‹ Extraits choisis des œuvres de Paul Bourget;Chapitre 22 sur 27 · META PONTE · texte numérisé non relu

META PONTE

baiser comme sur des mains de chair et si mélancoliquement mutilées et vivantes I

Il y a bien encore à Métaponte d'autres fragments d'un temple déblayé par le duc de Luynes, ce grand seigneur archéologue qui a tant fait chez nous pour Tétude de cette glorieuse et dévastée Grande-Grèce.^ Mais ils sont trop dispersés pour rien apprendre à un voyageur qui n'est pas un savant. Des tombeaux ont été aussi découverts, mais ils ressemblent à tous ceux du même genre. Aussi ne m 'attendais- je pas, en regagnant le souple bouquet d'eucalyptus qui masque la place de la gare, à emporter de cet endroit maudit un autre souvenir que celui de cette Table des Paladins dressée dans ce désert. . . . Par bonheur, le train est en retard, et de plusieurs heures, à cause d'un accident survenu à un des ponts de la voie. Les employés sont de loisir, et plusieurs entourent un paysan borgne qui joue de la guitare, et voici que l'un d'eux, qui est du Pizzo, prenant cette guitare, commence de chanter une chanson de Calabre d'une si pénétrante poésie qu'en ayant compris quelques paroles j'ai voulu les transcrire sous sa dictée, avec le regret de ne pouvoir les envoyer à feu Claude Larcher * pour servir d'exergue à sa Physiologie de r amour si étrangement interprétée par mes meilleurs amis et cruellement calomniée : " Devant la porte de l'enfer, — je vis un vieillard pleurer encore son amante. — Et je lui dis : Pauvre, tiens-toi allègre7 — car petit à petit s'en va le chagrin. — Va, les peines de l'enfer ne sont rien — qu'à peine un songe pour qui perdit son amante. — Et celui qui la perd morte^ ce n'est rien, — Car petit à petit s^en va le chagrin, — Mais qui la perd vivante souffre un feu brûlant^ — et qui chaque jour le ronge plus avant, ..." Et le chanteur ajoute, faisant, par

1 Southern Italy was anciently called Magna Graecia.

2 The fictitious personage to whom is ascribed Bourget's Physiologie de Vamour moderne (Paris, 1891).

VOYAGES

un hasard d^nstinct ou de langage, une distinction qui eût ravi le défunt physiologiste: "Ce n'est pas une chanson d'amour, mais de passion ! . . ."

Le 28 novembre 1890.

(Sensations (Vltalicy Paris, 1891.)

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