E CALAS
lui Tœil pétillant de Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face.
« Qu'y faire ? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne me regarde pas.» \^^
Ce n'egt pas Voltaire seulement qu'il fan^admirer s ici, c'est la société française. Les Anglais, si méprisants, doivent ôter leurs chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n'aurait eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L'étincelle partie de Ferney^ fait à l'instant un incendie, et point du lo tout éphémère. Un foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d'humanité . . .
Les salons furent à l'instant des tribunaux d'équité, où le bon sens, l'esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes, admirables, parlèrent comme 15 jamais avocat, magistrat, n'aurait su dire. Lorsque Voltaire remit la chose à d'Alembert-,^ il savait qu'il évoquait là un salon, et le plus ardent, un volcan de passion, mademoiselle Lespinasse,^ trois fois plus Rousseau* que Rousseau. Sur ses lettres il a passé 20 cent ans : le papier brûle encore.
Que faisait M. de Choiseul? Sa manœuvre est ingénieuse. Il ne se met pas encore dans l'attaque au parlement. Il agit, mais par derrière, en dessous, par un çoup de griffe qu'il donne à Saint-Florentin. Il 25 y avait à Toulon^ un admirable forçat, un saint, le fameux jeune Fabre qui se glissa aux galères par surprise pour sauver son père. Je ne sais combien de gens priaient le ministre pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le ministère de la marine, fait ce tour 30 à Saint-Florentin de lui voler son galérien (mai 1762). Il en fut presque malade. Choiseul avait là sous la
6o EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
main une histoire très pathétique. Il en joua parfaitement.
Bon signe pour les Calas. Voltaire commença d'écrire, d'imprimer pour eux à Genève. On n'osait s encore à Paris. Le parlement de Paris laisserait-il circuler ?
Voltaire l'obtint par im homme dont le nom ne doit ^ pas périr. L'abbé de Chauvelin, infirme, un petit
/ A- homme bancroche, et qui ne vivait que de lait, n'en
/ / 10 était pas moins l'orateur le plus vif du parlement, î^T" véhément et intrépide. Il avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel.^ Il allait toujours son chemin. Loyola^ mourut de sa main. Dans cette circonstance critique il ne crut pas que le parlement de Paris dût, 15 en se déshonorant, défendre l'ânerie de Toulouse. On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du parlement de Paris. Ses jansénistes encroûtés, en laissant circuler Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La mau- 20 vgiïse humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes^ voyant l'affaire Calas, et madame Calas à Paris, avoir grande influence sur leur condamnation à' Emile. ^ Ce fut justement le 8 juin qu'ils lancèrent arrêt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau 25 s'enfuit, sortit de France.
Voltaire avait voulu à tout prix que la veuve fût
à Paris. Elle hésitait, avait peur. Ses deux filles
étaient au couvent, et l'on pouvait les maltraiter. Mais
on lui dit que c'était son devoir d'aller. Elle alla.
Il était temps. Déjà ceux de Toulouse deman-
ient à Saint-Florentin son arrestation. Dès qu'elle
lit à Paris, cela devenait impossible. Tous l'en-
l'affaire calas 6i
tourent, tous sont pour elle. Cette dame intéressante et si noble dans son deuil . . . quoi ! c'est là une marchande ? quoi c'est une protestante ? . . . Que de p jugés effacés I
Saint-Florentin, lâchement, devant cet effet public^ fait son compliment à Voltaire, dit s'intéresser aux Calas. On eût voulu seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney. . ' / * \ /
On avait lâché Fréron^ pour aboyer^ occu{)er. Pen- lo dant ce temps, un journal peu lu, un journal français, traduit certain journal anglais qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures les plus étourdies. Quelle invention heureuse, natu- 15 relie et vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il éclate, il rit de ces sots, marque, au fer chaud les faussaires. I'-, •" / ''. ' ; : '.
Cependant autre machine (exécrable) dans Toulouse. Le parlement, pour excuser la sentence de Ca- 20 las, veut faire un second Calas. « Oui, dit-il, les protestants égorgent leurs propres enfants. On va vous en donner la preuve.» (Oct. 1762.)
Deux années auparavant, Tévêque de Castres avait pris une enfant à la famille protestante des Sirven. 25 Cette enfant est si doucement traitée par des religieuses auxquelles elle est confiée, qu'elle est folle, rendue aux parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu ses parents qui l'y jetaient. Témoin grave, qui, plus tard, avoue avoir dit cela pour avoir 30 des confitures. Le parlement de Toulouse, sans autre témoin, sans preuves, condamne à mort les Sirven.
62 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
Ces pauvres gens, en décembre, par les neiges des Cévennes,^ s'enfuient. Une de leurs filles accouche au milieu des glaces. Ils échappent cependant, un matin t^n phent à Ferney. ^ ,„ j^ s Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut émue, vint voir ces infortunés, les Calas et les Sirven. Voltaire nourrissait tout cela, les abritait, les présentait à la foule des grands seigneurs, des gens influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on sous-
10 crit pour les Calas. La France seule tardera-t-elle à se déclarer? Le g^and conseil est parvenu à arracher enfin les pièces au parlement de Toulouse. Le premier mars 63, le bureau des cassations^ déclare la requête admissible. Le 7 mars, la cassation est pro-
15 noncée. Et le 8, madame Calas est à Versailles.
Partout bien reçue. Les portes sont ouvertes à deux battants. Bon accueil du chancelier. Fqccê,^resôeft-<les Choiseul. Le dimanche où l'on est admis à voir dans la galerie le roi qui va à la messe, elle
20 est là avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes, avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Révolution.
Qu'en dit là-haut le grand roî,^ au plafond de la galerie, qui dans sa main immobile, sur l'hérésie ter-
25 rassée, J^alance les foudres de Lebrun ?* Les pauvres victifiies à Versailles, dans leur modestfe muette, n'en sont pas moins la victoire de la justice éternelle.
On supposa que cette vue serait trop pénible au roi. Quelqu'un eut l'attention de glisser, de se laisser
30 choir, pour que, détournant ses regards, il fût dispensé de voir mesdames Calas. Mais la reine les fit venir, les reçut avec bonté.
l'affaire calas 63
Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars 1765, trois ans, jour pour jour, après Tarrêt de Calas, qu'il fut déclaré innocent.
La cour fut très maladroite. Elle défendit quelque temps Testampe célèbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite gratification leur fut donnée pour les empêcher de poursuivre les juges pécuniairement^N. \
Ce parlement, chose curieuse, n'obéit pas, n'effa^ "^nX pas de ses registres le jugement de Calas. Ce qui ex- ^ prime à merveille l'orgueil sanguinaire de ce corps et 10 la barbarie du temps, c'est qu'il fallut payer très cher l'huissier qui faisait la signification^ au parlemenj^ de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie.
Voltaire ne fut pas d'avis qu'on poussât plus loi! choses. La victoire était énorme, la mieux gagnée qui^is fut jamais. Les protestants, dès ce jour, ont été sauvés. Ce que la ligue de l'Europe n'a pu, en trente ans de guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a fait sous Louis XV avec quelques ni^s de papier.
L'humanité, la tolérance, sont tout à coup choses âl à la mode. Choiseul fait jouer la pièce de VHonncte criminel, de Fabre, délivré par lui. Le parti contraire à Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque Beauvau, gouverneur du Languedoc, intro- 25 duit dans ces pays, en attendant la loi meilleure, un régime d'humanité.
Choiseul fut assez habile. Au moment où sa longue guerre et sa misérable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui à Ferney dans cette tardive 30 victoire des idées justes et humaines. Qui l'aurait cru? il accepte ici un représentant des églises protes-
64 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
tantes. Un savant, Court de Gébelin, réside à Paris dès lors, correspond avec les ministres, les magistrats, ambassadeurs, etc. Homme éminemment pacifique, d'érudition visionnaire, crédule, innocent, bien propre 5 à montrer ce que les victimes ont gardé de douceur d'âme.
Crédulité, charlatanisme, demi-folie, tout cela se trouvait au gouvernement même. Calonne^ avait l'aspect d'un Mesmer^ politique. L'impossible n^était pas pour lui. Il riait à ce mot. Il prenait en pitié ceux qui avaient peine à comprendre son symbole 5 financier: « A dépenser,^ on s'enrichit.»
L'impossible, de même, a disparu pour Joseph IL* Il embrasse le monde. D'une part, il prendra le Danube, divisera l'empire ottoman. D'autre part, il mettra la main sur la Bavière, il forcera l'Escaut.*^ Ayant 10 déjà Cologne par son frère, dominant le Rhin,* il va prendre Maëstricht® et dominer la Meuse,^ peser sur la Hollande. En mai 84, il sonne contre lui la cloche de la guerre, défie Frédéric® et l'Europe.
Témérités étranges. Vergennes® et Louis XVI en 15 frémissaient, voyaient le monde en feu, et la France épuisée de la guerre d'Amérique entrer dans celle d'Allemagne. La reine seule n'avait peur de rien. Elle suivait Joseph à l'aveugle en son rêve, voulait nous y lancer. Bien loin qu'elle soit restée froide 20 (conîme l'a dit M. de Bacourt), ses/ lettres montrent à quel point elle fut violente pour son frère, obstinée dix-huit mois, et chicanant pd^Tf lui. Elle parla fort et ferme aux ministres, fit venir chez elle Vergennes, voulut l'intimider, crut l'entraver, retenant ses dé- 2$ pêches.
66 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
On dit qu'elle fit plus. Joseph empruntant pour la guerre, on prétend que la reine entreprit d'y aider, soit par les juifs d'Alsace, soit par ses banquiers mêmes (par Laborde et S. James), qui se fièrent à 5 elle pour garantir l'emprunt, et qui finalement en furent payés par nous. Ainsi tout à la fois, la France par Vergennes s'efforçait d'empêcher la guerre, la France par la reine y poussait, en faisait les fonds ! Pour tout cela, leTreine ne pouvait compter sur 10 Calonne. Elle étaïTorouillée avec lui.^ Elle l'avait créé, mais malgré elle, et forcée par la Polignac.^ Elle aurait mieux aimé un ami de Choiseul, Loménie,' ou tout autre qu'aurait voulu l'Autriche. Calonne le savait à merveille, savait ne tenir qu'à un fil. 15 II ne fut pas un an sans lutter avec elle, travailla sourdement à la miner, la perdre.
(( Nul ministre solide que par la faveur de V Autriche; » c'est ce qui ressortait de la légende de Choiseul, qui par là se maintint au pouvoir si longtemps. 20 Nul n'avait cette foi plus que Rohan* qui, changé, transformé, devenu Autrichien, à Strasbourg,^ à Versailles, agissait fort pour l'empereur. Son palais de Strasbourg, son château de Saverne étaient le grand passage d'innombrables courriers entre Versailles et 2$ Vienne. Prince d'Empire et riche en Allemagne, influent en Alsace, Rohan agissait pour l'emprunt qu'eût fait le juif Ceerbeer ou autre. En même temps il offrait à Versailles un projet de finance, pour faire sauter Calonne qu'il aurait remplacé, avec <' (^30 liappuToe Joseph IL Serait-il pour cela accepté de '^ la reine? Rentrerait-il en grâce près d'elle? C'était /? -la question.
LE COLLIER DE LA REINE 6j
Rohan, pour refaire un Choiseul, était bien mieux posé que lui, ne partait pas de rien. Il avait à Strasbourg quatre cent mille francs de rente, trois cent mille à Saint- Vast,^ en tout presque un million par an. Il était endetté, il est vrai, devait deux millions. 5 Somme légère en comparaison de la colossale banqueroute de son parent Guéménée^ (30 millions). Tout dans la famille était grand. Fort unis, ces Rohan- Soubise poussaient d'ensemble au ministère. Le cardinal y visait dès longtemps, stimulé par sa cour, ses 10 secrétaires ardents qui ne le laissaient pas dormir. Le dirigeant était le fin, le faux abbé GeorgeJ D'autres étaient plus jeunes, entre autres un jeune homme éloquent, de noble cœur, crédule, Ramond,* le célèbre Ramond (des Pyrénées, du mont Perdu). Mais le conseiller très intime, Toracle, était Cagliostro,^ le magicien et' le prophète, homme, il est vrai, très fin aux choses de ce monde, propre à associer des naïfs (Ramond, d'Éprémesnil®), à créer ces nom- V breuses loges dont le centre eût été Strasbourg. 20
Grande fortune, Rohan n'était pas au niveau. Il n'était nullement un sot, comme on dit. Mais pitoyablement faible, et scandaleusement libertin. Usé à cinquante ans de corps, de cœur, sous sa belle apparence, il était lâche, et, au moindre péril, prêt à tom- 25 ber très bas. Il n'en avait pas moins les rêves royaux*^ de sa famille, de ces fameux rois de Bretagne® qui s'estimaient autant au moins que les Capets,® trouvaient bien jeunes les Bourbons. Rien n'avait plus flatté Rohan que d'acquérir, d'entretenir la 30 plus hoble maîtresse qu'on pût avoir en France, la dernière du sang des Valois.^^
Vu Cette femme, à coup sûr^ infortunée, quelles
^)A^aient été^ ses fautes, est restée écrasée quatreyiii^s ans sous Tinfamie. Récemment cependant un peu de jour s'est fait. M. Beugnot^ la relève sous
5 certains rapports. Il nous pôlLL à (îCnclure que les Mémoires qu'elle écrivit pour se laver ne sont pas méprisables autant qu'on avait cru, — bref, que ce grand procès n'a été que jugé, — éclairci? examiné? non.
10 Ce n'était pas du tout un monstre. On ne résistait guère à son charmant aspect, à sa parole agréable, enjouée. Tout d'abord son visage disait : « Je suis Valois,)) ayant l'ovale très noble et un peu long de la famille. Ses yeux bleus expressifs, sous l'arc des
15 sourcils noirs, brillaient de certaine étincelle qu'eut cette dynastie de poètes, de Charles d'Orléans* à la divine Marguerite.** Elle en avait la bouche un peu grande et le fin sourire, prête à conter les Cent Nou- V elles. Avec ses jolies dents, elle avait quelque chose
20 de railleur, de mordant, certain attrait sauvage. Et sauvage elle fut en effet de misère dans l'enfance jusqu'à quatorze ans. Les Saint-Remy, ses pères, méprisant tout métier, ruinés, misérables, avaient ici la vie qu'ils auraient eue en Canada, vivant de rien,
25 de baies, de misérables fruits, faisant aux bois de petits vols que (par charité ou par peur) on ne voulait pas voir. Ils n'étaient pas errants cependant. Ils restaient autour de Bar-sur^Aube,® près de leurs anciens fiefs, comme attachés encore à ces terres, at-
30 tendant je ne sais quel hasard qui pourrait les y faire rentrer.
Le dernier Saint-Remy mourant, laissa trois or-
phelins, que la mère mena à Paris. Celle dont nous parlons, jolie, intelligente, mendiait pour les autres, devait rapporter ^iaut le soir, sinon battue cruellement. Sa mère la maltraitait; son frère, sa sœur, nourris par elle, la malmenaient comme mendiante. 5
Une bonne dame^ qui en eut pitié, prit les orphelins, les présente à Louis XVI. Ce qui surprend, c'est qu'il fut peu touché. Cette race des Valois lui parut dangereuse. Il voulait les éteindre, faisant du frère un moine, un chevalier de Malte,^ et les deux sœurs 10 religieuses. Avec une petite pension, on les mit à Longchamps.^ Et dès qu'elles furent grandes, l'abbesse, selon les vues du roi, voulut, de gré, de force, les voiler, les enfermer là pour toujours. Dans cette abbaye, près Paris, de renom musical, qui recevait 15 tout le beau monde,* elles avaient rêvé une autre vie. A tout hasard, elles partirent, n'ayant que dix-huit francs chacune, sans appui, abri, ni ami.
Ces pauvres demoiselles, seules ainsi dans la rue, étaient comme une proie. La seule maison qu'elles 20 connussent était celle de leur bienfaitrice. Mais elle leur était dangereuse. Le mari, prévôt de Paris, corrompu, endurci dans ses exécutions sommaires des voleurs et des filles, avait persécuté l'aînée dès quatorze ans, voulant vilainement se payer sur l'enfant ^ du pain qu'elle maiigeulL chez lui." EÎIês fuirent de -^ Paris, allèrent à Bar-sur- Aube, le pays de leurs pères, ^ y arrivèrent avec six francs. Une dame les reçut par A charité. Cette damfe avait un neveu, militaire en ^^ \ \ congé, gendarme deLMa maison du roi. La Valois 30 c Nn'y échappa pointy/Xîhôte, le protecteur s'en empare. > On la marie, et^e accouche de deux enfants. Mais <
70 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
elle était trop faible, les enfants ne vinrent pas viables. Elle resta affublée d'un mari,^<iQt, laid, et endetté, et qui n'était qu'un embarras.
Elle avait bien du ner f, ne défeespèra pas. L'idée
s fixe qui avait spàtefflT ses aïeux la soutenait aussi:
c'était sa terr^ce patrimoine, qui, après avoir passé
-P de main ejï<main, était rentré alors au domaiij. royal,
^ et semt^it d'autant plus facile à recouvrer.^ Elle
vinrvaillamment seule à Paris, réclamer, mendier,
loji^tc son grand nom de Valois. Son compatriote Beugnot, jeune avocat, lui donnait parfois à dîner. Toujours souriante, gracieuse, elle semblait n'avoir jamais faim, en mourait; menée au café, elle tombait sur les é chaAi dés. Un jour, chez une grande dame^
15 qu'elle sollicitait, elle se trouva mal; c'était de faim. La grande aumônerie avait par an plus d'un million et demi pour aider la noblesse pauvre. Nulle plus noble, plus pauvre, à coup sûr, que celle-ci. Rohan, à qui on la présente, est attendri, et lui donne
20 d'abord en secours deux ou trois mille francs. Mais son cœur se prend fort; le voilà amoureux, lui si blasé, usé. Celle-ci, soit par l'effet du nom, soit par son enjouement charmant, malicieux, certain attrait sauvage de chatte ou de panthère, lui mit la griffe
25 au cœur. De Paris à Versailles, où elle était pour ses affaires, il lui écrit des lettres. Bref, il la prend à lui, l'établit, l'entretient, sur la caisse des pauvres, la met dans un hôtel, avec quatorze dbrAestiques. Tout cela, dit Beugnot, bien avant le vol du collier.
30 Dès lors, faisant figure et m epdi;g ^,nte à quatre chevaux, elle sollicitait à Versailles. Mal reçue pourtant des puissants, mal de la Polignac, qui se souciait peu.
d'approcher de la reine une personne agréable et dangereusement intrigante. Elle ne fut guère mieux accueillie de Calonne, qui crut la renvoyer avec un peu d'argent. Elle y fut superbe d'orgueil, parla comme auraient fait Charles IX/ Henri II, lui dit que des 5 Bourbons elle ne voulait que sa terre, qu'elle resterait là et ne s'en irait pas qu'il ne lui eiit mieux répondu.
Elle fut bien reçue de la comtesse d'Artois,^ de la bonne sœur^ du roi, qui aimaient peu la Polignac, bien aussi (si on doit l'en croire) de l'intérieur de la 10 reine, de ses femmes, excédées du règne de l'éternelle amie, et charmées d'introduire du nouveau en dessou^. La reine lui donna un secours. Qu'elle 1 ait vue ou non, c'est un point setonSaire. Par ses femmes (Misery, Dervat), elle put, à Tinsu de son 15 tyran, la Polignac, accueillir l'envoyée du parti opposé, de Rohan, alors bon Autrichien, agent de Joseph TT^t^rnnrtirr^ i1p l'emprunt que l'Autriche crut fair^xén Alsace. Rohan dut s'y tromp er et se croire pardonné. Se rendant nécessaire, îl cfut aller plus 20 loin, pouvoir devenir agréable. Il avait cinquante ans. Mais BesenvaP les avait bien, quand il osa faire à la reine une déclaration qui ne la fâcha pas; elle le toléra, le garda comme ami, et même familier d'intérieur dans ses parties de Trianon.® 25
La reine avait trente ans, s'était assez rangée."^ Les excentricités d'Orléans,^ les folies d'Artois, le vertige des bals de nuit (d'où une fois elle revint en fiacre), toutes ces lugiLi'Orts^^^ jeunesse n'allaient plus à son âge. Elle était plutôtHriste. Mais le vide 30 d'esprit ne lui permettait pas de chercher, de trouver de plus dignes amusements. Le catalogue de ses
*J2 EXTRAITS DE l'HISTOIRE DE FRANCE
livres, si différent de la bibliothèque excellente de la Pompadour,^ fait peine et fait pitié. On y voit figurer Faublas,^ les livres de Rétif,^ si vulgaires et
si graveleux.
s Elle n'était nullement méchante, dans Tintérieur elle était Jprt abypée. Elle n'eut jamais de jeu cruel, ni de soutfre^ouleur, comme en avaient trop souvent les princesses. (V.* laiH^court dans Saint-Simon,^) Mais elle aimait les fajfceserTe bas grotesque italien.
10 Espiègleries parfois fort innocentes, comme la fête où d'Artois convalescent dut (captif et lié) souffrir les compliments des faux bergers de Trianon. Parfois c'étaient choses malignes. )0\
Beaucoup plus innocente était la my^fication dont
15 le cardinal de Rohan fut l'objet en juillet 1784. La reine était alors fort triste pour son frère. Probabablement on voulut la distraire. Figaro^ était à la mode, la fureur du moment. La reine, qui jouait Rosine du Barbier^ (et Suzanne plus tard, ou la com-
20 tesse Almaviva), raffolait de Beaumarchais. Les quiproquos du dernier acte, la scène de nuit et de forêt, furent-ils réalisés, pour l'amuser, dans le parc de Versailles? cela n'est point invraisemblable. Rohan, bien plus que Figaro, était mystifiable; un fat
25 de cinquante ans rappelait encore mieux le Falstaff si comique des Joyeuses femmes de Windsor, "Lai farce était certainement dans les goûts connus de la reine, mais du reste innocente. La reine eût désiré, dit-on, que le roi même y assistât, qu'il connût son grand
30 aumônier. On ne voulait faire à Rohan d'autre mal que le ridicule. La Valois, sans difficulté, se prêta à la chose contre son bienfaiteur, croyant (sur une
îdée fort juste de la nature humaine) que la reine rayant mystifié, s'en étant amusée, lui serait moins hostile et peut-être amie tout à fait.
Il fallait une actrice qui, de port, d'apparence, ressemblât à la reine, pour tromper les yeux de Rohan. 5 Il y avait justement une demoiselle d'Essigny^ qui avait cette ressemblance. Son habitude était d'aller s'asseoir chaque soirée sous les ombrages (alors beaux et grands) du Palais-Royal.^ Un enfant de quatre ans qu'elle amenait, la gardait, la faisait res- 10 pecter un peu de ceux qui la suivaient. La Valois n'osa dire ce qu'était d'Essigny. Elle la fit baronne étrangère, et la baptisa Oliva (c'est le mot Valois retourné). Pour décider une telle dame, ime baronne, à s'en aller la nuit au bois, jouer un rôle scabreux, 15 il fallait un payement assez fort. On ne marchanda pas. La Valois^jiujt donner quinze mille francs à Oliva, sans doute les reçut, mais ne lui en donna que quatre.
Oliva avait un peu peur. Elle craignait surtout que 20 le grand seigneur qui viendrait ne s'émancipât trop (devant un tel témoin! la reine, qui serait cachée et verrait). La Valois la calma, la styla, et pour être sûre qu'elle jouât mieux son petit rôle, elle la mena à Figaro, pour voir ce. cinquième acte qu'on voulait 25 imiter.
Oliva, en robe à V enfant, de fin linpn blanc mour
■ chet é, sous un blanc mantelet une jolie thérèse^ à la
Vête, fut amenée la nuit au bas du taèis vert, dans un
Bosquet obscur, et tremblante, attendit. -JTw /SC 30,
\ De son côté Rohan n'était pas rassuré. Non qu'il
i^é se crût beau dans son habit de mousquetaire où
74 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
i^s^iJjj^gljj^ Mais il ne savait pas jusqu'où irait la bonté de la reine, doutait d'en être digne.
Tout alla à merveille, Rohan vit la figure, ombre blanche et légère, qui vint et d'une voix très douce, s basse, (timide de passion, il n'en douta pas), dit: « Tout est oublié ! » Éperdu, il se mit à genoux, et plus encore, en vrai esclave, s'aplatit, lui baisa le pied (Georgel). Il était dans l'extase.
Mais la Valois accourt, les avertit : « On vient ! »
10 Funeste contre-temps! bien amer à cet homme heureux ! . . . La fausse reine s'évanouit, pas si vite pourtant qu'auparavant n'échappe de sa main une rose sur laquelle il se précipite, qu'il baise, adore . . . Mais il est entraîné. i/S<?
15 La Valois voudrait nous faire cxKÎ^Siue la reine s'étant amusée de Rohan, l'ayant trouvexrédule, ému, passionné, en avait eu pitié et l'avait consolé, qu'ils eurent des rendez-vous. i .
Je n'en crois pas un mot. ^y^\
20 Mais je trouve fort vraisemblablg^qut là reine ait fait faire la mystification. Jamais la Valois d'ellemême n'eût offert ce salaire énorme à Oliva, salaire royal, de celle qui peut jeter l'argent pour un capriceL • Le lieu du rendez-vous n'est pas dans les bois 'o^ l
25 Versailles, mais dans le parc, fermé de grille. On \ n'y va pas la nuit sans un ordre d'ouvrir.
Si la Valois avait fait de sa tête,^ et non autorisée, un pareil coup d'audace, elle eût craint beaucoup plus une indiscrétion d'Oliva. Elle l'eût ménagée
30 davantage. Elle était bien peu inquiète, puisqu'au risque de la faire parler, elle osa empocher les deux tiers du salaire promis.
La mystification était trop fructueuse pour ne pas la continuer. Et ce n'était pas difficile. La reine avait besoin d'amusement. Elle aimait, on Ta vu, le burlesque et les petites farces, comme en Autriche, en Italie. Le cardinal, embarrassé, avait besoin du 5 ministère ; la passion le rendait crédule et prêt à faire toute folie. Et la Valois avait besoin de les exploiter tous les deux. Fastueusement entretenue par Rohan en 83 sur la caisse ecclésiastique/elle baissa en 84, suppléa Tamour par l'intrigue. * On l'a vue gagner 10
dix mille francs du salaire réduit d'Oliva. Elle iiut attraper quelque argent de la reine pour les lettres grotesques qu'elle apportait du cardinal. Ces lettres éperdues de Vesclave, adorations folles, étaient une riche source, intarissable, de risée. Le succès enhar- 15 dit la Valois. Elle osa (à l'insu de la reine) faire de fausses réponses en son nom; réponses encourageantes qui exaltaient Rohah, et le rendaient sans doute plus généreux pour la Valois. /OC
Rohan croyait toucher au but et rempfaoeft Calonne. 20 Entre celui-ci df la reine une guerre avait éclaté en 1784. Elle avait une envie, un vif désir d'avoir Saint-Cloud,^ de l'acheter aux Orléans. Saint-Cloud, c'est Paris presque, lieu libre, où Ton rentre à toute heure. Elle avait souvenir de cette nuit de bal où le 25 roi lui ferma la grille de Versailles, la laissa à la porte négocier, prier (paçi^umont^. Devenue régulière, elle avait cependant'cë caprfce de la liberté, d'une propriété toute à elle, acquise en propre et privé nom. Le roi consent, mais Calônne résiste, disant qu'acquis 30 ainsi, S aint-Clo ud serait terre autrichienne, propriété de l'empereur, si la reine mourait ne laissant pas d'en-
76 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
fants. Il résiste six mois, ne cède que forcé par le
roi, mais se venge. Il arrête sous un prétexte Au-
geard, secrétaire de la reia^gfli a rédigé le contrat.
(Mém. d'Augeard.) /^y\
s Lutte étonnante qui indigna la reine. Calonne
n'était pas un Turgot.^ Prodigue des prodigues,
pour elle seule il est économe. Cent millions ont
passé à son joyeux avènement pour les princes et les
Polignacs. Il a de Targent pour Cherbourg,^ pour
10 les canaux, les barrières de Paris qui vont coûter
douze millions. Il en donne quatorze pour payer
Rambouillet,^ acheté par le roi. Il achète les terres
de tous les seigneurs obérés au prix qu'ils veulent
(pour soixante-dix millions). Il fait signer au roi
i^. en un an cent trente-six millions en acquits au comp-
'^ tant* (dont vingt et un millions inconnus, anonymes).
<T" Et il n'en a pas quinze pour acheter Saint-Cloud!
N Combien moins aura-t-il de l'argent pour l'Autriche
. * et les millions de Joseph II !
"20 La reine aurait voulu le chasser à tout prix. Rohan, plus complaisant et brûlant de servir, s'offrait, offrait un plan de finances qu'un certain avocat Laporte avait écrit et lui avait donné par la Valois. \ La reine était troublée. Dans ses craintes, elle / 2s permit qu'on consultât pour elle le devin à la mode, grand ami de Rohan, et qui logeait chez lui, le célèbre Cagliostro. Véritable enchanteur, dont on n'approchait guère sans en être séduit. Aux pratiques oc- (îultes (itiagnétiques et sômnambuliques) il liait la . 36 rtia^ônnerie. C'était son originalité, ce qui le distin- •^ guait et du fameux Borri,' qui brilla à Strasbourg i au xvii® siècle, et du comte de Saint-Germain,® cet
homme d'infiniment d'esprit, qui du^ éblouir Louis ' XV, faisant à volonté et donnant des diamants. Cagliostro l'avait vu en Allemagne, avait pris sa tradition. Mais sa grande éloquence, son génie sicilien, , lui donnaient une bien s^tre action, et même sur des s i gens sérieux. Il semblait que par lui il vînt^ un nouveau dogme. Ne brisant nul autel, il en élevait un au dieu inconnu, la Nature. n\avaiÉ\pris d'aboixi un (7 / jp^^nt cerfK^, le Rhin,Vntre Franœ etlSmpire, auSpa^d laisNde Rohaivet sous l^^èche^ o^ olrashpurg. lo^^
On débitait mille choses. Les Allemands, en lui, ^revirent le Juif errant. A Paris, il était musulman d'origine, fils de quelque roi d'Orient, élevé dans les Pyramides, où il apprit à fond les sciences occultes. Aiûsi/que Saint-Germain, il avait vécu trois cents^ 15 ans. lT*en paraissait trenteJyC)'est qu'il possédait le secret de rajeunir, renouveffir la vie, et la puissance
tr
aussi de réveiller l'amour. L'amour? on le voyait
vivant en sa charmante femme, Serafina Feliciani, «ne fleur du Vésuve (lui était* de l'Etna). 20
X Cette Serafina semble être pour beaucoup dans la /puissance d'attraction qu'eut Cagliostro pour Rohan. I Dès qu'ils vinrent à Paris, le prince cardinal les établit j près de lui, au Marais, paya tout et défraya tout. Ils / eurent un hôtel rue Saint-Claude. Serafina eut une 25 ( cour. Madame de Valois dut se subordonner, lui \ tenir compagnie. A se loger si loin, Cagliostro gagna. ' \Le désert attira la foule. Le plus grand monde, les jbelles dames, affluaient, consultaient le sage, s'iniftiaient à ses mystères. On s'enivrait de sa parole 30 et de sa fantasmagorie. Ému, illuminé, et d'autant moins lucide, on errait volontiers dans les sombres
78 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
jardins du vieil hôtel, hantés de visions, d'ombres aimées peut-être, de ces illusions qu'avait trouvées Rohan sous Theureux bosquet de Versailles. aC C'est dans cette maison, de renommée douteuse, 5 qu'on vint consulter pour la reine. Mais le sage,^ pour sonder le sort, avait besoin d'une innocente. t Rohan et la Valois lui amenèrent la nièce de celle-ci, encore enfant, qui, certains rites accomplis, eut (par ^X^ une carafe et à travers l'eau troublé) la vision que ^ 10 l'on désirait. Une figure de la feme apparut, et donna un signe favorable. ?XX
Un des initiés de ce tem^ oe la Nature qu'y avait mené la Valois, était le riche Saint-James, qui, avec les Laborde, fit l'emprunt autrichien. Saint-James 15 était, avec les deux joailliers de la reine, Bœhmer et Bassange, propriétaire en tiers d'un collier de diamants, de près de deux millions, fait jadis pour la Du Barry.^ On ne pouvait plus s'en défaire, ne trouvant personne assez fou. On en parlait sans 20 cesse. On disait qu'on donnerait bien deux cent mille francs à qui le ferait acheter. Cagliostro sentit la portée d'un tel mot. Georgel dit (comme la Valois) que le grand magicien « mieux que personne sut le secret des motifs de l'acquisition du collier.» Mais 25 il ajoute, par respect, « que c'est un grand secret, profond, des loges égyptiennes.»
Secret fort transparent, facile à deviner. Cagliostro, expert aux moyens d'aviver l'amour, voyant le cardinal inquiet d'avancer si peu, et d'autre part, 30 voyant la reine dans l'orage, aux moments où la femme est faible, — conseilla à Rohan l'essai d'un talisman qui, devenu magique par des c onjuratio ns
5? [yJiLlA
puissantes, lierait deux cœurs, deux âmes. Vieille recette, employée tant de fois par les Cagliostro du Moyen âge. Rohan crut voir la reine asservie du moment qu'on aurait pu (comme aux coursiers sauvages) adroitement lui jeter ce lazo,^ s
De naissance, elle avait la passion des diamants. Elle en reçut beaucoup du roi, et cependant tout d'abord, à l'avènement, acheta des bracelets très chers (que censure fort Marie-Thérèse^). Bien plus, au moment même (1776), des girandoles merveilleuses 10 qu'elle ne put payer qu'en six ans. Tout cela était éclipsé, disait-on, par les diamants de la reine d'Angleterre, alors nouvelle reine des Indes. Le collier, qui eût pu rivaliser, semblait trop cher. Louis XVI avait dit: «J'en aurais deux vaisseaux.» Cependant 15 ce collier, unique, irréparable, allait (on l'assurait) passer en Portugal. Quelle perte pour la France, pour la couronne de France! Aussi grande sans doute que si elle perdait le Régent,^ notre diamant (unique!). Il semblait très français de garder le 20 collier.
La royauté, cette religion, ce permanent miracle, a besoin de ces choses éblouissantes qui étonnent, qui obligent à baisser les yeux. Les étranges reflets du diamant aux lumières font comme un mystère de fée- 25 rie, une auréole (divine? ou diabolique?). — De là ces passions violentes, ces furieuses manies du diamant. On sait le joaillier terrible qui ne vendait les siens qu'en voulant^es reprendre, et poignardant les
acheteurs. O^ ^°
Si la reîne, dit-on, avait tant d'envie du collier, pourquoi n'en parla-t-elle pas au roi, qui ne l'aurait
8o EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
pas refusé? Mais le roi, à l'instant, venait de lui donner Saint-Cloud (quinze millions). Mais le roi, à son frère allait faire don de cinq millions. Elle eût été bien indiscrète de prendre un tel moment pour 5 faire une troisième demande, d'une futilité si coûteuse. ^! ^lle dut avoir hont e tout autant que désir. On sait d'ailleurs que ces caprices, sa friandise avide d'avoir sur-le-champ tel objet l'humilie d'autant plus qu'elle est d'instinct aveugle, sans raison, contre la
10 raison. Il y faut le mystère. Le grand jour gâte tout. Offrez l'objet; elle refuse, «car cela n'est pas raisonnable.»
Ses tentateurs, les joailliers, gens fins, que leur commerce initiait à ces faiblesses de femme, venaient
15 tous les jours travailler avec elle pour les parures de ses prochaines relevailles, et elle ne pensait qu'aux bijoux. Elle voulait l'objet, mais qu'il vînt de luimême. Saint-James qui gagnait sur l'emprunt, Rohan visant au ministère, auraient pu l'offrir comme
2o épingles.^ L'affaire tardait, traînait. Le désir l'emporta. Excédée du retard, elle permit d'agir (si l'on croit la Valois), et dit « qu'on fît ce qu'on voudrait.» Longtemps après, en 1797, à Bâle, les deux joailliers avouèrent à Georgel que la reine n'ignora nul-
25 lement qu'on achetait le collier pour elle {Georgel, II, 66). Ils étaient trop prudents pour livrer un pareil objet sans être sûrs de son désir.
Mais la reine n'écrivait jamais (sinon un peu à sa mère, à son frère). Vermond,^ Augeard, fai-
30 saient ses lettres. Dessales les écrivait; il était son faussaire en titre, comme en ont toujours eu les rois. Même les signatures des lettres aux souverains n'é-
LE COLLIER DE LA REINE Si
talent pas de sa main. Ses joailliers n'auraient jamais eu rimpudence d'exiger plus que n'en avaient les rois. Il suffit donc que Rohan achetât, et qu'on mît au traité qu'elle acceptait. C'est ce qu'on fit sans imiter son écriture. Elle-même le dit à Augeard. 5
On mit sur le traité: Antoinette de France — et non d'Autriche, — pour que cet objet précieux restât à la couronne, ne devînt jamais autrichien, comme eiit pu devenir -S^p-Cloud, d'après les termes du contrat. y^Sc^ ^^
« CommenI; oît-on, la reine eût-elle désiré le collier? pour le cacher, l'enfouir? L'ayant refusé publiquement, elle n'aurait osé le porter.» Comme collier sans doute, mais fort bien sous une autre forme. Dès longtemps elle cherchait, achetait un à un des is diamants pour se faire des bracelets. On le savait.. Et c'est l'usage qu'elle eût fait de ceux du collier.
Ce funeste bijou (dont Georgel a donné la forme), en collier, en festons, était bien pour la Du Barry. Il était combiné pour descendre sur la gorge fort bas, 20 V et scintiller à son onduleux mouvement. La reine, .* ^ plus âgée, ayant eu trois enfants, en eût paré plutôt/ . ses beaux bras, ceux qu'on a admirés aussi chez sa ^ *' fille. Elle aurait employé les gros diamants en br^ v' celets, et les petits (des festons et des nœud s) pou>W vaient être vendus. C'esf^œqui aidait fort à l'ach^fc^ Ces petits, qui valaient un peu plus de trois cent mille francs, suffisaient justemen: pour le premier payement, qui devait se faire en Ijuillet.
Si l'on croit la Valois, le Vrai collier, de gros dia- 30 mants, valant plus d'un milliOfi, aurait été,^ chez elle, livré le i®' février 1785, par "Rohan à Desclaux, un
82 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
garçon de la reine. Et les petits diamants, détachés du collier, auraient été vendus pour le compte de Rohan park^^VUois ici, par son mari Lamotte en AngleJ^rfeT où l'envoya le cardinal. Ce mari prit aites, pour ses frais de voyage, chez Perregaux,^ banquier du cardinal, fit sa commission sans le moindre mystère. L'ayant faite, il revint, et rapporta trois cent mille francs (mai 1785).
// revint. Notez bien ce mot. Si sa femme vraî-
10 ment eût volé le collier, s'il avait eu les gros diamants (plus d'un million), s'il les avait portés, vendus en Angleterre, il y eût fait venir sa femme apparemment, mais ne fût jamais revenu.
C'est ce que dit le plus simple bon sens.
Quelque peu délicats que fussent le mari et la /^ femme, une certaine chose assurait leur vertu. C'est que les gros diamants du collier, objet rare et si facile à reconnaître, étaient peu faciles à voler, dangereux, difficiles à vendre. Des objets de ce prix ne
20 vont guère qu'à des rois.
La grande occasion pour laquelle la reine se préparait, voulait paraître avec tous ses diamants, c'était la grande pompe des relevailles, où, traversant Paris,
* elle irait rendre grâce à Notre-Dame.^ Triste fête,
25 et d'effet sinistre. Elle fut accueillie avec un silence mortel. Elle revint désolée à Versailles. Le roi dit brusquement : « Je ne sais comment vous faites . . . Quand je vais à Paris, tout le monde s'enroue à erier: Vive le roi ! »
30 On avait pris très mal qu'elle achetât Saint-Cloud, eût sa maison à elle pour rentrer à ses heures et découcher â volonté. N'était-ce pas assez de Versailles
et des bosquets de Trianon? Les amis de Calonne brodaient cruellement là-dessus. L'affaire d'Oliva s'ébruitait, et plusieurs soutenaient qu'il n'y avait pas d'autre Oliva que la reine. Rohan le croyait fermement, tâchait de le faire croire. Il avait encadré la 5 rose et la montrait à tout venant. Il faisait à Saverne, dans ses jardins épiscopaux. Vallée triomphale de la Rose. Sa fatuité outrageante, son délire pour se persuader son rêve, alla jusqu'à faire faire une galante boîte, d'écaillé noire, entourée de diamants. Des- 10 sus, un beau soleil levant dissipait un nuage. Dedans, si l'on poussait un ressort, on voyait la reine en robe blanche, une rose à la main (Beugnot), Don d'amour? On l'aurait pu croire. Cela se donnait fort à un amant favorisé. 15
Dans sa folle maison, entre Cagliostro, Serafina et la Valois, et je ne sais combien de parasites, le produit des petits diamants fondit, disparut en deux mois. Rapportés par Lamotte, de Londres, en mai, les cent mille écus prirent des ailes, n'attendirent pas juillet. 20 A ce terme du premier payement, voilà Rohan toutéperdu. Il cherche, il prie Saint- James de payer à sa place. Saint- James en avertit Vermond, et les deux joailliers avertissent Breteijil, ministre de Paris. Breteuil en est ravi, espère perdre Rohan. Mais la reine 25 pourrait hésiter. Durement et cr ûmen t, il lui apprend la chose, le bruit qu'on en fait dans Paris, le ^/> scandale du collier qui est la fable du public. Elle rougit. Elle est interdite, semble ne rien savoir.
Rohan craignait extrêmement que l'on n'arrêtât la 30 Valois, qu'on ne la fît parler. Il la cache, elle et son mari. Puis il voulait les décider en ami à sortir de
84 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
France. Le faisant, il eût pu mentir tout à son aise, tout rejeter sur eux, dire qu'il ne savait rien, que, non autorisés par lui, ils avaient vendu les petits diamants. La Valois parut obéir et prit la route d'Allemagne, 5 avec Lamotte, son mari, mais s'arrêta chez elle, à Bar-sur-Aube, attendit les événements.
Qu'eût-elle craint? Nul ne l'accusait. Georgel, l'homme du cardinal, lui-même en fait l'aveu: Saint- James, Bœhmer, Bassange, n'avaient accusé que Ro-
10 han (Georgel, II, 135). Elle ne se cacha nullement, alla voir ses voisins de Bar, le duc de Penthièvre, le couvent de Clairvaux,^ où l'on fêtait la Saint-Bernard^ (Beugnot),
Breteuil, habilement, avait pris le premier moment
15 de la juste colère du roi, à une telle révélation. Le 15 août, au grand jour de la Saint-Louis, où Rohan officie dans ses habits pontificaux, la cour et tout un monde emplissant la grande galerie, Breteuil crie: <( Qu'on l'arrête ! qu'on arrête le cardinal ! » Rohan se
20 voit conduit devant le roi et les ministres. Vrai tribunal ; la reine y siège aussi, exaltée et en pleurs. Le roi hors de lui-même. Anéanti, le prêtre fait la lâche réponse d'Adam contre Eve : « Une femme m'a y trompe.» Il la croyait bien loin, déjà passée en Alle-
%5 magtiêT^'imaginait pouvoir s'innocenter à ses dépens. /{ ^/ Tant colère que parut le roi, on savait bien qu'il re-
^ viendrait bientôt, ne voudrait pas porter un tel coup à ^ l'Église. On agit dans ce sens, et on laissa Rohan
50 faire tout ce qui pouvait l'aider. On le laissa écrire dans son bonnet un petit mot, un ordre de brûler certaines choses. Breteuil, son ennemi (retenu par le
roi sans doute), retarda soixagt§/ heures avant d'aller chez lui visiter ses papiers.
Rohan, mené à la Bastille^/paï le gouverneur Delaunay, son ami personnel, eut par ordre du roi le bel appartement, parfaite liberté de promener, de commu- s niquer, La Valois était à Clairvaux, en fête, avec Beugnot, lorsqu'elle apprit cette nouvelle. Il la vit face à face à ce moment, put l'observer. Elle pâlit, mais resta très ferme pour ne pas fuir, rentra chez elle à Bar-sur- Aube. En vain il la pria, supplia de lo partir, lui montra les facilités. Elle lui dit a Monsieur, vous m'ennuyez ! » Le conseil de Beugnot, en effet, était détestable. Fuir, c'était s'accuser, appuyer les mensonges qu'il plairait à Rohan de faire. Rester, c'était rendre improbable à tout jamais l'accu- 15 sation. Si elle avait eu le collier, serait-elle restée pour qu'on la tourmentât et la forçât de rendre? Et si elle l'avait vendu, si elle eût eu en Angleterre le million qu'on disait, elle aurait fui ccAainement. Cela tranche^ pour moi le procès. 't^ ^°
Le mari, la voyant arrêtée, fut si peu troublé, qu'il eût voulu la suivre et le demanda à l'exempt.^ Celuici refusa, « n'ayant pas d'ordre pour lui.» (Besenval, II, 169.)
Il ne voulait nullement fuir, quelque instance qu'en 25 fît Beugnot. Il finit pourtant par comprendre que, s'il ne restait libre, si on les tenait tous les deux, leur voix pourrait rester à jamais étouffée, qu'en partant il pourrait de Londres parler, et tout au moins laisser un témoignage écrit contre la calomnie. 30
Rohan fut bien surpris de voir que la Valois n'avait pas voulu fuir, qu'elle restait pour répondre à tout.
Les Rohan, les Soubise, fort inquiets, lui rassemblèrent à la Bastille les grands avocats de Tépoque, les Target, les Tronchet.^ Une consultation eut lieu. Mais ces docteurs trouvèrent leur homme bien ma- 5 lade, hochèrent la tête, n'augurèrent rien de bon. Ses précédents étaient honteux et déplorables. Il avait, disait-on, volé les deniers des aveugles, pillé les Quinze- Vingts^ (Besenval, II, 167). Il était très notoire qu'il avait établi et entretenu la Valois avec
10 l'argent des pauvres. Maintenant qu'il vivait chez son Cagliostro et sa Serafina, où il dînait quatre fois par semaine, il était bien probable qu'il avait prélevé sur le collier, pour son courtage, les petits diamants re jetés, et les avait vendu&>4J.-ondres pour en manger
15 le prix dans ce -tripot. L'avis des avocats fut qu'il était perdu, qu'il n'avait de ressources que dans la clémence du roi.
Mais Beugnot, le jeune barreau^ allaient plus loin que l'affaire d'escroquerie. Ils croyaient qu'en pre-
20 nant la chose/romme crime de lèse-majesté, d'outrage au roi, dj^tuentat à la reine, on pouvait le mener tout droit^à^'échafaud.
îohan in extremis,^ gisant, désespéré, n'avait pas le
/choix des remèdes. Il écouta un homme que depuis quelque temps il écartait de lui, Georgel, habile et dangereux, et qui faisait peur à son maître. En 1774, par des moyens étranges et ténébreux, il avait pris le fil ^ de l'intrigue autrichienne. Ce grand service ne fut pas reconnu. Georgel n'avança pas. Il attendit dix ans,
lo^simple abbé, secrétaire dans ce palais de la folie, tapi dans sa mansarde, comme une araignée suspendue. Au jour de la ruine, l'araignée descendit.
Comment restait-il libre? comment le laissait-on communiquer avec Rohan? Breteuil disait qu'il fallait l'arrêter. Vermond dit non, et la reine, suivant toujours le pire conseil, adopta Tavis de Vermond.
Georgel, sans peur et sans scrupule, ne s'embar- s rassa pas au nœud qui arrêtait ces pauvres avocats. Il sut bien le trancher. Il avait pour cela une lame terrible dont Rohan même ne voyait qu'un côté. tJn des tranchants pouvait égorger la Valois ; l'autre, Rohan lui-même, qui eût été absous, mais comme inca- lo pable, idiot; et l'administratioiide tous ses bqiéf^es eût passé à l'abbé Georgel. ^
Celui-ci, dès le premier jour, profitant de< d^ Rohan et de sa famille, se fit donner une procuration^ et des pouvoirs illimités. Il s'empara de tout, à 15 Paris, à Versâîïïes. Occupant jour et nuit deux secrétaires, ne dormant que deux heures, fatiguant six chevaux par jour, il fit tout marcher à sa guise, dirigea les Rohan, guida les avocats, influença les juges.
Si Georgel parvenait à donner à Rohan une ferme ac et solide impudence pour bien mentir, l'affaire était sauvée. La vente s'était faite par la Valois et son mari. Mais qui prouvait que Rohan l'eût fait faire? En avaient-ils un ordre écrit ? — « Ils avaient remis à Rohan l'argent de cette vente.» Qui le prouvait? 25: — Avaient-ils un reçu?
Un reçu! la Valois eût-elle osé le demander à un tel seigneur, son patron? Un reçu! dans les termes intimes où ils étaient, qui pense à demander, à donner des reçus? 30»
Elle n'aurait que son allégation. Mais qui l'écouterait? quel poids peut avoir sa parole? qui oserait
88 EXTRAITS DE l'hISTOIRE ^E FRANCE ^
Opposer son oui au non d'un pr^ce de l'Église, d'un cardinal de Rome et du chef d^ l'épiscopat?
Elle avait eu une arme, le3s|plles lettres de Rohan
à la reine. Pièces terribles, un titrp à l'échafaud.
5 Rohan lui avait dit ; « Il y va de ma tête.»^ Avant
de partir de Paris, elle se ÎTf "un devoir de les brûler,
et cela deva nt un témoin qui put en assurer Rohan.
Donc pomt de pièces contre lui. Cela le rassura. Et^Georgel encore mieux. Lié avec Vermond, par 10 lui il avait un œil dans Versailles, savait l'inquiétude du roi et de kL re ixieK On tenait Louis XVI par sa vive sensibilité en ce ouLJa^ touchait, par sa crainte naturelle- du bruit, et son regret d'avoir fait tant d'éclat. Il eût voulu d'abord se réfugier dans lej^j^is
^ -T3 clos, remettre l'affaire aux ministres, MM. de Ver-
f'^ gennes et de Castries. Mais quelle qmbre fâcheuse en serait restée sur la reine ! Il eût bieta mieux valu que Rohan fît appel au roi, aidât lui-mêrnfe à étouffe r la chose. Les ministres allèrent lui demander a la ^ 20 Bastille s'il ne voulait pas se fier à la bonté du roi; sinon l'affaire serait livrée au parlement. \ll avait \ grande envie d'abréger tout, de se remettre ^au roi. Mais sa famille, mais Georgel l'affermirent ^l^de- manda d'être jugé. z^^'' p /' • ' '^ ^^ / \ " ^c^^
Z:25 L'essentiel était que le public n'entendît pas trofT ^ les cris de la Valois. On la tenait dans la Bastille,'^ (^
/ sous la griffe de Delaunay, l'excellent gouverneur, le client des Rohan, qui savait comme on peut faire taire un prisonnier. On fait de nos jours des idylles :3o sur la Bastille. Dans la réalité, elle était douce aux gens qu'on mçnageait (la Staal,^ Marmontel,^ etc.) ; mais pour d'aUtres, terrible. Sans croire aux in pace*
qu'on se figura voir dans l'épaisseur des murs, elle avait très certainement au plus bas d'horribles cachots, boueux, où Teau entrait, et les rats d'eau, féroces, friands de nez, d'oreilles. La Bastille (comme le fort de Brest^ et tant d'autres prisons) avait ses 5 légendes trop vraies, de prisonniers mangés, du moins attaqués jour et nuit, mordus et mutilés. Grand moyen de terreur. Pour n'être pas mis là, que ne faisait-on ^s ? L'idée seule pouvait faire défaillir une femijjC\ 10
La Valois, se trouvant entre quatre murs noirs, et tenue d'abord seule, sans conseil, se trouva heureuse de voir uç êtrehuijaain, uA homme doux et compatissant, riatimômer^ (que le gouverneur envoyait). Elle s'épancha fort, dit tout à cet homme de Dieu. Il ne 15 lui fut pas difficile de tirer d'elle ce qu'on voulait savoir: qu'elle n'avait aucun papier, et pas même des lettres d'amour.
Ces lettres si utiles, la Valois les avait brûlées, se désarmant ainsi pour l'honneur de Rohan. Elle 20 avait tout détruit, sauvé Rohan, s'était perdue, iw»
On le devinait bien. Son compatriote Beugnot, son jeune ami, qu'elle voulait pour avocat, n'osa pas la * défendre. En vain, du fond de la Bastille, elle appela et supplia. Elle croyait qu'il avait souvenir de 25 ^ son arrivé à Paris, où il la promenait, où ils avaient "«s*^ passé de^^ux moments. Elle avait eu un tort, de se moquer un peu de lui, il eût pu l'oublier. Si elle avait eu le malheur de passer par l'amour de cet indigne prêtre, 4a faim en était cause. Avec ses écbau- sodés, Beugnot ne la nourrissait pas. Dans son "pîîR ' "\ grand éclat, recevant le beau monde, elle l'invitait
fort, le traitait en ami. Elle se fia à lui, à son moment suprême, sa dernière nuit de liberté; elle lui mit en main ses papiers, s'aida de lui pour les brûler. C'est là qu'il parcourut les lettres de Rohan. Lui 5 laissant voir ses lettres, sa honte à elle-même, elle disait assez : « J'ai péché ! » Cela demandait grâce. Elle était fort touchante dans cet appel de la Bastille. S'il y était venu, elle l'aurait ressaisi peut-être. Elle avait vingt-six ans, étincelait d'esprit, était (plus que 10 jamais) charmante de grâce et de passion.
Elle était bien naïve, avec cet âge et tant d'épreuves, de s'adresser à ce sage jeune homme, ce prudent Champenois,^ né pour faire son chemin. Si elle avait encore une chance de salut, c'eût été de dire tout, 15 sans taire ce qui était contre elle, et d'ébranler la France du tonnerre de l'opinion. ^11 eût fallu, non un Beugnot, mais bien un Mirabeau,^ un intrépide fou, qui, tenté par la gloire, se perdît, s'immortalisât. Mais eût-elle voulu elle-même être ainsi défendue? 20 Nullement. Espérant d'être ménagée^ de Rohan, un peu couverte par la reine, elle voulait ruser, ménager tous les deux. Cela fut impossible. Tous les deux l'accablèrent. ^Ue se trouva prise entre l'enclume et le marteau. rjQ^S. ^
25 Un fait fort ^ngulier ferait croire que d'avance le roi, engagé malgré lui dans ce fatal procès, redoutait les éc ^ s hardis des avocats, aurait ouvert l'oreille à certainjcompromis. Georgel, voulant d'abord faire taire les joailliers (pour la partie du collier qu'on '-^'so vendit à Londres), demanda et obtint du roi qu'on / leur assignât ce payement sur son abbaye de Saintv,'> Vast. Grâce étrange et bien étonnante au début d'un
pareil procès ! Quoi ! le roi le poursuit et l'envoie en justice, firéyenu d'attentats qui pourraient lui coûter la tête; et pourtant il s'y intéresse tellement, a soin de ses affaires ! Ne pourra-t-on pas dire que, tout en l'accusant, il le craint, le ménage, ac^ ^te sa d ^crétion ? Quoiqu'il en soit, Georgel a fait un coup de maître, faisant croire que le roi est au fond pour Rohan. Cela énerve le procès, le rendra vain et ridicule. Les lettres du roi au parlement sont pitoyables de timidité, de mollesse, très propres à confirmer ces bruits.
On y voit un mari inquiet qui se dépêche de mettrç sa femme hors de cause. Il affirme d'abord ce qui T/ est en litige : Elle n'a pas reçu le collier. On n'y voit pas du tout le roi. Il oublie qu'il est roi; il n'a nul 15 sentiment de la majesté outragée. Beugnot dit à -^ merveille : « La Révolution était faite lorsque le roi k^ s'oublie lui-même, réduit toute la cause à une affaire S dtescroquerie.» .
y Le roi explique, d'un ton qu'on croirait apologé- 20 < /^ tique, l'arrestation du cardinal; il mentionne l'excuse' ,* que Rohan a donnée : a II a été trompé. y> Cela simpli- --, '^ fie tout. Il est dupe plus que criminel. Le juge n'aura .'*- V pas grand'peine pour trouver le coupable sur qui on ; < doit frapper. Il a été trompé « par une femme, y> 2$ C^^ohan a peu à craindre. Si justice se fait, ce sera V:36eulement in anima vili.^
Le procès est tracé d'avance. Seulement, pour ar- ranger cela, il ne faut pas trop de clarté. C'était pré- / cisément l'année où un magistrat (Dupaty) demanda 30 ^^ qu'il n'y eût plus de procédure secrète, que l'accusé ne fût plus isolé, qu'il fût environné des garanties de la
publicité, que T^ifQjjîMrJion, les débats, se fissent en plein soleil. La justice elle-même devait le désirer, voulait sortir de la nuit odieuse qui la rendait suspecte, obtenir le grand jour et montrer qu'elle est la 5 justice.
Le contraire arriva. Le parlement condamna Dupaty, garda et défendit ses formes inquisitoriales, l'arbitraire infini que lui donnait Tobscurité.
Mais le roi est le roi. Il pouvait se placer du côté 10 du public qui demandait cette réforme, l'imposer à son parlement Dans une affaire où il était partie, où la reine même était en jeu, il devait le vouloir, ne laisser là-dessus nulle ombre. — Le contraire arriva. Il recula devant cette réforme. On put croire qu'il ^15 craignait que l'affaire ne ^\lt fr^/ /^^^î^'^î^^j^
L'épiscopat '^français se serait «ait honnç«rW son
chef (le grand aumônier), acceptant le juge laïque,
eût demandé le grand jour. Heureuse occasion de
faire taire les méchants, de montrer l'innocence de cet
20 agneau sans tache. Mais l'Église n'en profita pas.
Le roi, la justice et l'Église furent d'accord pour fuir la clarté.
On montra du procès aussi peu que l'on put. On fit plus que le supprimer. On le faussa, en écartant 25 ceci, faisant valoir^ cela. La nuit absolue, pour tromper, vaut moins que les fausses lueurs.
Une chose a frappé Beignot, c'est que dans les Mémpitjes^ si nombreux d'av^ocats, on ne sent aucun sérieux. « Ce ne sont que 30 que l'affaire est arrangée id'avance, l'issue prévue, qu'il s'agit simplçriient d'amifser le public et de jouer la comédie.
\ I '^-^^ni^iJ Cl
le ^
L'avocat de Cagliostro dit gravement comment, élevé dans les Pyramides, il y apprit toute science. Le>àiémpire du prophète fut si piquant, si curieux,
'il y eut queue à son hôtel où on le débitait; il fallïTy mettre des gardes. — Mademoiselle OKya, charmant témoin, docile, prête à dire tout ce qu'ôç voulait, fit un délicieux mémoire, y^^^^'^y^-.
Tous veulent amuser, être divertissants; ils viàsnt au succès si grand qu'eut Beaumarchais. Pour aucun d'eux l'affaire n'est sérieuse. Nul ne semble pré- \q voir l'effondrement moral qui va se faire, la reine avilie, le trône ébranlé. Ils se disent : « Nulle vie n'est en jeu. Il n'y aura pas mort d'homme . . . Une. \^ femme tout au plus exposée, corrigée.» \\ V^^
Mais quittons l^ay^t-scène^ Que disait cette i^y
femme ? « La reine a reçu le collier. L'accessoire du
collier, les petits diamants (inutiles pour elle, et dé-
ç-^ tachés par elle) ont été vendus par moi et mon mari
X à Paris et à Londres, sur l'ordre du cardinal, à qui
/nous en avons remis le prix, trois cent mille francs.» 20
Rohan niait cet ordre, niait avoir reçu l'argent, récriminait, disant : « Vous avez vendu le collier.»
Par là il se lavait de la vente des petits diamants; la Valois, selon lui, avait en même temps vendu les petits et les gros. 25
Rohan, du même coup, lavait la reine et lui. Tout retombait sur la Valois.
Le premier pas évidemment que la justice avait à faire était de s'informer à Londres, d'obtenir par le ministère qu'elle y piit faire enquête, d'y envoyer des 30 hommes sûrs. Le ministère, le roi, devaient s'y entremettre. Inexplicable énigme : rien de tel ne se fit !.. .
Le roi, le parlement, les ministres n'agissent pas. On se fie pour Tenquête, à qui? chose inouïe que ne croira pas l'avenir, on se fie j ustem ent à Taccusé Rohan et à ses gens. Un petit secrétaire de Rohan 5 est envoyé avec un capucin qui prétend être sur la voie, pouvoir diriger la recherche. N|S^
Notons ce capucin, et admirons Gé^gei qui manipulait tout cela.
Si la fiction est poésie, création, Georgel fut grand 10 poète et vraiment créateur. Il inventa des choses, il inventa des hommes. Il fit sortir de terre deux moines, amis de la Valois, C'étaient des Mendiants, de ces rôdeurs qui tout en demandant, flattant, mangeant, observent. A Paris, c'était un P. Loth,^ un minime,* 15 que la Valois sottement protégeait, à qui elle avait rendu un service essentiel, d'obtenir (par Rohan) qu'il prêchât à la cour. L'autre capucin. Irlandais, un P. Macdermot, son parasite à Bar, prétendit pouvoir désigner à quels marchands en Angleterre elle 20 avait vendu le collier.
La Valois a donné, publié minutieusement le compte des petits diamants qu'elle vendit pour le cardinal, avec les noms, les dates et circonstances. Mais Rohan n'a pas publié l'enquête de son secré- '\5 taire, du capucin, sur le collier, sur cette énorme w . vente qu'elle autajt faite, sur le million et demi qu'elle ' - - en eût retiré, sur le placement qu'elle en eût fait, etc. 1 Bonne ou mauvaise, la^ièce rapportée par le ca- • "' pucin était favoirable à la reine aussi bien qu'à Rohan C^cyX faisant croire «que la reine n'avait jamais eu le col- ^^' lier). Donc, on pensait qu'elle serait fort bien reçue des gens du rq^, du procureur du roi, qui l'admettrait
les yeux fermés. On l'avait fait timbrer, viser à Londres par je ne sais quelle autorité. Cela ne disait pas grand'chose, n'impliquait nullement que cette autorité eût jugé cette pièce, la donnât pour valable. L'autorité était peu attentive à Londres, si j'en juge 5 par tant d'histoires étranges, d'aventures, de désordres, de meurtres, vols et violences, qu'on a données pour ce temps-là.
Ce visa imposa fort peu aux gens du roi. L'œuvre du capucin leur parut très informe, infiniment sus- 10 pecte, de fort mauvaise mine, et ils refusèrent de l'admettre.
Un tel refus méritait le respect. Forcer la main à la magistrature, l'obliger d'accepter une pièce véreuse, qui, si on l'acceptait, tranchait toute l'affaire, c'était 15 chose indigne et énorme. Mais encore une fois cette pièce avait le grand mérite de couvrir à la fois et le cardinal et la reine. Les Rohan s'adressèrent au gai^e/;^ des sceaux, Miromesnil. Pouvait-il juger sur juges, faire trouver blanc ce qu'ils avaient vu noir? Du moins ne devait-il examiner la pièce, et surtout inviter les prétendus Anglais dont elle donnait le témoignage, à venir s'expliquer eux-mêmes? Londres est-il donc au bout du monde ? Miromesnil ne fit rien de cela. Il força la justice. Ordre aux magistrats de 25 trouver la pièce bonne et de l'employer!
Une affaire 'engagée ainsi était bien claire d'avance. Les témoins qui d'abord avaient chargé Rohan, se dédirent, chargèrent la Valois. Et nul ne les reprit de leurs variations. Par exemple, Bœhmer et Bassange, 30 les joailliers, eurent trois avis: d'abord contre Rohan, puis contre la Valois, longtemps après contre la reine
g6 EXTRAITS DE l'hISTOIRe'^È FRANCE
Quatre ans après sa mort, en 1797, trouvant Georg^el à Bâle, ils finirent par lui avouer que la reine n'avait rien ignoré de l'achat du collier. Et en effet euxmêmes, sans cette garantie, auraient été bien sots de s livrer un pareil bijou.
Le procès fut un jeu. Le cardinal parlait assis, en robe rouge et barrette rouge. On Iç styl ait, le dirigeait. On écrivait avec respect. La Valois, au contraire, brisée et muselée, devait marcher comme
10 on voulait. Si elle hasardait un écart , le greffier n'écrivait plus rien. Georgel lui-même avoue qu'on se garda d'écrire telle échappée qui lui venait.
Rohan lui disant une fois : « Mais, madame, cela n'est pas vrai . . . ;» elle répondit en souriant : « Mon-
15 sieur, autant que tout le reste. Depuis que ces messieurs nous interrogent, vous savez que ni vous ni moi nous ne leur avons dit un mot de vérité.»
Situation terrible. La reine aurait voulu qu'elle chargeât le cardinal. Était-elle libre de le faire ? Un
20 violent parti se formait pour Rohan. Les Condés^
mêmes venaient solliciter pour lui. Si la Valois avait
osé parler contre, on aurait crié : « Blasphème ! elle
• ment! ... Il faut la faire chanter))^ (la mettre à la
torture). La torture, que Necker^ voulut supprimer,
25 avait ses partisans, pouvait être ordonnée encore. A Aix* (1780), avait paru l'apologie de la torture par Muyard de Vouglans, un président, membre du grand conseil. Le pape Pie VI*^ avait consacré cet ouvrage par son approbation. Le roi en accepta la^-dédicace
30 et maintint la torture jusqu'en mai 1788.
Les parlements y tenaient fort. Ce que le juge avait de terrible (et de bien cher aussi), c'était cette
terreur, cet arbitraire énormel d'ordonner ou n'ordonner pas, ce qui, au fond, tranchait tout, faisait qu'on s'accusait soi-même. Que dé saluts très bas, que de sourires des dames ( d'autres l faveurs aussi) au monsieur qui pouvait vous faire craquer les os ! 5
Donc la Valois rusait, était sage, ménageait Rohan. Les amis de Rohan, la voyant désarmée, et n'osant se défendre, l'accablaient à plaisir, l'insultaient, s'en moquaient. On voulut voir jusqu'où cela pourrait aller. Cagliostro, par un mépris glacé, lui fit perdre 10 enfin patience.
Elle eut un accès effroyable de fureur et de désespoir. Un chandelier était entre eux, elle le prit, et le lui lança à la tête. Scène sauvage dont on usa contre elle pour ne plus l'écouter du tout. ' On dit 15 qu'elle était enragée, une bête féroce, qu'elle avait mordu son geôlier (ce qui pourtant se trouva faux).
Ce qui achevait la Valois, c'est qu'elle avait contre elle non-seulement les amis de Rohan, mais les ennemis de la reine, dont on la suppowit l'agent. Ces 20 ennemis, c'était tout le monde : ^y^\
I ° Le parlement, qui, forcé en décembre, dans un lit de justice,^ d'enregistrer les emprunts de Calonne, en voulut^ à la cour, crut la frapper dans la Valois ;
2° Calonne, fort branlant, ayant décidément épuisé 25 le charlatanisme, et sachant que la reine avait son successeur tout prêt, voulait la prévenir, l'avilir, s'il pouvait, la flétrir, l'écraser dans sa créature la Valois. Il ne paraissait pas, mais travaillait le parlement par un tiers, Lamoignon (auquel il eût donné les sceaux). 30
Le plus terrible pour la reine, c'est qu'à ce moment décisif, s'ébruitait le traité par lequel Louis XVI avait
98 EXTRAITS DE L'hISTOIRE DE FRANCE
arrangé les affaires de Joseph II avec Targent français. L'empereur, pour le mal qu'il avait fait aux Hollandais, exigeait qu'ils lui fissent réparation, lui payassent dix millions d'amende. La France en paya 5 la moitié. Utile arrangement pour éviter la guerre. Mais le public s'en indigna, le trouva bas et lâche, crut y revoir le temps où la France payait un tribut à l'Autriche. On rappela l'année 78, et les quinze millions, tant de fourgons d'argent qui partirent de
10 rhot gl des poste s. On soupçonna la reine d'épuiser sous mam le trésor. Et l'orage s'amassa contre elle. Cette haine tourna en amour pour Rohan. Par un effet bizarre, ce vieux devient tout à coup une idole. Sa cause devient ce^du droit, de la patrie, des liber-
15 tés publiques. ^^
La cour amèrement regretta d'avoir tant ménagé Roban. On revient à l'idée de l'attaquer par le point grave qu'on avait écarté, l'attentat à la majesté, à l'honneur de la reine. Pour cela, on voulait faire
20 venir d'Angleterre un dangereux témoin, Lamotte, mari de la Valois. Plusieurs fois il avait couru le danger de la vie. L'ambassadeur français, ou plutôt les Rohan, l'auraient mieux aimé mort. Mais quand on vit l'affaire prendre si mauvaise tournure, la cour
25 crut au contraire qu'on pouvait l'employer, faire témoigner par lui de l'insolence de Rohan, de ses mensonges indignes pour faire croire qu'il avait les faveurs de la reine. La mystérieuse boîte d'écaillé, la rose encadrée, d'autres choses, n'auraient prouvé
30 que trop sa fatuité calomnieuse. L'irritation du roi aurait été au comble. Le public même n'eût pu que le trouver coupable. On eût pu demander sa tête.
Plan très bon, mais tardif; Calonne le sut à temps, et, par son Lamoignon, il fit brusquer^ le jugement.
Le procureur du roi avait conclu,^ pour toute peine, à ce que Rohan perdît la grande aumônerie, à ce qu'il fût blâmé, et demandât pardon au roi et à la reine. 5 Conclusion très molle et singulièrement modérée. Ses plus ardents amis n'avaient jamais nié qu'il n'eût été déplorablement indiscret, ne dût réparation. Mais l'état des esprits était si violent, si aveugle pour lui, qu'on ne pouvait plus faire justice; une foule exaltée 10 de dix mille hommes assiégeait le palais. L'arrêt était dicté, et on le rendit tel : Rohan, absous, loué, et la reine accablée en sa^jféature la Valois, qui serait marquée et flétrie.
Quand les juges sorlirent^ la scène fut extaordi- 15 naire. Mirabeau, qui la vit, fut surpris, effrayé, de l'emportement de ce peuple; il en prit vaguement de sinistres idées de l'avenir. Ces furieux, non contents de crier, baisaient les mains des conseillers, se jetaient à genoux, presque en larmes, adoraient. Rohan ren- 20 trant à la Bastille, la foule s'indigna; le sang aurait coulé, si lui-même Rohan ne les eût apaisés. Autre scène et plus folle: exilé par le roi, il vit, à son départ, tout Paris à sa porte, la foule se ruer dans ses cours, l'appeler au balcon. Il parut, et il la bénit. 25
Qu'adviendrait-il de la Valois? Il n'était nullement question de lui faire grâce, mais d'adoucir l'arrêt, de ne pas faire l'exécution publique, où sans doute elle crierait. La reine était embarrassée. En lui sauvant l'exécution, elle affermissait le public dans 30 ridée que c'était son agent et sa créature. En la laissant subir l'arrêt, elle faisait dire à la cabale qu'eP
n'osait sauver sa complice, que, par une hypocrisie lâche, elle se lavait en Timmolant.
Elle était redevenue plus craintive, plus sensible peut-être. Elle eût voulu qu'on n'exécutât pas (dit
s Adhémar). Mais elle n'osa insister. Elle était en conseil sous les yeux de Vergennes, son adversaire secret, qui guettait ce qu'elle dirait. Le roi même, défiant^ et le cœur fort gonflé, aurait pu mal interpréter un excès d'insistance. Vergennes dit sèche-
10 ment que l'honneur de la reine exigeait qu'on suivît l'arrêt. Les ministres, moins le seul Breteuil, voulurent aussi l'éclat, bien sûrs qu'il tournerait contre la reine.
Au roi de décider. Il est juge des juges. L'exer-
15 ci ce du droit de grâce n'est rien qu'un second jugement qui implique certain examen.
L'examen eût donné les résultats suivants: Point de faux ; on n'imita pas l'écriture de la reine (Augeard). Le vol très incertain, sans preuve de la pièce
20 re jetée par les gens du roi. — Le vrai crime, c'était d'avoir su^^sé des lettres de la reine pour encourager les folies dont la reine était accusée.
L'arrêt était terrible. « Rasée, marquée et flagellée de verges !» — Et le supplice durait jusqu'à la
25 mort. A la Salpêtrière^ où elle allait être jetée, ainsi qu'à Saint-Lazare,^ la règle était le fouet. A Bicêtre,* le fouet, jusqu'en 89, était donné même aux malades, au dire du docteur Cullerier. Maisons d'opprobre et de cruelle risée. La honte du châtiment
30 d'enfance, loin d'inspirer la pitié, avait ce triste effet que la victime avait contre elle les rieurs. Beaumarchais l'éprouva. Quoiqu'il n'eût rien subi, il en garda
LE COLLIER DE LA REINE lOI
la note. Ses succès, les millions qu'on lui paya, nulle réparation ne put effacer Saint-Lazare. Dès lors il ne rit plus. Le coup de Louis XVI lui ôta pour jamais le rire.
Mais la Salpêtrière était bien pire. Toute victime un peu distinguée, d'autant plus était poursuivie, outragée. Qui ignorait cela? personne. L'autorité le voyait, le souffrait, de peur de plus grands maux. La Valois, avec un tel nom, av^t bien plus à craindte dans cette sauvage république)**^ u^lA-Ç^^^^ / ^^9*
Le sang royal au moins eût pu arrêter Louis XJTI, le respect du passé, la mémoire d'Henri IIL N'étaitce pas déjà une chose bien étrange, bien révolutionnaire et de terrible égalité, qu'une Valois parût à réchafaud? Étrange imprévoyance! Qu'il était loin 15 alors de prévoir qu'en sept ans les Bourbons à leur tour y suivraient les Valois. /
Il était cependant humain. On l'avait vu dans tous ses actes. On le voyait dans les touchantes instructions qu'il donna en 84 à La Peyrouse^ pour le voyage 20 autour du monde, recommandant d'épargner les sauvages, et de leur faire du bien, de n'employer contre eux nos armes supérieures qu'à la dernière extrémité. Une seule chose pouvait faire tort à saxbpqté, c'étai**^ \ sa sensibilité violente, emportée, pléthorique. Comme 2e \ sa sœur Elisabeth, il débordait, crevait de sang. Son teint rouge, ses lèvres gonflé es et ses gros yeux l^ saillants, ne le disaient que]trop. Facile aux larmes, ^ il ne l'était pas moins à Certaines fureurs dont il n'était pas maître. Ici, /dans une affaire person- 30 ' nelle, où son cœur, sa/ passion étaient tellement intéressés, où l'on put /croire que la justice fut
aussî colère et vengeance, il eût dû mieux résister.
L'exécution se fit, mais avec des précautions qui montrèrent qu'on craignait les cris de la patiente, des
5 protestations, des fureurs. On prit Theure matinale, six heures, pour qu'il y eût peu de monde. Point de Grève.^ Tout se fit dans la cour grillée du palais.^ On rusa avec elle. Elle eût été un lion qu'on aurait mis moins d'adresse à la prendre. Elle était
lo au lit. On lui dit qu'on la demande. Elle se lève en hâte. Dès qu'elle quitte sa chambre, on ferme la porte derrière elle. Et entre deux portes on la prend, on la lie, on l'entraîne furieuse vers la grille de fer qui de la Conciergerie^ fait passer dans la cour du
15 palais. '^tS
L'arrêt disait qu'elle serait fouetfééT Elle lutte,
quoique liée, sç^gb^t. Mais l'effroi domina la honte
quand elle vifie fer rouge approcher . . . Elle se
tordit d'épouvante, détourna, déroba l'épaule ... Le
20 fer glissa, brûla le sein . . .
Évanouie, anéantie, on l'emporta. Dans la voiture, reprenant connaissance, elle s'élança par la portière, voulant se faire écraser (Besenval, II, 173).
Domptée, liée, rasée, vêtue du sale habit de la maias son, elle passa les portes terribles, et se vit là dans cette ville de sept mille créatures.
La Valois eut grand'peur quand elle fut lâchée dans le troupeau, quand elle se vit seule dans cette foule, faut-il dire de femmes? La plupart semblaient 30 hommes, de traits durs. Une chose la sauva, c'est qu'on sut d'avance qu'elle était victime de la reine (Vie, II, 122). Elle leur dit: «La reine devrait être
à ma place.» Cela les adoucit. La supérieure, du reste, s'intéressa à elle et lui sauva le pire, la nuit. Elle la fit coucher à part, et cependant, la première nuit, elle essaya de s'étrangler (Besenval, II, 173).
Dans quel état était la reine? Bien troublée, dit s madame Campan.^ Je Ten crois. Car je vois revenir madame de Lamballe,^ le bon ange des mauvais jours. Cette femme, si faible, fit la chose la plus courageuse. Elle entreprit d'aller au terrible hôpital, d'entrer dans cet enfer, d'adoucir la Valois, de lui fermer la bouche. 10 Admirable imprudence! Mais comment croyait-elle être reçue, à ce premier accès de fureur et de haine, quand l'épaule lui brûlait encore? Le pis, c'est que la reine lui donna une bourse, crut que l'argent ne nuirait pas. 15
Cela tout au contraire ferma la porte de la Salpêtrière. Madame Robin, la supérieure, fut indignée, f oudro ya la pauvre Lamballe de ce mQt: «Elle est condamnée, madame, ,mSs non pas à votrss^oir 1 » {Guénard, etc.). xyV ^^^"N^ ^°
La cour avait monwéi ui;ie étonnante inconse^>K quence:^ la frapper, et puis la laisser en vue dans^ un lieu tout public ^eà^ elle exciterait l'intérêt. La prisonnière devint la curiosité de Paris, l'objet d'un vrai pèlerinage. Tout le monde y allait. On ne lui 2 parlait pas; mais on la voyait dans les cours, mêlée à ce triste troupeau; elle semblait vouloir échapper aux regards, on la reconnaissait à sa désolation, à ses profonds gémissements.
Elle avait touché tout le monde, les plus dures 30 même, religieuses et prisonnières. Les religieuses, si sèches, faites à commander, à punir, devinrent
tendres pour celle-ci, et les aumôniers encore plus. Sa chambre fut ornée de portraits de saints, de martyrs, d'images qui pouvaient la consoler et l'amener au repentir, l'adoucir et la désarmer. On lui disait: 5 « Écrivez à la reine, et elle vous pardonnera.»
Elle était prise encore par un autre côté. Ses compagnes, si violentes, pour elle devenaient des agneaux. La Valois est trop fière pour dire comment elle y vivait. Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine Angé-
10 lique la protégeait, l'aimait et la servait. Cela fondit son cœur, énerva ses rancunes. Elle faiblit, écrivit à la reine, et sans doute demanda sa grâce.
Elle eut tout le contraire. On ne répondit pas. Mais on lui ôta Angélique, en la graciant. La gra-
15 ciée fut désespérée, plus tard sacrifia son pays, sa famille, alla rejoindre la Valois.
Celle-ci s'était donc humiliée en vain. Elle retombe à l'état sauvage. Une nuit, favorisée peut-être de quelque religieuse, elle trouve moyen de s'échapper
20 (11 sept. 1787).
Comment? on ne le sait. Ce qu'on voit (dans Beugnot), c'est que la malheureuse, fuyant comme un lièvre, un renard, courant de nuit sans doute, alla à • Bar-sur- Aube. Son aveugle instinct, l'idée fixe
25 qui avait dominé sa vie, la ramenait à son lieu de naissance. Sans but et sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reçu la flétrie? Elle alla se blottir au fond d'une carrière. Là, la mère de Beugnot, se souvenant qu'elle avait dans les mains
30 certaine somme, jadis laissée pour les pauvres par la Valois, eut le charitable courage d'aller la nuit lui porter cet argent dans sa caverne. Sans cela,
elle y serait morte de faim, n'eût pu passer en Angleterre.
Mais là même, de quoi vivrait-elle? Son indigence prouvait bien qu'elle n'avait ni eu ni vendu le collier, ni placé un million. Elle ne pouvait vivre que d'in- 5 jures^ à la reine. Je ne crois pas du tout que la cour ait été si sotte que de favoriser, comme on dit, sa fuite, qu'elle ait déchaîné elle-même cet être dangereux qui brûlait de parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne pouvaient manquer d'ex- 10 pîoîter.
Il y avait à Londres, en tout temps, une manufacture de pamphlets, de libelles, fort lucrative et doublement payée, et par le public curieux, et par la cour y qui les craignait, travaillait à les supprimer^"! Très^s sottement sous la Du Barry, puis à l'avènement Marie- Antoinette, on traitait avec ces faquin^ et, chose encore plus sage, pour les marchés mygferieux, on employait les hommes les plus ret^o^SââJJts de France, un Éon^ ou un Beaumarchais. En 1774, 20 celui-ci court l'Europe, de Londres à Vienne, poursuivant un libelle (X Aurore^, avec mille aventures; il en fait unj roman. Avec la même adresse, en 1787, la cour traitje avec la Valois, pour l*çmpêcher de publier son Mémoire justificatif (corrige, dit-on, par Ca- 25 lonne). -La bombe cependant éclai^ en 1788. ^
Ce Mémoire, étendu, devint un véritable livre. Vie C.\ de l'auteur, en deux volumes in^°.\ Nouvelle peur \ du roi, de la reine. Par une smguliare imprudence, pour faite disparaître le livre, on envoie la personne 30 Ta plus ep vue, que suivaient les regarda^ madame de Polignac^ L'édition entière est achetée. \ Elle périt A,
106 EXTRAITS DE l'hISTOIRE DE FRANCE
dans un four de Londres . . . moins un seul exemplaire que garda un de nafijoHinistres et que la Convention a fait réimprimer. ^^^V
La Valois ou ses rédacteurs avaient dans le Mé- 5 moire, d'extrême vraisemblance, mis un trait fort invraisemblable, romanesque et calomnieux (les rendez-vous nocturnes qffr^la reine ^^rait donnés à Rohan). Les libelliste»-à— grig^e n^sffl^irent que trop cette voie. Encouragés sans doute, payés par des 10 ennemis de la reine, ils firent de Marie- Antoinette, en quelques pages, une horrible légende, absurde, insensée, où elle est à la fois Messaline^ et la Brinvilliers,^ empoisonnant Vergennes et tout ce qui lui fait obstacle, donnant à tout venant l'arsenic et la 15 mort-aux-rats.
Il suffit de jeter un regard sur ces pages pour C* voir qu'elles n'ont nul rapport avec les vraies publiv^- cations de la Valois. Pour mieux vendre,, on y /^,* ^ mit son nom. Elle eut, beau protester, jurer que ^o ce n'était pas d'elle. La masse passionnée avalait \ toute chose dans sa voracité crédule. Par contre,
Burke^ et nos ennemis entreprenaient dès lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux légendes étaient en face et les deux fanatismes. La y^ 2$ Valois risquait de nouveau d'être prise entre, écrasée, aplatie.
Plusieurs fois, dès 1786, on avait essayé de tuer le mari. Combien plus elle avait à craindre I Elle avait trente-deux ans. Elle eût voulu finir. Elle pensa 30 plusieurs fois au suicide.
Son mari, qui aussi a écrit des mémoires, dit que Jes Orléans voulaient l'enlever, la traîner à Paris, la
Vs»
LE COLLIER DE LA REINE lO/
jeter à la barre de TAssemblée, au risque de la faire poignarder par les royalistes.
Si Ton eut cette idée, les royalistes avaient intérêt à la prévenir, donc, à Tassassiner avant Tenlèvement.
Elle était entre deux dangers. s
Elle était seule (le mari à Paris) dans ce noir infini de Londres, alors à peu près sans police. Pas de secours à espérer. Et elle n'aurait pas été quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable à attendre. Si Damiens,^ pour une égratignure au roi, fut tenaillé, lo que n'eût-on fait à celle-ci? Quelle fête c'eût été pour nos enragés (si atroces, de Vendée,^ de la terreur blanche^), quel joyeux carnaval, de l'enlever dans quelque maison sûre, de s'amuser du monstre, de la faire lentement mourir!... Telles étaient du 15 moins ses terreurs.
Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle et lui apprennent qu'elle doit venir avec eux, que l'un d'eux a juré sur l'Évangile qu'elle lui doit cent gui- y nées, et que, selon la loi de ce pays de liberté^il va 20^ l'emmener chez le juge. Elle leur verse à boire, par- p^ vient à se sauver dans la maison voisine, s'enferme\ . dans une chambre du troisième étage. Les entendant-*^j^ ^> monter, et décidée à tout pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au balcon. La 25 porte de bois blanc éclate. Ils entrent . . . Elle lâche tout, elle tombe . . . ^Assommée et brisée . . . bras et cuisse cassés, un œil hof^^e'ia tête, et l'épine rompue . . . Elle mit tr^^''^ ''^TinJr^'' à mourir (Mém. de Lamotte, 199; édit. L^our, 1858). 30
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