II. LE MONDE EST AUSSI BON QUE POSSIDL'B
« Disons maintenant pour quelle raison l'Auteur du monde a fait naître l'univers. 11 était bon, et un être bon ne porte jamais envie à quoi que ce soit ; exempt de ce sentiment, il a voulu que toutes choses fussent aussi semblables que possible à lui-même. Voilà donc la raison principale que les hommes les plus sages donnent de la naissance du monde, et on n'aura pas tort de l'admettre après eux. Dieu
296 ÉCLAIRCISSEMENTS SUB l'hISTOIRE DE L*OPTIMISME.
voulait que tout fût bon, autant que possible, et que riea ne fût mauvais. Il trouva toute la matière visible, non pas en repos» mais agitée d'un mouvement irrégulier et désordonné : au désordre il fit succéder l'ordre, qu'il croyait meilleur à tous égards. C'est qu'il n'était pas et qu'il n'est jamais permis à un être excellent de vouloir autre chose que ce qui est le meilleur. Il trouva donc, dans sa raison suprême, que, parmi les objets de nature visible, une œuvre privée d'inlclliî?cnce ne serait jamais plus belle qu'une œuvre douée d'intelligence, si l'on considère ces deux objets dans leur ensemble; il vit aussi que rien ne peut avoir une intelligence sans avoir une âme. Par suite de ces considérations, il plaça l'intelligence dans Tâmc, Tâme dans le corps, et organisa ainsi l'univers, de manière à produire l'œuvre la plus belle et la meilleure de sa nature qui fût possible.
Ainsi, par une induction naturelle, on doit dire que ce monde est en réalité, grâce à la sagesse de Dieu, un être vivant doué d'une âme et d'une intelligence.
Ceci une fois admis, disons maintenant à la ressemblance de quel être animé l'Auteur du monde a formé cet univers. Nous ne le comparerons à aucun des êtres qui constituent les espèces particulières ; un objet ne saurait être beau s'il ressemble à un être imparfait : admettons donc qu'il ressemble de préférence à l'Être dont tous les animaux, espèces comme individus, ne sont que des parties (1). Car cet être comprend et embrasse en lui-même tous les animaux intelligibles, de même que le monde que nous habitons embrasse avec nous tous les animaux visibles. Dieu, voulant en effet que cet animal unique et visible fût semblable au plus beau et au plus parfait des êtres intelligibles, l'a ainsi constitué, lui faisant comprendre en lui-même tous les animaux qui ont une nature analogue à la sienne....
N'avons-nous donc pas eu raison de dire qu'il n?y avait qu'un seul ciel, ou vaut-il mieux aflBrmer qu'il y en a beaucoup, en nombre infini? Il doit y en avoir un seul, s'il a été formé d'après le modèle que nous avons dit.
1. Il 8*agit du monde intelligible, du monde des Idées que Dieu porte dans son intelligence.
l'optimisme dans PLATON. 297
Ainsi, pour que le ciel fût semblable pour Tunité à l'être vivant parfait, l'Auteur de l'univers n*a pas fait deux mondes ou un nombre infini de mondes ; mais il n'y a et il n'y aura jamais que le ciel unique que nous voyons.
....Lorsque le Père de la nature vit que le mouvement et la vie avaient fait de son œuvre une image des dieux éternels, il l'admira, et, plein de joie, résolut de la rendre encore plus semblable à son modèle. Comme ce modèle est un être animé et éternel, il s'efforça de donner cette dernière qualité, autant qu'il était possible, à l'univers luimême. La nature du Vivant intelligible était éternelle, et Ton ne pouvait absolument donner cet avantage à un être engendré : Dieu songea donc à faire une image mobile de l'éternité, et, en organisant le ciel, il fit, à l'imitation de l'éternité qui reste toujours immobile dans l'unité, une image qui se meut éternellement selon le nombre et que nous avons appelée le temps. Les jours, les nuits, les mois et les années n'existaient pas avant la formation du ciel : Dieu ne pensa à les former qu'au moment où le ciel fut organisé. Ce ne sont que des parties du temps, dont le passé comme l'avenir sont des formes, que nous avons le tort de transporter par ignorance à l'Etre éternel. Nous disons en effet qu'il était, qu'il est et qu'il sera : mais la seule chose qu'il soit permis de dire réellement de lui, c'est qu'il est. L'idée de passé et d'avenir ne peut s'appliquer qu'à des êtres engendrés et qui se meuvent dans le temps : car ces idées marquent des mouvements; mais ce qui reste toujours identique et immuable ne peut en aucune façon vieillir ou rajeunir dans le temps ; il n'y a pour lui ni passé, ni présent, ni avenir, ni absolument aucune de ces modifications que la génération fait subir aux objets sensibles, et qui ne sont que des formes du temps qui imite l'éternité par ses révolutions accomplies selon le nombre. Il y a encore d'autres locutions aussi erronées, comme de dire que le passé est le passé, que le présent est le présent, que l'avenir est l'avenir, que le non être est le non-être ; rien de tout cela n'est exact. Mais peut-être n'est-ce pas le moment de traiter à fond cette question.
Or, après que tous les dieux, et ceux qui opèrent visiblement leurs évolutions et ceux qui ne se révèlent à nous
298 ÉCLAIRCISSEMENTS SUR l'dISTOIRE DE l'oPTIMISHE.
que lorsqu'ils veulent, eurent reçu Texistence, le Dieu qui avait formé cet univers leur adressa ces paroles : t Dieux, issus de dieux, je suis le premier artisan et le père de toutes vos œuvres; formées par moi, rien ne peut les détruire, si ma volonté s*y oppose. 11 est vrai que tout ce qui a été composé peut être séparé ; mais ce serait le fait d'un être méchant de vouloir détruire une œuvre belle et artistemenl enchaînée. Ainsi, puisque vous avez eu une origine, vous n'êtes pas éternels ni entièrement indissolubles; mais cependant vous ne serez pas détruits, vous ne serez pas soumis à la loi de la mort : ainsi vous Taccorde ma volonté, ce lien encore plus fort et plus puissant que tous ceux qui vous ont enchaînés à votre origine. Or maintenant écoutez ce que j'ai à vous dire. Il y a encore trois races mortelles qui restent à naître. Si elles ne naissaient pas, l'univers serait imparfait, car il ne contiendrait pas en lui-môme toutes les espèces d'êtres animés qu'il doit contenir pour être réellement parfait. Si ces animaux recevaient de moi l'existence et la vie, ils seraient semblables aux dieux (1). Afin donc qu'ils soient mortels et que cet univers soit bien complet, appliquez toutes les forces de votre nature à former ces animaux, et imitez la puissance que j'ai déployée moi-même pour vous faire naître. Mais pour la partie de ces êtres qui doit mériter le nom d'immortelle (2), et qui doit commander chez ceux d'entre eux qui voudront suivre les lois de la justice et de votre nature, je leur en donnerai moi-même la semence; le reste vous regarde: unissez l'élément mortel à l'élément immortel, formez ces animaux, donnez-leur la naissance, faites-les croître et grandir, et reprenez-les dans votre sein après leur mort. »
Il dit, et dans le cratère où il avait fait le premier mélange pour former l'âme du monde, il versa de nouveau tous les éléments qui lui restaient; il les mêla de la même manière, mais sans laisser la même force à ce mélange, car les éléments furent deux et trois fois moins purs qu'à l'origine. Quand le tout fut ainsi préparé, il le partagea en un nombre d'âmes égal à celui des astres, donna une âme à chacun de ces astres, où il la fit monter comme dans un char;