‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 39 sur 205 · CARACTÈRES DE L*AMOUR · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DE L*AMOUR

C'était rendre les hommes bienheureux par avance, et

i. On a beaucoup diàcUté,dand ceé dèi*Hierd temps, fiurlâ i^ueàtioi^ dt savoir si Timmortalità faisait partie des croyancftà hébraïques.

leur donner ici-bas un avant-goût de la félicité future. Il n'y a rien de si agréable que d'aimer ce qui est digne d'amour. L'amour est cette affection qui nous fait trouver du plaisir dans les perfections de ce qu'on aime <1), et il n'y a rien de plus parfait que Dieu, ni rien de plus charmant.

Pour l'aimer, il suffit d'en envisager les perfections ; ce qui est aisé, parce que nous trouvons en nous leurs idées. Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes ; il est un océan dont nous n'avons reçu que des gouttes : il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté ; mais elles sont tout entières en Dieu. L'ordre, les proportions, l'harmonie nous enchantent, la peinture et la musique en sont des échantillons; Dieu est tout ordre, il garde toujours la justesse des proportions, il fait l'harmonie universelle : toute la beauté est un épanchement de ses rayons.

Il s'ensuit manifestement que la véritable piété, et môme la véritable félicité, consiste dans l'amour de Dieu, mais dans un amour éclairé, dont l'ardeur soit accompagnée de lumière. Cette espèce d'amour fait naître ce plaisir dans les bonnes actions qui donne du relief à la vertu, et, rapportant tout à Dieu comme au centre, transporte l'humain au divin. Car, en faisant son devoir, en obéissant à la raison, on remplit les ordres de la suprême raison, on dirige toutes ses intentions au bien commun, qui n'est point différent de la gloire de Dieu; l'on trouve qu'il n'y a point de plus grand intérêt particulier que d'épouser celui du général, et on se

1. BeUe définition qui rappelle ce que dit ailleurs Leibniz - Amare est felicitate alterius deleciarû La définition de Leibniz est cependant encore incomplète. Aimer n'est pas une affection, mot qui semble indiquer un état passif de l'âme; c'est une volonté. Le plaisir n'est qu'une conséquence; si nous sommes heureux des perfections d'autrui, c'est parce que nous les voulons. En outre, nous ne voulons pas des perfections abstraites, de simples qualités ; nous voulons que les autres veuillent librement leur propre perfection, c'est-à-dire qu'ils se veuillent eux-mêmes, et enfin qu'ils nous veuillent et nous aiment. L'amour est donc proprement l'union des volontés.

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satisfait à soi-même ea se plaisant à procurer les vrais avantages des hommes. Qu'on réussisse ou qu'on ne réussisse pas, on est conlent de ce qui arrive quand on est résigné à la volonté de Dieu, et quand on sait que ce qu'il veut est io meilleur : mais avant qu'il déclare sa voIoQté par Tévénement, on tàcbe de la rencontrer en faisant ce qui paraît le plus conforme à ses ordres. Quand nous sommes dans cette situation d'esprit, nous ne sommes point rebutés par les mauvais succès, nous n'avons du regret que de nos fautes, et les ingratitudes des hommes ne nous font point relâcher de l'exercice de notre humeur bienfaisante. Notre charité est humble et pleine de modération, elle n'affecte point de régenter : également attentifs à nos défauts et aux talents d'autrui^ nous sommes portés à critiquer nos actions, et à excuser et à redresser celles des autres ; c'est pour nous perfectionner nous-mêmes et pour ne faire tort à personne. Il n'y a point de piété où il n'y a point de charité (l), et, sans être officieux et bienfaisant, on ne saurait faire voir une dévotion sincère.

LA FAUSSE PIÉTÉ s'aTTACHE AUX CÉRÉMONIES DE LA PRA- TIQUE ET AUX FORMULAIRES DE LA CROYANCE.

Le bon naturel, l'éducation avantageuse, la fréquentation de personnes pieuses et vertueuses, peuvent contribuer beaucoup à mettre les âmes dans cette belle assiette ; mais ce qui les y attache le plus, ce sont les bons principes. Je l'ai déjà dit, il faut joindre la lumière à l'ardeur, il faut que les perfections de l'entendement donnent l'accomplissement à celles de la volonté. Les pratiques de la vertu, aussi bien que celles du vice, peuvent être l'effet d'une simple habitude ; on y prend goût : mais quand la vertu est raisonnable, quand elle se rapporte à Dieu, qui est la suprême raison des choses, elle est fondée en connaissance. On ne saurait aimer Dieu sans en connaître les perfections, et cette

1. La vraie piété est la charité même. ExceUente formule qui oppose au mysticisme la vertu réelle, active, intelligente.

38 ESSAIS DB THÉODICéfi.

coDoaiaiaQce renferme les principes de la véritabie piété. Le but de la vraie religion doit être de les imprimer dans les âmes s mais je ne sais œmment il est arrivé bien souvent que les hommes^ que les docteurs de la religion (1) se sont fort écartés de ce but.

LA VRAItt PIÉTÉ ET LB VÉRITABLE AMOUR SONT IN5ÉPA* RABLES DES LUMIÈRES DE LA RAISON.

La dévotion a été ramenée aux cérémonies, et la doctrine a été chargée de formules. Bien souvent ces cérémonies n'ont pas été bien propres àentretenir l'exercice de la vertu, et les formules quelquefois n*ont pas été bien lumineuses. Le croirait-on ? des chrétiens se sont imaginé de pouvoir être dévots sans aimer leur prochain, et pieux sans aimer Dieu ; ou bien on a cru pouvoir aimer son prochain sans le servir, et pouvoir aimer Dieu sans le connaître. Plusieurs siècles se sont écoulés sans que le public se soit bien aperçu de ce défaut, et il y a encore de gnands testes du règne des ténèbres. On voit quelquefois des gens qui parlent fort de la piété, de la dévotion, de la religion, qui sont même occupés à les enseigner, et on ne les trouve guère bien instruits sur les perfections divines. Ils conçoivent mal la bonté et la justice du souverain de l'univers ; ils se figurent un Dieu qui ne mérite point d'être imité ni d'être aimé.

C'est ce qui m'a paru de dangereuse conséquence, puisqu'il importe extrêmement que la source même de la piété ne soit point infectée. Les anciennes erreurs de ceux qui ont accusé la divinité ou qui en ont fait un principe mauvais (2) ont été renouvelées quelquefois de nos jours : on â eu recours à la puissance irrésistible de Dieu quand il s'agissait plutôt de faire voir sa bonté suprême; et onadéployé uii pouvoir despotique lorsqu'on devait concevoir une puissance réglée par la plus parfaite sagesse. J'ai remarqué

(l) Le manichéisme* (v) Allusion à Bayle.

fiSSAlS DE THÉODlClSlfi. 39

que ces sentiments, capat)ie8 de foire du tori, étaient appuyés paFticulièrement sur des notions embarrassées qu*on s'était formées touchant ia liberté, la nécessité et }e destin ; et j'ai pris la plume plus d'une fois dans les occasions, pour donner des éclaircissements sur ces matières importantes. Mais enfin j'ai été obligé de ramasser mes pensées sur tous ces sujets liés ensemble^ et d'en foire part au .public. G*eftt ce que j'ai entrepris dans les essais que je donne ici sur la hùtUé de Sieu, la Hberèi (h Vhomme^ et Vôrigine du mal.

lE^ DEUX tABYi^INTHSâl ÏXS lA 1UI80N : LE FROBLÈMB DE LA UBERTÉ BT LE PROBLÈME DE L'INFIMI MATBÉMATIOUB.

Il y a deux labyrinthes fameux où notre raison g*égare bien souvent x Tuu regarde la grande question du libre et du nécesmire, surtout dans la production et dans L'origine du mal ; Tautre consiste dans la discussion de la eùntinuité et des indivûibies qui en paraissent les éléments, et où doit entrer la considération de Vinfini. Le premier embarrasse presque tout le genre hunaain, l'autre n'exerce que les philosophes. Si la connaissance de la continuité est importante pour la spéculation^ celle de la nécessité ne Test pas moins pour la pratique ; et ce sera l'objet de ce traité, avec les points qui y sont lié@^ savoir la liberté de l'homme et la justicj^ de Dieu,

LE FATALISVH ET SES DIVERSE^ FORMES : FATUM MAHU- METANUM, STOÏCUM, GHRISTIANUM.

Les. bommea, presque de tout temps, ont été troublés par un sophisme que les anciens appelaient la mism paresseuse (1), parce qu'il allait à ne rien faire ou du moins à n'avoir soin de rien, et à ne suivre que le penchant des plaisirs présents. Car, disait-on, si l'avenir est nécessaire, ce qui doit arriver arrivera quoi que je puisse faire. Or,

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