‹ Extraits choisisChapitre 24 sur 25 · MUSÉE DE PROVINCE · texte numérisé non relu

MUSÉE DE PROVINCE

lointain est enveloppé. Dévotement, les anges agenouillés serrent leurs mains Tune contre Tautre, et dévotement aussi je regardais la madone qui fut jadis copiée sur quelque naïve figure de jeune fille, aujourd'hui morte, — tant qu'il me sembla l'entendre qui me parlait d'une voix ingénument plaintive. C'était comme s'il fût sorti de la bouche menue une de ces légendes que les dessinateurs d'autrefois développaient hors des lèvres de leurs personnages, pour commenter leur intention. — Et voici ce que j'entendis. . . .

La Madone à la tête inclinée disait au rêveur : "Tu te plains parfois de ta destinée, mais que ta liberté d'aller et de venir est d'un prix inestimable en regard de ma dure loi d'immobilité ! Que de prisons j'ai connues, et toujours pires, depuis le jour o\x le maître peintre me contraignit d'exister par la vertu de son génie. J'aimais pourtant cet atelier, dans un château d'Italie, où mes yeux se sont ouverts à la vie. Le maître peintre était vieux et pur. Et, tandis qu'il peignait mes traits, il lisait les vers du Dante et parfois s'interrompait pour pleurer sur les malheurs de son pays, l'infamie de ceux qui tenaient le pouvoir, la corruption de l'art, la tristesse des temps. Il expliquait à un moine de son âge qui montait parfois à son atelier qu'il se consolait un peu en évoquant ma forme céleste. Il espérait que sur moi se poseraient des regards fervents, et que des âmes coupables trouveraient quelque force contre le péché en s'abreuvant des mystiques effluves qui émanaient de ma beauté. Et c'est bien vrai que durant des années et des années j'ai vécu, comme le Maître l'avait voulu, dans l'ombre fraîche d'une chapelle, parmi l'encens et les soupirs de repentir qui montaient vers moi du bas des marches de l'autel. Des femmes arrivaient, à la tombée du jour, mortellement pâles et mortellement belles, qui fixaient, sur la calme expression de ma figure, des yeux où je lisais le désir

d'un je ne sais quoi de démesurément tendre et triste, la faim et la soif d'un réconfort suprême et d'une ineffable réparation. D'autres aussi, frivoles et indifférentes, s'agenouillaient pour attendre le pas d'un homme qui, à une certaine minute, apparaissait dans le coin du pilier ; — et les jours succédaient aux jours sans que les passions et les remords arrêtassent leur flot ininterrompu, sans aussi que je visse une autre lumière que celle du jour morne qui s'assombrissait éternellement derrière les vitraux. . . .

** Des soldats vinrent un matin, qui me détachèrent de ce mur peint ; un couteau aigu fit le tour de ma toile et je fus roulée comme une peinture vulgaire pour me retrouver, beaucoup de mois après, ornant le boudoir d'un palais. Mon maître, à ce que j'appris bientôt, était un maréchal ^'un empire nouveau,^ qui paraissait rarement dans sa demeure, étant toujours à faire campagne, et qui, m'ayant regardée une seule fois, en tirant sa moustache, laissa tomber simplement ces mots : . * Il a fait tuer plus de soldats qu'il n'y a de fils dans cette toile, pour ça . . .' en me montrant de sa main qu'une grande cicatrice balafrait. J'étais tout le jour couverte d'un voile, et, quand on me dépouillait de ce linceul, c'était pour des soirs de gala où j'écoutais de la musique caressante marquer la cadence du bal. Les couples tournoyaient, enlacés, des lointains salons jusqu'au recoin écarté où je me morfondais muette et délaissée, et quand un de ces couples était seul dans le boudoir, j'ai vu parfois sur des épaules endiamantées, toutes rougissantes, des lèvres s'appuyer que ma présence n'écartait pas. Puis mon maître mourut, et je fus reléguée dans cette salle où tu me vois aujourd'hui.

" Cette fois, c'est la solitude indéterminée ; l'indéfinie et morne succession des heures n'amène à mes pieds que de

1 The empirç of Napoléon I.

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rares Anglais, en complet ^ de voyage, dont le Very fine indeed indifférent trouble dans sa tombe le vieux Maître dont je fus le chef-d'œuvre aimé. Autour de moi, ce ne sont que hideuses figures dues aux artistes de la contrée, — et, pour comble de misère, on parle de repeindre le vieux vert effacé de ma robe, le carmin fané de mes lèvres, le noir appâli de mes yeux. Quelquefois, une vieille demoiselle à lunettes bleues monte jusqu'à cette salle, et commence à copier mes traits. Je vois l'abominable personne tracer^ amoureusement des lignes qui sont la caricature de mon visage, et je ne peux rien pour empêcher ce blasphème. La meilleure minute est à coup sûr celle où la nuit avance et avec elle son cortège de fantômes. Une forme tremblante surgit alors devant moi, qui me regarde avec désespoir ; je reconnais le grand peintre dont je suis la fille, — et tous les deux, nous nous contemplons fixement, sans paroles, tant je respecte son désespoir, devant l'inutilité de son génie. . . ."

. . . J'entendis des pas près de moi. C'était un gros homme en complet gris avec sa femme, aussi laide que lui. Ils s'arrêtèrent devant le tableau.

— Ne trouves-tu pas, ma bonne, qu'elle ressemble à notre Eudoxie .«*... dit le gros homme.

Pauvre Madone ! . . .

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En voyage. — Septembre 1882,

Il est relégué dans une salle étroite d'un de nos plus riches musées de province. Rien qu'au titre de cette étude les connaisseurs des richesses disséminées aux quatre coins de notre France, auront deviné qu'il s'agit du buste de cire

^ completj a suit of which ail the pièces are of the same material.

qui fait Torgueil de la collection Wicar à Lille.^ Ce buste de femme est donc emprisonné pour toujours au fond d'une niche creusée à son intention. Quels hasards successifs de ventes et d'héritages Font conduit à cette place? Même le conservateur Tignore, comme il ignore le nom de la personne énigmatique et séduisante qui servit de modèle à Tartiste, le nom de cet artiste dont le génie se manifeste par ce chef-d'œuvre, la date de cette composition, son prétexte, tout e^;i un mot de ce qui concerne cette tête, — sinon qu'elle est adorable comme la jeunesse et romanesque comme le mystère. . . . Sur un fond d'or, elle s'enlève si pâle et si fine, avec ce charme de pénombre qui ajoute à son charme de beauté. La nuance, déjà par elle-même presque passée, de la cire, s'est décolorée encore avec les années. La pourpre des lèvres a pâli. Les bandeaux des cheveux, qui se partagent de l'un et de l'autre côté du front, s'éclairent peu à peu et leur teinte, qui fut d'un brun vif, s'adoucit et se dégrade jusqu'à rappeler les blondissements de la feuille morte. Mais ce je ne sais quoi d'ancien et de fané, cette physionomie de chose de jadis, c'est la poésie même de cet art et de ce visage. Le regard sombre des yeux de verre, dont les paupières clignent à peine, s'imprègne de songe dans cette effacement progressif de ce qui fut l'attrait joyeux, la fleur de vie éclatante et jeune de ce buste sans signature, — buste de quelle femme? sculpté par quelles mains, et promis d'avance à quelle destination ? . . .

Il est singulier et bien puissant, l'attrait qu'exercent sur la rêverie les portraits demeurés anonymes et qui conservent, par delà les siècles, le souvenir d'une beauté à jamais évanouie, d'une âme à jamais inaccessible, d'une aventure

* La collection Wicar à Lille ; Wicar was a pain ter, son of a poor workingman. His collection formed the nucleus of an -interesting muséum at Lille, which was named for him.

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à jamais terminée. . . . Devant l'image des hommes et des femmes du temps passé dont on connait le nom et la vie, la fantaisie s'éveille aussi, mais d'un éveil moins passionné. Vérifier un caractère, d'avance étudié, dans le détail d'une physionomie, reconnaître par exemple la royale légèreté de Marie- Antoinette ^ à son profil si évaporé à la fois et si noble, constater devant le masque câlin et glacial de M°*« Récamier ^ le secret de son angélique sorcellerie, — c^est un plaisir de curiosité satisfaite et ce n'est que cela. Mais avoir devant soi, vivante et cependant muette, indéchiffrable tout ensemble et transparente, une face humaine, telle que les sentiments l'avaient pétrie, telle que l'existence l'avait façonnée, et ne rien savoir de cette existence et rien de ces sentiments, voilà de quoi fournir un aliment parfois éternel à notre imagination. Pour des contemplateurs moins sensibles aux qualités plastiques d'une œuvre d'art qu'à ses qualités de suggestion, c'est une exquise bonne fortune que l'apparition entre les t)aguettes jaunies d'un cadre d'or ou sur quelque piédouche ancien, d'un de ces visages sans état-civil, — énigme à deviner qui ne sera jamais connue tout entière. C'est à distance surtout qu'elle s'impose, cette inquiétante énigme ! D'une ville traversée en voyage, la mémoire ne revoit plus qu'un angle d'une salle de musée, et dans cet angle le contour du visage aperçu en passant. Les yeux du portrait vous suivent avec la fixité d'un regard de fantôme, et c'est ainsi qu'en me rappelant la vieille cité flamande où je me trouvais l'autre semaine, toujours je revois ce buste en cire d'une jeune femme, avec la grâce de ces joues oh flotte un peu de ce

1 Marie-Antoinette (1755-1793)1 the daughter of Francis of Lorraine and Maria-Theresa, the unfortunate queen of Louis XVI of France.

^ M^f Récamier (i 777-1849), a beauty whose salon at the Abbayeaux-Bois, and rue de Sèvres in Paris, was the gathering-place of the most remarkable men of her time.

sourire qu'on serait tenté d'appeler le sourire Vincien^ tant le divin Léonard^ a excellé à en reproduire l'indécision, — avec ces yeux mi-clos dont on ne sait s'ils vont se moquer ou s'attendrir, — avec cette bouche trop fine. Est-ce l'indiscrétion ou l'indifférence ? Est-ce la délicatesse ou la cruauté qui réside dans les détours de cette bouche sinueuse ? . . .

Il est vraisemblable que ce buste de cire est celui d'une Italienne de la Renaissance. Il fut attribué tour à tour à Léonard, à cause du sourire des joues, puis à Raphaël, à cause de la suavité de la bouche et de l'ovale. ... Ce visage malicieux et délicat vous regarde, et l'on se ressouvient des livres où se respire, — élixir précieux dans des flacons ciselés, — comme un arôme de l'âme italienne du temps des grands artistes. Les histoires romanesques du Décameron^ reviennent à la pensée, et aussi les cruelles Chroniques transcrites par Stendhal d'après les manuscrits du quatorzième et du quinzième siècle. Avec sa menue et céleste figure, la femme qui posa pour ce buste avait sans doute cette sorte d'esprit si différent du nôtre et tout composé de sentiment et de finesse, qui était celui, par exemple, de la marquise de Montferrat, laquelle, comme il est raconté dans la cinquième nouvelle de la première journée de Boccace, "avec un banquet de gélines et certaines gracieuses paroles, réprima la folle amour du roy de France." — Entre faire dévotement ses prières et de son mieux aimer qui l'aimait, sa vie s'est-elle écoulée heureuse et calme comme celle de beaucoup des femmes de son temps et de son pays ? A-t-elle connu, comme les sages de ce temps et de ce pays, le charme de sécurité intime que

1 Leonardo da Vinci (1452-1519).

^ Décanter on^ a compilation of stories by the great Italian writer Boccaccio (i3i3-i375)«

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Boccace oppose si joliment au fracas extérieur des guerres et des désastres publics ? Après avoir décrit avec de noires couleurs la peste florentine et ses ravages, quel discours le conteur met-il dans la bouche de ses dames ? Des plaintes et de sinistres pronostics ? Non pas ! Mais le conseil d'aller loin des spectacles tragiques, à la maison des champs, et là de prendre tout le plaisir et la joie possibles, sans toutefois transgresser en aucun acte les limites de la raison. " Là oyt-on chanter les oiselets, on y voit les petites montagnes et les plaines verdoyer et les champs pleins de bleds ondoyer ni plus ni moins que fait la mer. Pareillement on y voit toutes sortes d'arbres, et aussi le ciel trop plus ouvertement que nous ne faisons ici. . . ." La compagnie suit cet aimable conseil, et, à peine arrivés dans Tasile, " les jeunes hommes avec les belles dames, devisant de choses plaisantes, s'en vont promenant tout bellement dans un beau jardin, faisant chapeaux et bouquets de diverses fleurs, et amoureusement chantant. ..." Ils franchissent le seuil de la salle basse de la maison et ils y trouvent "les tables dressées, couvertes de blanches nappes, et les verres qui semblaient argent, si clairs ils étaient, et le pavé semé partout de fleurs de geneste. . . ." C'est le symbole, cette description charmante après la description terrible, de la seule sorte de félicité qui pût convenir aux existences d'alors. Le danger était partout : danger national, danger privé. Mais le beau climat, la gracieuse et naturelle influence du ciel bleu, des calmes horizons, le laisser-aller de la causerie et l'enchantement de la volupté faisaient vite oublier ce danger. Cette Italie a son symbole encore dans les tableaux où, sur le premier plan, se voit une scène de meurtre : une Hérodiade ^ portant par les cheveux la tête exsangue d'un saint Jean, un saint

^ Hérodiade, See the Bible : Matthew 14 :3t 6; Mark 6:17» 19, 22 ; Luke 3 : 19.

Sébastien ^ tordu sous le hérissement des flèches, un Christ flagellé jusqu'aux blessures, tandis que le paysage se déroule au loin, lumineux et paisible, traversé de fleuves clairs, cerné de montagnes violettes, peuplé de maisons cachées parmi les grands arbres. . . . Fut-il jamais pareille occasion de mettre en pratique les vers humains et inhumains à la fois de l'épicurien Lucrèce ^ qui célèbrent la douceur du repos heureux au bord de la mer, cependant que la bise laboure les lames, que les barques tremblent et que les matelots sont en danger ? . . . — Demain peut-être ce sera notre tour, aujourd'hui allons respirer des roses. . . .

Mais il y a dans Texiîression de cette tête de cire quelque chose de trop sérieux pour que cette égoïste sécurité ait pu lui suffire, — comme aussi quelque chose de trop naïf pour que cette philosophie de la vie cachée lui ait été aisément accessible. Elle me regarde toujours de ses yeux incertains, et je me souviens cette fois de l'Hélène Campireali, qui est Théroïne de ce tragique récit de Beyle : LAbbesse de Castro, Celle-là n'a vécu et n'est morte que d'amour, mais du plus profond et du plus irréparable amour. C'est bien un visage de cette qualité d'âme qu'on imagine à celle qui, dans cette chronique, écrit la lettre désespérée qui clôt le récit. — Hélène Campireali a aimé dans sa première jeunesse Jules Branciforte, un homme de condition un peu inférieure, et ses parents se sont opposés à toute union entre les jeunes gens. Hélène est mise dans un couvent. Branciforte tente de l'enlever en forçant ce couvent avec une poignée de bandits. Après un combat san-

1 Saint Sébastien, commander of the first cohort of the guards of the Roman emperor Diocletian. He was a zealous Christian» and was pierced with arrows by order of the emperor (288). This martyr has been very frequently represented by artists.

2 Lucrèce = Titus Lucretius Carus, the great materialist Latin poet, author of De rerum Natura (95-51 B.c.).

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glant, il lui faut s'enfuir sans avoir pu mener à bien son entreprise et quitter Tltalie. La mère d'Hélène intercepte toutes les lettres qu'il écrit à sa maîtresse ; — si bien qu'Hélène se croit d'abord oubliée ; puis, trompée par sa mère, elle se persuade que Branciforte est mort. Environnée d'une atmosphère de mensonge, cette femme si fîère s'abat petit à petit. Devenue par ambition abbesse du couvent oii Jules a versé son sang pour elle, subitement et par dégoût de toutes choses, elle se jette dans le libertinage et prend un amant qu'elle frappe au visage après lui avoir apartenu, par dégoût de lui et d'elle-même. . . . Soudain elle apprend que Jules est vivant, qu'il l'aime toujours, qu'il revient, s'étant signalé en Espagne par des faits d'armes éclatants, et elle se tue de honte après lui avoir écrit une lettre sublime qui commence par cette phrase d'une si poignante mélancolie : " Je ne doute point de toi, mon cher Jules, et si je m'en vais, c'est que je mourrais de douleur dans tes bras en voyant quel eût été mon bonheur si je n'eusse commis une faute. ..." Charmant fantôme d'une morte d'amour plus coupable, mais aussi plus attendrissante par son expiation et par la nuance de désespoir qui l'y précipita, que la Juliette de Shakespeare ; — sous quelle forme l'ont connue ceux qui l'ont chérie ou torturée dans ses jours d'épreuve ? Je ne sais, mais combien aisément je la verrais, dans les premiers temps de son amour heureux, semblable à cette jeune fille dont le buste en cire jaunit maintenant derrière la vitrine du musée de province ! . . .

Je la verrais ainsi, — à moins que les hypothèses nouvelles du catalogue n'aient raison et que le buste ne soit une œuvre de la sculpture antique, conservée à travers beaucoup plus de siècles, comme certaines statuettes, de cire, elles aussi, découvertes dans des tombeaux. Auquel cas, cette rêverie à l'endroit de cette tête délicieuse n'aurait

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aucun fondement réel, — mais n'est-ce pas un charme de plus que cette incertitude dans une incertitude, que ce mystère dans un mystère ? . . .

CORFOU.i

Janvier 1888.

Faut-il revoir la femme que Ton a aimée, et de qui Ton fut séparé par la vie, quand dix ans ont passé sur cet amour, sur notre cœur et sur sa beauté ? Faut-il rouvrir le volume autrefois lu avec ivresse, puis oublié à demi et que l'on retrouve sur les rayons de la bibliothèque paternelle, immobile dans sa reliure défraîchie, avec son titre qui nous représente quelques-unes des heures les plus délicieuses de notre adolescence ? Faut-il retourner, homme fait, vers le pays que Ton a visité jeune homme, et qui vous est demeuré dans le souvenir comme une oasis de parfum, de lumière et de rêverie ? A l'ami qui s'en viendrait me poser ces questions, je sais trop bien ce que je répondrais: "Ah! que le passé soit le passé," lui dirais-je, " si tu veux vivre. Cherche la femme que tu n'as jamais rencontrée, qui ne sait rien de toi et de qui tu ne sais rien, si tu veux aimer ; le livre écrit par le poète dont tu n'as jamais entendu le nom, si tu veux rêver ; et, si tu veux te complaire parmi des paysages, fuir vers des terres inconnues et oii tu ne retrouves pas une trace de l'être que tu fus jadis, que tu ne seras jamais plus ! . . ."

Oui, je parlerais ainsi, et j'aurais raison neuf fois sur dix, — et tort cette dixième comme je me le suis si heureusement prouvé à moi-même en retournant, au mois de

1 Corfou (Corfu), anciently Corcyra^ or Scheria^ the northemmost of the lonian Islands ; its capital has the same name. It is separated from the Albanian coast (Turkey) by a long channel.

COR FOU, i8i

décembre de Tannée qui vient de finir, dans cette Corfou que j'avais tant aimée en 1874. C'est qu'il y a des maîtresses dont le charme retrouvé abolit tout ce que l'on a senti depuis elles, c'est qu'il y a des livres aussi féconds en songes après des années qu'au premier jour, — et des coins bénis de ce vaste monde qui vous rendent par leur magie assez de jeunesse pour les revoir, — comme si on ne les avait jamais vus ! Ainsi de celui dont j'ai écrit le nom tout à l'heure, et pour lequel je m'embarquais à Brindisi ^ av«c cette curiosité presque anxieuse qui fait le charme et le danger de pareils retours.

Par un de ces hasards oU un ancien aurait vu un présage de joie, la traversée fut parfaitement douce, et quand je montai sur le pont du bateau, vers le matin, je pus contempler le plus lumineux des paysages que j'eusse vu depuis l'Espagne. La mer, calme comme un lac, étalait une nappe d'une couleur si bleue que l'on eût dit du lapis en fusion. Pas un nuage ne promenait sa blancheur dans le ciel, dont le saphir un peu pâli attestait seul que nous étions en plein hiver ; — non pas seul, car de la neige saupoudrait à gauche la longue chaîne des monts d'Albanie,^ une neige si légère que le corps de la montagne apparaissait au travers, presque lilas. Sur cette côte du continent, pas un signe de vie humaine, sinon quelque hameau, de place en place, jeté au creux d'une ravine. A droite de la route que le navire suivait, fendant l'eau à peine frémissante, avec un mouvement doux, — de toutes petites îles émergeaient nues et

1 Brindisiy anciently Brundusium^ a very old city of the Neapolitan province Terra di Otranto, on the coast of the Adriatic Sea. It is there that northem trains meet the boats for Egypt and Asia.

^ Albanie (Albania), which the Turks call Arnaut^ and the Albanians Skiperi; a province of European Turkey, north of Greece. It is also bounded by Macedonia, Thessaly, Monténégro and the lonian and Adriatic seas.

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sombres, et la masse violette de la grande île se rapprochait, annoncée par cette grande montagne du Pantocrator, qui prend sous tous les horizons des formes de colossal autel. Les goélands volaient autour des mâts, balançant avec une mollesse gracieuse leur corps blanc, immobile entre leurs larges ailes souples à pointes noires. Je me sentis ressaisi par Tenchantement de jadis, et c'est avec une émotion presque religieuse que je m'accoudai sur le bastingage, les yeux fixés sur cette montagne dont je reconnaissais le profil sublime, épiant, à mesure que le bateau s'approchait, le détail de ce paysage ; et peu à peu, les anfractuosités de la rive se firent visibles, et les maisons dans les plis des vallées, et le revêtement d'oliviers qui fait de Corfou comme un bois sacré au milieu de la mer, — puis la forteresse qui domine la capitale, laquelle porte le même nom que l'île elle-même. — Des barques commençaient à cingler autour de nous dans le goulet qu'il faut franchir pour arriver au port. Les voiles de quelques-unes, toutes rouges, révélaient des pêcheurs de Chioggia,^ les mêmes peut-être que j'avais vus courir à Venise l'autre a^nnée. Et ce ressouvenir aussi de la ville que je préfère à toutes les autres, acheva de donner à cette minute un charme suprême, impossible à jamais oublier tout à fait. . . .

Le mois que je passai dans l'île ne fut pas composé uniquement de minutes pareilles. Et pourtant, sauf quatre ou cinq après-midi vraiment pluvieuses, il me fut possible chaque jour de sortir en voiture ouverte, avec des hôtes d'une grâce d'accueil inoubliable, et de retrouver, même sous ce ciel d'hiver, cette impression d'agrément dans la beauté qui m'avait attiré là, de nouveau, après tant d'années. ... Il faut cependant avouer, pour être franc,

1 Chioggia or Chiozza^ a prosperous city and port on thé island of the same name, about fifteen miles south of Venice.

que le premier aspect de la ville où l'on débarque n'est pas fait pour entretenir cet enthousiasme inspiré au voyageur par la vue de la côte. Elle est petite, cette ville, toute en maisons blanches à colonnettes, mais avec des rues étroites, tortueuses, sans aucune de ces curiosités d'art dont foisonnent les moindres cités de T Italie méridionale. Les boutiques débordent des arcades, éclairées le soir par des lampes en terre, aussi primitives que celles de Pompéï. Elles étalent toutes sortes de fruits séchés, d'épices, de fritures, et remplissent la rue d'une sorte de relent fade et singulier. Quelquefois l'image d'une vierge aux grands yeux, raide et parée d'incrustations d'argent sur un fond d'or, protège la boutique ; et une foule va et vient, composée de Grecs moustachus à la fustanelle blanche, aux souliers recourbés, — d'Albanais en manteau de poil de chèvre, — de Juifs coiffés d'un fez et drapés d'une ample redingote, — de prêtres à longs cheveux et à longue barbe, avec une barette et une toge semblables à celles de nos avocats, — de femmes en voiles blancs avec leur veste brodée et leurs plaques de métal, — d'enfants en haillons aux beaux yeux d'animaux. . . .

Toute cette population, oîi beaucoup de visages trahissent l'épuisement de la fièvre, ne correspond guère à l'idée que ce simple nom : la Grèce, évoque dans notre rêverie. C'est qu'aussi rien n'est plus mêlé que le sang des habitants de cette île, si l'on en juge par la diversité des invasions successives qui sont venues y laisser leur empreinte depuis l'époque lointaine oh les Corinthiens colonisèrent les premiers Corcyre. Après eux vinrent les Spartiates, puis les Athéniens, puis les Macédoniens, puis les Épirotes du roi Pyrrhus, puis les Romains. Au moyen âge, les Croisés, les empereurs Grecs, les Normands, les princes de la maison d'Anjou, jetèrent tour à tour sur cette contrée des soldats pieux ou cruels, des pirates et des mercenaires. Les

Vénitiens arrivèrent plus tard, et par endroits un lion ailé au fronton d'une porte rappelle encore une domination qui fut bienfaisante, car c'est à elle que l'on doit l'admirable boisement d'oliviers, richesse de l'île. Les Français y régnèrent aussi, et tandis que Napoléon luttait contre toute l'Europe, une poignée de soldats, massés dans la forteresse qui domine la ville, refusaient de se rendre et nous gardaient cette terre remarquée par le premier consul, acquise par l'infatigable empereur, que les traités de 18 15 remirent aux mains des Anglais. Ceux-ci, du moins, reprirent la tradition de Venise, et les belles routes qui permettent, même entretenues insuffisamment, d'aller d'un bout à l'autre du pays, sont leur œuvre.

Le hasard confus de cette histoire est-il visible dans les traits confus de la race qui peuple aujourd'hui et la ville et l'île .•* A coup sûr, dans les premières promenades que l'on fait à travers les ruelles, on se prend à regretter la noble ligne des profils de pur sang Hellène ; et puis le charme du ciel Levantin,^ épars sur les murailles blanches et sur les vêtements exotiques, est plus fort que la désillusion du début, d'autant que ces ruelles ménagent aux voyageurs mainte surprise de pittoresque, et parfois des impressions d'une simplicité grandiose, comme celle que j'éprouvai, quelques jours après mon arrivée, à voir le déchargement sur le port d'une énorme barque de blé.

Ce port n'est pas fermé d'un môle, et il ne possède pas non plus un quai unique. C'est, tout le long de la partie de la ville qui regarde la petite île de Vigo, une suite de terrassements distincts. On y accède par diverses portes devant lesquelles se tiennent les changeurs. Ils ont devant eux les piles de leurs monnaies d'argent et d'or, et quelquefois une belle médaille antique, égarée dans leur sébile,

^ Levantitty Éastern.

montre au milieu des effigies grimaçantes un profil d'Alexandre, délicat comme celui d'un Bacchus ou le fier visage d'une Pallas casquée.

Le ciel, ce matin-là, était encore tout bleu, mais la mer moutonnait et la houle de la vaste rade agitait durement les bateaux. Celui que l'on déchargeait sur l'un des petits quais avait beau être amarré solidement, il se soulevait de temps à autre, quoiqu'il fût très large et plein de grain jusqu'au bord, — du grain apporté de Crimée par un vapeur anglais immobile sur ses ancres, là-bas. Dans cet amas de blé doré qui leur montait jusqu'aux genoux, des hommes au dur visage et en loques s'étaient installés. Debout, les bras nus, ils remplissaient de grands paniers qu'ils jetaient ensuite à d'autres hommes, sur le quai. Ces derniers répandaient le grain à même la pierre. Des ouvriers armés de pelles de bois l'entassaient alors dans des boisseaux, qui, sitôt comblés, passaient dans de nouvelles mains et se vidaient dans des sacs. Et ces sacs eux-mêmes chargeaient des chevaux tout préparés.

Une poussière blonde et subtile flottait autour de cette scène de travail, à qui le ciel immobile et clair, la mer bleue et clapotante et les vieilles murailles grises de la ville servaient de cadre ; et moi, je songeais à l'histoire de ce grain nourricier, venu de si loin. ... Je le voyais, en pensée, verdissant dans la presqu'île russe, espoir de paysans pareils à ceux dont le noble Tolstoï^ a si bien peint les rêves troubles, les élans obscurs. Je voyais en regard un de ces grands chantiers de construction, comme j'en ai visité en Angleterre, lugubre sous une brume chargée d'atomes de charbon. Je me disais qu'une spéculation de bourse avait dû présider au transport de ce blé sur ce

1 Léon Tolstoiy the illustrious Russian novelist, bom at Yasnaïa- Poliana in 1828. In later years he has devoted himself to religious and social questions.

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navire et qu'un peu d'or avait été ajouté ainsi à quelque énorme fortune, dépensée dans un hôtel de Paris, de Londres, de Pétersbourg, parmi les délicatesses les plus compliquées du luxe le plus moderne. Où allait-il maintenant, ce blé sous le faix duquel pliaient les reins des chevaux paisibles ? Sans doute vers quelque cabane d'un paysan grec, dévot à saint Spiridion et aux images, sur les murs de laquelle un saint Georges vêtu d'argent terrasse le dragon, et je me laissais envahir par cette rêverie qu'éveille en nous la merveilleuse complexité de cet univers, rendu comme perceptible par ce simple labeur d'un débarquement de blé dans un coin de port.

C'est bien ce mélange du labeur le plus simple et du plus adorable décor qui donne sans cesse au paysage de Corfou une physionomie d'églogue antique. Vous la retrouverez, cette physionomie, à quelque point de l'île que vous mène votre caprice, à Benizza, où vous pourrez cueillir des oranges dans les arbres, parmi les ruines d'une villa romaine, — à Pelleka, d'où vous distinguerez à la fois les côtes de l'Épire couvertes de neige, et sur l'autre versant de la montagne la mer d'Otrante, que les habitants appellent la mer sauvage, — à Potamo, dans cette place où la tradition veut qu'Ulysse ait abordé, — à Ipso, où se lisent ces deux vers naïfs sur le mur d'une maison de campagne cachée parmi des chênes et des citronniers :

Per me si va neW isolata pace Dove la molestia o manca o tacej ^

— au couvent de Palceokastrizza, d'où l'on découvre une côte déchiquetée avec des criques d'eau bleue et de sable

1 (Italian), "Through me people go to lonely peace, where trouble either is absent, or remains silent." This is an imitation of the inscription over the gâtes of Hell, in Dante's Inferno,

rouge qui rappellent cette côte divine entre Salerne et Amalfi ! . . . Pas un mur d'enclos ; partout des haies composées d'aloès gigantesques, qui tordent leurs verts et souples poignards, ou de figuiers de Barbarie aux feuilles grasses, larges comme des raquettes de tennis. Et partout aussi des bois d'oliviers, non pas de ces maigres et petits arbustes de notre Provence, mais des arbres colossaux, avec un tronc si vieux qu'il en est tout noué, tout percé de trous énormes. A terre sont assis des hommes et des femmes qui ramassent les olives tombées. C'est leur seule manière de faire la récolte, et encore de deux années l'une. Ils sont là, calmes et insouciants, sous l'ombre fine du vieil arbre qui dut être planté au temps du règne de Venise. D'autres paysans s'en vont à la ville, assis de côté sur une monture chargée d'outrés de peau qui enferment du vin. Sous ces oliviers errent des troupeaux, des chèvres camuses qui se pendent aux branches comme dans les vers de Théocrite et ceux de Virgile. Des femmes passent, portant une cruche sur la tête, d'un geste qui n'a pas changé depuis tant de siècles que les pojbtes en ont célébré la noblesse. Puis c'est un moine mendiant dont la robe noire est devenue verte par l'usage, dont le visage, aux cheveux et à la barbe incultes, a des simplicités d'ermite de la Thébaïde, sous la toque sombre. Quand les oliviers manquent, les bois d'orangers leur succèdent, avec des fruits d'or qui brillent dans le feuillage lustré, presque noir, et, quand les aloès ou les figuiers font défaut, des haies de rosiers prennent leur place, fleuris de pâles et frêles roses, les dernières de l'année ; mais le parfum délicat de leurs corolles frileuses se distingue encore, marié à celui des narcisses qui grandissent tout blancs au bord des ruisseaux. Sans cesse aussi la mer apparaît à l'horizon, crispant à peine sa nappe bleue ; elle dort dans le calme des baies, elle frange les rochers d'un peu d'écume, elle étincelle sous

i88 VOYAGES,

le soleil, elle s'assombrit quand le couchant teinte en rose la crête blanche de TAlbanie. Elle est le sourire et la sauvagerie de ce paysage et des bateaux s'y détachent çà et là, un paquebot avec son panache de fumée, un voilier avec ses toiles claires.

Ni cette mer paresseuse, ni ce ciel lumineux, ni cette île verdoyante n'ont dû changer depuis l'époque dont il est parlé dans Homère, où Ulysse aperçut cette côte devant lui. Ah ! les beaux vers et que je ne peux résister au plaisir de transcrire ici ! " Mais quand l'aurore aux beaux cheveux amena le troisième jour — enfin le vent se reposa, et la face de la mer — se fit paisible, et là, il aperçut la terre. — Il la regarda de ses yeux aigus, en se soulevant hors de la grande houle. — Comme au regard d'un fils apparaît la vie désirée, — d'un père qui gisait sous la maladie, en proie à d'immenses douleurs, — desséché, courbé sous le poids des Dieux ennemis, — et maintenant ces Dieux l'ont délivré de son mal, — ainsi aux yeux d'Ulysse apparut la terre et la forêt. . . ." ^

Ai-je blasphémé, moi aussi, le vieil Homère 1 Ai-je déclaré que je préférais Adolphe^ à V Iliade et le Rouge et ïe Noir\ V Odyssée? Voilà qui est bien probable, et j'avais raison alors, ou plutôt je faisais comme font tous les critiques, je donnais une allure de loi générale à ce qui n'était qu'une sensation. J'avais raison d'avoir la sensation. Mon erreur était de ne pas la concevoir comme telle. Je l'ai pourtant repris ici, le livre qu'enchante la figure tant célébrée de Nausicaa. Je ne l'avais guère ouvert depuis le collège, et les vers divins, que je ne sais pourtant plus lire dans le texte, me sont apparus à travers la traduction

1 Quotation from Homer's Odyssey^ E, 392-400.

2 Adolphe^ the well-known novel of Henri Benjamin Constant de Rebecque (1767-1830), the fickle friend of Mme de Staël. The book reflects some of the personal expériences of the writer.

latine, si jeunes, si vrais, si pareils à ce paysage ! Les nuances d'âme, dont ils sont remplis, m'ont pour la première fois touché jusqu'aux larmes, — comme ce passage où Ulysse inconnu, entendant Taède chanter la guerre de Troie, voile son visage de son manteau. Et le noble Alcinoiis,^ voyant que la musique perce le cœur de son hôte, ordonne que la mélodie soit interrompue. Il ne pose pas une question au mystérieux convive, il ne cherche pas à deviner d'où cette souffrance à l'audition des exploits des héros. La délicatesse de sa pitié comprend toute la magie consolatrice du silence.-. . . Il y a une douceur unique à rencontrer de ces traits si tendres dans ce poème d'une si rude simplicité, comme il y a un attrait suprême à s'en aller, le livre fermé, le long des routes et à rencontrer là, verdoyant et lumineux, l'horizon qui se dessine à travers les descriptions de Tantique maître, — ou des rapsodes errants dont un pieux inconnu a ramassé les œuvres éparses.

Quand j'avais ainsi lu un chant de V Odyssée, mon plaisir était de marcher jusqu'à cette pointe, — bien connue des voyageurs qui ont passé seulement quelques heures dans l'île entre deux bateaux, — que l'on appelle la pointe du canon, à cause d'une batterie placée là autrefois. La route contourne des haies dont est enclose la villa du roi, oasis d'eucalyptus, d'orangers, de citronniers et de rosiers, en vue du plus suave paysage de mer. Elle longe une espèce de lac intérieur sur lequel volent des sarcelles. Elle court parmi les oliviers et passe devant plusieurs maisons bâties par des Anglais, dont une me séduisait plus que je ne peux dire, par cette inscription gravée au-dessus de sa porte et si étonnamment britannique : Alcinoûs lodge. Des garçonnets et des fillettes, pieds nus, m'offraient des fleurs et des oranges en me jetant le joli souhait par lequel ces gracieux

1 Alcinoûs (Alkinoos)t king of the Phaeacians, on the isle of Corfu. Cf. note I, page 327, and the Odyssey,

iço VOYAGES,

mendiants saluent l'étranger : " Puissiez-vous jouir de vos yeux ! " C'est qu'une joie douce était en effet éparse pour les yeux dans le vaste azur du ciel, dans la clarté chatoyante des eaux, dans la mollesse des collines, dans le pâle feuillage des oliviers et dans les visions d'existence héroïque si naturellement mêlées à ces eaux, à ce ciel, à cette forme des montagnes, à ces beaux et paisibles arbres 1 J'arrivais ainsi à la pointe où l'on découvre un îlot qui s'appelle "le vaisseau d'Ulysse." Une légende populaire veut que Neptune ait changé ainsi en une masse immobile la galère phéacienne coupable d'avoir ramené l'exilé dans son Ithaque.^ Cet îlot est planté de cyprès noirs, une petite chapelle s'y dresse et de vieux moines le cultivent. La romanesque Impératrice d'Autriche * y a passé des heures et des heures pendant l'hiver qu'elle a séjourné à Corfou. Y venait-elle regarder seulement la mer mouvante, la côte lointaine du continent et les pentes boisées de l'île ? Ou bien évoquaitelle en pensée la chimère, qui fut pourtant vraie, d'un monde oii chaque aspect nouveau de la nature s'animait pour l'homme encore jeune en des symboles d'une grâce idéale ? . . . Toujours est-il que moi, l'amoureux passionné de l'analyse, le maniaque de psychologie, je m'abandonnais avec une ivresse inexprimable à l'intense illusion qui, pour un moment, grâce à la magie de cet horizon et du poème à peine quitté, faisait de l'élève de Stendhal un contemporain de ces songes à jamais dissipés. Je sentais renaître en moi l'âme évanouie, l'âme primitive de ces Hellènes qui pratiquèrent la félicité animale sans grossièreté, la félicité

1 Ithaque. The little island of Ithaca, near the coast of Greece, of which Ulysses was king at the time of the Trojan war.

2 L'Impératrice d* Autriche. Elisabeth, Duchess of Bavaria, born Dec. 24, 1837, married April 24, 1854, to Francis- Joseph I, Emperor of Austria. Empress Elisabeth has been known as the most accomplished horsewoman ; she always disliked court life, and has sought many différent retreats. Her Corfu castle has attracted gênerai attention.

morale sans maladie, les puissances de Tart sans la manière, celles de la pensée sans Tangoisse : — période unique et si courte de jeunesse heureuse pour la Psyché aujourd'hui

blessée qui pleure en chacun de nous ! Ile verdoyante et que je ne reverrai peut-être jamais, quand tu ne m'aurais donné que cette volupté de quelques matinées passées de la sorte sur ton rivage, ton nom me resterait sacré pour toujours, et lorsque je me souviens de toi, une phrase du noble et triste Flaubert me chante dans la mémoire : " Même il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie de les serrer contre son cœur ! "

INDEX TO THE NOTES

N.B. — The first figure indicates the page, the second the note.

Albanie, i8i 9.

Alexandrie, 149 l.

Alfieri, 122 1.

Allegri, 94 2.

Alsace, 5 1.

Amiens, 4 l.

Ampère (André-Marie), 52 2.

Arago (Dominique-François), 52 3.

Arcagnuola, 100 1 (loi).

Augsbourg, 90 1.

Autriche (Impératrice d'), 190 2.

Baedeker, 103 1.

Balzac (Honoré de), 8 2.

Banville, 50 3.

Barbey d* Aurevilly, 91 2.

Barbier, 50 4 ; loi 2.

Basilidiens, 144 3.

Baudelaire, 8 5.

Bautzen, 88 l.

Beaumarchais, 88 2.

Benozzo, 100 l.

Beyle (Marie-Henri), 8 3.

Boccace, 176 l.

Boileau, 47 2.

Bossuet, 32 2.

Bourbon (connétable de), 1 56 2.

Brème (marquis de), 94 3.

Brindisi, 181 l.

Buffalmaco, 104 4.

Cabanis, 91 3.

Campo Santo, loi ].

Casanova, 89 1.

Chamfort, 148 1.

Chenavard, 36 1.

Chianti, 103 2.

Chioggia, 182 ].

Cimarosa, 94 1.

Cione, 100 1 (loi).

Clermont, 4 3.

Colerus, 48 2.

Commune, 118 3.

Condillac, 85 l.

Constant (Benjamin), 188 2.

Corfou, 180 1.

Cornélius, 36 2.

Corrège (le), 94 2.

Cousin (Victor), 51 1.

Cristofano (Buonaraico di), 104 4.

INDEX TO THE NOTES

Daddi, 104 4.

Détadents, 136 2.

Décaméron, 176 l.

Degas, 68 2.

Delacroix, 81 3.

Delaroche, 31 1.

Descartes, 47 l.

Destutt de Tracy, 85 3.

Donauwerth, 90 l.

Dumas (fils), 54 1.

Dupanloup, 30 1.

Épinal, 117 2.

Flaubert, 8 4.

Flourens, 52 5.

Forain, 68 3.

Fresnel, 52 1.

Garibaldi, 113 1.

Gautier (Théophile), 31 2.

Genève, 90 4.

Gnostics, 144 2.

Goethe, 37 2.

Goncourt (Edmond et Jules de)<

Gozzoli, 100 1.

Guillaume III, 90 2.

Hegel, 41 1.

Heine, 66 l.

Helvëtius, 85 2.

Heraclite, 56 i.

Hérodiade, 177 1.

Hobbes, 47 7.

Hugo, 50 1; 130 1.

Hyacinthe, 126 l.

Ibrahim, 87 2.

Impératrice d'Autriche, 190 2.

Ingres, 81 l.

Isis, 52 6.

Ithaque, 190 l.

Jacobins, 78 1.

Jacquemont, 85 4.

Jouffroy, 50 6.

Kant, 40 1.

Kock (Paul de), 117 3.

Lafontaine (Jean de), 38 l.

La Harpe, 61 1.

Lamartine, 50 2, 5.

Laroche, 6 1.

Ligne (Charles-Joseph prince de),

Ligurie, 104 1.

Lorraine, 5 l.

Louis-Philippe I, 49 2.

Luca délia Robbia, 105 2.

INDEX TO THE NOTES

Lucques, 105 l.

Lucrèce, 178 2.

Magendie, 52 4.

Maistre (Joseph de), 32 1.

Marc-Aurèle, 73 l.

Marie- Antoinette, 175 l.

Maupassant, 12 1.

Mazzini, 113 2.

Médicis' (Laurent de), 121 1.

Mérimée, 82 2.

Métaponte, 165 l.

Michelet, 34 1.

Molière, 35 1.

Montaigne, 63 l.

Mont-Cassin, 106 4.

Montesquieu, 34 2.

Mont-Olivet, 156 1.

Momy, 55 1.

Musset (Alfred de), 8 1.

Nicolas, 148 1.

Niobé, 68 1.

Nirvana, 68 2.

Orcagna, 100 1 (loi).

Paestum, 167 1.

Pascal, 68 3.

Pianto (il), loi 2.

Planche, 61 2.

Poussin, 47 4.

Puséisme, 135 1.

Quattrocentiste, 104 3.

Racine (Jean), 47 3.

Récamier (Mme), 1752.

Reid (Thomas), 60 1.

Renan, 45 3.

Rivière (la), 104 2.

Robbia (Luca délia), 105 2.

Rochester, 47 6.

Rousseau (Jean-Jacques), 43 l.

Royer-Collard, 44 l.

Saint-Cyr, 161 1.

Sainte-Beuve, 33 2.

Saint-Simon (duc de), 33 l ; 64 1.

Sand (George), 91 4.

Sarcey, 49 3.

Scala (la), 91 1.

Schérer (Edmond), 14 l.

Schleiermacher, 48 l.

Sébastien (saint), 178 1.

Smolensk, 90 5.

Spinoza, 35 2.

Stendhal, 8 3.

Stewart (Dugald), 60 2.

Strasbourg, 4 2.

SuUy-Prudhomme, 37 1.

Taine, 6 2 ; 37 3, 4, 5 ; 38 2.

Thébaïde, 125 1.

Théocrite, 166 l.

Thomas (saint), 106 1.

Tolstoï, 185 1.

INDEX TO THE NOTES

Vallès (Jules), 137 2.

Vasari, 106 2.

Verruca (la), las l.

Vienne, 90 3.

Vite (Timoteo délia), 128 1.

Voltaire, 45 2.

Voragine, 108 1.

Wicar, 174 1.

Wilmot, 47 6.

Wycherley, 47 5.

Zola, 30 2.

ADVERTISEMENTS

MODERN LANGtJAGES. 135

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