L'ÂME HUMAINE ET LA SCIENCE
" C'est à rame que la science va se prendre. . . ." Ce mot contient en germe toute Toeuvre tentée par M. Taine. Si l'on considère la quantité des matières traitées, cette œuvre est multiple et variée comme la vie même ; si l'on considère la permanence immuable de l'idée directrice, elle apparaît simple et serrée comme un traité de géométrie. Elle se résume dans l'application de la théorie des petits faits, et dans l'hypothèse que tous les phénomènes de la vie intellectuelle ou volontaire ont une raison suffisante de leur existence dans un ou plusieurs phénomènes antécédents. En admettant que les petits faits qui constituent le moi peuvent être étudiés par les procédés de la méthode expérimentale, et par conséquent que la psychologie est une science, M. Taine se sépare de l'école matérialiste, laquelle réduit toute la portion exacte de l'étude de l'âme à un chapitre de physiologie. M. Taine a vu très profondément qu'un phénomène de conscience, une idée par exemple, est la cause d'une série d'autres phénomènes de conscience, quelle que soit d'ailleurs la modification physiologique correspondante. Par suite, quand bien même nous ferions de l'âme une simple fonction du cerveau, nous n'en devrions pas moins étudier la vie intérieure en tant que vie intérieure,
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et du point de vue de la pensée en tant que pensée. Mais il se sépare aussi de la psychologie classique, telle que les Écossais et Jouffroy Tavaient définie, en abandonnant la méthode de la réflexion personnelle et solitaire pour lui substituer celle de Tenquête universelle et de l'expérience multipliée. Au regard de M. Taine, tout, dans l'existence de rhomme, intéresse le psychologue et lui fournit un document. Depuis la façon de meubler une chambre et de servir une table, jusqu'à la manière de prier Dieu et d'honorer les morts, il n'est rien qui ne mérite d'être examiné, commenté, interprété, car il n'est rien où l'homme n'ait engagé quelque chose de son être intime. Carlyle a écrit le Sartor resartus, ouvrage énigmatique oîi il développe une philosophie de costume et disserte sur la politique et l'histoire à propos de tabliers et de culottes. Il n'a fait qu'exagérer jusqu'à la bouffonnerie une vérité féconde, posée par Balzac dans la préface générale de la Comédie Humaine, à savoir: "que l'homme, par une loi qui est à rechercher, tend à représenter ses mœurs, sa pensée et sa vie, dans tout ce qu'il approprie à ses besoins. . . ." C'est dire du même coup qu'aucune manifestation, si menue soit-elle, n'est absolument insignifiante et négligeable. Mémoires et correspondances, monographies historiques et romans d'analyse, œuvres des artistes et travaux des artisans, — l'investigation du savant doit dépouiller tous ces dossiers des passions grandes ou petites. Apercevezvous l'ampleur énorme que prend soudain l'étriquée et grêle science des Thomas Reid ^ et des Dugald Stewart ? * Comprenez-vous aussi de quelle importance devient dans
^ Thomas Reid (17 10-1796). Professer of philosophy in the University of Glasgow. His works hâve been translatée into French by Jouffroy (Paris, 1828-1836). Cf. with notes i, page 44, and i, page 51.
^Dugald Stewart (17 53-1828). Prof essor in the University of Edinborough.
PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE, 6i
cette psychologie Thypo thèse du (J^terminisme universel que j'indiquais tout à l'heure comme essentielle au système de M. Taine ? Supposons que tout phénomène de la vie morale n'est pas déterminé par un ou plusieurs phénomènes antécédents ; en d'autres termes, admettons qu'il y ait spontanéité et liberté dans l'âme, au sens usuel de ces mots : l'édifice croule tout entier. C'est là le point attaquable de la doctrine. Cette psychologie est bien constituée comme une science, mais elle repose sur un postulat de métaphysique.
Dans cet immense empire de la science de l'âme, ainsi étendu à tous les faits de la nature humaine et de la société, M. Taine a choisi comme sujet particulier de ses études le domaine de la production littéraire et artistique. C'est un fait encore que cette production, et capital, que le philosophe doit examiner dans le plus grand nombre de ses cas et les plus variés. La Grèce et Rome, l'Italie de la Renaissance, la France des trois derniers siècles et l'Angleterre de tous les âges, dans combien de milieux et de moments divers l'auteur de Vlntelligence n'a-t-il pas considéré ce phénomène de la formation de l'œuvre d'art ? L'histoire lui est apparue comme une vaste expérience instituée par le hasard pour le bénéfice du psychologue, et, grâce à elle, il a renouvelé ou, si l'on veut, déplacé toute la doctrine de l'ancienne critique, puis par contre-coup, les point de vue des artistes nourris de ses théories. Un premier caractère de ce renouvellement a été la suppression complète de l'idée de la moralité dans les œuvres d'art. Pour se demander, en eiïet, comme aurait pu le faire un La Harpe,^ un Gustave Planche,* et même un Sainte-Beuve
"^ Jean- François de La Harpe (i 739-1803). The foremost French critic of his time. See his Cours de Littérature^ 16 vols., 1 799-1805.
^ /ean-Baptiste-Gustave Planche (1808- 18 57). He was the principal critic of the Revue des Deux Mondes^ irascible but sincère. See his Portraits littéraires ^ Portraits d^artistesy etc.
au moins dans ses premiers essais, si un livre ou un tableau a une portée morale qui mérite l'éloge ou qui commande le blâme, il faut admettre que Técrivain et le peintre ont exécuté leur ouvrage par un acte de volonté responsable, hypothèse que contredit manifestement le principe déterministe, appliqué partout par M. Taine. Qu'il le sache ou non, celui qui juge un produit de Tesprit fonde son arrêt sur une théoçie particulière de Tesprit. Un livre ou un tableau était pour Tadepte de Tantique psychologie Teffet d'une cause individuelle. Un analyste de Técole de M. Taine aperçoit dans cet effet, comme dans tout autre, Taboutissement d'une série de causes partielles, qui, ellesmêmes, sont des effets par rapport à d'autres causes dominatrices, et ainsi de suite indéfiniment. C'est la phrase du poète stoïcien : " Elle descend depuis la première origine du monde, — la série des causes, et toutes les destinées sont en souffrance, — si tu essaies de changer quoi que ce soit. . . ." Pour M. Taine, comme pour Spinoza, comme pour les panthéistes de tous les temps, la somme entière des forces conspire à mettre au jour le moindre petit fait, et derrière chacun de ces petits faits l'imagination du songeur aperçoit des files indéfinies d'événements. De ce royaume de la nécessité absolue, toute appréciation du Bien et du Mal est bannie, — ajoutons toute appréciation du Beau et du Laid ; ou du moins la laideur et la beauté apparaissent sous un angle très singulier. Le groupe de faits qui produit sur mon esprit une impression que j 'étiquette du terme de beauté, n'est pas isolé du groupe de faits qui produit sur ce même esprit l'impression de laideur, puisque tout se tient d'une façon étroite dans la vaste série d'événements qui compose le monde. Mon impression seule établit la différence ; mais si je veux sortir de cette impression et raisonner, je dois convenir que je suis en présence des mêmes forces, lesquelles ont, dans un cas,
produit la réussite, et dans l'autre Tavortement, par une même nécessité de nature. Arrivé à ce degré de l'analyse, je suis tout voisin de m'intéresser à Tavortement aussi bien qu'à la réussite ; surtout lorsque je découvre que chez un même auteur, par exemple, Tavortement de certaines parties du talent était la condition de la réussite du reste. Cette même imagination de la sensibilité qui a servi d'instrument divinatoire à Michelet dans son étude des guerres de religion devait, à de certains moments et en présence de certains hommes, le conduire à d'étranges excès d'injustice, et comprenant Michel- Ange et Luther comme il a fait, il ne pouvait comprendre et n'a compris ni Montaigne ^ ni Bonaparte. Les qualités de son style dérivent aussi de cette imagination et imposent ces défauts. A me pénétrer de cette vérité, je suis tout près de ne plus admirer dans l'historien que cette imagination toute-puissante, et comme cette puissance se manifeste dans les défauts au moins autant que dans les qualités, à aimer passionnément ces défauts nécessaires et, par suite, précieux. L'œuvre d'art ne m'intéresse plus en elle-même, elle est un signe des causes profondes qui l'ont amenée à la lumière. Ce sont ces causes que j'étudie en elle, par suite c'est l'énergie de ces causes qui m'émeut, m'étonne, me ravit. Par suite encore, les vertus d'arrangement, l'harmonie régulière, la parfaite délicatesse, la mesure souveraine auront pour moi un attrait moindre que l'outrance et les heurts violents. Les œuvres très équilibrées sont des signes aussi, mais des signes moins apparents, et de puissances moins déchaînées. Examinons en effet quels auteurs M. Taine comprend le plus vivement, et quels styles il goûte avec la plus visible
^Michel Eyquem de Montaigne (i 533-1 592). The great writer of Les Essais ; the principal éditions of this work are those of 1580, 1588, and the one published af ter the death of the author in 1 595 by his nièce, Mlle, de Gournay.
sjonpathie. C'est, parmi nos modernes, Michelet justement et c'est Balzac. Au xviii® siècle, c'est Saint-Simon.^ Chez les Anglais, il admire entre tous Shakespeare, le douloureux Swift et Carlyle, — tous écrivains dont la qualité maîtresse est d'être significatifs au plus haut point. Chez eux du moins l'attache qui unit l'artiste à son œuvre est toute visible, et leurs livres sont réellement de la "psychologie vivante." Il y a plaisir certes, et comme une ivresse, à voir une faculté grandir dans un cerveau jusqu'à en devenir démesurée. Elle se dérègle, elle déborde, brisant les règles de l'esthétique, s'exaspérant en inventions de toutes sortes, recréant à nouveau la langue, effrénée, dangereuse, incomparable ! La chétive individualité du poète s'efface et laisse apparaître quelque loi grandiose et sublime. Il est probable qu'un physiologiste de grand esprit éprouve devant des morceaux de peinture une impression analogue à celle qui saisit M. Taine devant une page de prose ou de poésie. Sous les magnifiques carnations et parmi les déploiements des nobles corps d'une toile de Rubens, vraisemblablement ce savant aperçoit la mise en jeu des fonctions de la vie physique et l'intelligence supérieure des lois profondes qui la gouvernent. C'est la profondeur de ces lois et l'intensité de ces fonctions qui l'intéresse. Il est légitime de sentir ainsi, comme il est légitime de s'en tenir au point de vue contraire et de considérer les œuvres d'art non plus comme significatives^ mais comme suggestives. Ainsi font les poètes et les amoureux. . . . Une femme délicate et tendre se trouve seule dans son salon intime, par une après-midi voilée d'hiver. Au dehors c'est un ciel de brouillard et de suie qui pèse sur la ville où se déchaîne la foule brutale.
1 Lmiis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755). Author of the memoirs on the reign of Louis XIV, and the Regency. See the admirable article of Taine in his Essais de Critique et d'' Histoirej pages 199-252.
Elle devine ce ciel, sans en rien voir, à la mélancolie qui la gagne, quoique le store d'un bleu si pâle soit baissé déjà, et tamise la lumière triste avec une tendresse voluptueuse. Cette lumière, d'une demi-teinte presque surnaturelle, semble caresser les objets qui entourent la jeune femme, chers objets muets pour les autres, mais qui lui racontent si doucement^ à elle, rhistoire des bonheurs qu'elle n'aura pas ou qu'elle n'aura plus. Dans leurs cadres ciselés, et sur la petite table, sur la cheminée, sur le guéridon, les portraits de ceux qu'elle aime sont épars, et jurent que les êtres dont ils gardent la ressemblance sont ailleurs, séparés de celle qui songe à eux, par la distance, par la vie, ou par la mort. Les meubles sur lesquels elle promène ses yeux, que noie une ombre intérieure, donnent à la chambre comme un visage par leur rangement familier et leur forme connue. Nostalgique et frémissante, elle prend un recueil de poésie dans le casier où reposent ses livres préférés. Le feu brûle paisiblement. Abandonnée sur sa chaise longue, elle lit au hasard, et comme elle n'a pas de signet sous sa main, il lui arrive, quand elle s'interrompt de sa lecture, de tirer une épingle de ses beaux cheveux et de la glisser entres les feuillets. Le livre lui parle, à elle aussi, comme au philosophe, mais il lui parle par évocation. Au lieu d'apercevoir derrière les phrases la main qui les écrivait, le corps auquel tenait cette main, la poussée du sang dans ce corps, et aussi la poussée des images, toutes les sourdes et profondes origines animales du talent, elle aperçoit le songe du poète, l'au-delà inexprimable et mystérieux, dont il a su faire comme un halo à ses vers. Elle lit dans Lamartine ce fragment divin :
Des pêcheurs un matin virent un corps de femme
Que la vague nocturne au bord avait roulé.
Même à travers la mort sa beauté touchait l'âme. . . .
Elle lit dans le Lrvre de Lazare de Henri Heine* les navrantes Réminiscences : " Ce sont surtout les larmes de la petite Juliette qui me fendent le cœur . . . ," dans Sully- Prudhomme, les idéales strophes des Faines Tendresses: *
Il leur faut une amie à s^attendrir facile
Derrière les pages vaguement teintées du cher livre, devine-t-elle, comme M. Taine, " un homme ayant fait ses classes et voyagé, avec un habit noir et des gants, bien vu des dames et faisant le soir cinquante saluts et une vingtaine de bons mots dans le monde, lisant les journaux le matin, ordinairement logé à un second étage, point trop gai parce qu'il a des nerfs, surtout parce que, dans cette épaisse démocratie où nous nous étouffons, le discrédit des dignités officielles a exagéré ses prétentions en se rehaussant son importance, et que la finesse de ses sensations
habituelles lui donne quelque envie de se croire Dieu "
Il est possible que ce soit là comme Timpur et fécond terreau de la belle fleur, et que cette poésie raffinée jusqu'à en être poignante soit Teffet visible de ces causes cachées. Mais précisément ces stances, délicieuses pour la jeune femme qui s'en grise le cœur par cette ensorcelante aprèsmidi du jour voilé d'hiver, ne sont pas un effet. Elles sont une cause. Les conditions où elles ont été produites lui importent peu. Elle ne se soucie pas de la cornue où s'est distillé le philtre magique, pourvu que cette magie opère et que la lecture se résolve en une exaltation exquise et tremblante. L'intérêt pour elle ne réside plus dans le fonctionnement des lois immuables de la psychologie ; il est
^ Heinrich Heine (i 799-1856), the great German poet. See Latarus in Heine*s Sàmmtliche Werke^ Hamburg, Hoffmann und Campe, 1885, vol. III, pages 1 10-126.
2 The line here referred to occurs in the 5th volume of his complète Works (Paris, Lemerre), " Conseily* page 8. Cf. note i, page 37.
tout entier dans le charme des visions que le livre suggère, ou douces ou tristes, toujours extasiantes. . . . Qui ne comprend que deux théories d*art très différentes sont enveloppées dans ces deux sensibilités contradictoires? Celle dont M. Taine s'est fait le champion a eu cette supériorité, d*abord d*être soutenue par lui avec un luxe prodigieux d'exemples, une logique invincible, une chaleureuse éloquence, puis de correspondre à un des besoins profonds de Tépoque. Une seule de ces raisons aurait suffi pour qu'elle fît école.
Il est remarquable que la théorie de M. Taine se retrouve au fond d'un grand nombre d'oeuvres de nos artistes contemporains, parfois codifiée et nettement affirmée, d'autres fois voilée et comme fondue. Et il faut bien que cette théorie s'accorde de tous points avec quelque intime besoin de l'époque, puisque les œuvres animées et soutenues par elle s'imposent à la vogue d'une façon quasi miraculeuse. L'esthétique des écrivains dits naturalistes est-elle autre chose que la mise en œuvre de la maxime professée par M. Taine, à savoir que la valeur d'un ouvrage littéraire se mesure à ce qu'il porte en lui de documents significatifs, — documents humains, disent les chefs du. groupe. Pour les adeptes de cette école, qui se sont plus particulièrement appliqués au genre romanesque à cause que la souplesse de ce genre se prête mieux à tous les essais, le talent d'écrire se réduit à donner le plus grand nombre de notes exactes sur l'homme et sur la société. Si donc, au lieu de présenter ces notes bout à bout et toutes brutes, ils combinent des intrigues, posent des personnages, spécialisent des milieux, c'est encore en vue de l'exactitude. Ainsi reliées les unes aux autres, les notes s'éclairent. La complexité du roman s'ingénie à égaler la complexité de la vie. Elle y réussit, et l'historien des mœurs du xix« siècle trouvera le travail tout préparé, s'il cherche à savoir comment
les personnes du peuple et de la bourgeoisie se nourrissent et s'habillent, se logent, se marient, conçoivent le plaisir, supportent la peine. Jamais catalogue ne fut mieux dressé des espèces sociales et de leurs habitudes, au moins des extérieures. De proche en proche, ce souci de doubler la soie brillante de Timagination avec Tétoffe solide de la science gagne et triomphe. La critique a presque irréparablement abandonné la discussion des œuvres considérées en elles-mêmes, pour s'attacher aux conditions seules des œuvres ; et c'est ainsi que les articles d'études et de portraits foisonnent d'anecdotes, que tout homme de lettres écrit plus ou moins ses mémoires, bref, que le reportage a conquis son droit de cité dans l'histoire de la littérature. La poésie elle même se fait psychologique et, comme les jeunes gens le proclament. Parisienne et moderne. Visitez une exposition de peintres indépendants,^ vous constaterez que ce mouvement déborde l'art d'écrire, et qu'avec leurs toiles et leurs couleurs les révolutionnaires du pinceau s'efforcent aussi de donner sur leur génération des renseignements précis et circonstanciés. Celui-ci analyse avec une minutie d'anatomiste la petite déformation musculaire que l'habitude du métier imprime au cou de pied d'une danseuse ou à l'épaule d'une repasseuse. Celui-là montre, avec une recherche de moyens très neuve, le lavage du tempérament et de l'âme que le plaisir parisien 'inflige à ses forçats. Le portrait d'une danseuse par M. Degas,^ l'étude d'un couloir des Folies-Bergère par M. Forain,* révèlent sous une forme très inattendue la profondeur de pénétration
1 They are painters who, feeling that they are not f airly treated in the officiai and more gênerai " salons," hâve recently associated for separate exhibitions.
2 Hilaire-Germain-Edgar Degas (1834- ). He was for the first time admitted to the Salon of 1865. Since then Jie has become one of the foremost painters of the " impressionists* school."
8 Foraitiy a painter with the same tendencies as Degas.
avec laquelle les méthodes scientifiques s'infiltrent dans notre pensée. Comme une immense enquête est instituée sur rame humaine, qui va furetant, s'ingéniant, s'exagérant ici, ailleurs s'affinant et préoccupée uniquement d'exécuter le programme formulé d'un bout à l'autre de ses livres par M. Taine, à savoir un dénombrement de plus en plus ample et circonstancié de petits faits dont le moi humain est composé. Il serait vain de déplorer ce triomphe des procédés de l'art significatif sur les procédés de l'art évocateur, car ce triomphe est la conséquence inévitable de la modification essentielle que la science produit à cette heure dans tout l'entendement humain, par suite dans la sensibilité. Il est permis de mesurer dès aujourd'hui la portée de cette application des méthodes scientifiques à toutes les choses de l'âme. Nous avons deux moyens pour faire cette mesure : d'abord, les faits accomplis, qui déjà sont assez définitifs pour permettre une conclusion ; puis l'analyse du principe même et de la théorie qui considère toute notre vie personnelle comme un résultat de causes étrangères. Nous constatons ainsi que le pessimisme le plus découragé est le dernier mot de cette littérature d'enquête. De plus en plus, au cours des romans qui se relèvent de cette doctrine, la nature humaine est montrée misérable, dans ses dépressions sous le poids des circonstances trop accablantes, dans ses impuissances contre les forces trop écrasantes. Et le pessimisme n'est-il pas le dernier mot aussi de l'œuvre tout entière de M. Taine t Est-il besoin de rappeler les innombrables passages oli se trahit, chez le psychologue victime de sa propre méthode, le découragement suprême et l'irrémissible maladie du cœur ? Faut-il citer ce morceau inoubliable du Voyage en Italie,^ où, devant les chefs-d'œuvre des siècles anciens, il s'écrie douloureusement: "Que de ruines et quel cimetière que l'histoire ! . . ." et où il com-
1 Voyage en Italie^ 1866, 2 vols.
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pare 1-humanité à la Niobé de Florence,^ dont les fils agonisent sous les coups du Sagittaire: "Froide et fixe, elle se redresse, sans espérance, et les yeux fixés au ciel elle contemple avec admiration et avec horreur le nimbe éblouissant et mortuaire, les bras tendus, les flèches inévitables et l'implacable sérénité des Dieux . . . ? " Doit-on mentionner le passage célèbre où il affirme que la " raison et la santé sont des accidents heureux," et cet autre oli il déclare que " le meilleur fruit de la science est la résignation froide, qui, pacifiant et préparant l'âme, réduit la souffrance à la douleur du corps . . .?" C'est qu'aussi bien la définition même de la doctrine, enveloppait le germe du plus sombre et du plus inguérissable nihilisme. Si tout dans notre personne n'est qu'aboutissement et que résultat, si notre façon ou tendre ou amère de goûter la vie n'est que le produit de la série indéfinie des causes, comment ne pas sentir le néant de ce que nous sommes par rapport aux gigantesques, aux démesurées puissances qui nous supportent et nous écrasent avec le même épouvantable mutisme ? Oîi donc trouver pour leur résister, à ces terribles puissances, une autre arme que le renoncement absolu et que le nirvana'^ des sages de l'Inde? Quand Pascal' constatait avec un tremblement passionné de tout son être qu'une goutte d'eau suffit à nous tuer et que nous sommes à la merci de ce stupide univers qui nous emprisonne, il se relevait aussitôt et toute notre espèce avec lui en opposant l'ordre de l'esprit et l'ordre du cœur à cet univers aveugle
'^ Niobe, daughter of Tantalus, and wife of Amphion, King of Thebes ; she saw her children perish by the vengeance of Apollo and Latona. The celebrated statues representing Niobe and her children are found in the Uffizi gallery at Florence.
2 Nirvana^ state of suprême felicity obtained by a complète renunciation to the body.
^Biaise Pascal (i 623-1 662), great mathematician and philosopher. See his Pensées,
PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE, ji
et impassible qui peut nous broyer, mais qui ne peut que cela. Hélas ! oli donc prendre cet ordre du cœur, où cet ordre de Tesprit, si même nos sentiments et nos pensées sont des produits de cet univers, si notre moi nous échappe presque à nous-mêmes, sans cesse envahi par les ténèbres de rinconscience, sans cesse à la veille de sombrer d'un naufrage irréparable dans les flux et les reflux de la morne et silencieuse marée des phénomènes dont il est un flot ? ah ! pas même un flot, mais un des imperceptibles atomes de la poussière d'écume que le vent disperse à travers le vide infini ! Parlant des révoltes du cœur et après avoir montré que Timperfection humaine est dans l'ordre, comme l'irrégularité foncière des facettes dans un crystal, M. Taine demande: "Qui s'indignera contre cette géométrie?" — Lui-même tout le premier ! Seulement, son indignation se dompte avec orgueil. Un sourd et obscur gémissement la trahit à peine. Mais ce gémissement fait comme une basse profonde à l'hymne extatique entonné en l'honneur de la science. Que c'est bien là l'homme de notre temps, chez lequel la sensibilité héréditaire réclame une solution humaine de la vie humaine, une transcription mystique et surnaturelle de nos actes passagers, un monde éternel et immuable derrière ce chaos d'apparences fugitives, un Dieu paternel au cœur de la nature, tandis que l'implacable analyse lui décompose même ces douleurs, même ces révoltes, pour lui en étaler les éléments constitutifs et nécessaires ! État intolérable, au bout duquel se trouve ou la renonciation aux plus nobles, aux plus sublimes exigences de l'âme, ou bien l'aveu que la science ne peut pas atteindre l'arrière-fonds immortellement nostalgique du cœur. Mais cet aveu-là, c'est la porte ouverte sur le mysticisme, c'est la déclaration qu'il est des vérités intuitives que l'analyse ne saurait donner, et notre pensée ne veut pas consentir cette abdication !