778). One of the most éloquent writers of modem times. Among his works which exercised a very powerf ul influence may be cited La Nouvelle-Héloïse^ Le Contrat Social^ Emile ou de ^ Education.

moi-même, a-t-il déclaré quelque part: Thomme ordinaire qui boit, qui mange, qui fait ses affaires, qui évite d'être nuisible et qui tâche d'être utile. Je laisse cet homme à la porte. Qu'il ait des opinions, une conduite, des chapeaux et des gants comme le public, cela regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la philosophie, ne sait pas que ce public existe. Qu'on puisse tirer de la vérité des effets utiles, il ne l'a jamais soupçonné. . . .

— Mais vous êtes marié, lui dit Reid. — Moi? point du tout. Bon pour l'animal extérieur et que j'ai mis à la porte.

— Mais, lui dit M. Royer-Collard,^ vous allez rendre les Français révolutionnaires. — Je n'en sais rien. Est-ce qu'il y a des Français? . . ." Comprenez-vous maintenant qu'il est injuste de demander compte à un tel homme de la place que ses convictions lui assignent dans la mêlée des doctrines actuellement en lutte ? C'est vous qui lui imposez cette place, ce n'est pas lui qui l'a choisie.

Une situation d'esprit un peu exceptionnelle se paie toujours chèrement ; nous venons de voir la rançon de celle-ci. Mais elle a aussi ses avantages. Le plus incontestable est l'autorité. L'homme qui possède ce don de l'autorité peut devenir impopulaire, il peut être haï, calomnié. Il n'en garde pas moins ce prestige singulier, presque indéfinissable, qui ajoute un poids considérable à toute parole tombée de sa bouche, à tout écrit échappé de sa plume. Ce qui assure cette sorte de pouvoir au philosophe isolé dans son système, c'est précisément cet isolement et la qualité de certitude qu'il suppose. Nous vivons dans une époque d'effondrement religieux et métaphysique, oli toutes les doctrines

1 Pierre-Paul Royer-Collard (i 763-1 843). Statesman and philosopher. He was the founder of a political party called " doctrinaires^^* and was the initiator in France of t\ie eclectic school of philosophy, later popularized by Cousin, Jouffroy, and Damiron. This philosophy has points in common with that of Reid and the Scotch. See note i, page 60, and note i, page 51.

jonchent le sol. Non seulement nous n'avons plus, comme les gens du xvii« siècle, un credo^ général, régulateur de toutes les consciences et principe de tous les actes ; mais nous avons perdu aussi cette force de négation qui fut le credo à rebours du xviii« siècle. Toutes les personnes qui, de près ou de loin, se rattachèrent au mouvement de combat dirigé par Voltaire ^ eurent une certitude au moins, à savoir qu'ils combattaient l'erreur. Toute une foi inconsciente était enveloppée dans cette certitude-là. N'était-ce pas croire que la raison est infaillible et qu'un signe évident sépare ce qui est raisonnable de ce qui ne l'est point? Telle n'est plus la conviction de notre âge de critique. Nous avons tant multiplié les points de vue, si habilement raffiné les interprétations, si patiemment cherché la genèse, partant la légitimité de toutes les doctrines, que nous en sommes arrivés à penser qu'une âme de vérité se dissimule dans les hypothèses les plus contradictoires sur la nature de l'homme et celle de l'univers. Et comme, d'autre part, il n'est pas d'hypothèse suprême qui concilie toutes les autres et s'impose à l'intelligence dans son intégrité, une anarchie d'un ordre unique s'est établie parmi tous ceux qui réfléchissent ; un scepticisme sans analogue dans l'histoire des idées en dérive, — scepticisme dont M. Renan ^ est chez

^ Credo (Latin), creed. From the first word of the Latin translation of the Nicene Creed : Credo in unum Deum, Patrem Omnipotentem, Factorem cœli et terrae.

^ Jean-François-Marte Arouet de Voltaire (1694-1778). He was at the head of the powerful movement of his time directed principally against ecclesiastical state-tyranny. He satirized and denied revealed religion, but firmly believed in the existence of God.

8 Ernest Renan (182 3-1 892), one of the most exquisite masters of French prose. His " dilettantisme," i.e. his disposition not to believe anything, and of seeing some reason for every form of belief, without granting the truth of any, hâve met for a time with almost gênerai acquiescence among the générations of French youth which are now fast disappearing.

nous le plus extraordinaire représentant. Ce mal de douter même de son doute entraîne avec lui un cortège d'infirmités que tous connaissent : vacillation de la volonté, compromis sophistiques de la conscience, dilettantisme toujours à demi détaché et toujours indifférent, — toutes faiblesses qui nous rendent plus admirables encore ceux qui ont fait, eux aussi, le tour de bien des idées et qui n'ont pas perdu les grandes vertus de jadis : solide énergie du caractère, invincible rigueur dans la discipline intime, sérieuse étreinte de la réalité. Si Ton traçait Thistoire des influences dans notre XIX* siècle français, si foncièrement et irréparablement désabusé, on serait étonné de trouver que tous les systématiques ont exercé sur cette époque une dictature, même quand ils ne la méritaient pas, comme tel ou tel utopiste sans valeur, — à plus forte raison un systématique d'une rare vigueur d'esprit et doublé d'un savant de premier ordre.

Donc la puissance de M. Taine sur l'opinion, puissance obtenue sans qu'il l'ait désirée jamais, — et ses conflits avec les diverses nuances de cette opinion, conflits provoqués sans qu'il s'en soit jamais soucié, — s'expliquent également paroles effets contradictoires d'une forme d'esprit initiale. Il reste à montrer comment cette forme d'esprit s'est développée dans un milieu très spécial, et quelle a été son œuvre. On verra que ces deux éléments une fois donnés, une certaine conception de l'âme humaine devait naître, partant une certaine conception de la politique contemporaine. Ces trois points successifs font l'objet des trois parties de cette étude.

Page 1