‹ Extraits choisis des œuvres de Paul Bourget;Chapitre 16 sur 27 · LE MILIEU · texte numérisé non relu

LE MILIEU

De ce que le philosophe ne calcule pas le retentissement immédiat de sa doctrine, il ne suit point que cette doctrine soit absolument indépendante du milieu oîi elle a été formée.

Tout système, — Thistoire nous le démontre, — se rattache par le plus étroit lien aux autres productions de l'époque dans laquelle il a paru. Faut-il beaucoup de réflexion pour comprendre qu'une même disposition de l'esprit français s'est manifestée par les théories de Descartes,^ qui séparaient radicalement la pensée et la matière, l'âme humaine et l'animalité, par la poésie de Boileau "^ et de Racine,'^ et par la peinture du Poussin ? * Un même moment de l'esprit germanique a mis au jour Hegel et Goethe, comme un même moment du génie anglais a produit le théâtre brutal de Wycherley,^ les grossières satires de Rochester ^ et le violent matérialisme de Hobbes.'' Une simple analyse du mot système permettait d'ailleurs de conclure aussi, et à priori, à la parenté profonde des philosophes et de leur milieu. Construire un système, n'est-ce pas achever par une hypothèse explicative la somme des connaissances exactes que l'expérience a fournies? Nous possédons sur l'univers et sur l'homme une certaine quantité de notions positives, nous les coordonnons et nous les complétons par une théorie générale, comme un géomètre dessine une circonférence entière d'après le simple fragment d'un cercle. Plus tard, la quan-

"^ René Descartes (i 596-1650), philosopher. He discarded scholastic philosophy, and based his System on the certainty of inner consciousness. " Je pense, donc je suis " is the axiom developed in his Discours sur la Méthode.

'^Nicolas Boileau-Despréaux ( 1636-17 11). A critic who is the impersonation of the spirit of French classic literature.

^ Jean Racine (i 639-1 699). The tragic poet who has most perfectly applied in his works the théories of his friend Boileau.

^Nicolas Poussin (i 594-1 665), one of the most illustrious French painters of historical subjects. He was painter in ordinary to Louis XlII.greatly esteemed by Cardinal Richelieu, and spent the latter part of his life in Rome.

s William Wycherley (1640? -17 15), an English pla)rwright.

^John Wilmotf car l of Rochester (i 648-1 680), an English poet.

' Thomas Hobbes (i 588-1679), an English philosopher.

tité des notions positives sera augmentée, et notre théorie de la nature et de Tesprit se trouvera ne plus correspondre à ces données nouvelles. L*arc à fermer sera plus ouvert et le rayon de la circonférence devra être plus grand. Mais • ces notions positives, matière indispensable de notre hypothèse, comment Texpérience nous les apporte-t-elle ? De deux façons très distinctes, me semble-t-il. D'une part, le philosophe connaît les résultats généraux des sciences expérimentales à rheure où il travaille, et il y conforme son imagination d^nventeur d'idées. D'autre part, ce philosophe a subi, du moins dans son enfance et dans sa jeunesse, les influences infiniment multiples et complexes de sa famille et de ses amis, de sa ville et de sa contrée. Sa vie sentimentale et morale a précédé ou accompagné sa vie intellectuelle. Cette seconde initiation se mélange à la première, quoi que le penseur en ait, si bien que la découverte d'une doctrine se trouve être à la fois un roman de l'esprit et un roman du cœur. Je citerai ici encore l'exemple de celui que Schleiermacher^ appelait "l'illustre et infortuné Spinoza" ; et, de fait, on doit toujours en revenir à cet homme prodigieux quand on veut étudier sur place un exemplaire accompli de la grande existence métaphysique. Le puissant système exposé dans les cinq livres de \ Ethique n'a-t-il pas pour fondement positif, d'abord les notions de physique et de mathématique propres à la science du xvii* siècle, et ensuite les notions d'expérience personnelle que la naïve biographie de Colerus ^ nous révèle } Si le mélancolique et souffreteux poitrinaire n'avait pas été maudit par ses frères en religion, persécuté par sa famille, dédaigné par la jeune fille qli'il

'^Friedrich Ernst Daniel Schleiermacher (i 786-1 834), a German theologian and philosopher ; his ethical studies are perhaps the most important part of his works.

'^Jan Colerus : his biography of Spinoza was published in Dutch in 1705, and the following year in French.

désirait épouser ; s'il n'avait senti, dès son adolescence, la table de fer de la réalité peser sur sa personne et la meurtrir, certes il n'aurait pas écrit avec une soif si évidente . d'abdications des vains désirs les terribles phrases où se complaît son stoïcisme intellectuel : " Ni dans sa façon d'exister^ ni dans sa façon d'agir la nature n'a de principe d'oli elle parte ou de but auquel elle tende ..." ; et cette autre, qu'il faut relire après le sublime Pater noster, qui es in cœlis ^ de l'Évangile pour en mesurer le cruel fatalisme : " Celui qui aime Dieu ne peut pas faire d' effort afin que Dieu l'aime en retour . . ."

Qu'on se figure maintenant les circonstances parmi lesquelles a grandi M. Taine, et quelle sorte de matière à mettre en œuvre la société a fournie aux tentatives de cette imagination philosophique dont il était doué. Il a eu ses vingt ans en plein Paris de la fin du règne de Louis-Philippe,^ et les souvenirs de ses amis d'École normale, — ceux, par exemple, si évidemment sincères que M. Sarcey ^ donnait l'autre mois dans la Revue politique^ — nous le montrent intéressé par toutes les discussions de ses camarades d'alors, et remuant en leur compagnie toutes les idées importantes de l'époque. Étranges années que celles-là, qui se sont écoulées aux environs de 1850, années douloureuses et qui ont consommé la banqueroute des magnifiques espérances de la première moitié du siècle ! En littérature, le romantisme paraît vaincu. A-t-il tenu ses grandes promesses de rénovation esthétique ? Comment ne pas en douter, lors-

'^ Pater noster^ qui es in cœlis (Latin) : Our father, who art in heaven.

'^ Louis- Philippe /., duke of Orléans, then king of the French (1773- 1850), reigned from 1830 to 1848. He was the head of the younger branch of the Bourbon family.

^Francisque Sarcey (1827- ), the eminent theatrical critic of the newspaper Le Temps. The articles referred to hâve been republished in book form under the title of Souvenirs de Jeunesse, Paris, 1885.

qu'on voit tous les poètes abdiquer leur art Tun après Tautre ? Le seul Victor Hugo * maintient son pennon, et il vient d'essuyer la défaite des JBurgraves, Mais Lamartine * s'occupe uniquement de politique ; mais Alfred de Musset achève de noyer son génie dans l'ivresse ; mais Théophile Gautier s'appelle lui-même un •

Vieux rimeur abruti par Tabus de la prose,

et tourne la roue de son feuilleton avec une mélancolie d'esclave : " Qu'est-ce qu'on va encore nous faire faire ? . . ." disait-il plus tard à Théodore de Banville,* avouant ainsi la secrète douleur de toute son existence de journaliste malgré lui ; mais Alfred de Vigny s'est retiré dans sa tour d'ivoire ; mais Sainte-Beuve a enterré sous l'amoncellement de ses études critiques ce poète mort jeune que la plupart des hommes, prétendait-il, portent en eux ; mais Auguste Barbier * a perdu le souffle IjTique de ses ïambes. C'en est fini des belles luttes autour des chefs-d'œuvre nouveau-nés, les Méditations ou les Orientales^ et c'en est fini aussi de l'exaltation spiritualiste qui avait accompagné, en l'avivant, la ferveur poétique des jours de flamme. Le maître de la Nuit de Décembre^ Théodore Jouffroy,* est mort. Les insuflisances

1 Victor-Marie Hugo (1802-1885). His drama Les Burgraves was played in 1843, ^^^ coldly received.

^Alphonse de Lamartine (i 791-1869). The author of the Méditations ^ and oijocelyny published in 1847 **is Histoire des Girondins, and became a member of the provisional goverament in 1848 ; he rendered the greatest services in that capacity.

« Théodore Faullain de Banville (1823-1891), well known poet, playwright, and dramatic critic.

* Auguste Barbier (1805-1882). Barbier's ïambes are inspired and vigorous poems ; the subséquent works of Barbier are mostly forgotten.

^ Les Méditations^ by Lamartine; Les Orientales, by Victor Hugo.

• Théodore-Simon Jouffroy (1796-1842), professor of philosophy, and writer on moral and philosophical subjects. He had given up his early

SI

de réclectisme prôné par Victor Cousin ^ et imposé comme une doctrine officielle éclatent à tous les yeux, en même temps que la révolution de 1848 découvre les insuffisances des vingt systèmes de sociologie indépendante qui avaient foisonné sous le régime de Juillet. Ce sont là les signes extérieurs d'une désagrégation plus profonde. Sous l'influence des luttes formidables de la tragédie révolutionnaire et sous le prestige de l'étonnante épopée impériale, une génération avait grandi, toute pénétrée du concept héroïque de la vie, c'est-à-dire que les jeunes gens qui la composaient, tout naturellement s'étaient nourris de rêves démesurés et grandioses. Et comment n'auraient-ils pas cru à la toutepuissance, à la magie même de la Volonté de l'homme, eux qui avaient vu un monde nouveau sortir, jeune, resplendissant et sublime, du sépulcre des siècles défunts, une Europe s'écrouler, une autre s'élever,^ et un simple lieutenant d'artillerie réaliser les plus extravagantes chimères de l'ambition la plus effrénée par la seule vigueur de son génie et l'énergie de ses vieux soldats ? Puis, ce monde nouveau s'était trouvé tout de suite aussi vieux que l'autre. L'Europe nouvelle ne valait pas mieux que l'ancienne. Le conquérant était mort là-bas, puis ses compagnons, un par un, et une lèpre de médiocrité commençait de s'étendre sur les mœurs et la politique. Voici que les deux brillants départs, de la

beliefs and yet hated scejAicism. His inner conflicts rendered his life very sad, and it is with good reason that Bourget alluded to Alfred de Musset's Nuit de Décembre. (See Œuvres complètes^ IL, page 118. Paris, Charpentier, 1866.)

1 Victor Cousin (i 792-1 862). Cf. with note i, p. 44. Cousin was the chief promoter of eclectism, i.e. of the philosophical System which prétends that there is some part of truth in many Systems, and that thèse fragments ought to be reunited in order to obtain the complète and universal truth.

2 Allusion to the downfall of the old institutions (1789, etc.), and the rise of Napoléon I.

Restauration d'abord, puis de 1830, aboutissaient à rabaissement des caractères, à la matérialité grossière des jouissances. Le siècle avait manqué son œuvre !

Pas tout entière pourtant ; car, au milieu de ces décombres universels, un arbre pousse, dont la végétation luxuriante redouble de vitalité dans ce paysage de mort. Cet arbre aux frondaisons touffues et sans cesse multipliées, c'est la Science. Seule elle n'a pas menti à ses dévots. Que dis-je ? Elle dépasse les espérances les plus hardies. Celui qui jette les regards sur le développement scientifique de cette première moitié du siècle, après avoir contemplé la misère des autres entreprises, peut-il retenir un élan d'admiration ? Les travaux de Fresnel ^ sur la lumière, ceux d'Ampère^ et d'Arago^ sur le magnétisme et l'électricité, ceux de Magendie * et de Flourens * sur le système nerveux, je cite au hasard, et combien d'autres encore ! ont renouvelé tout à la fois notre vue théorique de l'univers et nos moyens d'action sur les forces naturelles. Des applications pratiques d'une incalculable portée sont là pour témoigner que la besogne accomplie dans les laboratoires est une œuvre de réalité. Pour la première fois l'Isis ® entr'ouvre son voile. L'homme prend à la fois connaissance et pos-

"^ Augustin-Jean Fresnel (i 788-1827), discoverer of the polarization of light.

^André-Marie Ampère (177 5-1836); his most celebrated work is: Théorie des phénomènes électro-dynamiques (1826).

^Dominique-François Arago (i 786-1853); illustrious astronomer and physicist. He was a republican of the most advanced type. M. Banal has published his complète works, 1854-59, 16 vol. 8vo.

^François Magendie {1783-1855); illustrious physician; he is celebrated for his researches on the functions of the brain, the absorption and action of poisons, and alimentation.

^ Marie-Jean-Pierre Flourens (1794- 1867); physician and physiologist. Among his works may be cited : De la longévité humaine (1854); De la vie et de V intelligence (1857). •»

* /j/>, the veiled Egyptian goddess, an image of nature.

session de ce cosmos^ dont la splendeur l'épouvantait et dont le mystère Técrasait. Et quel est l'outil de ce progrès quasi merveilleux ? L'application de la méthode y a suffi. Quelle méthode? Celle que Bacon a réduite en maximes et que les chercheurs pratiquent uniquement ; l'Expérience. De cette constatation à l'enthousiasme, à l'idolâtrie envers cette méthode unique, il n'y a qu'un pas, et les jeunes hommes que cette prodigieuse fécondité de la science enivre d'espoir, comme les hommes faits qu'elle console après de si durs mécomptes, l'ont bientôt franchi. Une sorte de logique invincible et inconsciente s'agite en nous, qui contraint les plus rebelles à pousser jusqu'au bout de leurs idées. Derrière la science, il y a la méthode ; derrière la méthode, il y a quelque chose encore. Ce quelque chose, qui constitue l'essence même de la recherche expérimentale, c'est le Fait. Établir une expérience, c'est déterminer un ou plusieurs faits, rien de plus. La science a été sur la voie de sa prospérité du jour où les savants ont eu le culte, la passion exclusive du fait et rien que du fait. Nos gens auront donc, eux aussi, la religion du fait puisqu'ils ont la religion de la méthode. Vous souvenez-vous du roman de Dickens oh le positivisme anglais s'incarne dans un personnage de condition et de culture moyennes qui n'a jamais, peut-être, entendu parler de l'induction, mais chez qui la manie de la notion exacte et sèche est entrée par chaque pore: "À présent, s'écrie-t-il, ce qu'il me faut, ce sont des faits ; n'enseignez à ces filles et à ces garçons que des faits. On n'a besoin que des faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux. Déracinez en eux toute autre chose. Vous ne pourrez former l'esprit d'un animal raisonnable qu'avec des faits. . . ." C'est la traduction, ce discours, de la parole intérieure que se prononcent neuf Anglais sur dix, de celle que se prononcèrent beaucoup de Français vers 1050. , Cosmos (Greek), the universe.

C'est alors, en effet, que le héros du roman et du théâtre cesse d'être le mélancolique, ou poitrinaire, ou révolté, toujours en désaccord avec les circonstances, pour devenir le joyeux et rude manieur de réalités que M. Alexandre Dumas fils^ a si hardiment posé sur la scène. L'expression d' "homme fort" est à la mode. Elle signifie une exploitation intelligente et peu scrupuleuse du fait bien compris. Et d'une extrémité à l'autre de la société, cette exploitation s'installe. Tout en haut, c'est au nom du fait accompli que le régime impérial se fonde et prospère ; tout en bas, c'est vers le succès, la jouissance immédiate, la fortune et le luxe, que tendent les efforts des travailleurs. .D'Idéal politique, il n'est plus question. La faillite des rêves socialistes ou libéraux paraît définitive. L'Idéalisme est vaincu également dans la littérature. Au lyrisme fougueux succède l'observation implacable, et la prose précise de Voltaire recommence d'être en vogue. C'est l'époque oU les vastes travaux de confort national s'accomplissent avec une ampleur extraordinaire, où le suffrage universel devient le procédé unique du gouvernement, parce qu'il a la valeur indiscutable du chiffre. L'instruction publique s'organise en vue d'assurer à l'enseignement des sciences un triomphe sur l'enseignement des lettres. Des programmes de l'ancienne classe de philosophie, qui était une école de spéculation, qu'a-t-on retenu ? La logique, c'est-àdire la portion sèche et technique, mais stricte aussi, mais positive. Toutes ces tentatives se fondent en une sorte de courant mélangé qui bouillonne et n'a pas une rive très nette. À trente années de distance, la direction est recon-

^ Alexandre Dumas fils (1824- ), son of the great novelist. As examples of his boldness in dealing with social subjects, we may quote: La dame aux Camélias (1848); Diane de Lys (1851); Vami des femmes (1864); L^^ id^^s ^^ ^^^ Aubray (1867); La princesse Georges (187 1); and Monsieur Alphonse (1873).

naissable. C'est après coup que Tunité d'un temps se dessine. De menus détails de mœurs la révèlent, mieux encore les noms des personnages originaux qui furent les chefs de file des grandes besognes. Cette entrée du second Empire dans Thistoire a eu pour grand homme politique M. de Morny,^ — pour grand auteur dramatique M. Alexandre Dumas fils, pour grands romanciers M. Gustave Flaubert et les frères de Concourt.* M. Taine aura été son grand philosophe. Je n'entends point par là qu'il n'y ait pas eu d'autres politiciens, d'autres artistes en œuvres d'imagination, d'autres penseurs, et qu'ils n'aient valu ceux dont je viens d'écrire les noms, si même ils ne les ont surpassés. N'importe ! Ceux-là ont au front cette marque spéciale d'avoir été, chacun dans un genre, les représentants d'une même poussée d'idées. M. Taine en a donné, ce me semble, la plus complète formule.

Tout le système philosophique de M. Taine était dressé dans son esprit dès ses premiers livres. On en trouvera un résumé d'une clarté supérieure dans les deux chapitres qui terminent les Philosophes classiques au XIX^ siècle^ — chapitres composés, nous dit la préface, ainsi que le reste de l'ouvrage, exactement en 1852, et sous l'influence des libres causeries avec quelques jeunes gens très distingués de cette époque. A lire la préface de V Intelligence^ où l'auteur a ramassé comme en un corps de doctrine ses certitudes et

"^ Charles- Auguste-Louis-Josep h, comte (later duc) de Morny (181 1- 1865). As "ministre de Tin teneur" he contributed to the consolidation of Napoléon IIFs power, after the "coup d*état" (December, 1851); in 1854 he became président of the "corps législatif." He is described as " duc de Mora " in Alphonse Daudet's novel Le Nabab.

'^ Edmond-Louis-Antoine Huot de Concourt (1822-), 2Si^ Jules-Alfred Huot de Concourt (1830- 1870), novelists of the naturalbtic school, writers of remarkable monographies about persons of the iSth century, of many novels, dramas, and of a very curious diary: Journal des Concourt^ 7 vols.

ses hypothèses sur la pensée et sur la nature, il est aisé de constater que le système, pareil à quelque édifice d'une savante et forte architecture, n'a pas bougé. Considéré dans ce qu'il a d'essentiel, ce système se ramène à concevoir le moi comme constitué par une série de petits faits qui sont des phénomènes de conscience, et la nature comme formée par une série aussi de petits faits qui sont des phénomènes de mouvement. Le philosophe est formel sur ces deux points : " Il n'y a rien de réel dans le moi^ dit-il, sauf la file de ses événements. . . . Dans les corps, il n'y a rien de réel que leurs mouvements." En d'autres termes, pas plus dans le moi que dans les corps, M. Taine n'admet une substance permanente et cachée qui soutienne les qualités, et qui survive, identique et durable, aux événements accidentels et passagers. Des fusées de phénomènes caducs, qui montent quelques minutes ou quelques heures, puis s'abîment irréparablement, — tel est pour lui le monde. C'est, comme on voit, une réapparition de l'antique conception d'Heraclite^ sur l'écoulement universel. Pour nous représenter ce moi et cette nature, ce sont donc de petits faits qu'il faut connaître et qu'il faut classer. La méthode se trouve être la même dans les sciences dites morales et dans les sciences dites naturelles. Dans les unes comme dans les autres, c'est par une analyse qu'on doit commencer. Je suppose que j'aie à étudier la personnalité d'un écrivain ou d'un grand général, je ne procéderai pas autrement qu'un chimiste placé devant un gaz, ou qu'un physiologiste en train d'examiner un organisme. Je dresserai par voie d'observation une liste des petits faits qui constituent cet écrivain ou ce général ; et cette liste une fois dressée, je déterminerai, par voie d'induction, les faits dominateurs qui commandent les autres, comme dans un

1 Heraclitusy a celebrated Greek philosopher of Ephesus (about 500 B.c.). He has remained the type of pessimists.

arbre les plus grosses branches commandent les moindres. Il est ainsi des phénomènes initiaux et générateurs, de qui les autres dérivent. Transformez-les, une transformation totale suit. Comprenez-les, vous comprendrez tous les phénomènes secondaires. Dans un animal, la nutrition, par example, est un de ces phénomènes initiaux. Dans un écrivain, comme dans un général, ce sera le genre d'imagination. Le génie de Michelet découle tout entier de la lucidité merveilleuse avec laquelle il se représentait des états de sensibilité ; celui de Napoléon, de sa puissance de vision topographique. Que le premier eût été incapable de se configurer des intérieurs d'âmes, et le second des saillies de terrain, ni l'histoire de France n'eût été écrite, ni la bataille d'Austerlitz n'eût été gagnée. Ces quelques faits initiaux et générateurs une fois trouvés il reste à les rattacher à d'autres encore qui soient plus haut placés dans la hiérarchie des causes. Cette imagination particulière à l'homme est due à l'hérédité. Dans l'individu, il s'agit donc de déterminer la race. Le développement de la race tient lui-même à des conditions spéciales de milieu. Arrivé à ce degré, il est possible de monter plus haut encore et de rattacher à un fait suprême, loi générale de l'esprit, tous les faits petits ou grands dont nous avons suivi la filière. C'est l'œuvre de la science de la pensée de ramasser ainsi en quelques lois très simples toute la série de ses expériences, c'est l'œuvre aussi de la science des corps. Il s'agit de résumer enfin ces quelques lois générales, — qui ne sont, remarquons-le, que des faits très généraux, — "jusqu'à ce qu'enfin la nature, considérée dans son fond subsistant, apparaisse à nos conjectures comme une pure loi abstraite, qui, se développant en lois subordonnées, aboutit sur tous les points de l'étendue et de la durée à l'éclosion incessante des individus et au flux inépuisable des événements. ..." La portée de cette doctrine n'est pas en question. Seule,

sa valeur de psychologie sociale nous intéresse. Il n'est pas malaisé d'apercevoir que deux éléments ont contribué à façonner cette conception de Tunivers. Le premier est THégélianisme. Dans une forte étude sur Carlyle, M. Taine, après avoir déclaré que notre principal travail est de repenser les idées de la grande métaphysique allemande, les exprime ainsi : " Elles se réduisent à une seule, celle du développement {Entwickelung) qui consiste à représenter, toutes les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte que chacune d'elle nécessite le reste, et que, toutes réunies, elles manifestent par leurs successions et par leurs contrastes la qualité intérieure qui les assemble et les produit." Cette qualité intérieure, Hegel l'appelle Vidée du groupe. M. Taine l'appelle un Fait dominateur. C'est qu'il introduit dans l'Hégélianisme un principe étranger qu'il emprunte à la science et à l'esprit positiviste de l'époque. Les vagues et vaporeuses formules se solidifient sous sa main de Français perspicace et que les mots ne trompent point. Là ou Hegel aurait mis une dissertation, M. Taine met une description. L'anecdote soigneusement choisie tient dans ses pages la place de la phrase abstraite et sans contour saisissable. Partout et toujours c'est un eiïort pour installer la méthode de la science. Avec quelle exaltation presque enivrée il parle de cette science et de l'avenir qu'elle nous prépare : ". ."I Elle approche enfin et elle approche de l'homme. Elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des pierres, des plantes, où dédaigneusement on la confinait. C'est à l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la portée. Elle apporte avec elle un art, une morale, une politique, une religion nouvelle, et c'est notre affaire aujourd'hui de les chercher ! . . ." Avec quelle confiance il assigne pour but idéal à toute recherche " la découverte de petits faits.

bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés ..." ! Et comme il se comprend que la génération, alors nouvelle, dont il exprimait la foi profonde, avec des formules nettes comme un axiome de géométrie et vibrantes comme les strophes d'un hymne, ait reconnu en lui l'Initiateur, Thomme X[ui voyait la terre promise et en racontait par avance les rajeunissantes, les mystérieuses délices !

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