LA VERTU DES LARMES
Je t*atlends ici demain : cependant je t'envoie tes lettres dlspahan. Les miennes portent que l'ambassadeur du Grand-Mogol a reçu ordre de sortir du royaume*. On ajoute qu'on a fait arrêter le prince, oncle du roi, qui est chargé de son éducation, qu'on l'a fait conduire dans un château, où il est très étroitement gardé, et qu'on Ta privé de tous ses honneurs *. Je suis touché du sort de ce prince, et je le plains.
Je te l'avoue, Usbek, je n'ai jamais vu couler les larmes de personne sans en être attendri' : je sens de l'humanité pour les malheureux, comme s'il n'y avait qu'eux qui fussent hommes ; et les grands même, pour lesquels je trouve dans mon cœur de la dureté quand ils sont élevés, je les aime sitôt qu'ils tombent.
En elfet, qu'ont-ils affaire, dans la prospérité, d'une inutile tendresse? elle approche trop de l'égalité. Ils aiment bien mieux du respect, qui ne demande point de retour. Mais sitôt qu'ils sont déchus de leur grandeur, il n'y a que nos plaintes qui puissent leur en rappeler l'idée.
Je trouve quelque chose de bien naïf, et même de bien grand, dans les paroles d'un prince qui, prêt de tomber entre les mains de ses ennemis, voyait ses courtisans autour de lui qui pleuraient : « Je sens », leur dit-il, « à vos larmes, que je suis encore votre roi*. »
1718. (Lettre CXXYI.)
1. Expulsion du prince de Cellamarc, ambassadeur d'Espagne en France, en 1718, pour avoir comploté contre le régent.