Montesquieu a Rome et l'antiquité dans sa bibliothèque
il a la Turquie, la France et f'Angleterre sous les yeux, mais il a aussi les Relations des voyageurs, il a la collection des Lettres éditantes : il voit les lois se faire et se dé/àiref les institutions changer arec les mœurs; et de tout
cela il a bien la prétention de tirer des conséquences, d'induire des principes qui soient vrais de l'avenir comme du présent et comme du passé, de dégager enfin des rapports fondés sur la « nature des choses » et qui participent de sa nécessité.» Brunetière, p. 101.
3. Pensée très touchante de Montesquieu : « J'avais conçu le dessein de donner ^^Vwà d'^V&viAaa et de protouAcwt ^ ç^\ç\Q>ifts ^'vvdroiVs de lûoiv EsprU-, \^^ Ji^^^S' 1 devenu iucaivaVAvi. >kfc'î» \'i^N.>»^'^
ÉLOGE DE MONTESQUIEU
lecture contribue non seulement à l'utilité, mais à Tagrément de l'ouvrage. Sans déroger à la majesté de son sujet, M. de Montesquieu sait en tempérer l'austérité, ol procurer aux lecteurs des moments de repos, soit par des faits singuliers et peu connus, soit par des allusions délicates, soit par ces coups de pinceau énergiques et brillants qui peignent d'un seul Irait les peuples et les hommes*.
Enfin, car nous ne voulons pas jouer ici le rôle des commentateurs d'Homère, il y a sans doute des fautes dans YEsprit des Lois comme il y en a dans tout ouvrage de génie, dont l'auteur a le premier osé se frayer des routes nouvelles. M. de Montesquieu a été parmi nous, pour l'étude des lois, ce que Descartes a été pour la philosophie* : il éclaire souvent, et se trompe quelquefois;
m'ont affaibli les yeux, et il me semble que ce qui me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais. »
i. Cf. ici, pa^re 105, etc. M. Brunetière nous donne, dans son appréciation de l'esprit de Montesquieu, la contre-partie du jufçcment de d'Alembert(p. 93). « Montesquieu a trop d'esprit, plus encore envie d en avoir, ot cet esprit n'est pas toujours du bon aloi ni du meilleur goût. C'est ainsi que, mêles à des traits d'une ironie supérieure, le fameux clia-
f litre sur VEsclavnrie des nègres p. lia] en contient quelques-uns qui ne sont puère que des plaisanteries de robin, ou qui sentant la province. » Mais, pins loin, M. lîrunetière reconnaît l'avantage
a ne la pbilosopliie retira îi ce que ontesquieu ait eu tant d'esprit (p. 106) : « Toutes ces considérations de droit public et de jurisprudence, enfouies jusque-là dans Jes livres savants et spéciaux, l'Espriides Lois, pour la première fois, les faisait sortir de 1 enceinte
étroite des écoles, de l'ombre des bibliotlièques, et les mettant à la portée de tous, accroissait ainsi le domaine de la littérature de toute une vaste province de celui de l'érudition. C'est ceque Descartes, avec son Discours de la Méthode y avait fait pour la philosophie.
Pascal, pour la théologie, dans ses Lettres provinciales ; et c'est ce que faisaient, vers le même temps que Montesquieu, Voltaire, pour l'histoire, dans son Essai sur les mœurs^ et pour la science, UuflTon, avec son Histoire naturelle. Les hommes du monde dans les salons, les femmes ellesmêmes h leur toilette, s'étonnèrent de se trouver si savants en )olitique, si avancés dans ces proilèmesqii'on leur avait jusqu'alors enveloppés de tant de mystère, et comuKî défendus par tant de barrières. » Lire, sur les services rendus par Montesquieu à la science des lois, le livre de M. Durkheim, Quid Secundatus politicae scientiae inslituendae contulerit. 18ÎÏ2.
t. KA, \e ■^vxç.çitcv^wV, v\«i M. Uruae- \ V\èrc, îv \a tvo\.c \>vv:ç,vi'\<ity\,^.
et en se trompant mêmey il instruit ceux qui savent lire. La nouvelle édition * qu'on prépare montrera, par les additions et les corrections qu'il y a faites, que, s'il est tombé de temps en temps, il a su le reconnaître et se relever. Par là, il acquerra du moins le droit à un nouvel examen, dans les endroits où il n'aura pas été de l'avis de ses censeurs. Peut-être même ce qu'il aura jugé le plus digne de correction leur a-t-il absolument échappé*, tant l'envie de nuire est ordinairement aveugle.
Mais ce qui est à la portée de tout le monde dans YEsprit des Lois^ ce qui doit rendre l'auteur cher à toutes les nations» ce qui servirait même à couvrir des fautes plus grandes que les siennes, c'est l'esprit de citoyen qui l'a dicté 5. L'amour du bien public, le désir de voir les hommes heureux, s'y montrent de toutes parts ; et n'eût-ii que ce mérite si rare et si précieux, il serait digne, par cet endroit seul, d'être la lecture des peuples et des rois. Nous voyons déjà, par une heureuse expérience, que les fruits de cet ouvrage ne se bornent pas, dans ses lecteurs, à des sentiments stériles. Quoique M. de Montesquieu ait peu survécu à la publication de ïEêprit des Lois, il a eu la satisfaction d'entrevoir les effets qu'il commence à produire parmi nous : l'amour naturel des Français pour leur patrie, tourné vers son véritable objet; ce goût pour le commerce, pour l'agriculture et pour les arts utiles, qui se répand insensiblement dans notre nation*; cette lumière
I.Celélofîe de Montesquieu fut mis en tête de l'édition de VEsjnit des Loù de 1758, édition « qui avait été faite sur les corrections de M. de Montesquieu lui-mônie ».
2. Cf .quelques-unes de ces corrections, ici, p. 44, n. 1; p. 128, n. 2,otc.
3. Ici, a*Aleraberl marqiie (rès nettement que Montesriuieu, en écrivant l'Esprit des Lois, a voulu faire acte moins de philosophe et d'historien que de citoyen. Et Jf. Brunetière a raison d'accepter {p. SOS), sur ce point, le tëmoi-
prnago de d'Alcmbcrt : « Mont<»squieu n'étudie donc point les lois pourellos-niènies, ni surtout pour elles seules, mais surtout pour les leçons 011 les exemples qu'on on peutliror, et pour les applications jjrocliaines, quand il les trouve bonnes, que l'on en pourrait faire à sa propre patrie. L'histoire naturelle des lois l'intéresse, mais son pa^s awlwwV ov\ v\«vNi\wV\>j,vi, <iV le prouves, cV Y\u\\\\ïvv\\.(i . -«»
4. Il \ a wuc ^vvVyo, çwvs«?, Vx'i^ plus réelle ,^ ce réNeW iVtX^V v^wcfc
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générale sur les principes du gouvernement, qui rend les peuples plus attachés à ce qu*ils doivent aimer*. Ceux qui ont si indécemment attaqué cet ouvrage, lui doivent peut-être plus qu'ils ne s'imaginent. L'ingratitude, au reste, est le moindre reproche qu'on ait à leur faire. Ce n'est pas sans regret et sanâ honte pour notre siècle que nous allons les dévoiler : mais cette histoire importe trop à la gloire de M. de Montesquieu et à l'avantage de la philosophie, pour être passée sous silence. Puisse l'opprobre, qui couvre enfin ses ennemis, leur devenir salutaire !
A peine VEsprit des Lois parut-il qu'il fut recherché avec empressement, sur la réputation de l'auteur; mais quoique M. de Montesquieu eût écrit pour le bien du peuple, il ne devait pas avoir le peuple pour juge : la profondeur de l'objet était une suite de son importance même. Cependant les traits qui étaient répandus dans l'ouvrage, et qui auraient été déplacés s'ils n'étaient pas nés du fond du sujet, persuadèrent à trop de personnes qu'il était écrit pour elles. On cherchait un livre agréable, et on ne trouvait qu'un livre utile, dont on ne pouvait d'ailleurs, sans quelque attention, saisir l'ensemble et les détails. On traita légèrement VEsprit des Lois^; le titre
depuis 1748 : la conclusion de la paix, les progrès du commerce, la reconstitution de la fortune nationale. La période de 1748 à 1755 fut S eut-être une des plus prospères e l'ancienne monarchie.
1. Cf. Voltaire, Siècie de Lotiis XV, chap. XLIII : « Les semences de la science du gouvernement ont Çermé de tout côté dans ce siècle jusqu'au fond des provinces. Une raison supérieure s'est fait entendre dans nos derniers jours, du fùed des Pyrénées au nord de la 'rance; la philosophie, en rendant y^espr/t plus juste et en bannissant
l'émule de la capitale. Les Académies ont rendu service en accoutumant les jeunes gens à la lecture et en excitant par des prix leur génie et leur émulation. »
2. M. de Montesquieu, disait-on, devait intituler son livre : del'Esl'RiT SUR LES Lois.] — Note de l'éd.
de 1767. Le mot serait de Mme du Deirand .LaHarpe,X V///* siècle^Phi losophie, 1. 1, page 44, rapporte ce mot et ajoute : « J'ai assez connu Mme du Deffand pour assurer que cette femme qui avait de l'esprit naturel, et surtout de l'esprit de société, sans aucune instruction,
/ey72/yVrM7e(/e7apanire recherchée, \ n'éla\l\>as\\w%%wfe\a\.^vç.\îc^wr a rendu plus d'une province \ V Esprit de» l/>i» o^^ «»^iîK^^ ^
PAR DALEMBERT. il
même fut un sujet de plaisanterie; enfin, Tun de$ )dn;i^ beaux monuments littéraires qui soient sortis de notiv nation fut regardé d^abord par elle avec assox d'iudifii^renée. Il fallut que les véritables jugt^s eussent eu le temps de lire : bientôt ils ramcnt^rent la nuiltitude, ton ' jours prompte à changer d*avis. La partie du publie (|ui enseigne dicta à la partie qui écoute ce (|u*ell(» dt^vitit penser et dire, et le suffrage des honunes éelni^(^, joint aux échos qui le répétèrent, ne forma plus ((u'une voix dans toute TEurope.
Ce fut alors que les ennemis publics et HecretH den lettres et de la philosophie (car elles en ont de cen deux espèces) réunirent leurs traits contre l'ouvrage. De là cède foule de brochures qui lui furent ïbîw/u'm de louleH partn, et que nous ne tirerons pas de l'oubli ou elle» »ofil déjÀ plongées*. Si leurs auteurs n'avaient prïn de ïnmin^n mesures pour être 'mtonnua à la p4p^iAriU'% t'Wt* f.rtmmi que YEtfnl des Lm* a tUc écrit au imïï*^ tïmt i^upU', *U Daiteres.
M. de ^MÊÊesâfôim Vifynsa %aft% p^rie Vt% *:r%\u\iu^.^ ténAmâf» 4e <3» anlexm >sn$\ UWit qui, «//it p^r mt^,
1& 3in£- a** r*îifwiiw»^ar >*« iu*flii*, <4ai'. v^- /«*•-.** €-*mr* mt ^a ^te^ir**- **- î»\n vtt#ef ♦^mVîtr *;i[^.»rt^.t-ir
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28 ÉLOGE DE MONTESQUIEU
Jes éloges sont sans autorité et les traits sans effet, que (les lecteurs oisifs parcourent sans y ajouter foi et dans lesquelles les souverains sont insultés sans le savoir ou sans daigner s'en venger. H ne fut pas aussi indifférent sur les principes d'irréligion qu'on l'accusa d'avoir semés dans VEsprit des Lois. En méprisant de pareils reproches il aurait cru les mériter, et l'importance de l'objet lui ferma les yeux sur la valeur de ses adversaires. Ces hommes également dépourvus do zèle, et également empressés d'en faire paraître; également effrayés de la lumière que les lettres répandent, non au préjudice de la religion, mais à leur désavantage, avaient pris différentes formes pour lui porter atteinte. Les uns, par un stratagème aussi puéril que pusillanime, s'étaient écrit à eux-mêmes*; après l'avoir déchiré sous le masque de l'anonyme, s'étaient ensuite déchirés entre eux à son occasion*. M. de Montesquieu, quoique jaloux de les confondre, ne jugea pas à propos de perdre un temps précieux à les combattre les uns après les autres ^ : il se contenta de faire un exemple sur celui qui s'était le plus signalé par ses excès.
C'était l'auteur d'une feuille anonyme et périodique, qui croit avoir succédé à Pascal parce qu'il a succédé à ses opinions*: panégyriste d'ouvrages que personne ne lit, et apologiste de miracles ^ que l'autorité séculière a
1. U faut faire une place h part, parmi ces écrits, à ceux de Voltaire : Commentaires sur l'Esprit (les Lois et Hemerciements sincères à un homme charitable sur l Esprit des Lois^ilbO : celui-là, attaque assez sérieuse, ceux-ci, défense fort malicieuse de l'œuvre de Montesquieu.
2. Voyez la liste de ces paniplilets chez Vian. U serait facile
quelques frelons qui bourdonnent autour de moi ; mais si les abeilles y cueillent un peu de miel, cela me suffit; ce cnie vous m'en dites me l'ait un plaisir iiifmi : il est l)ien ajfréable d'être approuvé des personnes nue l'on aiuu'. »
4. youvelies ecclésiastiques des 9 et 1(> octobre 17-49. C'était l'orprane du parti janséniste. Montesquieu y était ap|)elé (I7i9, p. 1G5)
de la compléter. un « sectateur de la relipon na-
J. Montesquieu, lettre h Ct^rati, I turelle ». // nov. 1749 : * Quant ù mon livre \ b. Wwac.Xos Aw Av^vcx^i PàrU et du do l'Esprit des Lois, j'entends \ cvmeVVcvc Oic "à«^\\\V,-U(s<^:v\T<^.
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fait cesser dès qu'elle l'a voulu ; qui appelle impiété et scandale le peu d'intérêt que les gens de lettres prennent à ses querelles, et s'est aliéné, par une adresse digne de lui, la partie de la nation qu'il avait le plus d'intérêt à ménager. Les coups de ce redoutable athlète furent dignes des vues qui l'inspirèrent : il accusa M. do Montesquieu de spinozisme et de déisme (deux imputations incompatibles), d'avoir suivi le système de Pope* (dont il n'y avait pas un mot dans l'ouvrage); d'avoir cité Plutarque, qui n'est pas un auteur chrétien ; de n'avoir point parlé du péché originel et de la grâce. Il prétendit enfin que VEsprit des Lois était une production de la constitution Unigenitus^ : idée qu'on nous soupçonnera peut-être de prêter par dérision au critique. Ceux qui ont connu M. de Montesquieu, l'ouvrage de Clément XI et le sien, peuvent juger par cette accusation de toutes les autres. Le malheur de cet écrivain dut bien le décourager : il voulait perdre un sage par l'endroit le plus sensible à tout citoyen, il ne fit que lui procurer une nouvelle gloire, comme homme de lettres : la Défense de VEspril des Lois parut'. Cet ouvrage, par la modération, la vérité, la finesse de plaisanterie qui y régnent, doit être regardé comme un modèle en ce genre. M. de Montesquieu, chargé par son adversaire d'imputations atroces, pouvait le rendre odieux sans peine: il fit mieux, il le rendit ridicule. S'il faut tenir compte à l'agresseur d'un bien qu'il a fait sans le vouloir, nous lui devons une éternelle i*econnaissancc de nous avoir procuré ce chef-d'œuvre. Mais ce qui ajoute encore au mérite de ce morceau précieux, c'est que l'auteur s'y est peint lui-même sans y
1. Le déisme optimiste de Pope (Si exposé dans son Essai sur f homme {i7S^) : « Connais-toi dune toi-môme et ne te hasarde pas jusqu'à scruter Dieu : la veri ta /)Ic
étude de l'homme. »
rhutnanilc
c'est
2. C'est la i)ulle (sept. 1713) par laquelle le pape Clément XI condamna, à l'instigation de LouisXlV, 101 pro\)os\l\ous V\t(i<i>à ^<i^ ^^is.trines jansémsVcs».