HARMONIE DE LA SIMPLICITÉ ET DE LA FÉCONDITÉ
Les voies de Dieu sont les plus siinples et les plus uniformes; c'est qu'il choisit des règles qui se limitent le moins les unes les autres. Elles sont aussi les plus fécondes par rapport à la simplicité des voies. C'est comme si l'on disait qu'une maison a été la meilleure qu'on ait pu faire avec la même dépense. On peut même réduire ces deux conditions, la simplicité et la fécondité, à un seul avantage, qui est de produire le plus de perfection qu'il est possible; et, par ce moyen, le système du R. P. Malebranche en cela se réduit au mien. Car, si l'effet était supposé plus grand, mais les voies moins simples, je crois qu'on pourrait dire que, tout pesé et tout compté, l'effet lui-même serait moins grand, en estimant non-seulement l'effet final, mais aussi l'effet moyen.Gar le plus sage fait, en sorte, le plus qu'il se peut, que les moyens soient fins aussi en quelque façon, c'est-à-dire désirables, non-seulement par ce qu'ils font, mais encore parce qu'ils sont (2). Les voies plus composées occupent trop de terrain, trop d'espace, trop de lieu, trop de temps, qu'on aurait pu mieux employer.
Or, tout se réduisant à la plus grande perfection, on revient à notre loi du meilleur. Car la perfection comprend non-seulement le bien moral et le bien physique des créatures intelligentes, mais encore le bien qui n'est que meta-
1. Voilà enfin une idée de l'univers bien supérieure aux précédentes, et dont Leibniz n*a pas fait assez usage.
2. Pensée d'une grande profondeur.On peut aller plus loineficore, et dire que la bonté consiste à prendre chaque être comme fin et à n'employer comme moyens que de simples relations, non des êtres.
physique et qui regarde aussi les créatures destituées de raison (1). Il s'ensuit que le mal qui est dans les créatures raisonnables n'arrive que par concomitance, comme étant enveloppé dans le meilleur plan possible; et le bien métaphysique, qui comprend tout, est cause qu'il faut donner place quelquefois au mal physique et au mal moral, comme je Tai déjà expliqué plus d'une fois.
'réfutation de malebranche par batle et réplique
de leibniz.
Après avoir rapporté, dans sa Répopse aux questions d'un provincial (chap. 155, page 992, t. III), ces paroles de M. Jaquelot, qui sont fort à mon gré : • Changer l'ordre « de l'univers est quelque chose de plus haute impor- « tance infiniment que la prospérité d'un homme de bien. » M. Bayle ajoute : « Cette pensée a quelque chose « d'éblouissant : le P. Malebranche l'a mise dans le « plus beau jour du monde, et il a persuadé à quelques- « uns de ses lecteurs qu'un système simple et très-fécond « est plus convenable à la sagesse de Dieu qu'un système « plus composé et moins fécond à proportion, mais plus « capable de prévenir les irrégularités. M. Bayle a été de « ceux qui crurent que le P. Malebranche donnait par là « un merveilleux dénoûment (c'est M. Bayle lui-môme qui « parle); mais il est presque impossible de s'en payer, « après avoir lu les livres de M. Arnaud contre ce système, « et après avoir considéré l'idée vaste et immense de l'Être « souverainement parfait. Cette idée nous apprend qu'il * n'est rien de plus aisé à Dieu que de suivre un plan « simple, fécond, régulier et commode en même temps à « toutes les créatures. »
Je ne suis pas tout à fait content de la manière dont la chQse est exprimée ici par M. Bayle ; et je ne suis point d'opinion qu'un plan plus composé et moins fécond puisse
1. Là est l'erreur de Leibniz: un bien purement métaphysique ne serait rien de vraiment bon : le bien moral est tout.
è.tre plus capable de prévenir les irrégularités. Les règles sont les volontés générales : plus on observe de règles, plus y a-t-il de régularité; la simplicité et la fécondité sont le but des règles. On m'objectera qu'un système fort uni sera sans irrégularités. Je réponds que ce serait une irrégularité d'être trop uni, cela choquerait les règles de l'harmonie. Et citharœdus ridetur chorda qui semper oberrat eadem. Je crois donc que Dieu peut suivre un plan simple, fécond régulier; mais je ne crois pas que celui qui est le meilleur et le plus régulier soit toujours commode en même temps à toutes les créatures, et je le juge a posteriori ; car celui que Dieu a choisi ne l'est pas.