‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 181 sur 205 · III. PREUVES DE LA PROVIDENCE ET DE l'OPTIHISME · texte numérisé non relu

III. PREUVES DE LA PROVIDENCE ET DE l'OPTIHISME

— « Il ne serait peqt-être pas difficile de démontrer que les dieux s'occupent des petites choses non moins que des plus grandes. Car cet incrédule, qui assistait à notre entretien, nous a entendu dire que les dieux, ayant en partage toutes les vertus, doivent avoir, comme un apanage naturel, le gouvernement de toutes choses.

— Il Ta parfaitement entendu.

— Continuons donc ensemble notre recherche, et demandons-nous quelles qualités nous devons leur donner d'un commun accord. Voyons : dirons-nous que la prudence et Tintelligence sont des vertus, et que leurs contraires sont des vices.

— Assurément.

— Bien. Le courage sera une qualité, et la lâcheté un vice ?

— A coup sûr.

— Nous reconnaîtrons que les vices sont honteux, et que les qualités sont belles ?

— Nécessairement.

— Nous dirons encore que, s'il y a des imperfections, elles ne conviennent qu'à nous, et que chez les dieux il ne peut se trouver aucun vice, ni grand, ni petit.

— Tout le monde sera d'accord avec toi là-dessus.

— Eh bien ! meUrons-nous la négligence,*la paresse, la mollesse, parmi les qualités de Pâme ? Qu'en dis-tu ?

— Évidemment non.

— C'est donc parmi les vices ?

— Oui.

— Et ce qui leur est opposé se trouvera parmi les vertus contraires ?

— C'est cela.

300 ÉCLAIRCISSEMENTS SUK L'hISTOIRE DE L'OPTIMISME .

— Alors, quiconque se laisse aller à la mollesse, à la négligence, à la paresse, sera pour nous semblable à ces frelons oisifs auxquels Ta comparé le poêle?

— Sa comparaison est fort juste.

— Donc il ne faut pas dire que Dieu se laisse aller à de telles habitudes, pour lesquelles lui-même éprouve de la haine ; et nous ne devons pas consentir à ce que Ton essaie même de rien dire de pareil.

— Certainement non; quel moyen d'y consentir ? *

— - Or, si quelqu'un a pour mission spéciale de s'occuper d'un objet, de veiller sur lui, et que son esprit s'occupe seulement des choses les plus importantes et néglige les petites, est-il possible d'approuver une telle conduite, et n'esteile pas tout à fait coupable? Examinons ainsi la question : celui qui agirait de la sorte, dieu ou homme. De le ferait-il point pour une de ces deux raisons ?

— Lesquelles dirons-nous?

— C'est qu'il croira que la négligence des petites choses n'importe en rien à l'ensemble ; ou bien, s'il croit que cela importe et s'il est négligent tout de même, ce sera par indolence et par mollesse. Peut-il y avoir une autre manière d'être négligent ? Car évidemment, s'il est impossible à quelqu'un de s'occuper de tout, on ne saurait l'accuser de négligence pour ne pas s'être occupé de quelques objets, grands ou petits, puisque ce dieu ou cet homme a une puissance incomplète, qui ne lui permet pas de s'occuper de tout.

— Évidemment.

— Maintenant que nos deux contradicîteurs nous répondent à nous trois: ils nous accordent tous deux que les dieux existent, mais l'un dit qu'on neut les fléchir, et l'autre qu'ils ne s'occupent pas des petites choses. Voyons d'abord : admetlez-vous l'un et l'autre que les dieux connaissent, voient et entendent tout, et qu'ils ne peuvent ignorer rien de ce qui est du domaine des sens et de l'intelligence? Reconnaissez-vous ce principe, ou que faut-il dire ?

— Nous le reconnaissons.

— Bipn ; ad mettez- vous encore qu'ils peuvent tout ce qui est en la puissance des êtres mortels et immortels ?

— Comment pourraient-ils ne pas l'admettre aussi ?

l'optimisme dans PLATON. 301

— Or, nous avons reconnu, tous les cinq, que les dieux étaient bons au suprême degré.

— Assurément.

-- N'est-il donc pas absolument impossible de prétendre qu'ils fassent quoi que ce soit avec indolence et mollesse, puisqu'ils ont toutes ces qualités que nous leur avons reconnues? Car chez nous la paresse est produite par la lâcheté, et rindolonce par la paresse et la mollesse.

— Tu as parfaitement raison.

— Ainsi, nul d'entre les dieux n'est négligent par paresse ou par indolence : car il ne saurait y avoir de lâcheté en lui.

— C'est très-exact.

— Ce qui suit de là, par conséquent, c'est que, si les dieux négligent dans ce vaste univers le soin de quelques objets peu importants, ils le font tout en sachant qu'ils ne devraient absolument négliger aucun de ces objets, ou bien encore parce qu'ils ne le savent pas : quelle autre supposition pourrions-nous faire?

— Aucune.

— Alors, mon excellent ami, quel raisonnement devonsnous te prêter ? Diras-tu que les dieux ignorent leur devoir, et que par ignorance ils négligent ce dont ils devraient s'occuper ? ou que, le connaissant, ils agissent comme les plus méprisables d'entre les hommes, qui, dit-on, sachant qu'ils pourraient mieux faire, ne le font pas néanmoins, pour se procurer quelques plaisirs ou éviter quelques ennuis?

— Comment oserait-on parler ainsi ?

— Dis-moi, l'humanité n'a-t-elle point part à la nature spirituelle, et l'homme n'est-il pas de tous les animaux celui qui honore le mieux la divinité?

— Il me le semble.

— Or, nous affirmons que tous les êtres animés et mortels sont la propriété des dieux autant que le ciel tout entier.

— Assurément.

— Eh bien ! s'il en est ainsi, peu importe que l'on appelle les objets petits ou grands par rapport aux dieux : dans les deux cas il ne convient pas à nos maîtres de nous

302 ÉGLÀIRCISSEMEIITS SUR l'bISïOIRE DE l' OPTIMISME.

négliger, puisqu'ils sont si attentifs et si bons. Mais voici encore une observation que nous devons faire.

— Laquelle î

— Il s'agit de la sensation et de rintelligence : n'ontelles pas une nature très-opposée au point de vue de la facilité ou de la difficulté de leurs opérations?

— Que veux-tu dire?

— Qu'il est plus difficile de voir ou d'entend-e ce qui est petit que ce qui est grand ; tandis qu'il est plus facile pour nous tous de concevoir, d'embrasser et de surveiller des objets petits et peu nombreux, que de nombreux et de grands.

— Assurément.

— Quand un médecin doit soigner un malade, quand il veut et qu'il peut le guérir, obtiendrait-il de bons résultats pour l'ensemble, s'il ne s'occupait que de ce qui est le plus important, et qu'il négligeât les détails ?

— Non, certes.

— De même pour les pilotes, les généraux, les économes, les personnages politiques et tous ceux qui ont un rôle analogue : aucun d'eux ne devra s'occuper uniquement d'objets nombreux ou importants et laisser de côté les affaires moins nombreuses ou moins grandes: car, comme disent les architectes, les grandes pierres ne vont jamais bien sans les petites.

— C'est évident.

— Gardons-nous donc de croire que Dieu soit inférieur à des ouvriers mortels qui, à proportion qu'ils excellent davantage dans leur art, s'appliquent à soigner et à finir avec le môme zèle tous leurs ouvrages, petits et grands ; ne supposons pas que Dieu, le plus sage de tous les êtres, qui veut et qui peut s'occuper de tout, ne songe qu'aux grands objets et néglige entièrement les détails, qui cependant seraient plus faciles à surveiller, semblable en ce point à un ouvrier paresseux ou lâche que la besogne épouvante.

— Oui, étranger, gardons-nous d'avoir jamais une pareille opinion de la divinité : elle serait également fausse et sacrilège.

— Il me semble que nous en avons dit bien assez pour celui qui serait tenté d'accuser les dieux de négligence.

— Oui.

l'optimisme dans PLATON. 303

— Nos raisonnements ont dû le forcer de reconnaître qu'il avait tort. Mais il faudrait maintenant, je crois, quelques paroles plus douces pour le persuader.

— Quelles paroles, mon ami ?

— Persuadons ce jeune homme, par nos discours, que ce Dieu qui veille sur l'univers a tout disposé pour la conservation et la perfection de ce grand tout, dont chaque partie n'éprouve et ne fait que ce que réclame sa nature. Toutes les parties de cet ensemble sont sous la direction de certains êtres qui veillent constamment .sur les moindres détails de leurs affections et de leurs actions, de sorte que, grâce à eux, Toeuvre est parfaite jusque dans ses dernières parties. Toi aussi, pauvre mortel, tu es une partie de ce tout, et malgré ta petitesse, tu entres dans le plan général, et tu y contribues pour ta partr Mais tu oublies que tout ce qui existe ne naît que pour 1-ensemble, et a pour but le bonheur de cette existence universelle ; car ce n'est pas pour toi que cet ensemble existe, mais c'est toi qui existes en vue de l'ensemble.

En effet, tout médecin, tout artisan habile ne travaille qu'en vue de l'ensemble; il vise au bien général, et s'occupe des détails pour le tout, et non du tout pour les détails, Et toi, tu t'irrites, parce que tu ne vois pas comment tout ce qui t'arrivea en vue l'intérêt général autant que le tien, d'après la loi même de la génération universelle. Car, puisque les âmes sont éternellement adaptées à des corps différents, et qu'elles subissent ainsi, de leur propre fait ou par l'autorité d'une autre âme, les changements les plus divers. Dieu ne peut que ressembler à un joueur de dés, et placer les meilleures qualités dans les meilleurs endroits, les moins bonnes dans les plus mauvais, enfin chaque objet selon sa valeur, de sorte que tous obtiennent la destinée qui leur convient (1).

— Que veux-tu dire par là ?

— Je crois employer la comparaison qui explique le mieux la Providence divine. Car si, en ayant toujours les yeux fixés sur l'ensemble. Dieu faisait subir constamment des modifications à tous les objets, que du feu il fît de l'eau

1. Comparer les passages de la Théodicée relatifs aux conditions des êlres.

301 ÉCLAIRCISSEMENTS SUB L'hISTOIRE DE L^OPIIMISME.

animée, et tirât beaucoup d'êtres d*UQ seul ou un seul de plusieurs, en leur faisant subir une première» une seconde et même une troisième génération, tous ces cban^ements seraient en nombre infini (1); tandis que, d'après nous, celui qui veille sur Tunivers, arrange tout avec une admirable facilité.

— Comment cela î

— Voici : notre souverain Maître a reconnu que toutes nos actions viennent d'un principe animé, qu'elles renferment beaucoup de bien ou beaucoup de mal, que Fàme et le corps, sans être éternels comme les dieux véritables, sont deux objets immortels (car si l'un d'eux venait à périr, aucun être animé ne pourrait plus venir au monde) ; il considéra aussi que ce qui est bon dans l'âme est naturellement toujours utile, et que ce qui est mauvais est nuisible : d'après toutes ces observations, il a fait en sorte que, dans l'arrangement du monde et la distribution de ses parties, le bien eût le plus facilement Favantage, et que le mal eût le dessous. Il a tout disposé pour donner à cbaque objet, dans ses diverses modifications, la place qui lui convient dans l'ensemble du monde : mais il a laissé à la volonté de chacun de nous le pouvoir de modifier nos qualités ; car généralement chacun de nous est tel que le font ses désirs et les inclinations de son âme.

— C'est probable.

— Ainsi tous les êtres animés subissent des changements dont la cause est en eux-mêmes (2); et ils suivent, dans ces changements, l'ordre et la loi de la destinée. Ceux qui ont fait subir à leurs caractères les changements, les moins graves passent lour existence à la surface de la terre > mais pour ceux dont les changements ont été plus coupables, ils sont précipités dans ces abîmes et ces lieux souterrains dont ils ont la plus grande frayeur, et auxquels ils donnent le nom d'enfer, ou d'autres noms semblables ; ils sont épouvantés par des songes pendant leur vie et après leur mort. De même, lorsqu'une âme parvient à un plus haut degré de vice ou de vertu par sa propre volonté, par l'énergie de son habitude : si c'est dans le bien, et qu'elle

1. Platon veut dire que Dieu ne gouverne pas directement la matière, mais prend les âmes pour intermédiaires.

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