LES NOUVELLISTES
Je te parlerai dans cette lettre d'une certaine nation qu'on appelle les nouvellistes, qui s'assemblent dans un jardin magnifique, où leur oisiveté est toujours occupée*. Ils sont très inutiles à l'État, et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet différent de celui qu'aurait pu produire un silence aussi long : cependant ils se croient considérables, parce qu'ils s'entretiennent de projets magnifiques, et traitent de grands intérêts.
La base de leurs conversations est une curiosité frivole et ridicule : il n'y a point de cabinet si mystérieux qu'ils ne prétendent pénétrer; ils ne sauraient consentir à ignorer quelque chose : ils savent combien notre auguste sultan a de femmes; et quoiqu'ils ne fassent aucune dé-
1 . Voyez chez La Bruyère, X, les portraits des nouveHistes Démophilo et Hasilide.
menades, c'est qu'on y est tourmenté de plusieurs insectes i des.
2. DiilVesny, VI, dit des Tu\\e-\ î\v\Votcvwo, <iV e^ Vi>a\. vko^^'^ ^'*^ ries : « L 'incommodité de ces pro- \ ïiou\ç\\\'s»V.çi^. »
pense en espions, ils sont instruits des mesures qu*il prend pour humilier l'empereur des Turcs et celui des Mogols*.
A peine ont-ils épuisé le présent, qu'ils se précipitent dans l'avenir; et marchant au-devant de la Providence, ils la préviennent sur toutes les démarches des hommes. Ils conduisent un général par la main ; et après l'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas faites, ils lui en préparent mille autres qu'il ne fera pas.
Ils font voler les armées* comme les grues, et tomber les murailles comme des cartons ; ils ont des ponts sur toutes les rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables brûlants : il ne leur manque que le bon sens.
1719. (Fragment de la lettre CXXX.)