DES RELIGIONS EX GÉNÉRAL
Comme on peut juger parmi les ténèbres celles qni sont les moins épaisses, et parmi les abîmes ceux qui sont les moins profonds, ainsi Ton peut chercher, entre les religions fausses, celles qui sont les plus conformes au bien de la société; celles qui, quoiqu'elles n'aient pas l'elFet de mener les hommes aux félicilés de l'autre vie, peuvent le plus contribuer à leur bonheur dans celle-ci.
Je n'examinerai donc les diverses religions du monde que par rapport au bien que l'on en lire dans l'état civil.
1. La plupart des chapitres relaliTs à la religion excitèrent un vif mécontentement parmi les tliéologiens, orthodoxes, et surtout jansénistes. Les Nouvelles ecclésinsiiqnes^ qui étaient jansénistes, publièrent contre Montesquieu de vives attaques (cf. page 28), auxquelles il répondit dans sa Défense :
« Ils sont théologiens » disait-il (n. 172) de ses adversaires, « et I auteur est jurisconsulte. Ils se crt>ient en état de faire son métier, et lui ne se sent pasj»ropre à faire U' leur. Au lieu de I attaquer avec tant d'aigreur, ils auraient mieux fait de sentir eux-mêmes le prix d«rs Closes qu'il a dites en faveur ûo la roUf^ion, qu'il a également resperiée et détendue. » El ceci,
f)lus vif encore (p. 189): « Comme a religion se défend beaucoup par elle-même, elle iierd plus lorsqu'elle est mal défendue, que lorsqu'elle n'est point du tout défendue.» Mais, tout en répondant liardimentelsf)irituenement à sesad- A'ersaires, Montesquieu essayait de se ménager des appuis contre eux. Il empêcha que son livre ne fiU condamné en Sorbonne. Il intercéda en cour de Ilom»' pour éviter qu'il ne fût m\<>{\V index:
ce à quoi d'ailleurs il ne put réussir. Mais il prépara une nouvelle édition, où il «levait faire d<î& chançemeTvV-*» ç.^vîXnVs ^viîracv^fc^.
soit que je parle de celle qui a sa racine dans le ciel, ou bien de celles qui ont la leur sur la terre.
Comme dans cet ouvrage je ne suis point théologien, mais écrivain politique, il pourrait y avoir des choses qui ne seraient entièrement vraies que dans une façon de penser humaine, n'ayant point été considérées dans le rapport avec des vérités plus sublimes.
A l'égard de la vraie religion, il ne faudra que très peu d'équité pour voir que je n'ai jamais prétendu faire céder ses intérêts aux intérêts politiques, mais les unir : or, pour les unir, il faut les connaître*.
La religion chrétienne, qui ordonne aux hommes de s'aimer, veut sans doute que chaque peuple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles, parce qu'elles sont, après elle, le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir*. (Livre XXIV, chap. i.)
PAIIAUOXE DE BAYLK
M. Bayle a prétendu prouver qu'il valait mieux être athée qu'idolâtre' : c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il est moins dangereux de n'avoir point du tout de religion que d'en avoir une mauvaise. « J'aimerais mieux », dit-il, (( que l'on dît de moi que je n'existe pas, que si l'on disait que je suis un méchant homme. » Ce n'est qu'un sophisme, fondé sur ce qu'il n'est d'aucune utilité au genre humain que l'on croie qu'un certain honmie existe; au lieu qu'il est très utile que l'on croie que Dieu est*.
l. T«'xle priinilir (('dit. do r,enèv(». 1718): « Il no raiidra quo trôs peu «1 o(iuilô pour voir quo jo n'ai jamais nrôton<lu lain;o«'d«'r los inl<Vèts fie la reli<jiun aux intért^ts poliliquos ». olc.
3. Pfnxt'tfs sur la comète, etc.] — /'('/tst't's {fivt't'ses écrites à un
docteur en Sorbonne à Voccattion (le la comète qui jMirut an moi»
de décembre 1680. Baylo fut. au xvn' siôcio, le représentant le plus convaincu, lo plus érudit et lo plus éloquent du scepticisme.
De l'idée qu'il n'est pas suit l'idée de notre indépendance; ou si nous ne pouvons pas avoir cette idée, celle de notre révolte. Dire que la religion n'est pas un motif réprimant, parce qu'elle ne réprime pas toujours, c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. C'est mal raisonner contre la religion, de rassembler dans un grand ouvrage* une longue énumération des maux qu'elle a produits, si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je voulais raconter tous les maux qu'ont produits dans le monde les lois civiles, la monarchie, le gouvernement républicain, je dirais des choses effroyables. Quand il serait inutile que les sujets eussent une religion, il ne le serait pas que les princes en eussent, et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein que ceux qui ne craignent point les lois humaines puissent avoir*.
Un prince qui aime la religion et qui la craint, est un lion qui cède à la main qui le flatte ou à la voix qui l'apaise; celui qui craint la religion et qui la hait, est comme les bêtes sauvages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent; celui qui n'a point du tout de religion, est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et qu'il dévore.
La question n'est pas de savoir s'il vaudrait mieux qu'un certain homme ou qu'un certain peuple n'eût point de religion que d'abuser de celle qu'il a ; mais de savoir quel est le moindre mal, que l'on abuse quelquefois d(» la religion, ou qu'il n'y en ait point du tout parmi les honnnes.
Pour diminuer l'horreur de l'athéisme on charge trop l'idolâtrie. 11 n'est pas vrai que, quand les anciens élevaient des autels à quelque vice, cela signifiât qu'ils aimassent ce vice : cela signifiait au contraire qu'ils le haïssaient. Quand les Lacédémoniens érigèrent une cha-
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L'ESPniT DES LOIS.
pelle à la Peur, cela ne signifiait pas que celle nation belliqueuse lui demandât de s'emparer dans les combats des cœurs des Lacédémoniens*. Il y avait des divinités à qui on demandait de ne pas inspirer le crime, et d'autres à qui on demandait de le détourner*.
(Livre XXIV, chap. u.)
QUE LE GOUVERNEMENT MODERé CONVIENT MIEUX