LES MONSTRES
La question du mal physique, c'est-à-dire de l'origine des souffrances, a des difficultés communes avec celle de l'origine du mal métaphysique, dont les monstres et les autres irrégularités apparentes de l'univers fournissent des exemples. Mais il faut juger qu'encore les souffrances et les monstres sont dans l'ordre; et il est bon de considérer non-seulement qu'il valait mieux admettre ces défauts et ces monstres que de violer les lois générales, comme raisonne quelquefois le R. P. Malebianche; mais aussi que ces monstres mêmes sont dans les règles, et se trouvent conformes à des volontés générales, quoique nous ne soyons point capables de démêler cette conformité. C'est comme il y a quelquefois des apparences d'irrégularités dans les mathématiques qui se terminent enfin dans un grand ordre, quand on a achevé de les approfondir: c'est pourquoi j'ai déjà remarqué ci-dessus que, dans mes princi- e.^, tous les événements individuels, sans exception, sont des suites des volontés générales.
On ne doit point s'étonner que je tâche d'éclaircir ces choses par des comparaisons prises des mathématiques pures, où tout va dans l'ordre, et où il y a moyen de les démêler par une méditation exacte, qui nous fait jouir, pour ainsi dire, de la vue des idées de Dieu. On peut proposer
180 ESSAIS DE THÉOniCÈE.
UDe suite ou séries de nombres tout à fait irrégulière en apparence où les nombres croissent et diminuent variablement sans qu'il y paraisse aucun ordre ; et cependant celui qui saura la clef du chiffre, et qui entendra l'origine et la construction de cette suite de nombres, pourra donner une règle, laquelle, étant bien entendue, fera voir que la séries est tout à fait régulière, et qu'elle a même de belles propriétés. On le peut rendre encore plus sensible dans les lignes : une ligne peut avoir des tours et des retours, des tiauts et des bas, des points de rebroussement et des points d'inflexion, des interruptions et d'autres variétés, de telle sorte qu'on n'y voie ni rime ni raison, surtout en ne considérant qu'une partie de la ligne ; et cependant il se peut qu'on en puisse donner l'équation et la construction, dans laquelle un géomètre trouverait la raison et la convenance de toutes ces prétendues irrégularités (I) : et voilà comment il faut encore juger de celles des monstres, et d'autres prétendus défauts dans l'univers (2).
l'inégalité des conditions.
On ne compte point parmi les désordres l'inégalité des conditions (3), et M. Jaquelot a raison de demander à ceux qui voudraient que tout fût également parfait pourquoi les rochers ne sont pas couronnés de feuilles et de fleurs, pourquoi des fourmis ne sont pas des paons. Et s'il fallait de l'égalité partout, le pauvre présenterait requête contre le riche, le valet contre le maître (4). Il ne faut pas que les tuyaux d'un jeu d'orgues soient égaux (5). M. Bayle dira qu'il y a de la difl'érence entre une privation du bien et un