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I. LA DECOUVERTE DE L'ITALIE

Le 31 décembre 1494, à trois heures de Taprès-midi, Tarmée de Charles VHP entra dans Rome, et le défilé se prolongea dans la nuit, aux flambeaux. Les Italiens contemplèrent, non sans terreur, cette apparition de la France, entrevoyant chez les barbares^ un s art, une organisation nouvelle de la guerre, qu'ils ne soupçonnaient pas.

Les bandes provençales^ de la maison d'Anjou,* qu'ils avaient vues de temps à autre, ne leur avaient rien révélé de tel. Les armées de Charles le Témé- 10 raire,*^ où servaient nombre d'Italiens, ne donnaient pas non plus l'idée de celle-ci. Sauf l'avant-garde suisse, elle était toute française. La diversité d'armes et de provinces y concourait à l'unité. Sa force principale, unique alors, était l'artillerie, arme nationale, 15 organisée sous Charles VIP et devenue mobile, qui devait à cette mobilité une action décisive et terrible. Il y avait bientôt un demi-siècle que cette révolution dans la guerre avait eu lieu en France. Les Italiens n'en savaient rien encore ou dédaignaient de l'imiter. 20

L'armée, forte de soixante mille hommes au passage des Alpes, ayant laissé des corps détachés sur tout son chemin, n'en comptait guère, à Rome, plus

de trente mille. Mais c^était le nerf^ même, les plus lestes et les mieux armés; pour^ étrç dégagée des faibles et des traînards, elle n'était que plus redoutable. En tête marchait, au bruit du tambour, en mesure, 5 le bataillon barbare des Suisses et Allemands, bariolés de cent couleurs, en courts jupon» et pantalons serrés. Beaucoup étaient de taille énorme, et pour se rehausser encore, ils se mettaient au casque de grands panaches. Ils avaient généralement, avec Tépée, des 10 lances aiguës de frêne; un quart d'entre eux portaient une hallebarde (le fer en hache, surmontée d'une pointe à quatre angles), arme meurtrière dans leurs mains, qui frappait de pointe et de taille f chaque millier de soldats avait cent fusiliers. Ces Suisses mé- 15 prisaient la cuirasse; le premier rang seulement avait des corselets de fer.

Derrière ces géants suisses venaient cinq ou six mille petits hommes noirs et brûlés, à méchantes mines, les Gascons,* les meilleurs marcheurs de l'Euro rope, pleins de feu, d'esprit, de ressources, d'une main leste et vive, qui tiraient dix coups pour un seul.K

Les gens d'armes suivaient à cheval, deux mille cinq cents, couverts de fer, ayant chacun, derrière, son page et deux valets; plus, six mille hommes de cavalerie 25 légère. Troupes féodales en apparence, mais tout autres en réalité. Généralement les capitaines n'étaient plus des seigneurs conduisant leurs vassaux, mais des hommes du roi commandant souvent de plus nobles qu'eux.

30 « En France, dit Guichardin,** tous peuvent arriver au commandement.»

Les gros chevaux de cette cavalerie, taillés à la

LA DÉCOUVERTE DE L^ITALIE

mode française, sans queue et sans oreilles, étonnaient fort les Italiens et leur semblaient des monstres. Les chevau-légers^ portaient le grand arc anglais d'Azincourt^ et de Poitiers, qui, bandé au j;^ouet,^ dardait de fortes flèches. Les Français avaient ainsi^s adopté les moyens de leurs ennemis.

Autour du roi marchaient à pied, avec la garde écossaise, trois cents archers et deux cents chevaliers tout or et pourpre ;* sur Tépaule, des masses de fer.

Trente-six canons de bronze, pesant chacun six lo mille, puis de longues coulevrines, une centaine de <:^ ; fauconneaux venaient ensuite lestement, non traînés ^ - par des bœufs à Titalienne,** mais chaque pièce tirée ^^

, par un rapide attelage de six chevaux, avec affûts , mobiles, qui pour le combat laissaient leur avant-train 15 / et sur-le-champ étaient en batterie.

Tout cela se dessinait, aux flambeaux, sur les palais de Rome et dans la profondeur des longues rues, avec des ombres fantastiques, plus grandes que la réalité, d'un effet sinistre et lugubre. Tout le monde com- 20 prenait que c'était là une grande révolution et plus que le passage d'une armée ; qu'il en adviendrait non seulement les tragédies ordinaires de la guerre, mais un changement général, décisif dans les mœurs et les idées même. Les Alpes s'étaient abaissées pour tou- 25 jours.®

Ce qu'il y avait de moins imposant dans l'armée, c'était sans contredit le roi Charles VITI, jeune homme faible et relevé naguère de maladie, petit, la tête grosse, visiblement crédule et sans méchanceté; il 30 était tout entouré de cardinaux, généraux, grands seigneurs. Mais les vrais rois, ses conseillers intimes,

étaient son valet de chambre, de Vesc, et un ancien marchand, Briçonnet ; l'un déguisé en sénéchal, l'autre en prélat. C'étaient eux qui, depuis dix ans, animaient le jeune homme, le préparaient à cette expés dition, malgré sa sœur Anne de France^ et tous les vieux conseillers de Louis XI.^ A quatorze ans, il demandait qu'on lui fît venir un portrait de Rome,

Rien n'indique que ces deux favoris aient été aussi 10 malhabiles qu'on l'a dit. Mais ils n'en furent pas moins funestes par leur avidité, leur bassesse de cœur, dans les affaires de l'Italie et de l'Église.

On voit qu'une grande flotte avait été armée pour seconder' l'expédition; que trois mille tentes et pais villons suivirent pour la campagne d'hiver; que les alliances italiennes avaient été prévues et ménagées: le duc de Milan devait avoir Otrante,* Venise, quelque port à l'entrée de l'Adriatique. Si l'on ne prit ni vivres ni argent, c'est qu'on crut que, faisant la guerre 20 dans le plus riche pays de l'Europe, on trouverait des ressources chez ceux qui imploraient l'invasion, que cinquante mille Français armés sauliaient se faire nourrir partout. X^

Tous savaient et prévoyaient dès longtemps l'évé- ' 25 nement; tous en furent terrifiés. Une chose était vî- V sible : c'est que la France était très forte, et que seule . f'^ ' elle l'était. L'Espagne, quoique réunie sous Ferdinand .y et Isabelle*^ qui venaient de prendre Grenade, n'était '**/i)as préparée encore. Cette France qu'on croyait 30 épuisée, qui avait diminué l'impôt, réduit la gendarmerie,® elle apparut tout à coup regorgeant de moyens ^t d'armes de tous genres, d'armes spéciales, arque-

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busiers, artillerie, que n*avait nulle autre puissance. ^-^

«O Italie! ô Rome! je vais vous livrer aux mains d'un peuple qui vous effacera d'entre ks^euples. Je les vois qui descendent affamés comme des lions, s La peste vient avec la guerre. Et la mortalité sera si grande, que les fossoyeurs iront par les rues, criant: Qui a des morts? Et alors Tun apportera son père et l'autre son fils... O Rome! je te le répète, fais pénitence ! Faites pénitence, ô Venise ! ô Milan ! . .^- lo

« Ils écrivent à Rome que j'attire le mal sur l'Italie. Hélas ! l'attirer et le prédire est-ce la même chose ? rî -

« Florence, qu'as-tu fait? Veux-tu que je te le dise? / Ton iniquité est comblée ; prépare-toi à quelque grand i fléau. Seigneur, tu m'es témoin qu'avec mes frères 15 je me suis efforcé de soutenir par la parole cette ruine croulante; mais je n'en puis plus,^ les forces me manquent. >J> t'endors pas, ô Seigneur! sur cette croix. Ne vois-tu pas que nous devenons l'opprobre du monde? Que de fois nous l'avons appelé! que de 20 larmes ! que de prières ! Où est ta providence ? où est ta bonté? où est ta fidélité? Étends donc ta main, ta puissance sur nous! Pour moi, je n'en puis plus; je ne sais plus que dire.^ Il ne me reste qu'à pleurer et qu'à me fondre en larmes dans cette chaire. Pitié, 25 pitié, Sipigneur!» (Trad. de Quinet,^ Révolutions d'Italie.)

Ces paroles heurt ées, brisée's à chaque instant, mêlées de cris," de larmes, de sanglots, des douloureux silences d'une douleur trop pleine qui ne se fait plus 30 jour, étaient recueillies, prises au vol, pour ainsjiidire,

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dans les églises de Florence par les nombreux croyants. Ils les ont écrites et transmises. Nous entendons encore, dans son incohérence naïve et pathétique, la voix de ce vrai prophète, Jérôme Savo- 5 narole.^ Cette voix d'un monde fini, à travers le bûcher, à travers les flammes et les siècles, est venue jusqu'à nous. Des hommes de génie bien divers ont écouté Savonarole, et lui portent témoignage, Michel- Ange,^ Commines® et Machiavel.*

10 Le premier a été son verbe*^ dans les arts, il a reproduit son effort, écrit sa parole tonnante, son immense douleur, dans les peintures de la Sixtine.*

Machiavel, non moins frappé peut-être, s'est, pour cette raison même, jeté dans l'extrême opposé. Dieu

15 ne faisant plus rien pour l'Italie, l'apôtre et le martyr n'ayant été d'aucun secours, Machiavel invoqua, pour le salut de la patrie, une politique sans Dieu; le ciel manquant, il appela l'enfer.

Sur l'homme même, tous sont d'accord. Ils le

20 jugent, comme le juge l'avenir, un vrai voyant, un prophète, un martyr, en qui l'Italie se crucifia ellemême.

« La grandeur de Savonarole, a dit très bien Edgar Quinet, est d'avoir senti que, pour sauver la nationa-

25 lité italienne, il fallait porter la révolution dans la religion même.» (Révolutions d'Italie.)

A quoi nous ajoutons : « L'impuissance de Savonarole et de l'Italie, dont il fut la voix, fut de croire que cette révolution se ferait dans l'enceinte de l'idée

30 chrétienne, de la contenir dans la mesure du Christ, qu'elle dépassait de toutes parts, comme l'avaient senti Toachim de Florès^ et les voyants du xiii® siècle.» %

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La découverte de Tltalie avait tourné la tête aux nôtres; ils n'étaient pas assez forts pour résister au charme.

Le mot propre est découverte. Les compagnons de Charles VIII ne furent pas moins étonnés que 5 ceux de Christophe Colomb.

Excepté les Provençaux, que le commerce et la guerre y avaient souvent menés, les Français ne soupçonnaient pas cette terre ni ce peuple, ce pays de beauté, où Tart, ajoutant tant de siècles à une si heu- 10 reuse nature, semblait avoir réalisé le paradis de la terre.

Le contraste était si fort avec la barbarie du Nord que les conquérants étaient éblouis, presque intimidés, de la nouveauté des objets. Devant ces tableaux, ces 15 églises de marbre, ces vignes^ délicieuses peuplées de statues, devant ces vivantes statues, ces belles filles couronnées de fleurs qui venaient, les palmes en main, leur apporter les clefs des villes, ils restaient muets de stupeur. Puis leur joie éclatait dans une vivacité 20 bruyante.

Les Provençaux, qui avaient fait les expéditions de Naples, avaient été ou par mer ou par le détç^ur de la Romagne^ et des Abruzzes. Aucune armée n'avait, comme celle de Charles VIII, suivi la voie sacrée, 25 l'initiation progressive qui, de Gênes ou de Milan, par Lucques,^ Florence et Sienne, conduit le voyageur à Rome. La haute et suprême beauté de l'Italie est dans cette forme générale et ce crescendo^ de merveilles, des Alpes à l'Etna.*' Entré, non sans saisisse- 30 ment, par la po/te des neiges étemelles, vous trouvez un premier repos, plein de grandeur, dans la gracieuse

iu^ptzz^—^r-^ Cj(

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majesté de la plaine lombarde, cette splendide corbeille de moissons, de fruits et de fleurs. . Puis la Toscane,^ les collines si bien dessinées de Florence, donnent un sentiment exquis d'élégance, que la so- 5 lennité^ tragique de Rome change en horrftor sacrée... Est-ce tout ? Un paradis plus^-W<jrti&'^^^ous attend à Naples, une émotion nouvelle, où Tâme se relève à la hauteur des Alpes devant le colosse fumant de Sicile. Tout se résume^ dans la femme, qui est toute la

10 nature. Les yeux noirs dTtalie, généralement plus • forts que doux, tragiques et sans enfance (même dans le plus jeune âge), exercèrent sur les hommes du Nord une fascination invincible. Cette rencontre première de deux races se précipitant Tune vers l'autre

15 fut tout aussi aveugle que le contact avide de deux éléments chimiques qui se combinent fatalement. Mais, passé la violence première, la supériorité du Midi éclata : pscrtout où les Français firent un peu de séjour, ils tombèrent inévitablement sous le joug ^es

2o Italiennes, qui en firent ce qu'elles voulaient. \

Charles VIII faillit* en mourir, et y céda partout, souvent par sensualité, souvent par sensibilité. Et cela le jeta dans des difficultés imprévues qui compliquèrent fort sa situation d'arbitre de l'Italie.

2$ En pénétrant dans la Toscane, où ils suivaient la mer et les contrées du bas Arno, nos Français commençaient à voir les signes trop sensibles de la mort de l'Italie.

Ces contrées si fertiles étaient devenues maréca-

30 geuses et malsaines par l'abandon des canaux; c'était déjà presque un désert; œuvre de la nature? non, mais de l'homme et des • mauvais gouvernements.

LA DÉCOUVERTE DE L^ITALIE

L'Italîe, dès le xiii* siècle, se dévorait elle-même. Non que la population générale eût peut-être diminué de beaucoup; mais la campagne était délaissée pour les villes, qui la dominaient tyranniquement, l'astreignant à certaine culture, en défendant telle 5 autre. Entre les villes elles-mêmes, la plupart étaient devenues de pauvres villes sujettes que les cités souveraines tenaient très bas et durement. Souveraines elles-mêmes autrefois, ces républiques asservies avaient dans leur glorieux passé une humiliation d'au- 10 tant plus grande, de mortelles douleurs dans leurs souvenirs.

Sismondi^ estime, d'après une évaluation très vraisemblable, que ritalie, au xiii® siècle, n'avait guère moins d'un million huit cent mille citoyens; qu'elle en 15 eut le dixième au siècle suivant (cent quatre-vingt mille), et au xv® seulement le dixième de ce dixième, dix-huit mille citoyens peut-être.

Venise, dans ce nombre misérable, compte pour deux ou trois mille; Gênes pour quatre ou cinq; Flo- 20 rence, Sienne et Lucques, en tout cinq ou six mille. Tout le reste était sujet de ces villes ou des tyrans.

Dix-huit mille hommes avaient intérêt à défendre l'Italie.

Ces dix-huit mille étaient-ils libres? Oui, sous le 25 bon plaisir du conseil des Dix^ à Venise; à Florence sous l'autorité des Médicis; à Sienne, sous les Petrucci, etc.

Le gouvernement personnel portait ses fruits. La ville de la banque,^ la riche Florence, qui absorbait les 30 capitaux du monde, venait de faire banqueroute. Pourquoi? Parce que les Médicis avaient mêlé leur

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fortune avec celle de la république. Leur somptuosité de princes dérangea leurs affaires, et ils ne sauvèrent leur caisse qu'en faisant sauter celle de TÉtat.

En Romagne et partout, c'était une foule de petites 5 cours vaniteuses, brillantes à Tenvi, dévorantes, mangées de parasites et mangeant leurs sujets. Les gens de lettres, artistes et poètes, chantaient cette gloire coûteuse.

L'horreur, c'était à Naples, oti le vieux roi arago-

10 nais, par-dessus l'impôt écrasant, avait organisé un

gouvernement de famine, trafiquant de tout ce qui se

mange, spéculant sur les jeûnes de ses maigres sujets.

Tout cela couvert d'une fausse paix, de calme et

d'art, d'un certain mouvement pédantesque d'érudi-

15 tion.

L'Italie, en réalité, soupirait, haletait; elle attendait quelque chose comme le jugement dernier. Ce n'était pas seulement Savonarole qui parlait; un mendiant à Rome, et d'autres avaient été les trompettes

20 de l'archange.^ Les habiles, le vieux Ferdinand,^ son fils Alfonse, le pape Alexandre VI,^ vacillaient et flottaient, changeaient sans cesse de résolution. Que ceux qui doutent de la puissance des remords et du Vengeur moral lisent ce drame, digne de Shakespeare.

2s Ferdinand meurt comme étouffé sous les ombres de ses victimes. Alfonse, un politique, un guerrier, la plus forte tête de l'Italie, devient comme idiot ; il s'enrfuit, se fait moine. ^^^ -\ \ Pc tnutdn rrrrfi "se levait le voile, et la réalité apparaissait. Le mensonge croulait. Tout semblait se dissoudre, comme il arrive dans les grandes épidémies, où, la main de Dieu pesant sur tous, il n'y a plus

LA DÉCOUVERTE DE l'iTALIE

ni fort, ni faible ; personne ne craint personjfie ; tous se sentent égaux, affranchis par la faiblesse Commune.

Quand Charles VIII entra dans Rome, le 31 décembre 1494, le pape Roderic Borgia, le fameux Alexandre VI, monté récemment au g^ntificat, n'était 5 pas encore le personnage illustre qui a laissé une telle trace dans Thistoire. C'était un homme de soixante ans, fort riche, qui maniait depuis quarante ans les finances de l'Église et percevait les droits du sceau. Il était à son avènement le plus grand capitaliste du 10 sacré collège.^ C'est pour cela qu'il fut nommé. Il ne marchanda pas sa place, paya généreusement chaque voh^et sans mystère, envoyant en plein jour à l'un quatre^-mules chargées d'argent, à l'autre cinq mille couronnes^4'or, pratiquant à la lettre le mot 15 de l'Évangile : « Do'hue ton bien aux pauvres.»

Charles VIII débuta à Naples par une mesure qui eût gagné le peuple s'il y avait eu un peuple : il réduisit l'impôt à ce qu'il était du temps de la maison d'Anjou. La réduction n'allait pas à moins de deux cent 20 mille ducats.

Le pays était féodal, et les seigneurs ne tenaient compte d'une diminution qui soulageait leurs vassaux sans augmenter leurs revenus. Chacun d'eux comptait plutôt sur quelque faveur personnelle. Ceux 25 d'Anjou parlaient haut, exigeaient au nom d'une si / vieille fidélité; et ceux d'Aragon voulaient être payé^^ comptant de leur trahison récente. Il n'était pas de * fief pour lequel il ne se présentât deux propriétaires en litige. Charles VIII les accorda en fermant l'o- 3a reille à tous, refusant de se faire juge et maintenant le statu quo. Ils furent d'accord, mais contre lui.

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La conduite des Français était contradictoire. Ils voulaient tout, arrachaient tout, emplois et fiefs, et, d'autre part, ils ne voulaient pas rester; ils n'aspiraient qu'à retourner chez eux; ils redemandaient 5 la pluie, la boue du Nord sous le ciel de Naples. Quand ils apprirent la ligue de l'Italie avec l'empereur et l'Espagne, cette effrayante nouvelle les mit dans la plus grande joie. Ils espérèrent perdre l'Italie et pouvoir retourner chez eux. Ils en firent deux

[o soties,'^ où le pape empoisonneur, Maximilien,^ l'Espagnol et la ligue, parurent tous en figures de Gilles.^ Le roi y assista* et en rit de tout son cœur.

Le 12 mai, autre pièce où l'acteur fut le roi. En manteau impérial, la couronne d'Orient en tête, il fît

15 une entrée solennelle dans Naples. Ne faisant la croisade, il fit tout du moins le triomphe.

C'était pourtant une question de savoir si ce triomphateur pourrait rentrer chez lui. La jeunesse qui l'entourait, outrecuidante et méprisante, n'avait pas

20 là-dessus la moindre inquiétude. Venise cependant et Ludovic^ avaient en un moment fait une grosse armée de quarante mille hommes. Le roi, s'affaiblissant encore au retour par les détachements, n'en avait que neuf mille (en comptant les valets) quand il trou-

25 va l'ennemi sur les bords du Taro, à Fornoue,® dans les Apennins. On parlementa fort; les Italiens étaient fort refroidis par la mollesse de leurs gouvernements, qui ne demandaient qu'à traiter avec cet ennemi si faible. Pour les Français, qui avaient tout contre

30 eux, la position, le défauts de vivres, un orage de nuit, le torrent qui grossit, ils\ montrèrent une étonnante confiance. . ,.

LA DECOUVERTE DE L ITALIE I3

« Le 6 juillet/ Tan 1495, environ sept heures du matin, le roi monta à cheval et me fit appeler, dit Commines. Je le trouvai armé de toutes pièces et sur le plus beau cheval que j'aye vu de mon temps, appelé Savoie; c'étoit un cheval de Bresse qui étoit noir et 5 n'avoît qu'un œil ; moyen cheval, mais de bonne grandeur pour celui qui étoit dessus. Et^sembloit que ce jeune homme fût tout autre que sa ftâture ne portoit, ni sa taille, ni sa complexion; car il étoit fort craintif à parler (ayant été nourri en grande crainte et avec 10 petites gens). Et ce cheval le montrait grand ; il avoit le visage bon et de bonne couleur, et la parole audacieuse et sage. Il sembloit bien que frère Hieronyme^ (Savonarole) m'a voit dit vray, que Dieu le conduijjjjt par la main, et qu'il auroit bien à faire au chemin, 15 mais que l'honneur lui en demeurerpit.»

Cette bataille fut la dérision de la prudence humaine.

Tout ce qu'on pouvait faire de fautes, les Français le firent, et ils vainquirent. D'abord, leur excellente 20 et redoutable artillerie, ils ne s'en servirent pas, la laissèrent de côté. Ils ne voulaient, disaient-ils, que passer leur chemin; mais ils passaient plus ou moins vite, de sorte que l'avant-garde, le corps de bataille et l'arrière-garde se trouvèrent séparés par de grandes 25 distances.

Le marquis de Mantoue,^ Gonzague, très bon général italien, qui les voyait si mal en ordre de l'autre côté d'un torrent presque à sec qui les séparait, avait beau jeu* pour se jeter entre eux, les couper et les 30 écraser.

Les Stradiotes, très bons soldats grecs de Venise,

chevau-légers, armés de cimeterres orientaux, devaient pénétrer dans les files de la lourde gendarmerie française, et, de côté, faucher, poignarder les chevaux.

5 Cette manœuvre eût été terrible; heureusement, le Milanais Trivulce,^ qui la connaissait bien et la prévit, trouva une diversion. Il laissa sans défense, à leur discrétion, le camp du roi, ses brillants pavillons, les coffres et malles, les mulets richement chargés. Il

10 était sûr que ces pillards se jetteraient sur cette proie et laisseraient là la bataille. C'est ce qui eut lieu en effet. -"^^

Des deux côtés, les hommes d'armes donnèrent des lances^ avec une extrême vigueur; toutefois il y avait

15 cette différence que les chevaux des Italiens étaient

plus faibles, leurs lances légères et souvent creusés.

Après le premier choc, ils n'avaient plus rien que

répée. 0^^^t'<i^

Le roi était au premier rang; nul ne le précédait

20 que le bâtard de Bourbon,^ qui fut pris. Les choses étaient si mal prévues, que par trois fois il resta seul, attaqué par des groupes de cavaliers, et ne s'en démêla que par la force et la furie de cet excellent cheval noir.

25 La perte des Italiens fut énorme, trois mille cinq cents morts en une heure. CelaJint à ce qije les valets français, armés de haches, taillèrent et mirent en pièces tout ce qui était à terre. Il n'y eut pas de prisonniers.

30 Nombre de vaillants Italiens restèrent sur le carreau, entre autres les Gonzague, parents* du général, qui étaient cinq ou six, et se firent tous tuer.

LA DÉCOUVERTE DE L^ITALIE 15

Le sénat de Venise fit faire des feux de joie/ prétendant avoir gagné la bataille, puisqu'on avait pris le camp du roi. Cependant cet affreux carnage, fait si vite, sans artillerie, par cette poignée d'hommes, laissa une extrême terreur dans l'Italie, le plus grand dé- 5 couragement. «Une bataille perdue, dit le maréchal de Saxe, c'est une bataille qu'on croit perdue.» Les Italiens, fort imaginatifs, se jugèrent vaincus et le furent, déclarant qu'il était impossible de soutenir la furie des Français. 10

Un événement immense s'était accompli. Le monde était changé. Pas un État européen, même des plus immobiles, qui ne se trouvât lancé dans un mouvement tout nouveau.

Quoi donc! qu'avons-nous vu? Une jeune armée, 15 un jeune roi qui, dans leur parfaite ignorance et d'euxmêmes et de l'ennemi, ont traversé l'Italie au galop, touché barre^ au détroit, puis non moins vite et sans avoir rien fait (sauf le coup de Fornoue), sont revenus conter l'histoire aux dames. 20

Rien que cela, c'est vrai. Mais l'événement n'en est pas moins immense et décisif. La découverte de l'Italie eut infiniment plus d'effet sur le xvi® siècle que celle de l'Amérique. Toutes les nations viennent derrière la France, elles s'initient à leur tour, elles 25 voient clair à ce soleil nouveau.

« N'avait-on pas cent fois passé les Alpes?» Cent fois, mille fois. Mais ni les voyageurs, ni les marchands, ni les bandes militaires n'avaient rapporté

l6 .^^EKT^JA^rf DE L'HipOIRE DE FRANCE

rimpression re^^tnce. Ici, ce fut la France entière, une petite France complète (de toute province et de toute classe), qui fut portée dans l'Italie, qui la vit et qui la sentit et se Tassimila, par ce singulier 5 magnétisme que n'a jamais Tindividu. Cette impression fut si rapide que cette armée, comme on va voir, se faisant italienne et prenant parti dans les vieilles luttes intérieures du pays, y agit pour son compte, même malgré le roi, et d'un élan tout popu-

10 laire.

Rare et singulier phénomène! la France arriérée en tout (sauf un point, le matériel de la guerre), la France était moins avancée pour les arts de la paix qu'au XIV* siècle. L'Italie, au contraire, profondé-

15 ment miirie par ses souffrances mêmes, ses factions, ses révolutions, était déjà en plein xvi® siècle, même au delà, par ses prophètes (Vinci^ et Michel-Ange). Cette barbarie étourdiment heurte un matin cette haute civilisation; c'est le choc de deux mondes,

20 mais bien plus, de deux âges qui semblaient si loin l'un de l'autre; le choc et l'étincelle; et de cette étincelle, la colonne de feu qu'on appela la Renaissance.

Que deux mondes se heurtent, cela se voit et se

25 comprend; mais que deux âges, deux siècles différents, séparés ainsi par le temps, se trouvent brusquement contemporains ; que la chronologie soit démentie et le temps supprimé, cela paraît absurde, contre toute logique. Il ne fallait pas moins que cette absurdité,

30 ce violent miracle contre la nature et la vraisemblance, pour enlever l'esprit humain hors du vieux sillon scolastique,^ hors des voies raiso»neuses, stériles et

LA DECOUVERTE DE L ITALIE

plates, et le lancer sur des ailes nouvelles dans la haute sphère de la raison.

Quand Dieu .enjambe ainsi les siècles et procède par secousse, c'est un cas rare. Nous ne Tavons revu qu'en 89.^ S

Des deux rivaux, l'empereur/ roi d'Espagne et de Naples, et souverain des Pays-Bas, des Indes, avec l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, était de beaucoup le plus vaste, mais le plus dispersé. Fran- 5 çois P'^ était plus concentré, dans sa France si bien arrondie, plus obéi d'ailleurs, plus maître, plus à même* de s^ji^iner.

L'avantage semblait devoir appartenir à celui des

deux qui mettrait l'Angleterre de son côté. Qui y

\o réuissirait? Très probablement Charles-Quint. L'An-

^gleterre était, d'essepce et de «âcine, antifrançaise, et

[e réclamait toujours le royaume de France. Toute

)ente du commerce anglais était vers Bruges et

vers Anvers,* et sa partialité naturelle pour la maison

15 de Bourgogne*^ qui avait été jusau'à djé^yager les

industries flamandes au profit deiraaîssanïeslidustries

d'Angleterre.

Ainsi, de Londres à Anvers, le courant était tout tracé, et la pente très forte. Rapprocher, au con- 20 traire, l'Angleterre de la France, en l'éloignant des Pays-Bas, c'était un grand effort, une oeuvre d'art et d'habileté, une tentative improbable de forcer le courant d'aller contre la pente populaire.

La cour de France ne désespérait pas d'accomplir

2S ce miracle. François P' croyait qu'il suffisait pour

cela d'acquérir le ministre dirigeant, le tout-puissant

cardinal Wolsey.^ Présents et billets tendres ne manquaient pas. Le roi n'aimait que lui, ne se fiait qu'à lui. Il eût voulu que, seul, il gouvernât les deux royaumes. La cour de Madrid et Bruxelles^ parlait moins et agissait plus. En une fois, Charles-Quint 5 lui envoya d'Espagne une grosse constitution de rente^ de sept mille ducats. Mais tout cela n'était que de l'argent. Wolsey en avait tant! Le cœur du bon prélat était tout aux choses spirituelles, à la tiare: il voulait être pape. Ce rêve des cardinaux-ministres, 10 qui mena si loin les Amboise,* s'était emparé de Wolsey. Plus vieux que Léon X,** en revanche il était plus sain. Le Médicis était mangé d'ulcères. Wolsey, pour un homme de son âge, allait, digérait à merveille. Il comptait l'enterrer. Il se dit qu'il fallait 15 voir de près les deux rivaux et se décider pour celui qui l'aiderait le mieux. Dès l'élection de Charles- Quint, il fut réglé qu'Henri VIII verrait d'abord le roi de France.

Ces entrevues personnelles des princes créent sou- 20 vent plus de haines qu'elles ne concilient d'intérêts. François P' avait à craindre d'éclipser, d'irriter celui à qui il voulait plaire. Henri VIII avait vingt-huit ans, lui vingt-six. La rivalité d'âge, de grâce et de figure, le désir commun de briller devant les femmes 25 pouvaient, d'une amitié douteuse, faire unq haine solide et profonde. U-^V-ft. OuAcXju

L'inquiétude de François était jnstement de ne fSis briller assez, faute d'argent, d'être effacé. Il faisait écrire à Wolsey par l'envoyé d'Angleterre : « Qu'il 30 voudrait bien savoir si le roi son frère n'aurait pas pour agréable de défendre aux siens de faire de riches

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tentes. Il ferait volontiers aux Français la même défense.»

Henri VIII n'en tint compte. Bouffi d'orgueil, il voulait éclater dans son rôle d'arbitre suprême et de 5 roi des rois. En quoi sa pensée était celle même de l'Angleterre. Ce peuple, qui, sous des formes froides et sombres, ne va que par accès, après un accès de fureur et de guerre, non moins furieusement voulait l'acquisition, la richesse et l'éclat. Moment d'orgueil,

lo^jifluie et. bo uffissur e, comme dans la trop grasse Flandre au temps de Philippe le Bon.^

Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un luxe insensé, même en choses vraiment ridicules. Il avait le goût excentrique de s'en-

15 tourer de colosses; si l'on voulait lui faire sa cour, on n'avait qu'à lui découvrir quelque homme de haute taille, le lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un plaisir d'enfant à marcher, en légat romain, dans sa pourpre, au milieu de ces

20 géants qui portaient de grosses chaînes d'or.

L'aveu que faisaient les Français de leur'p^éntfl décida Wolsey. Il crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle des deux nations où Henri VIII apparaîtrait plus brillant qu'Henri V*

25 au Louvre, c'était pour le ministre un moyen sûr d'être agréable. Et il avait besoin de l'être. Henri, à son avènement, avait pris femme et ministre, il y avait déjà dix ans. Mais, il ne fallait pas se le dissimuler, l'un et l'autre vieillissaient. La reine Catherine d'Aragon était

30 une sainte espagnole du xii® siècle, d'une perfection désolante; son mari ne pouvait la joindre qu'à genoux au prie-Dieu. Nulle distraction que la X4gende do-

'jp^énmîe,

LE CAMP DU DRAP d'OR 21

rée/ qu'elle lisait à ses demoiselles. Ni jeune, ni féconde, du reste: un seul enfant, qui était une fille (Marie la Sanguinaire). Ces dix années d'Henri, de dix-huit à vingt-huit ans, il les avait passées d'abord dans l'étourdissement du sport, la vie à cheval, taci- 5 tume et bruyante pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela était fini. Il grossissait, et c'était déjà un roi^ssis. Wolsey le trouvait accoudé sur saint Tjitmas, rêveur et disputeur, aigre, chaque jour plus ■^mbre. ' ' r». \.\ ,/ ,1 ♦ , 10

Pou r revenir , les Anglais voulant que ce fût une f) fête, les Français rougirent d'avoir eu cette velléité d'économie. Judicieusement, ils sentirent que l'honneur national était en jeu, qu'il fallait à tout prix que la France ne pâlit pas devant l'orgueilleuse Angle- 15 I terre. Ce fut un duel de dépense. L 'affaire passé e y sur ce terra in, tous héroïquement fous, vendirent, engagèrent prés, châteaux et métairies, pour avoir des colifichets, velours, satins, draps d'or, bijoux, surtout des chaînes d'or, comme en portaient les Anglais. Il 20 n'y avait pas à plaisanter ; on venait de manquer TEmpire; on voulait se relever. Le brillant fat, l'amiral Bonnivet, revenant à vide et JQué de son ambassade impériale, pour se venger de sa déroute, voulut éclipser tout ; son frère et lui levèrent, pour venir à la fête, 25 une espèce d'armée de quelque mille chevaux.

Pour comprendre cette fête et son animation, le vi^-^ lent esprit de rivalité qui s'y déploya d'Anglais a-' .. Français, et entre Français même, il faut connaître les'', vrais juges du camp, devant qui on fit ces efforts. 30 Ces juges étaient les dames.

Écartons d'abord les deux tristes reines un peu -

22 EXTRAITS DE l' HISTOIRE DE FRANCE

abandonnées, la dévote et la malade, l'Espagnole et la Française. La première, du côté anglais, isolée entre les Anglais. L'autre, la reine Claude^ de France, fille mala,dive du maladif Louis XII, peu 5 aimée.

Sauf ces ombres mélancoliques, les deux cours étaient éclatantes. Celle de France semblait toute en fleurs. Haut, très haut, trônait la maître sse en titre, madame de Châteaubriant, de la race royale de Foix,*

10 fille du fameux comte Phébus,et le soleil de la cour. Les clairvoyants, cependant, voyaient qu'un soleil qui brillait depuis deux ans brillerait peu encore. Elle n'avait que plus de crédit; le royal amant la dédommageait ainsi d'une assiduité déjà décroissante. Ce qu5

15 la soutenait, c'était justement son jaloux mari, fu-^ rieux, point résigné, point gentilhomme, qui soula-^ geait sa rage par des violences bourgeoises et des cor- ^ rections manuelles qui faisaient pleurer ses beaux yeux, rire ses rivales, et réveillaient le roi. La cour,

20 partagée quelque temps entre la maîtresse et la mère, commençait à incliner ug. peu vers celle-ci, l'altière Louise de Savoie.^

L'entrevue, négociée 'îîépuîs dix-huit mois, eut lieu le 7 juin 1520. François P"^ partit d'Ardres; Henri,

25 de Guines. Les deux princes arrivèrent en même temps sur les deux coteaux entre lesquels coule une petite rivière. Les deux cours, en deux masses épaisses comme deux petites armées, restèrent sur les hauteurs; les deux rois descendirent. François I*'

30 était à cheval, faisant porter Tépée royale devant lui par le connétable de Bourbon.* Henri VIII, le voyant venir de loin, avisa qu'il fallait aussi

qu'on portât l'épée d'Angleterre; on la chercha, on la tira et on' la porta de même.

Ils se joignirent, s'embrassèrent avec effusion.

L'œil pénétrant d'Henri avait fort remarqué la figure de celui qui portait l'épée. Il sut qui il était 5 et dit au roi: « Si j'avais un tel sujet, je ne lui laisserais pas longtemps la tête sur les épaules.»

Le banquet royal fut dressé. En toute cordialité, les Anglais offrirent aux Français des vins, des rafraîchissements. Puis Henri VIII prit le traité des 10 mains des gens de robe longue, un traité d'intime alliance. Son titre de roi de France y était. Il le passa galamment, disant : « Ceci est un mensonge.»

Dès le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la vallée: neuf cents pas de long et trois cents 15 de large. Au bout, des arbres de drap d'or aux feuilles de soie verte où pendaient les écussons frères, en ce jour réconciliés. Autour, des échafauds immenses pour les dames et la noblesse. Puis, çà et là, des pavillons, palais improvisés, d'un incroyable luxe, 20 les plus précieuses étoffes employées en plein air pour toits, murailles et couvertures. La merveille était le palais d'Angleterre, qui n'était que fenêtres, un Windsor de verre, lumineux, recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil. 25

Le 9 juin ouvrit le tournoi où François I®' montra sa grâce autant que sa force. Henri, fort et sanguin, s'y anima tellement, qu'oubliant que c'était un jèiï, il assomma le pauvre diable qui lui était opposé; il lui asséna sur la tête un si vigoureux coup de 30 lance, qu'il ne remua plus. On le releva. Le cheval d'Henri VIII n'était guère moins malade. Il

avait eu de telles secousses qu'il creva la même nuit.

y Les politiques qui avaient arrangé Tentrevue, d'a- ' près les histoires d'Italie, de César Borgia/ ou de la j 5 mort de Jean sans Peur,^ avaient pris des précautions extraordinaires et ridicules. Le roi, qui avait plus d'esprit, sans en rien dire, un matin, jette sur lui une cape espagnole, saute à cheval, arrive aux postes anglais. Il y trouve deux cents archers. « Vous êtes 10 surpris, dit-il, je vous fais mes prisonniers. Menezmoi au roi. — Il dort.» François P' va son chemin, frappe lui-même à la porte, entre. Grand étonnement d'Henri : « Vous avez bien raison, dit-il, de vous fier. C'est moi qui suis votre homme et qui me rends à 15 vous.» Il lui passe un riche collier. Le roi riposte par un bracelet qui valait le double, et dit : « Vous m'aurez pour valet de chambre,» et veut lui chauffer la chemise. yC^ ^Ç*^^

Cette démarche avançait les affaires plus que dix "• 20 années de diplomatie. Elle ne déplut qu'aux Wolsey, aux Duprat,^ aux magisters des rois, habitués à les tenir sous leur pédantesque férule. Elle toucha les Anglais, qui aiment les choses généreuses. Elle mettait les deux peuples sur le terrain du bon sens et d'une 25 fraternité vraiment politique conformes à leurs grands intérêts.

. Deux politiques parlaient à l'Angleterre: la petite

lui conseillait l'alliance des Pays-Bas, où elle faisait 1 * ' les petits gains d'un commerce journalier, le négoce 30 des cuirs et des laines. Et la grande politique* lui ^ conseillait l'union avec la France contre un empereur roi d'Espagne, dangereux à l'indépendance de tous,

ennemi né (comme Espagnol) de la révolution salutaire qui devait nourrir TÉtat de la «îég ilarîgatj^n f>rclésiastii

L'Espagnol était l'ennemi commun, et il n'y en avait pas d'autre. s

Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialité. L'obstacle, des deux côtés, étaient les cardinaux ministres, Wolsey, Duprat, qui naturellement faisaient accroire à leurs maîtres qu'il fallait gagner sur l'Église plutôt que de lui succéder. La lo France suivit Duprat et continua de demander, d'extorquer quelque argent au pape. L'Angleterre écarta Wolsey, et entra vigoureusement dans la grande voie financière et religieuse de la réformation. ^"^yC

L'heureuse, l'aimable occasion de cet affrancmssè- 15 ment de l'Angleterre, qu'on place en 1527, doit, je pense, être reportée à 1520, aux entrevues du camp du Drap d'or, aux visites amicales que les deux rois faisaient aux reines. La reine Claude, fille de Louis XII, et qui avait la bonté de son père, était aimée de 20 la cour d'Angleterre, de la femme d'Henri VIII. Ce prince allait voir, et la trouvait au milieu de cette belle ^ couronne de dames et demoiselles. Fut-il tellement ï, aveugle, qu'il ne ^^'pdint justement la plus jeune et «-^ la plus charmante? La reine aura-t-elle oublié de lui 25 faire remarquer qu'une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle, gracieuse, très avancée, très cultivée, était une de ses sujettes? Cela me paraît improbable.

J'affirme sans hésiter que la bonne reine en aura fait une sorte de compliment au roi, disant en les pré- 30 sentant toutes : « Pour celle-ci, c'est la plus jolie, c'est ma perle, et c'est une Anglaise.»

Miss Anna Boleyn, née vers 1507, était d'une très ancienne famille de haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d'origine française. Son grand-père était lord maire de Londres, et il s'était jeté violem- 5 ment dans la révolution de Richard III.^ Son père, sir Thomas Boleyn, moins violent et plus délié, fut envoyé d'Henri VIII en Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait été amenée à six ans par la jeune sœur d'Henri VIII, femme de Louis XII, la- 10 quelle bientôt n'étant plus reine, la laissa à élever à la nouvelle reine, Claude, femme de François P' (1515), et, celle-ci étant morte (1524), elle passa entre les mains de la sœur^ du roi. Heureuse progression, qui dut contribuer beaucoup à former cette 15 perso n accomplie. Claude était la vertu même, et la "y cour "3e Marguerite, savante, raffinée, délicate, était r^"\r> l'asile de la pensée et le vrai temple de l'esprit. ». \ Le furieux calomniateur d'Anne Boleyn, Sander et

\ autres, avouent que cette fille abominable avait une 20 taille ravissante, une jolie bouche à lèvres fines, une grâce singulière dans les mouvements, la plus charmante gaieté. Tout ce qu'ils peuvent dire contre * ^eHcrc*est que son teint fut de bonne heure d'une pâ- / / leur mate et maladive. « Et que de défauts cachés ! V ( 25 Sous ses gants, elle avait six doigts, un goitre au col ; s. c'est pour cela qu'elle se découvrait très peu, au re-

bours des dames anglaises, qui ne font pas difficulté de montrer leur sein.» Ils concluent de sa modestie que, dessous, elle était un monstre.

30 Deux choses nous éclaireront davantage, son portrait d'abord, et son autre portrait, sa fille.

Sa fille, la reine Elisabeth, qui lui ressemblait ei^^

LE CAMP DU DRAP d'oR 2.*J

ijjal, aide à comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes effigies (en cire, et autres) qui restent et qui sont parlantes, on est frappé de la petitesse des traits, qui n'ennoblit nullement. Anne Boleyn avait la bouche petite, Elisabeth Ta presque im- s perceptible, mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races nobles n'ont jamais : l'aptitude aux affaires.

Le solennel portrait d'Anne qu'a fait Holbein^ et lo qui est au Louvre, montre cette personne, si vive, enfermée et encastrée dans tous les pesants joyaux de la couronne d'Angleterre, aux chaînes de la fatalité. A regarder cet attirail et cette immobilité, c'est une idole orientater^"^u total, tout cela factice. On de- 15 vp & a tt i fyeux le mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu'agréables, le sourire ayant disparu. Sous la reine qui trône et qui pose, se retrouve parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu'elle a de royal, qui attire, qui est fin, charmant, c'est juste- 20 ment ce que Sander dit monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou, qui (elle le dit elle-même) ne donnera pas grand mal au bourreau.^

Autre était cette personne, à coup sûr, au camp du Drap d'or, alors dans sa première fleur. Autre était 25 le teint, la fraîche voix, la gaieté de la petite fille, le rire permis à treize ans, dans l'indulgence des reines pour la jeune étrangère, qu'on devait gâter d'autant plus; premier rire à fossettes où l'imprudent contemplateur admire une grâée d'enfance tandis que souvent 30 son cœur est inopinéq/ent blessé d'un éclair innocent des yeux.

28 EXTRAITS DE l'hISTOIJ^E DE FRANCE

Henri VIII, entouré constanlpient des plus belles femmes du monde, de ces carnations merveilleuses que, dès ce temps, les Anglaises ne dérobaient nullement à l'admiration, n'avait pas eu une mauvaise 5 pensée ; toujours il retournait à sa femme, à son saint Thomas. Mais comment fut-il dès ce jour où cette enfant des deux nations dut lui révéler la grâce française? Un sourire de la petite fille put faire le salut de l'Europe.

10 Henri VIII, dès ce jour,» fut de mauvaise humeur. Tout allait' mal. Le vent lui joua le tour d'emporter et de briser sa maison de cristal. Le roi de France, sans le vouloir, l'éclipsait, l'écrasait. Dans cent détails imperceptibles, il l'emportait^ auprès des femmes.

15 Henri était très beau encore à vingt-huit ans. Mais ses yeux, rétrécir, par ses fortes joues, devenaient pe- 4' tits. La précocité d'embonpoint, ce fléau des beaux d'Angleterre le menaçait. Quelqu'un avait dit sottement que, les deux rois ayant même taille, les mêmes

20 habits leur iraient, ils changèrent; Henri VIII prit ceux de François P', mais bien à la rigueur, au risque de les faire éclater.

/ Il avait montré sa vigueur^ ^ coi^p s^ûr^ dans le tournoi, moins de grâce, ayant eu le malheur de frapper

25 trop fort. Il reprit son avantage dans l'exercice national de l'asc; les Anglais maniaient avec orgueil l'arme d'AziiJcourt. Rudes lutteurs aussi, ils l'em-

y^ortèrent sur les Français. Ce m auva is exercice où le perdant amkise l'assistance, faisant des chutes ridî-

io cules qui tounours humilient, avait lieu devant les dames (dit lef témoin oculaire). On pouv ait pr évoir lu'il y aurait de très grands ef fort^^? de la violence.

•î^Hîi

LE CAMP DU DRAP d'OR 29

Henri VIII prit François I®' au collet, et lui dit : «Luttons.» Sans doute il se croyait plus fort. L'autre était plus adroit, moins lourd. Qu'eût fait un politique? Il eût refusé, ou serait tombé. François ne fut point politique; il oublia le but de l'entrevue. Il s > songea au qu'en dira-t-on? aux femmes, et d'un mal* \ heureux croc-en- jambe il mit son homme par terre.

{^ ^ Petitji^ fatal événement, qui eut d'incalculables con- /^ séquences.

y/^ Leurs hommes qui étaient là autour, et qui auraient lo dû empêcher cette sottise, en firent eux-mêmes une plus grande. Ils les séparèrent, prièrent, obtinreî\t qu'Henri VIII, humilié et irrité, ne prît pas sa revanche. Il resta le coeur gros, emporta sa rancune. Ç^ Une messe, qu'fe dîl Wokey aux deux rois pour ter-*^ miner, ne calma rien, oh^^jeut le croire. On se sépara /\ froidement. Henri VIII alla tout droit à Gravelineî où l'attendait Charles-Quint. C'était la ^conde toi TiirHI rrn^mH- fît rlrrri--^ à^Henri VIII et à Wolsey. Il les avait prévenus déjà à Douvres,* avant l'entrevue du camp du Drap d'or, et les avait charmés par sa mo- ' destie, son respect. Son âge de vingt ans lui permettait, sous prétexte de jeunesse, d'être respectueux sans bassesse ni ridicule. Au reste, dès qu'il y avait intérêt, la bassesse ne lui coûtait guère. On l'avait vu 25 en Espagne, pour plaire à Germaine de Foix, veuve de son grand-père, et pour obtenir d'elle ses droits sur la Navarre, lui parler à genoux. De même il fut très humble devant le légat d'Angleterre, le vénérable cardinal ; il plut, trouv^erâce devant ce fils du boucher 30 d'Ypswick.* Henri VI IF lui sut gré* d'être plus petit de taille, d'apparence médiocre, tout simplement vêtu

en noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu'il ne voulait nul autre juge, qu'il signerait son jugement. D'autre part, Wolsey lui sut gré de n'aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme François P', à créer

5 une amitié personnelle, de ne se mépre ndre nullement sur le vrai roi d'Angleterre, qui était Wolseyl Après tout, au prochain conclave,^ qui avait chance d'influer? Un Autrichien qui avait Naples, qui des deux côtés serrait Rome, qui par l'Allemagne et les Pays-

10 Bas, par l'Espagne, la Sicile et ses autres États italiens, tenait tout un monde ecclésiastique. C'était, selon toute apparence, le futur créateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher protecteur, son bon père, le légat anglais ?

15 Cela tranchait la question. Wolsey, sans s'expliquer avec son maître, mais se fiant à sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rôle d'arbitre, lorsque déjà lui-même il était partie au procès, haineux et malveillant. Arbitrage perfide, où Wolsey allait nous jouer

20 par une longue comédie, jusqu'au jour où sa partialité, démasquée tout à coup, pourrait donner un coup mortel.

m. LA CONSPIRATION DE CINQ-MARS

Richelieu^ grand admirateur des jésuites, et spécialement de leur pédagogie, n'ignorant nullement le secret de leur succès, comprit qu'au goût du roi c'était un vrai écolier qu'il fallait. Son ami d'Effiat, en mourant, avait laissé un enfant charmant, le jeune 5 Cinq-Mars,^ et une fille qui épousa la Meilleraye, parent de Richelieu. Cinq-Mars était presque allié de celui-ci. Il arrivait à dix-sept ans. Il allait porter l'épée et entrer dans les gardes. Nouvel amusement pour le roi, né caporal, et qui ne parlait que de soldats, 10 même à mademoiselle de Haute fort. ^ La vive demoiselle endurait cet excès d'ennui assez patiemment. Mais combien mieux le roi pouvait-il parler d'armes, de chasse et de tout à un jeune militaire! Donc, le cardinal le lança, bien instruit, bien stylé, pour observer 15 le^j^fffŒSSbrd, et peu à peu pour lui plaire s'il pouvait.

Le roi vit bie n venjr la chose, et, trouvant cet enfant qui dormait ou faisaitsemblanî dans les coins des appartements, il devina qu'il dormait pour le cardinal, pour écouter et rapporter. Cela même lui donna pitié 20 de la jeune âme qu'on corrompait ainsi, et qui, logeant dans ce beau corps, devait être mieux douée de Dieu, appelée par lui à autre chose. De là une tentation naturelle de convertir Cinq-Mars et d'en faire un honnête garçon, un parfait gentilhomme. Il était tard. 25

iT l'étourdi était déjà fort engagé dans la jeune so-

ciété noble du temps, le monde du Marais,^ comme on disait, autrement dit des élégants, des esprits forts,^ des gens qui ne cro3^ent à rien et ne se gênaient

guère. /^^

Cette préoccupatuaiir^du roi commence vers juin 1639, au siège d'Hesdin,* où mademoiselle de Hautefort n'avait pu venir. Il y prit habitude d'avoir toujour§Jà Cinq-Mars pour le prêcher. Et voilà qu'il ne ►uvait plus s'en passer. A la moindre absence, il ^10 criait: «Où est Cinq-Mars^) ^Richelieu usa sur-le- ^ champ de cette première ftelfr oepasSon. L'enfant

rgâté dit qu'il aimait le roi, mais voulait être seul, c'està-dire qu'il n'aimât plus la Hautefort. Cela promis, ^ ce ne fut plus assez. Pria-t-il? pleura-t-il? On ne ^j\i5 sait; mais le roi pour Tapais^, eut la faiblesse de pro- <^ mettre qu'il la chasserait de la cour. Chose plus fay^ cile à promettre qu'à faire. Car nulle précaution n'y \/^ servit; elle se mit, malgré tous les ordres, sur le pas- -* sage du roi, et fit rougir le pauvfê ^ire. 'l^jjjjB^-ç) J^^"^^ 20 Le cardinal, vainqueur, ayant un si bonmstrûaient, /

et sachant que ces choses-là durent peu, poussait '^on ^ ^'petit homme au grand galop. Il l'engageait à exigéïL . / faire le difficile et se faire valoir. Le roi, ayant voultr- '• lui donner la place qu'avaient eue Saint-Simon,* Ba- >•> ^25 radas,*^ le jeune insolent dit: «C'était bon pour eux, ^, \ <L^e petits gentilshommes.» Il fallut que le roi négo- i(,-, l Y ciàt avec le vieux M. de Bellegarde pour satisfaire sa ^ /volonté, qui fut d'abord d'être grand écuyer. Dans la langue de cour, ce petit polisson fut appelé Mon- 30 sieur le Grand.

Louis XIII avait jusque-là paru un homme sec, mais assez raisonnable. Il avait eu deux lueurs poé-

tiques, rapparition première de mademoiselle de Hautefort et la transfiguration de Lafayette.^ Mouvements excusables de cœur, courts élans de jeunesse dans un homme né vieux,^ mais enfin tout cela était d'humanité, de nature, donc non ridicule. Un côté de 5 son caractère qui Tétait davantage, c'est qu'il avait du temps pour tout, sauf pour la royauté. Il écrivait des plans de campagne, envoyait de petits articles à la Gazette de France, faisait de petits airs et des chansbns en bouts rimes.* Son extrême désoeuvrement lui 10 donna parfois des curiosités peu royales, celle, par exemple, d'apprendre la cuisine ; il prit des leçons pour savoir larder. C^urvù^-^ (r--^ CCHj

Pauvretés, ennui, innocence. L'excuse, c'était Richelieu, un autre roi, qui, en le consultant toujours 15 avec respect, n'eût pas souffert qu'il fît; rien de sérieux. ^ « < I /^ î ^ f

Ce qui le mit plus bas que sa J^^ire, ce fut son radotage pour un enfant 'qui se moquait de lui. Il donna là des signes d'imbécillité caduque, à qua- 20 rante ans. Les froideurs de Cinq-Mars, ses rebuffades, un simple oubli d'écrire dans les absences, faisaient pleurer le roi. Mais, quand on voit ses lettres à Richelieu pour faire chapitrer l'écolier, lettres si pesantes et si sottes, on ésTdu parti de l'enfant, on 25 trouve qu'à bon droit il fuyait l'éternelle gronderie et plus encore les burlesques tendresses de son royal jésuite. Mieux valaient les verges et le fouet.

Il échappait tant qu'il pouvarL Parfois, aux antichambres, ce garçon, que le roi eût voulu maréchal de 30 France, passait le temps à lire le ropian de Cyrus* avec les valets. Parfois, la nuit, il se sa^vEÎt de Saint-Ger-

main,^ galopait à Paris, au quartier élégant, à la place Royale,^ dans les belles ruelles^ et les conversations galantes. On Vy travaillait fort. V Les dames politiques n'épargnaient rien pour le gâter, lui brouiller 5 la cervelle, le rendre fou et traître. L'intrigante Marie de Gonzague en faisait son Petit Jean de Saintré,'^ et par le roman le menait à Thistoire (la plus triste). Le roi avait beaj^^e tenir, le garder; il fuyait, s'évanouissait.

10 Cependant l'influence occulte se révéla. Il ne se tint pas satisfait d'un grand titre ni de la faveur. Il prétendit avoir part aux affaires. Richelieu fut bien étonné lorsque, le roi tenant conseil chez lui (il était malade à Rueil),® Cinq-Mars resta, siégea. Le cardi-

15 nal refusa de parler devant lui, et le lendemain le tança fort de son outrecuidance. Mais ceux qui menaient le jeune homme, loin de reculer, avancèrent, lui firent demander . . . quoi? un bijou? Une armée 1 et dans le moment le plus difficile pour secourir notre

20 camp d'Arras,'^ menacé par les Espagnols. Le roi était si faible, que, sans Richelieu, il cédait. Du moins il lui donna à conduire le corps des volontaires, toute la jeune noblesse de France. Il eut un cheval tué,® se crut Alexandre le Grand. Le roi ne souffrit

25 plus qu'il se hasardât davantage.

Les Espagnols battus regagnaient par l'intrigue ce que perdaient leurs armes, La ligue universelle des femmes étaient pour eux. Marie de Médicis*^ en Angleterre, aux Pays-Bas, la Chevreuse^® à Madrid, à

30 Londres, les filles d'Henri IV, Henriette, Christine, ne travaillaient pas seules. Le duc de Lorraine avait épousé (sa femme vivant encore) une Italo-Flamande,

qui le mena aux genoux du roi pour rentrer chez lui et trahir. Le jeune Guise, archevêque de Reims,^ un brillant duelliste, s'était marié deux ou trois fois, et suivait la sagesse de layPalatine^JLe^duc de Bouillon,^ longtenÇs ^enCTaroe Hollanoe/'etiqui passait pour une forte tête, ayant vieilli dans les affaires, avait épousé sur le tard une catholique qui \e^ catholique, le jeta dans tous les casse-cous.-

En 1641, la partie fut liée à merveille. Madame de Bouillon fit de son vieux mari goutteux le centre, la lo^ ^ clef de voiite d'un ligue universelle. L'empereur* ^ M— fournit des trôtipey, et l'Espagne en promit. Mais, pour donner à l'invasion étrangère un air national, un prince du sang, le comte de Soissons,^ réfugié chez Bouillon, prit le commandement de l'armée. Les 15 yé mig rés français, de tout parti, devaient partir de Londres et faire une descente en France. Il leur semblait faire la guerre à coup sûr, ayant Paris d'avance, où le jeune Gondi® eût surpris la Bastille, ayant la cour, les vœux de la reine, ayant le cabinet du roi et 20 son secret par son enfant gâté, Cinq-Mars, à qui il disait tout. L'armée même que Richelieu leur opposait était en grande partie pour eux. L'armée, la France, tout le monde était gagné par le mot séducteur que l'ennemi avait mis sur son drapeau : La paix. 2$

Richelieu, en si grand péril, fit d'abord procéder le parlement contre Guise et Bouillon. Soissons étant prince du sang, on ne pouvait le juger, mais bien le faire tuer. Le dévot et scrupuleux Dunoyer, homme très discret, se chargea, dit-on, de négocier l'affaire. 30 Il partit, emporta une forte somme pour payer l'assassin.

36 EXTRAITS DE l'HISTOIRE DE FRANCE

Des detix côtés, les choses se passèrent comme on pouvait le prévoir. Soissons battit sans peine une armée qui voulait être battue. Mais, d'autre part, pendant que ce vainqueur, autre Gustave-Adolphe,^ s regardait la déroute, il lui advint comme à Gustave, il fut frappé à mort sans que Ton sût par qui (6 juillet 1641).

Jamais mort d'homme n'eut un plus grand effet. Le général français étant tué, l'affaire changeait de ca-

10 ractère; elle reparaissait tout à fait étrangère, c'était une invasion, et elle manquait. Sept mille Impériaux pour conquérir la France, ce n'était pas assez. Les Espagnols n'arrivaient pas. Et la descente des émigrés de Londres ne se fit pas non plus. Bref, Bouil-

15 Ion demanda pardon, et jura au roi une fidélité éternelle. Richelieu fit semblant d'y croire, et, pour l'éloigner de France, lui promit le commandement de l'armée d'Italie.

Il savait tout. Il les avait tous sous la main, et,

20 s'il ne frappait pas, c'est qu'il n'y avait guère de témoins ni de preuves. Tous s'entendaient et tous étaient coupables. Le roi même l'était en un sens, par ses plaintes, ses protestations d'être excédé de Richelieu. >"^^X 7^

25 Cinq-Mars était dans l'affaire dm Boissons. La reine en était-elle? On ne peut en douter quand on voit la subite, la violente irritation que Richelieu montra alors contre elle, et que n'explique aucun auteur du temps. Il fit écrire (et écrivit, dit-on) la

30 pièce de Mirante,^ pleine d'allusions à la situation, à sa victoire sur tous ses ennemis, insultante surtout pour la reine qu'on y reconnaissait dans mille traits

ia^tH^eux. Il avait bâti tout exprès, au Palais-Cardinal,^ un théâtre quijàjvrit par Mirante, et qui resta le Théâtre-Françaisy^MjT

La reine y assira^)ha cour y assista, et personne n'osait y manquer. On subit le ministre, mais on punit l'auteur. Un silence de glace, un ennui calculé, lui revinrent de toute la salle et le morfondirent dans sa loge. On traita le malade comme étant mort déjà. Il sentit le froid du linceul, frissonna dans sa bière. Supplice inouï et cruel pour une âme brûlante affamée d'immo rtalité: on affe cta de l'oublier vivant, ^s choses Inclinaient vers'Tetn — terme ( j anvier 1642). Le cardinal était toujours malade, mais le roi beaucoup plus. Les médecins ne lui donnaient pas six mois à vivre. Pour une solution si prochaine, chacun songeait à se pourvoir.

C'était^ fait des ménagements. Richelieu fit exclure Cinq-Mars de tout conseil, et engagea le roi à retirer le Dauphin* des mains de la reine. Laisser le roi futur dans une main espagnole, c'était risquer de revoir l'étranger régner encore au Louvre, comme Henri IV* au temps de Charles VI.

Le très intelligent Fontrailles,*^ notre auteur principal ici, assure que la reine en péril désirait qu'il y eût un complot, et y contribuait de son mieux, ug pouvant ou^ygagner, quel que fût celui qui pérît, Richelieu ou Gaston,® l'un ou l'autre de ceux qui pouvaient à la mort du roi lui ôter la régence.

Était-elle capable d'un si grand machiavélisme? Par elle-même, non; mais peut-être par la Chevreuse, qui lui donna alors un homme à elle, non pas pour conspirer, mais pour lier entre elles les conspirations

ts

38 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE

différentes, s'entremettre de Tune à Tautre, et, du moins indirectement, pousser à l'action.

Bouillon, pardonné, exilé aai,^;fiûécalaJUd'Italie, était plus que jamais poussé par sa femme orgueilleuse à 5 se venger de Richelieu.

Cinq-Mars, chassé par lui du conseil, et avec outrage, pleurait et sanglotait, ne songeait qu'à le faire tuer.

Gaston allait être emmené par Richelieu à la guerre

10 du Midi, mais sans emploi, sans titre. Il disait à Fontrailles : « Ne le tuera-t-on pas ?» — On lui répondait : « Oui, devant vous, sur votre ordre, mais non autrement.»

Il n'était pas jusqu'au roi qui ne parût contre lui.

15 II ne cessait de dire qu'il voudrait s'en défaire. Mot équivoque, traduit diversement. A tout ce qu'on disait il n'objectait qu'une chose : « Comment le renvoyer ? Il est maître de tout ... — Mais, sire, on le tuera ... — Un prêtre ! un cardinal ! . . . Je serais ex-

20 excommunié !» — A quoi uii de ses mousquetaires, Troisville^ (homme estimé qui fut plus tard de Port- Royal),^ répondit en riant: «Ordonnez seulement, laissez-moi faire ... Je m'en irai à Rome, où j 'aurai mon absolution.»

25 L'homme de la Chevreuse qui devint celui de la reine, l'intermédiaire des mécontents et le trait d'union des partis, était un homme de mérite, au fond sans importance, mais parent du duc de Bouillon, fa-

. milier de Cinq-Mârs, lié avec Fontrailles et les hommes

30 de Monsieur.^

Auguste de Thou,* fils de l'illustre historien, était ^ jeune, candide, dévoué, honnête, nonfâ^sans élévation.

et l'on s'étonne de le rencontrer avec ces gens-là. C'était un savant, comme son père; il était conseiller et bibiliothécaire du roi, mais, de plus, intendant d'armée, ce qui le mêla aux grands seigneurs, à la jeune noblesse, avec qui volontiers il s'exposait en amateur, s De nature tendre et généreux, il ne recula point devant l'occasion romanesque de se hasarder « pour une grande reine,» si malheureuse, à qui on voulait ôter ses enfants. Il lia Cinq-Mars et Bouillon, jusque-là sans rapport, alla, vint, s'entremit, porta de l'un à lo l'autre des paroles, des propositions.

De Thou n'était nullement intéressé, ^^ point ambitieux/hors de la robe^ sans être de l'épée, n'ayant le pied/ ferme nulle part. Il était fils xije Vimpartialité historique et de l'indécision. Lui-même/sSlsétait quel- 15 que chose, il était l'agitation même. Ses J^^^^^^^'^^a^ pelaient en riant : « Votre in cfuiétude^ y) jt^lff^l^^/i^^^'-^^^

Ce n'est pas un tel homme qui pouvait penser à un > "^

assassinat. Que voulait-il? Rien que sauver la reine, y^ finir la guerre européenne. Or on croyait à tort que la 20^^"^ guerre, c'était Richelieu, que l'Espagne voulait la paij^x^ V

La paix! quelle belle parole! dit Jean Gersonç^^^^^ comme elle emplit la bouche de miel ! . . . Il faut sa ^7 r souvenir des terribles malheurs qui avaienl? dépeuple \

des provinces entières. Cinq cent mille honjfmes étaient 25 v morts de misère en Lorraine et au Rhin. C'était le tour de la France du Nord. Les familles les plus honorables (et c'étaient les parlementaires,* la bonne bourgeoisie) ressentaient cette douleur. Des femmes charmantes, excellentes, femmes de présidents,^ de 30 simples conseillers, se réunirent bientôt autour d'un petit homme (resté si grand), Vincent de Paul,'* et

40 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE

elles envoyaient quelques secours, hélas! bien peu de chose, une goutte d'eau sur un grand incendie. La paix seule pouvait atténuer ces maux^ Mais pouvaiton la faire ? C'était la question. '^S^ s Telle fut l'illusion de de Thou et d'aufares parlementaires. Je ne leur reproche rien. Quoique leur conduite ait été tantôt coupable et tantôt ridicule, je comprends leur fluctuation. Ils ne sentirent pas assez, sans doute, que la France eût péri sans cette violente

10 dictature, qu'elle eût été engloutie par Waldstein,^ puis par les menus brigands, les Gallas^ et les Jean de Werth;^ ils ne virent pas que Richelieu, malheureux à la guerre, nous aguerrit pourtant et prépara Rocroy.* D'autre part, quand on sait, par l'horrible affaire de

15 Loudun,*^ la force et la furie que les tyrannies secondaires déployaient avec les pouvoirs de la grande tyrannie centrale, on excuse les parlementaires d'avoir (sans droit, sans mission, n'importe) tenté de suppléer les garanties publiques qui n'existèrent jamais dans

20 ce misérable pays.

Pour revenir, le pauvre de Thou se vît mené plus loin qu'il ne croyait. Les hommes de Gaston, spécialement Fontrailles, homme d'esprit, sans conscience, un furieux bossu, dont Richelieu s'était mo-

25 que, organisaient deux choses. D'abord, le cardinal devant suivre le roi qui partait pour la guerre d'Espagne, il fut réglé qu'on le tuerait à Lyon; Gaston devait y aller tout exprès, et, brave cette fois, donner lui-même le signal. Mais Richelieu tué, restaient ses

30 hommes et ses parents, tant de gens qu'il avait placés, les Brézé, les la Meilleraie, les Chavigny, en tête les Condé,® dont le fils venait d'épouser sa nièce. Les

grands militaires^ de Tépoque, Guébriant, Harcourt, Fabert, Gassion, tenaient personnellement à Richelieu, et se seraient ralliés aux Condé pour faire face à Gaston. Celui-ci, méprisé, n'avait pas grande chance hors de l'assistance étrangère. M. de Bouillon l'exigeait, 5 Fontrailles tira de Gaston une lettre où il s'engageait à faire livrer aux Espagnols une place forte (c'était Sedan )^ pour les enhardir à entrer en France. La reine ne donna point de lettre, ne signa rien, resta derrière.

Les Espagnols hésitèrent fort, pour cette raison. Ils 10 voyaient la régence qui allait leur venir par Anne d'Autriche.® Avaient-ils besoin de Gaston? Et, s'il réussissait par eux, ne publierait-il pas sa secrète protestation pour détrôner le fils de leur infante?* Cependant le succès de Richelieu en Allemagne, une ba- 15 taille qu'il gagna sur le Rhin, le voyage du roi pour prendre Perpignan,*^ le Roussillon, la Catalogne, les décidèrent et le traité se fit. Ils promirent secours à Gaston (mars 1642). N^^

Comment de Thou re^t^Qi^^ans l'affaire lors- 20qu'elle devenait si crimineHe ?^^jne lettre qu'il écrivit à sa mort nous le fait deviner^^Il «tait alors amoureux d'une dame très aimée de la reine, jolie petite priticesse à tête légère, madame de Guémené. Elle était jansénite,® et refusait tout à de Thou. Il était 25. roux, il était homme de robe, etc. Elle fut vertueuse pour lui, mais non pour Retz.*^ Elle prodigua au prêtre libertin (et fort laid) ce qu'elle avait refusé à l'amour, au culte d'un homme supérieur qui, dans un meilleur temps, eût été peut-être un grand homme, 30 qui avait mis son idéal en elle, et dont elle eut la suprême pensée.

42 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE

Ce fut, je crois, le vain espoir de fléchir les rigueurs de cette cruelle qui aveugla de Thou, lui cacha Ténormité de sa faute, et le rendit, non pas témoin seulement, mais acteur très actif dans o^te affaire cou- 5 pable, qu'il croyait celle de la reine.

Gaston, à son ordinaire, manqua^ dh- ^role. Les conjurés Tattendaient à Lyon; il resta à Bkhs.^ Les deux malades, le roi en avant, le cardinal demère à quelques lieues, continuèrent d'avancer au midi. Mais

10 à Narbonne,^ le dernier, craignant, sur les rapports qu'il recevait, que le roi ne permît sa mort, dit ne pouvoir aller plus loin. Son incertitude était grande; tout en se disant incapable de bouger, il partit de Narbonne sans trop savoir où il irait. Le gouverneur de

15 Provence le reçut dans un abri sûr, au château de Tarascon,^ d'où il pouvait toujours s'embarquer et gagner la mer, puis, en tournant l'Espagne, aller s'enfermer à Brouage* qu'il avait fortifié. Dans sa mortelle inquiétude, il fit prier le prince d'Orange*^ d'intercéder

20 pour lui, et fit dire au vaillant colonel Gassion que le moment venait où il faudrait qu'on se déclarât, qu'on distinguât ses amis de ses ennemis.

Le roi n'était pourtant nullement décidé contre lui. L'impertinence de Cinq-Mars, qui bravait, démentait

2$ les meilleurs officiers, provoqua une explosion. Le roi lui dit : « Je vous vomis.» Souvent il lui ferma sa porte. Une défaite éprouvée dans le Nord, qui jeta la panique jusqu'à Paris, fit vivement sentir l'absence de Richelieu.

30 Cependant le roi semblait si malade, qu'on se croyait au moment décisif. De Thou, qui était à l'armée, pensa qu'il était bon que la reine s'assurât des

chefs, et, comme il était difficile de deviner de loin quelles conditions ils feraient, il la priait de lui envoyer des blancs seings qu'il pût remplir selon les circonstances. Elle l'aurait fait étourdiment. Brienne^ se donne l'honneur de l'en avoir empêchée. Je crois 5 qu'auprès de Richelieu même elle eut un autre conseiller qui la renseigna et la dirigea. Mazarin,^ très probablement. Il put lui faire entendre que les choses n'en étaient pas où on le lui disait, que le roi vivait, que Richelieu vivait et tenait encore les armées, que 10 le danger, d'ailleurs, de la future régente, était Gaston bien plus que Richelieu, que Gaston se noyait iians une-ei^reprise manquée, qu'au lieu de se lier à lui il fallait renfoncer plutôt et aider au naufrage. L

Selon Fontrailles, selon Voiture et autres, ce fut laTis reine qui fit trouver le traité. Chavigny, sans le dire, fit une jour entendre la même chose.

Elle envoya un homme s^ur ail (^lAllillldl (tS^-Mwp— glat),^ et, sans doute par cette voie, lui donna connaissance du traité. La paix se fit entre eux à ce 20 prix. Elle garda ses enfants.

Le roi malade avait quitté le siège et était revenu à Narbonne, quand l'homme de Richelieu, son o.mbre, Chavigny, vint le trouver et lui dévoila tout. Le roi saute au plancher. Quelle preuve cependant? Cha- 25 vigny ne lui donnait pas le traité (comme on l'a dit à tort) ; il apportait seulement l'affirmation de Richelieu. Le roi hésitait fort. Il fallut que l'on s'adressât à sa conscience. Chavigny alla trouver le confesseur, le père Sirmond, le fit parler. Sirmond, le cas posé, dé- 30 cida qu'en un grand péril de l'État, un roi ne pouvait 3e dispenser d'agir préventivement, d'arrêter l'accusé.

44 EXTRAITS DE l'hiSTOIRE DE FRANCE

^^hq-Mars eut un jour pour s'enfuir et n'en profita pas. En voyant Chavigny, il avait deviné sa perte. Il eut ridée, à tout hasard, de le faire poignarder avant qu'il pût parler au roi. Mais déjà il était trop tard. 5 II aurait pu encore, en sautant à cheval, passer les portes de Narbonne. Mais il perdit la tête et on eut l^ temps de les fermer.

r On fit crier peine de mort pour qui cacherait Cinq-

^Mars. Une femme l'avait caché dans son lit même.

10 Mais le mari alla le dénoncer. On arrête Cinq-Mars et de Thou. Ordre envoyé à l'armée d'Italie, oti commandait Bouillon, pumr l'arrêter et l'envoyer en France (13 juin 1642). J Ce qu'on craignait le plus, c'était que Gaston ne

15 s'enfuît et qu'on n'eût pas son témoignage. Le roi, pour le tromper, lui écrivit que « c'était pour ses insolences » que Cinq-Mars était arrêté.

Richelieu était en péril peut-être autant que Cinq- Mars même. On voit, par ses notes écrites à Ta-

20 rascon le 5 et le 7 juillet, qu'il faisait commencer le procès sans preuves ni témoins, donc sur la simple révélation verbale qui lui venait de la reine. Mais il ne pouvait avouer cette source. Il parle dans ses notes comme s'il eût deviné l'existence du traité. Il

25 dit qu'il faut l 'avoir, ^dieter à tout prix d'un confident de Gaston. X%C

Avec un homme tootus peureux que Gaston, on n'eût rien obtenu, et Richelieu, n'ayant nulle pièce, eût été conspué, chassé pour calomnie, poursuivi à son

30 tour. Mais Chavigny, qu'il lui envoya, le terrifia en assurant qu'on avait le traité, une copie du moins, « trouvée par des pêcheurs dans une barque échouée

en Catalogne.» A lui ^Gast on, de mériter sa grâce en délivrant Toriginal. C'est ce qu'il ne pouvait plus faire; dans sa peur, il Tavait brûlé. Mais il offrit d'y suppléer par la confession la plus complète; confession terrible, meurtrière, où il allait dire les péchés 5 des autres, ne risquant pour lui que la honte; u fa fils de France ne peut alle r en Grève.^

Le roi avait comblé sa t<!llLui ui Privant que si sa confession était incomplète on le poursuivrait avec des troupes et qu'on l'enfermerait; mais que, s'il disait 10 tout, on le laisserait aller libre à Venise en lui faisant une pension.

Il parla tout au long, et chacun de ses mots tuait — d'abord Cinq-Mars, Bouillon, Fontrailles, puis de Thou même. is

La reine, sans le vouloir ni le savoir peut-être, en mettant Richelieu sur la voie de tout découvrir, avait perdu de Thou. Il fallait bien au moins une tête à la justice. Or, Gaston ne pouvait périr. Bouillon, arrêté, eut sa grâce en livrant sa place, Sedan. Fon- 20 trailles était en fuite. Si le roi sauvait Cinq-Mars, un seul mourait : c'était de Thou.

Pour elle, elle n'avait rien à craindre. Elle pouvait dormir paisiblement, attendre la régence. On la croyait perdue. Madame de Lansac, que Richelieu avait faite 25 gouvernante du Dauphin, vint triomphante le matin lui dire qu'on tenait Cinq-Mars et de Thou. ..Elle4aii» sait la d ormmsfi^jentre ses rideaux. La Lansac les :ira, mais la trouva fort calme. Elle connaissait bien de Thou, savait qu'il mourrait sans parler. 30

Quant à Gaston, ce qui aurait fait son supplice, c'eût .été qu'on le mît en face de ceux qui s'étaient immolé'^

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pour lui et qu'il faisait périr. Mais les magistrats complaisants assurèrent qu'il n'y avait nul exemple qu'un fils de France fût confronté. On le fit venir à deux lieues de Lyon, et comme à la porte du tribu- 5 nal, pour en tirer au besoin ce que demanderait le procès. Principal accusé, il ne figura que comme témoin, et ce témoin dispensa des pièc es mêmes, puisqu'on n'avait que des copies, des chiffons de papier, et sans caractère authentique.

10 Cinq-Mars essaya de nier, et attesta Bouillon qu'il croyait loin. A l'instant même, on le lui présenta pour le démentir. On l'avait pris caché dans une meule de foin et amené à Lyon, où Mazarin lui conseilla en ami de faire comme Gaston, de se sauver par 15 la lâcheté. Le roi lui laisserait sa tête et ne lui prendrait que Sedan.

De Thou montra du courage, mais il aurait plus honoré sa mort s'il eût moins chicané sa vie par des iins de non-recevoir^ de procureur. Il se retrancha (^2o trop habilement sur une chose fausse, qu'il avait eu une simple connaissance de la chose, n'avait pu trahir ses amis. En réalité, il avait agi, dirigé même, indicé quant tous les rendez-vous, y conduisant les conjurés, W^ les faisant entrer, sans entrer lui-même, et restant à

25 la porte.

P Amené, dit-on, devant Richelieu, il prétendit « avoir y ordre du roi.» Nul écrit, à coup sûr; des paroles JT vagues, àJaJbûnneJieure.

v^ De Thou fut bien jugé. Un cœur commç le sien ne

^,..<^o"pouvait manquer de le reconnaître. Lorsque Cinq-

,-^>Mars et lui allèrent à la mort, leurs juges (dont était

'^ l'illustre Marca^) étaient sur leur passage, et les con-

damnés les remercièrent de la juste sentence qui, lavés et purifiés, allait les envoyer à Dieu.

Cinq-Mars, si beau, si jeune, de Thou, si estimé jusque-là, si pur (moins une erreur), excitèrent dans la foule un intérêt extraordinaire. La maladresse d'un 5 bourreau novice qu'on employa ajouta encore à Témotion. Quand la tête de Cinq-Mars tomba, il s'éleva de toute la place un horrible cri de douleur. De Thou, manqué d'abord et très cruellement égorgé, jeta la foule dans un accès de fureur frénétique. Des 10 pierres volèrent sur l'échafaud. Ce bon peuple de France maudit cette justice qu'il appelait vengeance, et pleura amèrement ^^^ coupables qui l'avaient trahi.

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