‹ Extraits de l'introduction a l'histoire de CharlesQuint, et precis des troubles civils de CastilleChapitre 2 sur 14 · SECTION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SECTION PREMIÈRE

Esquisse des progrès de la civilisation en Europe, sous le rapport du gouvernement intérieur, des ■ lois et des mœurs.

Il y a eu deux grandes révolutions dans l’état politique et dans les mœurs des nations européennes : la première prit sa %ource dâns l’accroissement de la puissance romaine, la seconde danssadécadence.Quand l’esprit de conquête eut entraîné les armées romaines au-delà des Alpes, elles trouvèrent les pays qu’elles attaquaient habités par des peuples auxquels elles donnaient le nom de barbares, mais qui n’en étaient pas moins braves , ni moins amis de leur indépendance , et qui déployèrent la plus Constante valeur en défendant leurs territoires. Ce fut à

la supériorité de leur discipline , plutôt qu’à leur courage, queles Romains durent leurs triomphes. Là, une seule bataille n’eut pas, comme chez les peuples efféminés de l’Asie, décidé du destin d’un empire; vaincus, ils revolaient aux armes avec un nouvel enthousiasme, et leur valeur, enflammée par l’amour de la liberté, suppléait à l’accord et à la tactique de leurs adversaires.

Les Romains, après avoir ainsi désolé l’Europe, s’appliquèrent à la civiliser. La forme de gouvernement qu’ils établirent dans les provinces conquises fut sévère, mais régulière; elle assura le repos public. Comme pour consoler leurs nouveaux sujets de la perte de leur liberté, ils leur communiquèrent leurs arts et leurs sciences, leur langue et leurs moeurs. L’Europe commença à respirer après les longs malheurs qui l’avaient accablée; la culture fut encouragée ; la population s’accrut; les villes détruites furent rebâties; de nouvelles cités furent fondées; une sorte de prospérité apparente vint réparer en partie les désastres de la guerre.

Cet état toutefois était loin d’être heureux et favorable au développement de l’esprit humain. Les vaincus étaient désarmés par les vainqueurs et surveillés par des troupes soudoyées pour les contenir. Ils étaient soumis, commeune proie, à de cupides gouverneurs, que l’impunité encourageait à toutes sortes d’exactions, et dépouillés

de leur fortune par des taxes exorbitantes, répar* lies avec si peu de soin , que les charges étaient aggravées en raison de l’impossibilité où l’on était de les acquitter; ils voyaient les plus industrieux de leurs côncitoyens réduits à aller mendier des richesses et de la célébrité dans une capitale éloignée, et obligés de soumettre aveuglément toutes leurs actions aux vains caprices d’un maître.

Il était impossible que cet état d’avilissement n’anéantît pas chez ces peuples toute vigueur et toute générosité. Ce caractère martial et indépendant, apanage distinctif de leurs ancêtres, s’éteignit entièrement chez eux dès qu’ils furent asservis au jcttig des Romains. Ils perdirent et l’habitude et la capacité même de diriger leuï volonté et leurs actions : ainsi donc la domination des Romains, comme celle de tous les grands empires, avilit et degr^a l’espèce humaine (I).

Une société ne peut pas être durable dans un pareil état de choses. Le gouvernement romain offrait même, dans sa forme la plus parfaite, des vices qui devaient entraîner sa ruine ; le temps fit germer des semences de corruption et enfanta de nouveaux désordres. Une constitution vicieuse et usée serait tombée d’elle-même sans aucun choc étranger. L’irruption des Goths, des Vandales, des Huns, et des autres nations bar-:

bârcs, liâla 1 événement el précipita la ruiné de l'Empire. On eût dit en quelcpie sorte que de nouvelles nations sortaient tout-à-coup du sein de régions inconnues, pour venger sur les Romains les maux qu’ils avaient fait souffrijLà l’humanité. Quelques-unes de ces peuplades sauvages habitaient les provinces germaniques que les Romains n’avaient pas encore subjuguées, les autres étaient dispersées dans ces vastes contrées du nord de l’Europe et du nord-ouest de l’Asie qu’occupent aujourd’hui les Danois, les Suédois, les Polonais , les Russes et les Tartares.

L’amour du pillage, plutôt que le désir de former des établissemens nouveaux, donna lieu aux premières irruptions de ces peuplades armées par un chef courageux et populaire.Quelques-uns de ces barbares sortirent de leurs forêts , et fondirent sur les provinces frontières avec une violence irrésistible; passèrent au fil de l’épée tout ce qui leur opposa de la résistance; dépouillèrent les habitans de ce qu’ils avaient de précieux; firent un grand nombre de prisonniers, et après avoir mis tout le pays à feu et à sang, s’en retournèrent triomplians au sein de leurs déserts. Le bruit de leurs succès et les détails qu’ils donnèrent sur les richesses et lesdouceurs inconnues des pays mieux cultivés ou situés en de plus heureux climats, tout excita l’ambition et la cupidité de nouveaux aventu-

riers, et contribua à jeter sur la frontière d’autres hordes de dévastateurs.

Plusieurs causes se réunirent alors pour amener une grande révolution et garantir le succès à ceux qui envahiraient l’Empire. La République romaine avait dû la conquête du monde à la sagesse de ses institutions civiles, et à la sévérité de sa disicplirie militaire ; mais sous les empereurs, les institutions étaient tombées dans l’oubli et la discipline s’était relâchée par degrés. Les armées de l’Empiré, au quatrième et au cinquième siècle, ne conservaient presque plus aucun trait de ressemblance avec ces légions invincibles toujours suivies de la victoire. Au lieu d’hommes libres courant aux armes pour l’amour de la gloire et de la patrie, ce n’était plus que des barbares qu’on enrôlait par force et dont on payait le dévouement; esclaves trop faibles ou trop fiers pour se soumettre aux pénibles travaux delà guerre, qui allèrent même jusqu’à se plaindre du poids de leur armure, et la quittèrent, parce qu’il leur était impossible de la porter. Alors l’infanterie, seul rempart et principale force des armées de l’ancienne Rome, tomba peu-à-pçu dans le mépris ; un despotisme jaloux avait désarmé le peuple, et des esclaves opprimés, privés de tout moyen de se défendre, n’avaient ni la force ni le désir de résister à leurs tyrans, de qui, après tout, ils

avaient peu de chose à redouter, parce que leur position ne pouvait guère devenir plus déplorable. L’amour de la guerre s’éteignait dans les cœurs, et les revenus del’Empire diminuaient aussi graduellement. Le goût des objets de luxe venus de l’Orient s’était tellement fortifié à la cour des empereurs, que des sommes immenses allaient ainsi s’engloutir dans l’Inde. Ces empereurs, qui dirigeaient d'une manière absolue ce système de désordre, se plongèrent dans toutes les mollesses orientales. Renfermés dans les murs d’un palais, ignorant la guerre, étrangers aux affaires; gouvernés par des femmes, des eunuques, ou par des ministres non moins efféminés; tremblans aux approches du danger et dans les circonstances qui exigeaient une vi* gueur égale au conseil et dans l’action, la plu part laissèrent voir à découvert l'impuissante irrésolution de la faiblesse et de l’imbellicité.

L’état des peuples barbares offrait sous tous les rapports uu aspect opposé à celui des Romains: chez les premiers, l'esprit guerrier subsistait dans toute sa vigueur; les chefs étaient pleins d’une valeur féroce. Les troupes mercenaires et efféminées qui occupaient la frontière, ébranlées par leur impétueuse attaque, ou prenaient la fuite à leur approche, ou étaient mises en déroute dès le premier choc: un faible expédient auquel eurent recours les empereurs, fut

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de soudoyer des corps nombreux de barbares,

et de les employer à repousser les nouveaux assaillans; mais au lieu de retarder ainsi la chute de l’Empire, ils ne firent que l’accélérer : ces mercenaires ne tardèrent pas à tourner leurs armes contre leurs dominateurs, et le firent avec plus d’avantage; car ayant appris au service des Romains la discipline et la tactique que ceux-ci n’avaient pas encore oubliées entièrement, ils fortifièrent de cette science leur férocité naturelle, et en devinrent véritablement invincibles.

Quoique toutes ces causes réunies rendissent les conquêtes de ces nations sur l’Empire extrêmement rapides, leur marche n’en fut pas moins signalée par d’horribles dévastations, et par une incroyable destruction de l’espèce humaine. Les peuples civilisés qui prennent les armes après de mûres réflexions, par des motifs de politique ou de prudence, dans la vue de prévenir un danger ou un événement éloigné, portent dans leurs hostilités si peu d’animosité, quela guerre est entreeux dépouillée de la moitié deses horreurs. Les barbares sont étrangers à de tels raffinemens : ils entreprennent la guerre avec impétuosité et \ la poursuivent avec fureur ; ils n’aspirent qu’à . accabler leurs ennemis de tout le poids de leur courroux, et leur rage ne s’éteint que lorsqu’ils sont las de les frapper de tous les maux que leur imaginationapu inventer.Tel est en effet l'esprit

qui anime aujourd’hui, dans leurs guerres, les peuplades sauvages de l’Amérique, et telles furent aussi les dispositions avec lesquelles les barbares du nord de l’Europe et de l’Asie, plus puissans et non moins féroces, se précipitèrent à-la-fois sur l’Empire romain. Celui qui serait appelé à prononcer sur l’époque de l’histoire du monde où l’humanité eut le plus à souffrir, désignerait certainement, sans hésiter, celle qui s’écoula depuis la mort de Théodore-le-Grand jusqu’à l’établissement des Lombards en Italie. Les auteurs contemporains, témoins de ces scènes de désolation ont fait de vains efforts pour trouver des expressions capables d’en exprimer toute l’horreur: fléau de Dieu, des- • tracteur des nations, telles sont les épithètes dont ils se servent pour désigner les principaux chefs des barbares ; ils comparent aux tremblcmeus de terre, aux incendies, aux déluges, enlin aux plus terribles comme aux plus funestes calamités que puisse concevoir l’imagination de l’homme, les désastres dont ces brigands affligeaient alors le monde.

Mais rien ne peut mieux faire juger de cette marche destructrice des barbares, que le tableau qui frappe les regards attentifs de l’observateur, lorsqu’il contemple le changement total qui s'opère dans l’état de l’Europe au moment où elle commence à recouvrer par degrés sa tran-

quillité, vers la fin du sixième siècle. Les provinces les plus fertiles du midi de l’Angleterre étaient alors au pouvoir des Saxons; les Francs tenaient la Gaule , les Huns la Pannonie, les Visigoths l’Espagne , les Goths et les Lombards i’I- * talie et les provinces adjacentes; peu de vestiges du système politique et législatif, des arts et de la littérature des Romains avaient échappé aux coups du génie des âges barbares; par-tout s’établissaient de nouvelles formes de gouvernement et de nouvelles lois, de nouvelles mœurs et de nouvelles coutumes , de nouvelles langues et de nouvelles dénominations pour les peuples et les territoires (II).

C’est au sein des épaisses ténèbres où celle fatale' révolution plongea l'univers , qu’il faut chercher les semences de l’ordre, et découvrir les premiers principes de la politique et des lois de l’Europe actuelle.

Mais pour donner un aperçu exact de l'état de l’Europe ‘au commencement, du seizième siècle, il est nécessaire de prendre les choses de plus haut et de considérer l’état des peuples du Nord , dès les premiers temps de leur établissement dans les pays que leurs descendans occupent ; il faut signaler leur marche rapide de la barbarie à la civilisation , s’arrêter à ces causes et à ces événemens généraux dont l’action , uniforme et étendue, avait amené l’état politique

et social existant -à l’époque où Charles-Quint monta sur le trône.

Les conquêtes que font les peuples soumis à un gouvernement despotique ne servent qu’à étendre. la domination, qu’à augmenter le pouvoir du despote; au contraire, les armées com- . posées d'hommes libres font des conquêtes pour elles-mêmes et non pour leurs chefs : or, telles étaient celles qui détruisirent l’Empire romain et qui s’établirent dans les différentes parties de son territoire. Non-seulement les peuples sortis du nord de l’Europe, toujours regardé comme l’asile de la liberté, mais les Huns et les Alains, habitans d’une partie de ces pays considérés comme le siège de la servitude (i), jouissaient de cette entière indépendance qui semble presque incompatible avec un état social et avec les règles nécessaires pour le maintenir. Ils suivaient , non par contrainte, mais par goût, le chef qui les menait à la victoire; ce n’étaient point des. soldats à qui il eût ordonné de marcher, mais des volontaires qui ldi offraient de l'accompagner (III).

Une nouvelle division des propriétés, reposant sur de nouveaux principes et sur des mœurs nouvelles, intrpduisit par degrés un système de gouvernement inconnu jusqu’alors , ce qu’on

) I)e l’Esprit des lois, liv. XVII.

appelle aujourd’hui la féodalité. Bien que les

peuples barbares qui le créèrent, ne se fussent pas établis en même temps dans leurs nouveaux territoires, qu’ils ne sortissent pas des mêmes contrées , qu’ils ne parlassent pas la même langue, qu’ils ne reconnussent pas le même chef, la politique et les lois de ce système s’établirent avec trèspeu de différence dans tous les états de l’Europe. C’est cette étrange uniformité qui a fait pensera certains auteurs que tous ces peuples , quoique distincts sous tant de rapports, n’en avaient fait qu’un seul daus l’origine; mais on peut l’attribuer avec plus de raison à la ressemblance qu’avait offerte leur état social respectif dans la première patrie, comme à celle qu’on pouvait remarquer dans la situation de chacun d'eux, en prenant possession de leurs .nouveaux territoires.

Conquérans de l’Europe , ils avaient à défendre leurs conquêtes non-seulement contre ceux des indigènes qu’ils avaient épargnés, mais encore contre les irruptions plus formidables de nouveaux usurpateurs : aussi leur propre défense fut le premier soin et l’objet principal de leurs institutions civiles et politiques. Au lieu de ces associations arbitraires qui, en portant à peine atteinte a leur indépendance personnel le , avaieu t suffi pour fonder la sécurité commune au sein de leurs sauvages déserts, ils virent la nécessité de former entre eux des alliances plus étroites ,

el de sacrifier au salut général quelques-uns de leurs droits privés. Tout homme libre recevant une portion dans la division des terres contractait par cela même l’engagement de prendre les arnles contre l’ennemi commun : ainsi le service militaire était la condition sous laquelle il recevait et possédait sa terre ; et comme il était exempt de toute autre charge, cette possession, chez un peuple belliqueux, devait être estimée, facile et honorable. Le roi ou le chef qui les avait dirigés dans la conquête , continuant à être à la tête de la colonie, avait aussi la plus grande portion du sol conquis. Delà de nouveaux moyens pour lui de récompenser les services passés et d’en acheter pour l’avenir; c’était aussi dans cette vue qu’il accordait ses terres, imposant à ceux à qui il les distribuait l’obligation de s’armer pour sa défense et de suivre ses étendards avec un nombre d’hommes proportionné à l’étendue du terrain qu’ils avaientreçu.

Les principaux officiers, à l’exemple du souverain , distribuaient aussi des portions de terre à ceux qui reconnaissaient leur commandement, et mettaient à leurs libéralités la même condi-

tion. Un royaume féodal offrait donc bien plutôt un établissement militaire qu’une constitution civile : l’armée victorieuse, en se fixant sur le territoire soumis , continuait à reconnaître le pouvoir de ses chefs et les règles de la discipline.

Homme libre et soldat étaient devenus des termes synonymes ; tout possesseur de terre , armé d’un glaive , était toujours prêt à marcher à la voix de son supérieur et à voler au combat contre l’ennemi commun.

Mais tandis que le gouvernement féodal semblait s’appliquer d’une manière si admirable à la défense contre les attaques d’un pouvoir étranger, il n’offrait que de très-faibles garanties du maintien de l’ordre et de la tranquillité intérieure. Il était visible que ce système renfermait, même dans l’arrangement le plus parfait de ses élémens, des principes de désordre et de révolution. Ces principes ne tardèrent pas à se développer, et semanifestantavecrapiditédans toutes les parties du système, ils produisirent les plus funesteseffets Les liens de l’union politiqueétaient extrêmement faibles, les causes d’anarchie fort nombreuses ; les parties monarchiques et aristocratiques de la constitution, n’ayant aucun pouvoir intermédiaire qui les contre-balançât , se heurtaient et se combattaient sans cesse. Les vassaux puissans de la couronne extorquèrent bientôt la confirmation à vie de leurs droits sur les terres, qui, dans le principe, avaient été des dons purement gratuits et qu’ils tenaient pour un temps seulement du bon plaisir du prince. Non contens de cela, ils obtinrent bientôt de les convertir en possessions héréditaires; un pas déplus

consomma cette suite d'usurpations et les rendit inattaquables(IV).Le succès d’une ambition non moins audacieuse qu’absurde leur assura des titras d’honneur, et les conduisit à des postes élevés et honorables. Ces marques particulières de distinction que la considération publique accorde à un mérite élevé, ou dont la confiance publique honore un talent supérieur , s’attachèrent à certaines familles et se transmirent avec les fiefs de génération en génération.

Les vassaux delà couronne, une fois surs delà possession héréditaire de leurs terresef de leurs dignités, furent portés, par la nature même des institutions féodales, qui, bien que basées sur la subordination , tendaient néanmoins à l’indépendance, à livrer de nouveaux et de plus dangereux assauts aux prérogatives du souverain. Ils obtinrent du pouvoir une juridiction suprême tant civile que criminelle dans leurs domaines, le droit de battre monnaie et le privilège de faire la guerre à leurs ennemis particuliers en nom propre et de leur propre autorité. Les idées de dépendance politique furent toutà-fait mises en oubli, et à peine resta-t-il encore quelques traces delà subordination féodale primitive. Des fewdataires qui avaient acquis une haute puissance, ne pouvaient plus se résoudre à se regarder comme des sujets, ils aspirèrent onvertementà l’indépendance ; les liens qui unis-

saient à la couronne les principales parties de la constitution furent rompus; des royaumes considérables en puissance et en étendue se trouvèrent démembrés en autant de principautés différentes qu’ils contenaient de barons puissans. Ces barons, divisés par mille motifs de rivalité et de discorde, suscitaient des guerres perpétuelles. Tous les pays de l’Europe , ravagés ou exposés continuellement à l’être par ces sanglantes querelles, se couvrirent de châteaux et de forts élevés pour mettre les habitans à l’abri non des irruptions étrangères, mais des attaques de l’intérieur. Par-tout l'anarchie triomphante s’élevait sur les .ruines de tous les étâblissemens et de toutes les'garanties de l’état social ; le peuple, la portion la plus nombreuse et la plus utile de l’état, se voyait réduit à une entière servitude, ou traité avec la même hauteur et la même dureté que s’il eût été réellement plongé dans un honteux esclavage (V); le prince, dépouilléde presque toutes ses prérogatives, et sans force pour rendre et faire exécuter des lois salutaires, ne pouvait plus ni protéger l’innocent ni châtier le coupable. Les nobles, bravant toute autorité, se harcelaient sans cesse les armes à la main , opprimaient leurs malheureux vassaux, et humiliaient le front couronné de leur souverain ; le temps mit ensuite le comble à cet état de choses en le rendant solide et même res-

peclable, en imprimant enfin le sceau de sa turée à un édifice que la violence avait élevé.

Tel fut l’état de l’Europe quant à l’administration intérieure, depuis le septième jusqu’au onzième siècle. Toutes les expéditions extérieures entreprises par les différens étals durant cette période, furent extrêmement bornées. Un royaume démembré, en proie aux dissentions, n’étant animé par aucun intérêt commun et n’ayant point de chef commun pour diriger ses forces , était incapable d’agir avec vigueur. Les guerres qui se firent eu Europe pendant tout cet espace de temps, ressemblaient plutôt à des incursions de pirates ou de bandits, qu’aux opérations régulières d'une armée disciplinée : l’état, désuni, restait plongé dans l’inaction, et toutes ses tentatives pour en sortir n’avaient d’autre effet que de mettre au grand jour son impuissance. Le génie supérieur de Charlemagne, réunissant, il est vrai , ces membres séparés, parvint à en former un seul corps, auquel il rendit cette vigueur et ce mouvement qui distinguèrent son règne, et qui lui ont acquis des droits à l’attention et à l’admiration même des siècles plus éclairés. Mais cet état d’activité et d’union n’était pas dans la nature du gouvernement féodal : aussi fut-il de courte durée. Immédiatement après sa mort, un système qui 11e pouvait être soutenu que par celui qui l’avait créé, s’écroula de fond

en comble. Depuis la mort de ce grand homme jusqu’au onzième siècle, c’est une succession d’événemens sans intérêt, de guerres sans motjf, et d’atrocités sans résultat , qui remplit et souille les annales des nations européennes.

A ces terribles effets de l’anarchie féodale on peut ajouter sa funeste influence sur le caractère et le développement de l’esprit humain.

Tant que les hommes ne sont pas assurés de la protection d’un gouvernement régulier et des garanties de sûreté individuelle qui en découlent naturellement, ils ne font aucun progrès dans les sciences et les arts; ils ne parviennent jamais à perfectionner le goût, à polir les mœurs de la nation. Moins d’un siècle après l’établissement des peuples barbares dans leur nouveau territoire, il restait à peine un souvenir des connaissances et de la civilisation que les Romains avaient introduites en Europe. La littérature, les sciences , le goût, étaient, dans ce temps déplorable , des mots presque inconnus , ou si l’on en faisait quelquefois usage, c’était pour les appliquer à des objets si méprisables , qu'il paraît bien qu’on en avait oublié la valeur réelle. On voyait des personnes du plus haut rang , placées aux postes les plus élevés, ne savoir ni lire ni écrire. La plupart des ecclésiastiques ne comprenaient pasle bréviaire qu’ils étaient tenus de réciter chaque jour, quelques-uns même pou-

vaient à peine le lire(VIV Les souvenirs du passé se perdaient en grande partie ou se recueillaient dans des chroniques remplies de détails puérils ou de contes de légende: tout, jusqu’aux recueils de lois publiés par les différentes nations établies en F.urope, avait perdu son autorité première ; on y substituait le vague et le caprice des coutumes. L’esprit humain, privé de toute culture et abattu par l’oppression, croupit dès-lors dans une profonde ignorance. L’Europe, durant quatre siècles, produisit à peine un auteur qui mérite d’être lu, soit par le mérite du style, soit par la justesse et la nouveauté des idées , et l’on ne peut citer une invention utile ou même agréable dont ce long espace de temps puisse s’énorgueillir.

Le christianisme lui-même, dont les préceptes sont fixés et les institutions expliquées dans l'Ecriture avec assez de précision pour le mettre à l’abri de toute fausse interprétation; le christianisme dégénéra , dans les ténèbres de ces âges , en une honteuse superstition. Les nations barbares, en embrassant le christianisme, avaient changé l’objet et non l’esprit de leur culte religieux. Elles employaient, pour s’attirer la bénédiction du vrai Dieu , les mêmes moyens qu’elles avaient auparavant consacrés pour fléchir leurs fausses divinités. Au lieu de s’élever jusqu’à ces vertus qui seules peuvent rendre les hommes

agréables à l’auteur de tout ordre et de toute perfection , ils croyaient s’acquitter de tous leurs devoirs par une scrupuleuse exactitude dans de vaines cérémonies extérieures : la religion, d’après leur manière de voir, ne comprenait rien au-delà. Les pratiques par lesquelles ils se persuadaient pouvoir appeler sur eux les faveurs du ciel étaient ee qu’on pouvait attendre des idées grossières des siècles qui les avaient vues naître : c’étaient de ridicules et extravagantes puérilités, également indignes de l’être qu’on prétendait honorer, et honteuses pour la raison humaine. Charlemagne en France, et Alfred-le-Grand en Angleterre, firent briller quelques étincelles dans ce chaos ténébreux; mais ce fut en vain : l’ignorance de leur siècle était trop profonde , elle triompha de leurs efforts et de leurs institutions; la barbarie reparut après eux, et l’Europe se vit plongée dans l’abyme plus avant que jamais.

Pendant ces âges malheureux, les habitans de l’Europe étrangers aux arts qui embellissent la vie des peuples civilisés, le furent aussi aux vertus farouches qui signalent l'existence des nations sauvages. Force d’âme et sentiment de la dignité personnelle, audace dans l’entreprise, persévérance dans l’exécution, et mépris absolu du péril et de la mort, tels sont les traits qui caractérisent le premier degré de l’état social; mais

tous appartiennent à cet esprit d’égalité et d’indépendance qui avait disparu à l’établissement du système féodal. L’habitude de la domination avait corrompu les nobles; l’opprobre de la servitude avait dégradé le peuple; les sentimens élevés que fait naître l’égalité étaient éteints dans toutes les âmes; la violence et la férocité ne connaissaient plus de frein. L’époque où la société se trouve au plus haut degré de corruption est celle où les hommes, après avoir perdu la simplicité de leur indépendance primitive, n’ont pas encore atteint ce degré de civilisation qui empreint la vie entière d’un sentiment d’honneur et d’équité, susceptible de réprimer ces passions haineuses et violentes cpii mènent au crime : aussi rencontrons-nous dans l’hisloire des siècles dont nous parlons, beaucoup plus que dans toute autre époque des annales de l’Europe, de ces actions atroces qui portent dans l âme l’étonnement et l’horreur. Grégoire de Tours et ses contemporains ne nous offrent guère qu’un tissu de cruautés, de perfidies et de vengeances, que nous sommes presque tentés de regarder comme incroyables.

Mais, comme l’a remarqué un historien aussi élégant que profond (i), il y a pour les choses humaines un dernier degré d’avilissement, aussi

(1) Hume , Hist. d’Angl.

bien que d’élévation, qu’elles ne dépassent jamais ni dans leurs progrès ni dans leur décadence, et qui marque lepoint auquel ellesdoi vent prendre une marche contraire. Quand des vices, soit dans la forme de l’état, soit dans l’administration du pouvoir, entraînent des désordres excessifs et insupportables, il est de l’intérêt commun de chercher à les découvrir et d’employer les remèdes les plus efficaces pour y mettre fin. De légers inconvéniens peuvent subsister longtemps; mais quand les abus parviennent jusqu’à un certain point, il faut, ou que la société se résigne a périr, ou quelle tente de les réformer. Les désordres du système féodal et la corrup- ' tion du goût et des mœurs , qui en était la suite naturelle , après avoir fait des progrès pendant une longue série d’années , semblaient être parvenus au plus haut point vers la fin du onzième siècle. A cette époque , nous voyons les mœurs et le gouvernement commencer à marcher en sens contraire , et nous pouvons reconnaître un concours de causes et d’événemens qui ont contribué , les uns par des résultats immédiats manifestes, les autres par une influence plus indirecte et plus cachée, à chasser la barbarie , et à amener un ordre régulier avec les bienfaits de la civilisation.

En observant ces événemens, comme en re-

cherchant leurs causes, il n’est pas nécessaire de s’assujettir exactement à l’ordre chronologique; il est plus important de signaler leur liaison et leurs rapports réciproques, de montrer comment l’accomplissement d’un événement en a préparé un autre et en a augmenté l’influence. Nous avons jusqu’à présent suivi les progrès des ténèbres qui ont couvert l’Europe, ici s’ouvre une carrière plus intéressante : il s’agit de voir poindre ces premières lueurs qui annoncent le retour de la lumière, et de marquer ses progrès insensibles, pour parvenir à leclat actuel qui frappe nos regards.

S I er -

Les croisades, ou expéditions entreprises pour enlever la Terre-Sainte aux intidèles, semblent former le premier événement qui tira l’Europe du sommeil de mort dans lequel elle avait été long-temps plongée, et qui tendit à faire subir des cbangemens considérables aux mœurs et au gouvernement.

Une opinion qui se répandit rapidement en Europe vers la fin du dixième siècle et le commencement du onzième, et qui fut universel?

lement accréditée, augmenta considérablement le nombre des croisés, et donna une nouvelle ardeur pour ces pieuses expéditions- Les mille

ans fixés par saint Jc-an(i) étaient supposés accomplis, et l’on crut par conséquent toucher à la fin du monde. Une consternation générale s’empara de la chrétienté ; une, foule d’hommes, abandonnant leurs propriétés, quittant leurs familles et leurs amis , se rendaient en hâte à la Terre-Sainte, où ils s'imaginaient que le Christ allait apparaître pour juger le monde ( 2 ). Tant que la Palestine resta soumise aux califes, les voyages des pèlerins à Jérusalem en furent encouragés : ces princes n’y virent qu’une sorte d’opérations commerciales qui apportaient dans leur pays l’or et l’argent et n’en tiraient que des bagatelles consacrées par un zèle pieux; mais la Syrie, ayant été conquise par les Turcs vers le milieu du onzième siècle, les pèlerins se virent en butte à tous les outrages de la part de ces hordes féroces (5). Ce changement survenu précisément dans le temps des terreurs paniques, qui. augmentaient le nombre des pèlerinages, remplit l’Europe d’alarmes et d’indignation. Chacun, au retour de la Palestine, rapportait les dangers qu’il avait courus en visitant

(1) Révélations, XX, vers. 2, 3 ,

(?.) Chronic. XV ill. Godelli , Bouquet , Historiens de France , tom. X , Vita Abbonis , ibid. — etc.

( 3 ) Jo. Dun. Schoëpfiini, x)e sacris in Orientent expeditionibus , p. 4 , Argents!. 1726: iii- 4 ".

la cité sainte, et exagérait les cruautés et les vexations des Turcs.

Profitant de ces dispositions des esprits , un moine conçut lç projet de réunir toutes les forces de la chrétienté contre les infidèles, et de les chasser de la Terre-Sainte, et il ne fallut que son zèle fanatique pour donner l’impulsion à cette grande entreprise. Pierre l'Ermite, ainsi se nommait cet apôtre de la guerre sainte, courut de province en province, un crucifix à la main, excitant à prendre les armes les princes et les peuples ; par-tout il laissa les esprits embrasés du même enthousiasme qui l’animait. Le concile de Plaisance , composé de plus de trente mille personnes, décida que ce projet venait immédiatement d’une inspiration du ciel. A peine la chose fut-elle proposée au concile de Clermont, plus nombreux encore, qu’on s’écria d’une voix unanime, Dieu le veut! La contagion gagna rapidement tous les rangs de la société : non-seuleinent les nobles seigneurs du temps avec leurs guerriers, que l’on pouvait croire séduits par les chances aventureuses d’une entreprise si romanesque, mais des hommes placés dans les situations les plus obscures et les plus paisibles de la vie ; des ecclésiastiques de tout ordre, jusqu’à des femmes et des enfans, s’enrôlèrent avec enthousiasme pour prendre part à une guerre sacrée et méritoire. S’il faut

s’en rapporter au témoignage de tous les auteurs contemporains, six millions d’âmes (i) prirent la croix : c’était la marque distinctive de tous ceux qui marchaient sons les bannières de cette sainte expédition. « Toute l'Europe , dit la princesse Anne Comuène(a), ébranlée dans ses antiques bases , sembla ne plus faire qu'un corps prêt à fondre sur l'Asie ». Ce fanatique enthousiasme ne fut point une courte ivresse, mais au contraire une sorte de frénésie aussi longue qu’extravagante. L’Europe sembla, durant deux siècles , n’avoir en vue que de faire ou de conserver la conquête de la Terre-Sainte, et elle ne cessa, pendant ce laps de temps, d’y envoyer d'innombrables armées.

La première attaque des croisés avait été assez inattendue et assez violente pour rendre leurs conquêtes extrêmement faciles; mais il était moins aisé de les conserver : des établissemens si éloignés de l’Europe , entourés de nations guerrières animées d’un zèle fanatique à peine inférieur à celui des croisés eux-mêmes, étaient sans cesse exposés à être envahis. Avant la fin du treizième siècle, les chrétiens se virent enlever toutes ces possessions d’Asie, dont la conquête avait creusé la tombe de tant de millions

(i ) Fulcherius , Gesta Dei per Francos, vol. 1. A) Alcxias, l/b. 10, np. Bfc. script ., vol. i i.

d’hommes et absorbé des sommes immenses; et cette guerre, la seule que les nations de l’Europe aient jamais entreprise en commun et où elles combattirent toutes avec une égale ardeur, resta pour offrir aux siècles à venir un singulier exemple de la folie humaine.

Cependant ces expéditions, quelque extravagantes qu’elles fussent, eurent des suites avantageuses qu’on était loin de prévoir en abordant dans la Terre-Sainte: les croisés trouvèrent des pays mieux cultivés et plus civilisés que les contrées du centre de l’Europe. Les premiers points de réunion avaient été l’Italie, où Venise, Gènes, Piseet d’autres cités commençaient à se livrer au commerce et avaient déjà fait un pas vers l’opulence et la civilisation : là, les croisés s’embarquaient , ils allaient aborder en Dalmatie et poursuivaient leur route par terre jusqu’à Constantinople. Quoique tout esprit guerrier eût été dès long-temps éteint dans l’Empire d’orient et que le plus affreux despotisme y eût effacé presque toute vertu publique, Constantinople toutefois, qui n’avait jamais ressenti les fureurs des peuples barbares , ne laissait pas d’être la plus grande et la plus belle ville de l’Europe: c’était la seule où l’on pût trouver quelque image de l'ancienne élégance , du goût dans les arts et de la politesse des manières; elle était, à cet égard , bien au-dessus* de toutes les autres cités

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<Je l'Europe; en Asie même, les croisés trouvèrent les restes des connaissances et des arts que les califes avaient répandus et encouragés dans leur empire. Les oroisés ne pouvaient pas naturellement parcourir tant de pays, en voir les différens usages et les institutions diverses, sans y puiser quelques nouvelles connaissances. Leurs vues s’agrandirent, leurs préjugés furent déracinés, de nouvelles idées pénétrèrent dans leurs âmes, et ils furent à même de comprendre toute la grossièreté de leurs mœurs en les comparant à celles de peuples plus civilisés. Les impressions étaient trop profondes pour qu’ils ne les rapportassent pas dans leur patrie. Aussi remarquons- nous en Europe presque dès le commencement des croisades, plus d’éclat à la cour des princes, plus de magnificence dans les fêtes publiques, un goût plus raffiné dans les amusemens, ainsi qu’un certain caractère romanesque dans les entreprises: c’est donc à ces expéditions bizarres, résultat d’une extravagante superstition, que nous devons les premiers rayons de lumières qui vinrent percer au travers des ténèbres de la barbarie.

Mais les bienfaits des croisades ne se manifestèrent que lentement; leur influence sur l’état de la propriété, et conséquemment sur la situation du pouvoir dans les divers royaumes de l’Europe, fut. à-la-fois plus immédiate et plus

sensible. En effet , les nobles qui se croisèrent et entreprirent d’aller à la Terre-Sainte, ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’il leur fallait des sommes considérables pour pouvoir subvenir aux frais de ces expéditions lointaines, et paraître avec l’éclat de leur rang à la tête de leurs vassaux. L’esprit du système féodal leur interdisait la levée de toute taxe extraordinaire, et les sujets, à cette époque, n’y étaient point soumis : le seul moyen donc qu’ils eussent de se procurer les sommes nécessaires était de vendre leurs possessions. Éblouis par l’idée romanesque des brillantes conquêtes qu’ils comptaient faire en Asie , transportés du désir de reconquérir la Terre-Sainte, jusqu’au point d’écarter tout autre sentiment, ils vendirent sans hésiter, fort au-dessous de leur valeur, les héritages de leurs aïeux pour aller, hardis aventuriers, chercher des établissemens nouveaux dans des contrées inconnues. Les souverains de l’Occident, dont aucun n’avait pris part à la première croisade, saisirent à l’envi l’occasion de Téunir à peu de frais de vastes domaines à leur couronne (i). D’un autre côté, plusieurs grands barons avaient péri dans la guerre sainte sans laisser d’héritiers, leurs fiefs re-

(i) Willclm. MaWnsbur. — Guilbert. Abbasap. Bongars, vol. i.

vinrent de plein droit à leurssuzerains respectifs, et ces augmentations de territoire, étendant le pouvoir et affermissant le trône, l’autorité royale s’accrut en raison de la décadence de l’aristocratie. L’absence de cette foule de grands vassaux accoutumés à rivaliser avec les princes, souvent à leur faire la loi, fut encore un avantage qui permit à ceux-ci d’étendre leurs prérogatives , et de prendre une influence nouvelle dans la constitution et les affaires de l’état; ajoutez à cela que tous les croisés se mettaient sous la protection immédiate de l’Eglise, et que les plus terribles anathèmes étaient portés contre quiconque attenterait au repos ou à l’honneur de ceux qui s’étaient dévoués à la cause sainte. Les querelles et les hostilités privées qui empêchaient la tranquillité de régner au sein des états féodalement constitués, furent suspendues ou terminées; il commença à s’établir, dans l’administration de la justice, des formes plusconstantes et plus promptes, et plusieurs états de l’Europe firent enfin quelques pas vers l’établissement d’un système politique fixe et régulier (VII).

L’influence des croisades sur le commerce ne fut pas moins importante. Les premières armées que Pierre l’Ermite et Godefroi de Bouillon conduisirent à Constantinople , au travers de l’Allemagne et de la Hongrie, sous l’étendard

de là croix, eurent tant à souffrir de la longueur du voyage et de la barbarie des habitans de ces contrées, que leur exemple dégoûta les autres de prendre la même route : ils préférèrent aller par mer; Venise, Gênes, Pise leur fournirent des vaisseaux de transport, pour faire le trajet. Ces cités reçurent ‘alors des sommes immenses pour le fret seul des kâtimens nécessaires à ce transport. Lorsque ensuite les croisés, maîtres de Constantinople, placèrent un de leurs chefs sur le trône impérial, les états d’Italie, tirèrent encore un grand avantage de cette révolution. Les Vénitiens, qui avaient concerté l’entreprise et pris une part considérable à son exécution, ne négligèrent pas de s’assurer le principal fruit qu’on pouvait en recueillir. Ils s’emparèrent d’une partie de l’ancien Péloponèse et de quelques-unes des îles les plus fertiles de l’Archipel; plusieurs branches importantes de commerce auparavant exclusivement exploitées dans Constantinople, furent transférées^ Venise, à Gênes ou à Pise : ainsi les événemens qu’amena la guerre sainte, ouvrirent dans ces cités des sources de richesses et d’abondance , telles qu’il ne leur fallait plus pour les mettre à même d’assurer leurs libertés et de fonder leur indépendance, qu'une autre institution dont nous allons parler.

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