X. LEIBNIZ RACONTE GOMMENT IL A ÉTé AMENÉ A l'hYPOTHÈSE
DE l'harmonie préétablie.
Je croyais entrer dans le port ; mais lorque je me mis à méditer sur l'union de l'âme avec le corps, je fus comme rejeté en pleine mer. Car je ne trouvais aucun moyen d'expliquer comment le corps fait passer quelque chose dans Tàme, ou vice versa ; ni comment une substance peut communiquer avec une autre substance créée. M. Bescartes avait quitté la partie là-dessus, autant qu'on le peut connaître par ses écrits ; mais ses disciples, voyant que l'opinion commune est inconcevable, jugèrent que nous sentons les qualités des corps, parce que Dieu fait naître des pensées dans l'âme à l'occasion des mouvements de la matière ; et lorsque notre âme veut remuer le corps à son tour, ils jugèrent que c'est Bien qui le remue pour elle. Et comme la communication des mouvements leur paraissait encore inconcevable, ils ont cru que Dieu donne du mouvement à un corps à l'occasion du mouvement d'un autre corps. C'est ce qu'ils appellent le système des causes occasionnelles, qui a été fort mis en vogue par les belles réflexions de l'auteur de la Recherche de la vérité.
Il faut avouer qu'on a bien pénétré dans la difficulté en disant ce qui ne se peut point ; mais il ne paraît pas qu'on l'ait levée en expliquant ce qui se fait effectivement. Il est bien vrai qu'il n'y a point d'influence réelle d'une substance créée sur l'autre, en parlant selon la rigueur métaphysique, et que toutes les choses, avec toutes leurs réalités, sont continuellement produites par la vertu de Dieu ; mais pour
I»RÎNC1PES de LA.NATORÉ Et DE LA GRACE. 281
résoudre les problèmes, ce n'est pas assez d'employer la cause géaérale et de faire venir ce qu'on appelle Beum ex machina. Car lorsque cela se fait sans qu'il y ait autre explication qui se puisse tirer de Tordre des causes secondes, c'est proprement recourir au miracle. En philosophie, il faut tâcher de rendre raison en faisant connaître de quelle façon les choses s'exécutent par la sagesse divine, conformément à la notion du sujet dont il s'agit
Étant donc obligé d'accorder qu'il n'est pas possible que l'âme ou quelque autre véritable substance puisse recevoir quelque chose par dehors, si ce n'est pas la toute-puissance divine, je fus conduit insensiblement à un sentiment qui me surprit, mais qui paraît inévitable, et qui, en effet, a des avantages très-grands et des beautés très-considérables. C'est qu'il faut donc dire que Dieu a créé d'abord Tâme ou toute autre unité réelle, en sorte que tout lui naisse de son propre fond, par une parfaite spontanéité à l'égard d'elle-même, et pourtant avçc une parfaite conformité aux choses de dehors ; et qu'ainsi nos sentiments intérieurs, c'est-à-dire qui sont dans Tâme même et non dans le cerveau, ni dans les parties subtiles du corps, n'étant que des phénomènes suivis sur les êtres externes, ou bien des apparences véritables et comme des songes bien réglés, il faut que ces perceptions internes dans l'âme même lui arrivent, par sa propre constitution originale, c'est-à-dire par la nature représentative (capable d'exprimer les êtres hors d'elle par rapport à ses organes) qui lui a été donnée dès sa création, et qui fait son caractère individuel. Et c'est ce qui fait que chacune de ces substances, représentant exactement tout l'univers à sa manière et suivant un certain point de vue, et les perceptions ou expressions des choses externes arrivant à l'âme à point nommé, en vertu de ses propres lois, comme dans un monde à part, et comme s'il n'existait rien que Dieu et elle (pour me servir de la manière de parler d'une certaine personne d'une grande élévation d'esprit, dont la sainteté est célébrée), il y aura un parfait accord entre toutes ces substances, qui fait le môme effet
qu'oD remarquerait si elles communiqualeat ensemble par une transmission des espèces ou des qualités que le vulgaire des philosophes imagine. De plus, la masse organisée, dans laquelle est le point de vue de Tâme, étant exprimée plus prochainement, et se trouvant réciproquement prête à agir d'elle-même, suivant les lois de la machine corporelle, dans le moment que l'âme le veut sans que l'un trouble les lois de Tautre, les esprits et le sang ayant justement alors les mouvements qu'il leur faut pour répondre aux passions et aux perceptions de Pâme, c'est ce rapport mutuel, réglé par avance dans chaque substance de Tunivers, qui produit ce que nous appelons leur communication, et qui fait uniquement V union de Vdme et du corps. Et l'on peut entendre par là comment l'âme a son siège dans le corps par une présence immédiate qui ne saurait être plus grande, puisqu'elle y est comme l'unité dans le résultat des unités, qui est la multitude. ( Ibid. )