‹ Extraits de l'esprit des lois et des œuvres diversesChapitre 296 sur 324 · Vo\cv maintenant la descrip · texte numérisé non relu

Vo\cv maintenant la descrip

fo/s plus importante et plus éner- \ Uoiv àe U çXV^ \\^^^.\i'^ViQTd la ffi'qno encore : la véritable loi de\\\e àe^am\\\e.

tins, où la joie ne régnait pas moins que la frugalités...

On allait au temple pour demander les faveurs des dieux* : ce n*était pas les richesses et une onéreuse abondance; de pareils souhaits étaient indignes des heureux Troglodytes ; ils ne savaient les désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étaient aux pieds des autels que pour demander la santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants. Les filles y venaient apporter le tendre sacriHce de leur cœur, et ne leur demandaient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte heureux'.

Le soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies, et que les bœufs fatigués avaient ramené la charrue, ils s'assemblaient ; et dans un repas frugal, ils chantaient les injustices des premiers Troglodytes, et leurs malheurs, la vertu renaissante avec un nouveau peuple, et sa félicité : ils célébraient les grandeurs des dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas; ils décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre, et le bonheur d'une condition toujours parée de l'innocence*. Bientôt ils s'abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n'interrompaient jamais.

La nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux la cupidité était étrangère : ils se faisaient des présents, où celui qui donnait croyait toujours avoir l'avantage. Le peuple troglodyte se regardait comme une seule famille : les trou-

1. Cf. Esprit des Lois, XXV, vil : « Le soin que les hommes doivent avoir de rendre un culte h la Divinité est bien différent de la magnificence de ce culte. Ke lui offrons point nos trésors, si nous ne voulons lui Taire voir l'estime que nous faisons des choses

2. Sur ce qu'on doit demander à Dieu, voy. plus loin, p. 330.

3. Vie religieuse. Remarquez ces expressions idylliques et ce ton sentimental, qui allaient de plus en plus devenir à la mode au xviii» siècle. MontesOijsÀ^'^ ^>r.-

qu'elle veut que nous mépri-\sfctis\YAei » ôa\^v<<sn

peaux étaient presque toujours confondus; la seule peine

qu'on s'épargnait ordinairement, c'était de les partager*.

D'Erzeron, le 6 de la lune de gemmadi 2*, 1711.

(Lettre XII.)

Usbek au même.

Je ne saurais assez te parler de la vertu des Troglodytes. Un d'eux disait un jour : « Mon père doit demain labourer son champ : je me lèverai deux heures avant lui; et quand il ira à son champ, il le trouvera tout labouré. »

Un autre disait en lui-même : a II me semble que ma sœur a du goût pour un jeune Troglodyte de nos parents : il faut que je parle à mon père, et que je le détermine à faire ce mariage. »

On vint dire à un autre que des voleurs avaient enlevé son troupeau : « J'en suis bien fâché », dit-il ; « car il y avait une génisse toute blanche que je voulais offrir aux dieux. ))

On entendait dire à un autre : « 11 faut que j'aille au temple remercier les dieux : car mon frère, que mon père aime tant, et que je chéris si fort, a recouvré la santé. »

Ou bien : « 11 y a un champ qui touche celui de mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les jours exposés aux ardeurs du soleil : il faut que j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur ombre. »

Un jour que plusieurs Troglodytes étaient assemblés, un vieillard parla d'un jeune homme qu'il soupçonnai! d'avoir commis une mauvaise action, et lui en fit des

1 . Ici nous louclions presque au communisme de l'âge d'or. Cependant Montesquieu ne va pas, commc on l'a dit, jusqu'à la communaiitédcs ferres, et s'il mentiouue Ja communauté des bestiaux, eWe est indiquée seulement comme uu \ geVècs ^^

« oubli » et non pas comme une loi.

2. 11 y a deux mois de djemasi dans l'année musulmane : djemasiul-ewel ou « premières gelées ■ et djema^l-ul-aKKiT qm « deuxièmes

reproches : « Nous ne croyons pas qu'il ait commis ce crime », dirent les jeunes Troglodytes; « mais s*il l'a fait, puisse-t-il mourir le dernier de sa famille! »

On vint dire à un Troglodyte que des étrangers avaient pillé sa maison et avaient tout emporté. « S'ils n'étaient pas injustes », répondit-il, a je souhaiterais que les dieux leur en donnassent un plus long usage qu'à moi. »

Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie : les peuples voisins s'assemblèrent ; et sous un vain prétexte, ils résolurent d'enlever leurs troupeaux. Dès que cette résolution fut connue, les Troglodytes envoyèrent au-devant d'eux des ambassadeurs, qui leur parlèrent ainsi :

« Que vous ont fait les Troglodytes? Ont-ils enlevé vos femmes, dérobé vos bestiaux, ravagé vos campagnes? Non : nous sommes justes, et nous craignons les dieux. Que demandez-vous donc de nous? Voulez-vous de la laine pour vous faire des habits? Voulez-vous du lait de nos troupeaux, ou des fruits de nos terres? Mettez bas les armes; venez au milieu de nous, et nous vous donnerons de tout cela. Mais nous jurons, par ce qu'il y a de plus sacré, que, si vous entrez dans nos terres comme ennemis, nous vous regarderons comme un peuple injuste, et que nous vous traiterons comme des bêtes farouches. »

Ces paroles furent renvoyées avec mépris; ces peuples sauvages entrèrent armés dans la terre des Troglodytes, qu'ils ne croyaient défendus que par leur innocence.

Mais ils étaient bien disposés à la défense. Ils avaient mis leurs femmes et leurs enfants au milieu d'eux. Ds furent étonnés de l'injustice de leurs ennemis, et non pas de leur nombre. Une ardeur nouvelle s'était emparée de leur cœur : l'un voulait mourir pour son père, un autre pour sa femme et ses enfants, celui-ci pour ses frères, celui-là pour ses amis, tous ^^vw V^^^>aj^^vç^'è*2*d>1e; h place de celui qv\\ expxmV tVsÂV. «^^Saox^^^^^

par un autre, cpii, outre la cause commune, avait encore une mort particulière à venger.

Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. Ces peuples lâches, qui ne cherchaient que le butin, n'eurent pas honte de fuir; et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés*.

D'Erzeron, le 9 de la lune de gemmadi 2, 1711.

(Lettre XUI.)

Usbek au même.

Comme le peuple grossissait tous les jours, les Troglodytes crurent qu'il était à propos de se choisir un roi : ils convinrent qu'il fallait déférer la couronne à celui qui était le plus juste; et ils jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par une longue vertu. 11 n'avait pas voulu se trouver à cette assemblée ; il s'était retiré dans sa maison, le cœur serré de tristesse.

Lorsqu'on lui envoya des députés pour lui apprendre le choix qu'on avait fait de lui : « A Dieu ne plaise », dit-il, (( que je fasse ce tort aux Troglodytes, que l'on puisse croire qu'il n'y a personne parmi eux de plus juste que moi ! Vous me déférez la couronne ; et si vous le voulez absolument, il faudra bien que je la prenne ; mais comptez que je mourrai de douleur d'avoir vu en naissant leS Troglodytes libres, et de les voir aujourd'hui assujettis. » A ces mots il se mit à répandre un torrent de larmes. (( Malheureux jour ! » disait-il ; « et pourquoi ai-je tant vécu? )) Puis il s'écria d'une vc'^x sévère : « Je vois bien ce que c'est, ô Troglodytes ! votr^ vertu commence à vous peser. Dans l'état où vous êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux malgré vous : sans cela vous ne sauriez subsister, et vous tomberiez dans le malheur de vos premiers pères. Mais ce joug vous paraît trop dur :

i. Satire de la guerre. Cf. Esprit des Lois, \c\, v'^'î^^-

vous aimez mieux être soumis à un prince, et obéir à ses lois moins rigides que vos mœurs. Vous savez que pour lors vous pourrez contenter votre ambition, acquérir des richesses, et languir dans une lâche volupté; et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les grands crimes, vous n'aurez pas besoin de la vertu. » Il s'arrêta un moment, et ses larmes coulèrent plus que jamais. « Et que prétendez-vous que je fasse? Comment se peut-il que je commande quelque chose à un Troglodyte? Voulez-vous qu'il fasse une action vertueuse, parce que je la lui commande, lui qui la ferait tout de même sans moi, et par le seul penchant de la nature? Troglodytes! je suis à la fin de mes jours, mon sang est glacé dans mes veines, je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux : pourquoi voulezvous que je les afflige, et que je sois obligé de leur dire que je vous ai laissés sous un autre joug que celui de la vertu*? »

D'Erzeron, le 10 de la lune de gemmadi 2, 1711.

(Lettre XIV.)

1. Voilà qui annonce la théorie 1 la vertu est le ressort du gouverde V Esprit des Lois (p. 78), que j netneni républicain.

M. — Emp. des Lott. "^

DIALOGUE DE SYLLÂ ET D'EUCMTE*

Quelques jours après que Sylla' se fut démis de la die-

1 . Ecrit par Montesquieu vers > 1722 (cf. Vian, p. 69); publié pour la première fois en février 1745, dans le Mercure de France^ réimprimé en 1748, à la suite des Considérations.

2. Ce qu'on fait dire dans ce dialogue à Sylla n'est que pour développer son caractère, qui était celui d'un homme cruel et d'un mauvais citoyen, et en même temps pour inspirer de l'horreur et du mépris.] — Pour le despotisme : cette note, parue dans le Mercurcy est-elle de Montesquieu?

Je ne la retrouve pas dans les éditions de ses Œuvres. Eucrate est un personnage fictif. Cf. sur le Dialogue, les Considérations^ p. xiii.

Le caractère de Svlla est une énigme que tous les historiens se sont essayés à résoudre et qui me parait aujourd'hui encore insoluble. En face de Montesquieu, qui ne flatte pas le dictateur, il faut placer H. Mommsen {Histoire romaine^ IV, x), qui lui est plus favorable, mais qui est, je crois, moins subtil et moins profond que l'écrivain français :

• Sylla, certes, est bien l'une des apparitions les plus étonnantes, je dirai même une apparition unique, dans l'histoire. Sanguin d(> tempérament et d'esprit, l'œil bhUf Jes cheveux blonds, le visage

d'une singulière blancheur, mais se colorant au moindre mouvement de l'âme, il ne demandait rien à la vie que ses jouissances insouciantes. Il absorba avidement et d'un coup tous les plaisirs du sensualisme intellectuel, enfanté par l'alliance de la délicatesse grecque et de la richesse romaine.

Homme du monde et bon camarade, dans le salon et sous la tente, il se faisait partout bien venir. Il y eut dans cette forte nature comme un courant d'ironie, je dirai presque de bouffonnerie.

Chez lui, rien de cette morgue épaisse qu'affectaient les grands personnages de Rome. Dans la vie qu'il menait, vie ballottée entre les ivresses des passions et leur froid réveil, les illusions bientôt s'évanouissent. Tout désir, toute aspiration dut lui sembler folie :

à spéculer sur quelque chose, c'était sur le hasard aussi qu'il lui convenait de spéculer. Certes,

S lus que personne, il avait le droit e s'enorgueillir de ses actions :

mais loin de là, il n'était fier que de sa chance constante.

« Jamais, depuis lui, une aristocratie dégénérée, roulant chaque jour plus bas dans l'abltnfi^^^v^'sw qu'il eu 9iàn«u^\\.^^ \ wvsVqr.^^n»

tature*, j'appris que la réputation que j'avais parmi les philosophes lui faisait souhaiter de me voir. Il était à sa maison de Tibur, où il jouissait des premiers moments tranquilles de sa vie. Je ne sentis point devant lui le désordre où nous jette ordinairement la présence des grands hommes. Et dès que nous fûmes seuls : « Sylla », lui dis-je, a vous vous êtes donc mis vous-même dans cet état de médiocrité* qui afflige presque tous les humains? Vous avez renoncé à cet empire que votre gloire et vos vertus vous donnaient sur tous les hommes? La fortune semble être gênée de ne plus vous élever aux honneurs. »

— (( Eucrate », me dit-il, « si je ne suis plus en spectacle à Tunivers, c'est la faute des choses humaines, qui ont des bornes, et non pas la mienne. J'ai cru avoir rempli ma destinée dès que je n'ai plus eu à faire de grandes choses. Je n'étais point fait pour gouverner tranquillement un peuple esclave. J'aime à remporter des victoires, à fonder ou détruire des États, à faire des ligues, à punir un usurpateur : mais pour ces minces détails de gouvernement, où les génies médiocres ont tant d'avantages, cette lente exécution des lois, cette discipline d'une milice tranquille, mon âme ne saurait s'en occuper'.

— (( Il est singulier », lui-dis-je, (( que vous ayez porté tant de délicatesse dans l'ambition. Nous avons bien vu de grands hommes peu touchés du vain éclat et de la pompe qui entourent ceux qui gouvernent : mais il y en a bien peu qui n'aient été sensibles au plaisir de gouverner,

à toute heure la main prête et forte, désintéressé de son ambition personnelle, tirant l'épée du général, ou saisissant le burin du législateur! Assurément, il est une différence grande entre le capitaine qui dédaigne le sceptre par héroïsme civique, et celui f/ui le rejette par fatigue d'homme

sence complète en lui de l'égoîsme politique, mais à ce point de vue seul, qu'on m'entende, j'estime que le nom de Sylla peut encore être nommé derrière celui de Washington. »

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