‹ Extraits de l'esprit des lois et des œuvres diversesChapitre 25 sur 324 · A Genève., eu \"l^, ?»^^"à ^^^ d' auteur. CV. Wv, v-^V · texte numérisé non relu

A Genève., eu \"l^, ?»^^"à ^^^ d' auteur. CV. Wv, v-^V

ÉLOGE DE MONTESQUIEU

penser: ceux qui l'ont connu croient l'entendre*; et la postérité s'assurera, en lisant sa Défense^ que sa conversation n'était pas inférieure à ses écrits : éloge que bien peu de grands hommes ont mérité.

Une autre circonstance lui assure pleinement l'avantage dans cette dispute. Le critique, qui, pour preuve de son attachement à la religion, en déchire les ministres, accusait hautement le clergé de France, et surtout la Faculté de théologie, d'indifférence pour la cause de Dieu, en ce qu'ils ne proscrivaient pas authentiquement un si précieux ouvrage. La Faculté • était en droit de mépriser le reproche d'un écrivain sans aveu : mais il s'agissait de la religion ; une délicatesse louable lui a fait prendre le parti d'examiner Y Esprit des Lois, Quoiqu'elle s'en occupe depuis plusieurs années, elle n'a rien prononcé jusqu'ici; et fût-il échappé à M. de Montesquieu quelques inadvertances légères, presque inévitables dans une carrière si vaste, l'attention longue et scrupuleuse qu'elles auraient demandée de la part du corps le plus éclairé de TËglise, prouverait au moins combien elles seraient excusables. Mais ce corps, plein de prudence, ne précipitera rien dans une si importante matière. Il connaît les bornes de la raison et de la foi : il sait que l'ouvrage d'un homme de lettres ne doit poiçt être examiné comme celui d'un théologien ; que les mauvaises conséquences auxquelles une proposition peut donner lieu par des interprétations

1. Défense^ p. 192 : « Avezvous les meilleures intentions du monde : on vous forcera vousmême d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire.

auand vous êtes sans cesse effraye e dire mal. On vient nous mettre un béguin sur la tête, pour nous dire à chaque mot : « Pre- « nez garde de tomber : vous « voulez parler comme vous, je «r veux que vous parliez comme * moi. » Va-t-on prendre l'essor, f/s vous arrêtent par la manche.

A-t-on de la force et de la vie^ on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer.

Il n'y a ni science ni littérature qui puisse résister à ce pédantisme. »

2. La Sorbonne nomma en effet des commissaires (l**août 1750) pour juger l'Esprit des Lois. Le juçemenl ne p^r^VV p^s v^^Vt été jamais prononcé.

PAR D'ALEMBEUT.

odieuses, ne rendent point blâmable la proposition en elle-même; que d*ailieurs nous vivons dans un siècle malheureux, où les intérêts de la religion ont besoin d'être ménagés; et qu'on peut lui nuire auprès des simples, en répandant mal à propos, sur des génies du premier ordre, le soupçon d'incrédulité; qu'enfin, malgré cette accusation injuste, M. de Montesquieu fut toujours estimé, recherché et accueilli par tout ce que l'Église a de plus respectable et de plus grand. Eût-il conservé auprès des gens de bien la considération dont il jouissait, s'ils l'eussent regardé comme un écrivain dangereux?

Pendant que des insectes le tourmentaient dans son propre pays, l'Angleterre élevait un monument à sa gloire. En 1752, M. Dassier, célèbre par les médailles qu'il a frappées à l'honneur de plusieurs hommes illustres*, vint de Londres à Paris pour frapper la sienne. M. de La Tour*, cet artiste si supérieur par son talent et si estimable par son désintéressement et l'élévation de son âme, avait ardemment désiré de donner un nouveau lustre à son pinceau en transmettant à la postérité le portrait de l'auteur de Y Esprit des Lois ; il ne voulait que la satisfaction de le peindre; et il méritait, comme Apelle, que cet honneur lui fût réservé ; mais M. de Montesquieu, d'autant plus avare du temps de M. de La Tour que celui-ci en était plus prodigue, se refusa constamment et poliment à ses pressantes sollicitations. M. Dassier essuya d'abord des difficultés semblables. « Croyez-vous », dit-il enfin à M. de Montesquieu, « qu'il n'y ait pas autant d'orgueil à refuser ma proposition qu'à l'accepter? » Désarmé par cette plaisanterie, il laissa faire à M. Dassier tout ce qu'il voulut'.

1 . Dassier (1 715-1 759), un des graveurs en médailles les plus célèbres du XVIII* siècle, né à Genève, attacha à la Monnaie de Londres.

g. Il s'agit de Quentin de Latour, Je grand portraitiste et pastelliste.

5. CeUe médaille a été souvent reproduite et c'est bien le seul portrait de ^oxvVft?njù\c\x Vï\v d'après Yon^m^A. QueciVc«vsN«Kt^ la rcpToAutUoTv ÇiWNfcXfc ^\i.\v*'s^ de M. SoreX.

ÉLOGE DE MONTESQUIEU

L'auteur de VEsprit des Lois jouissait enfin paisiblement de sa gloire, lorsqu'il tomba malade au commencement de février. Sa santé, naturellement délicate, commençait à s'altérer depuis longtemps, par l'effet lent et presque infaillible des études profondes; par les chagrins qu'on avait cherché à lui susciter sur son ouvrage; enfin, par lo genre de vie qu'on le forçait de mener à Paris, et qu'il sentait lui être funeste*. Mais l'empressement avec lequel on recherchait sa société était trop vif pour n'être pas quelquefois indiscret: on voulait, sans s'en apercevoir, jouir de lui aux dépens de lui-même. A peine la nouvelle du danger où il était se fut-elle répandue, qu'elle devint l'objet des conversations et de l'inquiétude publique*. Sa maison ne désemplissait point de personnes de tout rang qui venaient s'informer de son état, les unes par un intérêt véritable, les autres pour s'en donner l'apparence, ou pour suivre la foule. Sa Majesté, pénétrée de la perte que son royaume allait faire, en demanda plusieurs fois des nouvelles : témoignage de bonté et de justice qui n'honore pas moins le monarque que le sujet. La fin de M. de Montesquieu ne fut point indigne de sa vie. Accablé de douleurs cruelles, éloigné d'une famille à qui il était cher, et qui n'a pas eu la consolation de lui fermer les yeux, entouré de quelques amis et d'un plus grand nombre de spectateurs, il conserva jusqu'au dernier moment la paix et l'égalité de son âme. Enfin, après avoir satisfait avec décence à tous ses devoirs', plein de conliauce en l'Etre éternel auquel il allait se rejoindre, il mourut avec la tranquillité d'un homme de bien, qui n'avail jamais consacré ses taleuls qu'à l'avantage de la vertu cl de l'humanité. La France et l'Europe le perdirent h 10 février 1755, à l'âge de soixante-six ans révolus.

1. Pens(^o (lo 3Iontesaiileu : « Le soupcT tuo la moitié de Paris; le à/nvr ïaulro. -»

i*. Dornior voyase à Paris, décombivITlii.

3. Montesquieu se fit assister par un vieil ami, le jésuite (Pastel, le môme qui avait revu les épreuvcî^ i\es Considération* (<;f.

noire édWvou, \>. vjwV

Toutes les nouvelles publiques ont annoncé cet événement comme une calamité. On pourrait appliquer à M. de Montesquieu ce qui a été dit autrefois d'un illustre Romain : que personne en apprenant sa mort n'en témoigna de joie, que personne même ne l'oublia dès qu'il ne fut plus*. Les étrangers s'empressèrent de faire éclater leurs regrets, et milord Chesterfield, qu'il suffit de nommer, fit imprimer dans un des papiers publics de Londres un article en son honneur, article digne de l'un et de l'autre : c'est le portrait d'Anaxagore, tracé par Périclès*. L'Académie royale des sciences et des belleslettres de Prusse, quoiqu'on n'y soit point dans l'usage de prononcer l'éloge des associés étrangers, a cru devoir lui faire cet honneur, qu'elle n'a fait encore qu'à l'illustre Jean BernouUi. M. de Maupertuis, tout malade qu'il était, a rendu lui-même à son ami ce dernier devoir, et n'a voulu se reposer sur personne d'un soin si cher et si triste'. A tant de suffrages éclatants en faveur de M. de Montesquieu, nous croyons pouvoir joindre, sans indiscrétion, les éloges que lui a donnés, en présence de l'un de

1. Agricola, Tacite, XLHI : Nec quisquam^audila morte^aut laelattu aut statim oblitus est.

2. Voici cet éloge en anglais, tel qu'on le lit dans la gazette appelée Evening-Post ou poste du toir : On the 10*^, etc., c'est-àdire : « Le 10 de février, est mort à Paris, universellement et sincèrement regretté, Charles de Secondât, baron de Montesquieu,président à mortier du Parlement de Bordeaux. Ses vertus ont fait honneur à la nature humaine ; sc^ écrits lui ont rendu et fait rendre justice. Ami de l'humanité, il en soutient avec force et avec vérité les droits indubitables et inaliénables. Il l'ose surtout dans son pro))re pays, dont les préjugés en matière de relifçion et de gouver-

nemeot ont excité pendant long-

^' — iiSP DES Lois,

temps ses gémissements. U entreprend de les détruire et ses efforts ont eu quelque succès (il faut se ressouvenir que c'est un Anglais qui parle). Il connaissait parfaitement bien et admirait avec justice l'heureux gouvernement de ce pays, dont les lois, fixes et connues, sont un frein contre la monarchie qui tendrait à la tyrannie et contre la liberté oui dégénérerait en licence, ^es ouvrages rendront son nom célèbre, et lui survivront aussi longtemps que la droite raison, les obligations morales, et le vrai esprit des lois seront entendus, respectés et conservés. »]

5. Eloçie de Montes(^u\eu >^^^ MauperUus, \îi Y K.ç,;jL<iL^\w\«i ^^ ^"^lin, le 6 iuxtv \1î^ Vt^îvwvy^^^v^ v«^

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nous, le monarque même auquel cette académie célèbre doit son lustre, prince fait pour sentir les pertes de la philosophie et pour l'en consoler*.

Le 17 février, l'Académie française lui fit, selon l'usage, un service solennel, auquel, malgré la rigueur de la saison, presque tous les gens de lettres de ce corps qui n'étaient point absents de Paris se firent un devoir d'assister. On aurait dû, dans cette triste cérémonie, placer V Esprit des Lois sur son cercueil, comme on exposa autrefois, vis-à-vis le cercueil de Raphaël, son dernier tableau de la Transfiguration. Cet appareil simple et touchant eût été une belle oraison funèbre.

Jusqu'ici nous n'avons considéré M. de Montesquieu que comme écrivain et philosophe. Ce serait lui dérober la moitié de sa gloire que de passer sous silence ses agréments et ses qualités personnelles.

Il était, dans le commerce, d'une douceur et d'une gaieté toujours égales. Sa conversation était légère, agréable et instructive, par le grand nombre d'hommes et de peuples qu'il avait connus. Elle était coupée, comme son style, pleine de sel et de saillies, sans amertume et sans satire. Personne ne racontait plus vivement, plus promptemenl, avec plus de grâce et moins d'apprêt. Il savait que la fin d'une histoire plaisante en est toujours le but; il se hâtait donc d'y arriver, et produisait l'etîet sans l'avoir promis».

Ses fréquentes distractions ne le rendaient que plus aimable ' ; il en sortait toujours par quelque trait inattendu, qui réveillait la conversation languissante : d'ailleurs, elles n'étaient jamais ni jouées, ni choquantes, ni importunes. Le feu de son esprit, le grand nombre d'idées dont

i. Frc^déric II.

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