UNE COMPARAISON GÉOMÉTRIQUE
Il y a une espèce de géométrie que M. Jungius de Hambourg, un des plus excellents hommes de son temps, appelait empirique. Elle se sert d 'expériences démonstratives, et prouve plusieurs propositions d'Euclidë, mais particulièrement celles qui regardent l'égalité de deux figures, en coupant l'une en pièces et en rejoignant ces pièces pour en faire l'autre. De cette manière, en coupant comme il faut en parties les carrés des deux côtés du triangle rectangle, et en arrangeant ces parties comme il faut, on fait le carré de l'hypolliénuse ; c'est démontrer empiriquement la quarante-septième proposition du premier livre d'Euclide. Or, supposé que quelques-unes de ces pièces prises des deux moindres carrés se perdent, il manquera quelque chose au grand carré qu'on en doit former; et ce composé défectueux, bien loin de plaire, sera d'une laideur choquante. Et si les pièces qui sont restées, et qui composent le composé fautif, étaient prises détachées sans aucun égard au grand carré qu'elles doivent contribuer à former, on les rangerait tout autrement entre elles pour faire un composé passable. Mais dès que les pièces égarées se retrouveront, et qu'on remplira le vide du composé fautif, il en proviendra une chose belle et régulière, qui est le grand carré
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entier ; et ce composé accompli Fera bien plus beau que le composé passable, qui avait élé fait des seules pièces qu'on n'avait point égarées. Le composé accompli répond à l'univers tout entier, et le composé fautif, qui est une partie de l'accompli, répond à quelque partie de Punivers où nous trouvons des défauts que l'auteur des choses a soufferts, parce qu'autrement, s'il avait voulu réformer cette partie fautive et en faire un composé passable, le tout n'aurait pas été si beau ; car les parties du comoosé fautif, rangées mieux pour en faire un composé passable, n'auraient pu être employées comme il faut à former le composé total et parfait.
M. Bayle se fîi^ure un prince (p. 963) qui fait bâtir une ville, et qui par un faux goût aime mieux qu'elle ait des airs de magnificence et un caractère hardi et régulier d'architecture, que d'y faire trouver aux habitants toutes sortes de commodités. Mais si ce prince a une véritable grandeur d'âme, il préférera l'architecture commode à l'architecture magnifique. C'est ainsi que juge M. Bayle. Je croirais pourtant qu'il y a des cas dans lesquels on préférera avec raison la beauté de la structure d'un palais à la commodité de quelques domestiques (1). Mais j'avoue que la structure serait mauvaise, quelque belle qu'elle pût être, si elle causait des maladies aux habitants ; pourvu qu'il fût possible d'en faire une qui fût meilleure, en considérant la beauté, la commodité et la santé tout ensemble. Car il se peut qu'on ne puisse point avoir tous ces avantages à la fois, et que le château devant devenir il'un structure insupportable en cas qu'on voulût bâtir sur le côté seotentrional de la montagne qui est le plus sain, on aimât mieux le faire regarder le midi.
M. Bayle objecte encore qu'il est vrai que nos législateurs ne peuvent jamais inventer des règlements qui soient commodes à tous les particuliers : « Nulla lex satis commoda omnibus est ; id modo quœritur, si majori parti et in