‹ Extraits de l'esprit des lois et des œuvres diversesChapitre 259 sur 324 · LA CURIOSITÉ PARISIENNE · texte numérisé non relu

LA CURIOSITÉ PARISIENNE

Ricca à Ihhen^ à Smyme.

Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries*, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes même faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait*. Si j'étais aux spectacles, je trouvais d'abord' cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfîn jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient

des Tuileries, mon compagnon de voyage (le Siamois) fut enchanté du \nvLS agréable spectacle qui se puisse présenter a la vue ; il n'y avait (}ue des femmes ce jour-là et l'allée en était couverte : « Je n'ai vu do ma vie », me dit-il en sour\au\., « Mtv^ NoVé% si nom^^use. »

^. Cf. Dufivsny'j VI : « En arrwl "S.lowV d.ft soÀXft v^Ti^Tc^mi^s. rane nu bout de la grande allvc \ r'ivve.

1. Le Jardin des Tuileries, dessiné par André Le Nôtre, était alors une des promenades les plus

goûtées de Paris. C'était surtout ans l'allée du milieu, fort large et plantée do marronniers d'Inde, que se voyliit « le beau monde »

aux heures de la promenade.

presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu*il a l'air bien persan ». Chose admirable! je trouvais de mes portraits partout; je me voyais multiplié dans toutes les Doutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m*avoir pas assez vu. Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et quoique j*aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me ût résoudre à quitter l'habit 'persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique : car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche. Mais si quelqu'un, par hasard, apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah! ah! monsieur est Persan? C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan? »

A Paris, le 6 de la lune de chalval, 1712. (Lettre XXX.)

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