Le consentement du souve
LE PEUPLE ANGLAIS. 209
contre les maximes ordinaires de la prudence, il serait souvent obligé de donner sa confiance à ceux qui l'auraient le plus choqué, et de disgracier ceux qui l'auraient le mieux servi, faisant par nécessité ce que les autres princes font par choix*.
On craint de voir échapper un bien que l'on sent, que Ton ne connaît guère, et qu'on peut nous déguiser; et la crainte grossit toujours les objets. Le peuple serait inquiet sur sa situation, et croirait être en danger dans les moments même les plus sûrs.
D'autant mieux que ceux qui s'opposeraient le plus vivement à la puissance exécutrice*, ne pouvant avouer les motifs intéressés de leur opposition, ils augmenteraient les terreurs du peuple, qui ne saurait jamais au juste s'il serait en danger ou non. Mais cela même contribuerait à lui faire éviter les vrais périls où il pourrait dans la suite être exposé.
Mais le corps législatif ayant la confiance du peuple, et étant plus éclairé que lui. il pourrait le faire revenir des mauvaises impressions qu'on lui aurait données, et calmer ses mouvements.
C'est le grand avantage qu'aurait ce gouvernement sur les démocraties anciennes, dans lesquelles le peuple avait une puissance immédiate' : car lorsque des orateurs
Parlement, n'est qu'une formalité,
f>uisqu'il n'y a pas d'exemple que a couronne ait opposé son veto à un bill depuis 170/, sous la reine Anne. Charles I" avait dit au Long Parlement que, s'il se soumettait ù ses conditions, il ne serait plus que « l'image, le semblant, 1 ombre vainc d'un roi » ; depuis la révolution de 1688,1a puissance effective du souverain mérita d'être appelée ainsi (Lacour-Cayet, Lectures nùstoriques f rhétorique y p. 531).
i. Le roi. pour choisir ses ministres, s'adresse au chef du parti
quelles que puissent être ses sympathies personnelles. De même, il doit abandonner ses ministres lorsque le Parlement les a mis en minorité.
2. Montesquieu désigne par là, autant qu'on peut le supposer, l'hostilité du Parlement conlrc Charles I", dans les premiers temps du règne.
3. Tandis qu'en Angleterre le peuple délègue sa puissance à th's représentants. C'est ici (\ue \Uncvtesquieu a \e Ttvvewn vY<i%'ï.c\\V\ ^\v marqué \e caraLcVÀve «\\i v^s\>i\xv'i
qui a la majorité au Parlement^ | reprèsealalit.
M. — Eêp. DES Lois. V^
l'agitaient, ces agitations avaient toujours leur effet.
Ainsi, quand les terreurs imprimées n'auraient point d'objet certain, elles ne produiraient que de vaines clameurs et des injures*, et elles auraient même ce bon effet qu'elles tendraient tous les ressorts du gouvernement, et rendraient lous les citoyens attentifs. Mais, si elles naissaient à l'occasion du renversement des lois fondamentales, elles seraient sourdes, funestes, atroces, et produiraient des catastrophes.
Bientôt on verrait un calme affreux, pendant lequel tout se réunirait contre la puissance violatrice des lois*.
Si, dans le cas où les inquiétudes n'ont pas d'objet certain, quelque puissance étrangère menaçait l'État, et le mettait en danger de sa fortune ou de sa gloire, pour lors, les petits intérêts cédant aux plus grands, tout se réunirait en faveur de la puissance exécutrice*.
Que si les disputes étaient formées à l'occasion de la violation des lois fondamentales, et qu'une puissance étrangère parût, il y aurait une révolution qui ne changerait pas la forme du gouvernement ni sa constitution: car les révolutions que forme la liberté ne sont qu'une confirmation de la liberté*.
1. Attaques d.s journalistes et (les députes contre la royauté et ses ministres, si fréquentes en pirliculier sous le ministère Walpole (1720-1742) : « Comme on voit le diable dans les papiers ptTiodiques, on croit que le peuple va se révolter demain, mais il faut seulement se mettre dans l'esprit fju'en 'Angleterre comme ailleurs, le peuple est mécontent des ministres, et que le peuple y écrit ce que l'on pense ailleurs. »
Sotes sur V Angleterre.
2. Ceci et tout ce qui précède résume les préludes de la Uévolui/on anglaise de 1641. l 4. Uév<
J. Luttes contre la HoUando cl \ \a\\Tt\o ô! /' Francoy au xvn* siècle. Montes- \ de ViwxW;
quieu, dit M. Sorel à propos de ce passage (p. 106), « a mis en évidence ce terrible ressort national des Anglais, qui écliappait aux regards des Kuroi>éens du continent. Il a réfuté, d'un trait de nlumc, ce préjugé qui a trompé si longtemps les Français, abuse les conventionnels et perdu Napoléon. 11 a, en un mol, prévu Pitt et discerné le caractère formidable de la guerre de vingt-trois ans, loi'squ'il a porté ce jugement, qui, induit des faits et confirmé par l'histoire, mérite d'être comparé aux plus fortes hypothèses scientifiques. »
Révolution de 1688 : Guil-
LE PEUPLE ANGLAIS. 211
Une nation libre peut avoir un libérateur; une nation subjuguée ne peut avoir qu'un autre oppresseur.
Car tout homme qui a assez de force pour chasser celui qui est déjà le maître absolu dans un État, en a assez pour le devenir lui-même*.
Comme, pour jouir de la liberté, il faut que chacun puisse dire ce qu'il pense; et que, pour la conserver, il faut encore que chacun puisse dire ce qu'il pense, un citoyen, dans cet État, dirait et écrirait tout ce que les lois ne lui ont pas défendu expressément de dire ou d'écrire*.
Cette nation, toujours échauffée, pourrait plus aisément être conduite par ses passions que par la raison, qui ne produit jamais de grands effets sur l'esprit des hommes ; et il serait facile à ceux qui la gouverneraient de lui faire faire des entreprises contre ses véritables intérêts'.
Cette nation aimerait prodigieusement sa liberté, parce que cette liberté serait vraie; et il pourrait arriver que, pour la défendre, elle sacrifierait son bien, son aisance, ses intérêts; qu'elle se chargerait des impôts les plus durs, et tels que le prince le plus absolu n'oserait les faire supporter à ses sujets*.
Mais, comme elle aurait une connaissance certaine de
1. Tout ce qui précède est à la fois un éloge de la constitution de l'Angleterre et un résumé de ses révolutions intérieures au xvir siècle.
2. Liberté de la presse, définitive depuis l'abolition de la censure, en 1695. « L'ambassadeur do Danemark, s'étant plaint d'un écrit blessant pour son souverain, non sans ajouter . « Le publiciste « danois qui écrirait ainsi contre « Votre Majesté aurait le cou « coupé », Guillaume répondit,
« publiciste anglais que vous me « signalez, mais je l'informerai « de ce que vous venez de me « dire, pour qu'il le mette dans « sa seconde édition. » Sayous, les Deux Révolutions d'Angleterre, p. 250.
3. Guerre contre la France depuis 1743, où l'Angleterre se trouva amenée aux plus grands sacrifices pour défendre l'électorat de Hanovre.
4. Crise l\t\at\c\^vç; \»ew^^xA. \'^ guerre do \68»-^l. ^V, v^\v^'»^v\^
arec son /lefpne néerlandais ; «Je guerre d'F.sv>aÇ^c - \rcv^îs\& smx vis» 'ne puis en faire autant pour le I vins, le maU,\e VsiYi^c-
la nécessité de s'y soumettre, qu'elle payerait dans l'espérance bien fondée de ne payer plus, les charges y seraient plus pesantes que le sentiment de ces charges : au lieu qu'il y a des États où le sentiment est infiniment au-dessus du mal.
Elle aurait un crédit sûr, parce qu'elle emprunterait à elle-même et se payerait elle-même*. Il pourrait arriver qu'elle entreprendrait au-dessus de ses forces naturelles, et ferait valoir contre ses ennemis d'immenses richesses de fiction, que la conOance et la nature de son gouvernement rendraient réelles.
Pour conserver sa liberté, elle emprunterait de ses sujets, et ses sujets, qui verraient que son crédit serait perdu si elle était conquise, auraient un nouveau motif de faire des efforts pour défendre sa liberté*.
Si cette nation habitait une île', elle ne serait point conquérante*, parce que des conquêtes séparées l'affaibliraient. Si le terrain de cette île était bon, elle le serait encore moins, parce qu'elle n'aurait pas besoin de la guerre pour s'enrichir. Et comme aucun citoyen ne dépendrait d'un autre citoyen, chacun ferait plus de cas de sa liberté que de la gloire de quelques citoyens ou d'un seul.
Là on regarderait les hommes de guerre comme des gens d'un métier qui peut être utile et souvent dangereux, comme des gens dont les services sont laborieux pour la nation même; et les qualités civiles y seraient plus considérées**.
1. Création des Billots de l'Eclnqiiicr, sous GuiUaiime III : « Ces billets », disait-on alors, « passent comme l'argent de main en mrjin. »