Extraits de l'introduction a l'histoire de CharlesQuint, et precis des troubles civils de Castille
L’Italie et quelques autres contrées de l’Europe ont fait des écoles de peinture , on pourrait dire que l’Angleterre a fait aussi une école d’histoire , et que ses Hume “et ses Robertson sont à l’histoire ce que Raphaël et Rubens ont été pour la peinture : de part et d’autre ce sont les chefs de l’école dans les deux genres. Depuis les Grecs et les Romains , les Anglais sont ceux qui ont montré 7 réunies dans un plus haut degré , les qualités qu’exige le genre de l’histoire , qualités qui doivent être à-la-fois celles de l’homme vertueux et de l’homme savant , et par là retracer ce que Quintilien a dit de l’orateur : vir probus dicendi peritus. Ce mérite n’est pas commun , il faut en convenir : les narrateurs abon4ent comme les compilateurs $ ■ mais les vrais historiens sont fort rares ,
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à peine chaque peuple peut-il en montrer trois ou quatre. Parmi ces fanaux placés à de grandes distances les uns des autres , sur la route où les hommes aiment à chercher l’instruction par la connaissance des faits qui ont rempli les âges passés , il est peu d’hommes qui occupent un rang plus élevé que l’illustre auteur de V Histoire de CharleS’-Quint , le docteur Robertson :
avant lui, d’autres avaient entrepris le même travail. Un pareil sujet ne pouvait pas rester sans peintres; mais ceux qui l’ont tenté n’avaient ni le génie ni la palette de Robertson. Par un de ces traits qui n’appartiennent qu’à un homme d’un ordre supérieur, Robertson a senti que l’histoire de Charles - Quint , présentée d’une manière isolée , ne pouvait pas suffire aux besoins du lecteur , et que pour les remplir, pour être bien entendu de lui, il fallait auparavant lui montrer les causes qui avaient amené la société dans l’état où elle se trouvait à l’époque du règne de Cliarles-Quint : pensée aussi juste que grande, et qui nous a valu l’admirable.
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morceau connu sous le nom à'Introdupr tion à liÊLstoirti de Charles- Quint. Elle suffirait seule pour former un ouvrage d’un grand prix , et sûrement dans l’ordre de l’instruction générale , elle surpasse l’histoire même à laquelle elle sert comme de péristyle ; car l’une n’est que la peinture d’un homme , et l’autre est celle dg la société elle-même. Avec quel plaisir cef auteur judicieux fait assister à la renaissance des sociétés , et les montre comme surnageantes sur la barbarie, qui les avait englouties depuis des siècles- Il était digne du génie de Robertson de reconnaîtra an milieu des mobiles divers qui ont contribué au renouvellement des sociétés, etd’assigner comme décisifs les quatre grands faits, de la découverte des deux Indes , de l’imprimerie , de la poudre à canon , et celui de la - réformation , arrivés dans un espace de temps assez rapproché. Seuls , ils suffisaient pour faire un monde nouveau. La révolution française leur a servi de corollaire , en réunissant comme dans un réservoir commun toutes les innova-
lions dont ces quatre faits avaient posé les principes et semé les germes. Le jugement de Robertson a été celui des hommes de génie qui se sont occupés de l’état des sociétés humaines , les Hume, les Fergusson , les Montesquieu, et mille autres, qui 4 tous se sont accordés à reconnaître la marfcke progressive de l’esprit humain , et à indiquer la suite naturelle de ce développement. C’est la clarté de cette brillante constellation , formée des plus beaux génies du siècle dernier, qui a éclairé et couvert des plus vives lumières toutes les parties Üè cette question . L’écrit de Robertson est très-propre à servir d ’ antidote à ceux qui , par intérêt ou par brièveté de vues , font d’un événement immense , tel qu’est la révolution française , le produit de causes minutieuses ou bizarres , et qui n’ont aucune proportion avec un effet aussi étendu que cette révolution. C’est à ce double titre d’écrit salutaire en lui-même, et irréprochable de la part de son auteur, étranger à la France et à la révolution, que sa mort a devancée} c’est, dis-je, à ce dou-
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ble titre qu’il m’a paru utile de présenter au public un extrait de V Introduction à V Histoire de Charles- Quint , en bornant cet extrait à la partie de l’ouvrage qui a rapport exclusivement aux changemens successifs qu’ont éprouvés les sociétés européennes.
Cette Introduction renferme beaucoup de choses étrangères aux besoins du moment, sur-tout à celui de suivre le mouvement qui a fait surnager la société sur le limon que les barbares avaient déposé sur l’Europe :
par là, on assiste à la renaissance même de cette société. U Histoire de Charles-Quint forme un ouvrage très-volumineux, qui peut dépasser le temps et les facultés dont beaucoup peuvent disposer. J’ai eu en vue de leur épargner la privation de la connaissance d’un écrit qu’ils ne pouvaient pas se procurer isolément , ils le trouveront dans cette publication. Peut-être que la multiplication des livres hâte le moment dans lequel les extraits deviendront indispensables pour pouvoir jouir d’une richesse accablante par son abondance , et que la réduction seule rendra usuelle. Le corps
même de V Histoire de Charles - Quint renferme deux morceaux admirables dont on pourrait tirer des épisodes d’un grand intérêt. Le premier est relatif à la réformation religieuse et politique de l’Allemagnej le second se rapporte à la guerre des communes de Castille , dans laquelle périrent les libertés primitives de l’Espagne, L’illustre auteur a assigné, avec sa sagacité ordinaire , les causes , spit éloignées , soit immédiates de ces deux événemens, et sur-tout de la réformation , qui ne fut point l’effet du hasard, de l’intérêt privé, ni l’œuvre de quelques hommes isolés , mais le résultat nécessaire d’une multitude de causes dont l’opération , continue pendant plusieurs siècles , amèna l’explosion à l’heure de la maturité. Robertson a développé le tableau de ces causes avec une profondeur de jugement et une évidence qui jettent sur cette question une clarté à laquelle on ne peut se refuser sans aveuglement volontaire. L’intérêt de la narration redouble lorsque l’auteur peint l’abaissement et le triomphe alternatifs, dans un
espace de temps fort rapproché , de cette réformation, qui avait eu Pair de périr après la bataille de Mulberg et la dissolution de la ligue de Smalkalde. Alors Charles-Quint, se croyant dispensé du besoin de feindre davantage , attaqua la réformation avec toute la force que lui donnait sa nouvelle victoire. Tout tomba à ses pieds , et se crut heureux de sa clémence : triomphe de ' courte durée ! retour imprévu de la fortune ! A quelques mois de là , ce prince naguère si puissant, si menaçant, se vit surpris dans Inspruk , obligé de fuir à pied , malgré les cuisantes douleurs de la goutte , et presque suppliant à son tour $ il fut contraint de rendre à la réformation les avantages qu’il lui avait ravis ; elle se releva par la même main qui Pavait abattue. Grande leçon, faite pour montrer que les révolutions d’opinion ne cèdent pas comme les révolutions produites par des intérêts privés , et qu’il existe dans les révolutions de cette nature un principe vital propre à les faire survivre aux plus grandes épreuves.
Mais quelque intéressant que soit par lui-même ce morceau d’histoire , il s’éloigne trop des circonstances présentes pour que son rappel renfermât une utilité directe , je me suis donc abstenu de le représenter.
Il n’en est pas de même du second morceau , qui rentre entièrement dans les intérêts qui nous occupent à cette heure :
toute l’attention de l’Europe est tournée vers l’Espagne ; ses libertés nouvelles sont attaquées, elle s’apprête à les défendre.
Par un retour inattendu et bien singulier, après trois siècles écoulés, l’Espagne se trouve dans une position semblable à celle dans laquelle elle fut placée lorsque les communes de Castille voulurent , mais ne surent pas défendre leurs libertés. Cette histoire présente des rapprochemens d’une ressemblance frappante avec ce qui se passe sous nos yeux; la narration de ce fait a conduit Robertson à tracer le tableau des anciennes libertés de l’Espagne, et au grand étonnement de ceux qui n’ont connu que V Espagne du pouvoir absolu,
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on trouve qu’elle était le pays de l’Europe le plus libre , qu’elle a devancé et surpassé en liberté l’Angleterre elle-même; on trouve de plus que la double aristocratie espagnole , après avoir excité les peuples contre le prince pour étendre ses privilèges propres , se réunit à lui contre le peuple quand elle put craindre pour ses privilèges de la part de celui-ci. C’est ce qu’elle a fait par-tout , et ce qu’on la voit faire encore en Espagne. Par le rappel de l’ordre qui régissait anciennement l’Espagne, on sera à portée de juger le droit que la dynastie autrichienne a eu de dépouiller l’Espagne de ses anciennes libertés et si celle-ci n’a pas eu celui de réclamer un régime légal et régulier.
Comme il arrive toujours dans les crises si propres à donner à l’esprit humain tout son développement, des caractères émigens apparurent sur cette scène ; et ce qui rend leur apparition plus remarquable , c’est que , par une réunion presque sans modèle dans l’histoire , les plus distingués des personnages de cette époque
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furent deux époux , Podilla et Maria Pachero, noble couple dont le rare exemple doit immortaliser la mémoire.
Il est étonnant que le théâtre ne se soit pas emparé de ce sujet , il est éminemment tragique. Quel effet ne produirait-il pas sous la main puissante d’un Corneille !
Lui qui a tant reçu de l’Espagne, Comment ne lui a-t-il pas rendu, en traitant ce sujet national , un hommage de reconnaissance ? Ce sujet semblait lui appartenir : la grandeur était l’élément du génie de Corneille ; il ne se plaisait que là , parce qu’il se trouvait dans sa sphère naturelle.
Corneille a prêté beaucoup de grandeur aux Romains , il la trouvait toute faite avec les Espagnols .
J’ai donné pour corollaire , ou plutôt pour couronne , à cet extrait , les admirables paroles de l’empereur Charles-Quint à la fin de cette guerre des communes.
Quand on a le bonheur de rencontrer de si honorables sentimens , des pensées puisées si avant dans la nature de l’homme, il faut s’arrêter : alors il ne reste plus qu’une
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chose à faire , c’est-à-dire des vœux pour qu’elles deviennent communes à tous ceux qui pourraient se trouver dans la même position que leur auteur.
Le respect pour la propriété d’autrui m’a forcé de m’abstenir de faire usage de la traduction de M. Suard : j’eusse été heureux de rappeler au public l’ouvrage d’un homme profondément versé dans la connaissance de la langue anglaise ; sa traduction est un modèle d’élégance et de pureté de langage : c’était le caractère de l’esprit et du talent de cet auteur j mais j’ose assurer que le public n’y perdra rien , et qu’Ü trouvera dans cette nouvelle traduction , avec la même fîdéli^ au texte , plus de nerf et d’énergie que dans l’ouvrage de M. Suard. Par là , cette traduction se rapprochera davantage de l’original anglais, dont le caractère , comme en général celui des écrivains de cette nation , se fait plus remarquer par la force , même par la véhémence, que par l’élégance et cette fleur d’urbanité que les Français recherchent avec tant de soin dans leurs écrits.
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Çette traduction est l’ouvrage de deux jeunes amis des lettres , qui ont étudié la langue anglaise de manière à la posséder parfaitement, et qui sont déjà connus par d’honorables succès dans cette carrière :
l’un de ces deux hommes laborieux et éclairés porte un nom célèbre dans les annales de l’éloquence parlementaire , et qui jeta un grand éclat sur une députation fameuse en 1792.