DIALOGUE DE SYLU ET D'EUCRATE
et de faire rendre à leur fantaisie le respect qui n'est dû qu'aux lois. ))
— « Et moi », me dit-il, a Eucrate, je n'ai jamais été si peu content que lorsque je me suis vu maître absolu dans Rome, que j'ai regardé autour de moi, et que je n'ai trouvé ni rivaux ni ennemis*.
« J'ai cru qu'on dirait quelque jour que je n'avais châtié que des esclaves. Veux-tu, me suis-jedit, que dans ta patrie il n'y ait plus d'hommes qui puissent être touchés de ta gloire? Et puisque tu établis la tyrannie, ne vois-tu pas bien qu'il n'y aura point après toi de prince si lâche que la flatterie ne t'égale, et ne pare de ton nom, de tes titres, et de tes vertus même*? »
— (( Seigneur, vous changez toutes mes idées. De la façon dont je vous voyais agir, je croyais que vous aviez de l'ambition, mais aucun amour pour la gloire : je voyais bien que votre âme était haute, mais je ne soupçonnais pas qu'elle fût grande : tout dans votre vie semblait me montrer un homme dévoré du désir de commander, et qui, plein des plus funestes passions, se chargeait avec plaisir de la honte, des remords et de la bassesse même attachés à la tyrannie. Car enfin, vous avez tout sacrifié à votre puissance ; vous vous êtes rendu redoutable à tous les Romains; vous avez exercé sans pitié les fonctions de la plus terrible magistrature qui fût jamais. Le sénat ne vit qu'en tremblant un défenseur si impitoyable. Quelqu'un vous dit : « Sylla, jusqu'à quand répandras-tu le (( sang romain? veux-tu ne commander qu'à des mu- « railles'? » Pour lors vous publiâtes ces tables qui déci- (( dèrent de la vie et de la mort de chaque citoyen *. »
1. SylIa était fait pour la lutte plus que pour le commandement:
c'est i)cut-étre la thèse principale que (léveloppe Montesauieu.
2. Molir pour lequel Sylla n'a pas établi la tyrannie : crainte
3. Ce fut Métellus qui demanda à Sylla, au sénat : « Où et quand comptes-tu t'arrôter? » — « Je ne sais encore. » — « Mais au moins fais connaître ceux que tu destines à moum . •» — % W \«& \«k«^\. -*
que ses successeurs ne fassent \ b'apr^s V\\^^aï^v^'fe^ NV» A.e^^^^^o• Youhli bur son nom. \ 4. Us% XaXAts oa y^^^^\\N^*^^'
— (( Et c'est tout le sang que j'ai versé qui m*a mis en état de faire la plus grande de toutes mes actions. Si j*avais gouverné les Romains avec douceur, quelle merveille que Tennui, que le dégoût, qu'un caprice *, m'eussent fait quitter le gouvernement? mais je me suis démis de la dictature dans le temps qu'il n'y avait pas un seul homme dans l'univers qui ne crût que la dictature était mon seul asile. J'ai paru devant les Romains, citoyen au milieu de mes concitoyens, et j'ai osé leur dire : « Je « suis prêt à rendre compte de tout le sang que j'ai « versé pour la république ; je répondrai à tous ceux qui (( viendront me demander leur père, leur fils, ou leur (( frère. » Tous les Romains se sont tus devant moi*. »
— (( Cette belle action dont vous me parlez me parait bien imprudente. Il est vrai que vous avez eu pour vous le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Romains : mais comment osâtes-vous leur parler de vous justifier, et prendre pour juges des gens qui vous devaient tant de vengeances?
(( Quand toutes vos actions n'auraient été que sévères pendant que vous étiez le maître, elles devenaient des crimes affreux dès que vous ne l'étiez plus. »
— (( Vous appelez des crimes », me dit-il, « ce qui a fait le salut de la république. Vouliez-vous que je visse tranquillement des sénateurs trahir le sénat pour ce peuple qui, s'imaginant que la liberté doit être aussi extrême que le peut être l'esclavage, cherchait à abolir la magistrature même?
({ Le peuple, gêné par les lois et par la gravité du sénat, a toujours travaillé h renverser l'un et l'autre. Mais celui qui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et les lois, le fut toujours assez pour devenir son
1. Nouveaux motifs de l'abdi- 1 confondu dans la foule, et livrant Cation de SyJJa. l sa personne à çiuiconque eût voulu
2. Cf. Pluiarque : « Il se Vml\ VatTîi\.eTeV\\\\^^vcfe\«\!kàjwicomQtc tranquillement sur le Forum, \ de sai cotv(^»:\\».^