‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 126 sur 205 · EUe doit être fondée plutôt sur notre propre moralité · texte numérisé non relu

EUe doit être fondée plutôt sur notre propre moralité

« plus tristes accidents et les plus pressantes douleurs, on « y peut toujours être content, pourvu qu'on sache user « de la raison. » M. Bayle dit là-dessus (Rép. au prov., t. III, ch. 157, pag. yyi) que c'est ne rien dire, que c'est nous marquer un remède dont presque personne ne sait la préparation. Je tiens que la chose n'est point impossible, et que les hommes y pourraient parvenir à force de méditation et d'exercice. Car, sans parler des vrais martyrs et de ceux qui ont été assistés extraordinairement d'en haut, il y en a eu de faux qui les ont imités; et cet esclave espagnol qui tua le gouverneur carthaginois pour venger son maître, et qui en témoigna beaucoup de joie dans les plus grands tourments, peut faire honte aux philosophes. Pourquoi n'irait-on pas aussi loin que lui ? On peut dire d'un avantage comme d'un désavantage :

Giiivis potesc accidere, quod cuiqiiam potest.

Mais encore aujourd'hui des nations entières, comme les Hurons, les Iroquois, les Galibis et rutres peuples de l'Amérique, nous font une grande leçon là-dessus : l'on ne saurait lire sans étonnement avec quelle intrépidité et presque insensibilité ils bravent leurs ennemis, qui les rôtissent à petit feu et les mangent par tranches. Si de telles gens pouvaient garder les avantages du corps et du cœur et les joindre à nos connaissances, ils nous passeraient de toutes les manières :

Extat ut in mediis turris aprica casU.

Us seraient, par rapport à nous, ce qu'un géant est à un nain, une montagne à une colline :

Quantus hlryx, et quantus Athos, gaudetque nivali Yertice se attoUens paler Apenninus ad auras.

Tout ce qu'une merveilleuse vigueur de corps et d'esprit fait dans ces sauvages entêtés d'un point d'honneur des plus singuliers, pourrait être acquis parmi nous par l'éducation, par des mortifications bien assaisonnées, par une

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joie dominante fondée en raison, par un grand exercice à conserver une certaine présence d'esprit au milieu des distractions et des impressions les plus capables de la troubler. On raconte quelque chose d'approchant des anciens Assassins, sujets et élèves du vieux ou plutôt seigneur (senior) de la Montagne. Une telle école, mais pour un meilleur but, serait bonne pour les missionnaires qui voudraient rentrer dans le Japon. Les gymnosophistes (1) des anciens Indiens avaient peut-être quelque chose d'approchant ; et ce Calanus (2), qui donna au grand Alexandre It spectacle de se faire brûler tout vif, avait sans doute été encouragé par de grands exemples de ses maîtres, et exercé par de grandes souffrances à ne point redouter la douleur. Les femmes de ces mômes Indiens, qui demandent encore aujourd'hui d'être brûlées avec les corps de leurs maris, semblent tenir encore quelque chose du courage de ces anciens philosophes de leur pays. Je ne m'attends pas qu'on fonde sitôt un ordre religieux dont le but soit d'élever l'homme à ce haut point de perfection : de telles gens seraient trop au-dessus des autres, et trop formidables aux puissances. Comme il est rare qu'on soit exposé aux extrémités où l'on aurait besoin d'une si grande force d'esprit, on ne s'avisera guère d'en faire provision aux dépens de nos commodités originaires, quoiqu'on y gagnerait incomparablement plusqu'on n'y perdrait. Cependant cela môme est une preuve que le bien surpasse déjà le mal, puisqu'on tfa pas besoin de ce grand remède. Euripide l'a dit aussi :

rùêitè T« ^mvxoL Tâ>y xaxûv clvac ^pêrôïç»

Mala nostra longe judico vinci a bonis.

Homère et plusieurs autres poètes étaient d'un aut/e sentiment, et le vulgaire est du leur. Cela vient de ce que le mal excite plutôt notre attention que le bien : mais cette même raison confirme que le mal est plus rare. Il ne faut donc pas ajouter foi aux expressions chagrines de Pline,

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