Sophie-Charlotte, femme de Frédéric I", roi de Prusse, et
Thonneur de dire ses sentiments à cette princesse sur plusieurs endroits du dictionnaire merveilleux de M. Bayle, où la religion et la raison paraissent en combattantes, et où M. Bayle veut faire taire la raison après l'avoir fait trop parler ; ce qu'il appelle le triomphe de la foi.
L'auteur fit connaître dès lors qu'il était d'un autre sentiment, mais qu'il ne laissait pas d'être bien aise qu'un si beau génie eût donné occasion d'approfondir ces matières, aussi importantes que difficiles. Il avoua de les avoir examinées aussi depuis fort longtemps, et qu'il avait délibéré quelquefois de publier sur ce sujet des pensées dont le but principal devait être la connaissance de Dieu, telle qu'il la faut pour exciter la piété et pour nourrir la vertu. Cette princesse l'exhorta fort d'exécuter son ancien dessein, quelques amis s'y joignirent, et il était d'autant plus tenté de faire ce qu'ils demandaient, qu'il avait sujet d'espérer que, dans la suite de l'examen, les lumières de M. Bayle l'aideraient beaucoup à mettre la matière dans le jour qu'elle pourrait recevoir par leurs soins.
sœur de George I", roi d'Angleterre. Elle avait été élevée par sa tante, la célèbre princesse Elisabeth de Bohême, admiratrice passionnée de Oescartes, qui lui dédia plusieurs de ses écrits. Femme d*un esprit supérieur et d'une ardeur insatiable, Sophie encouragea les sciences et eut Leibniz en grande amitié. Au château de Lûzembourg, qui prit d'elle le nom de Gharlottembourg, elle s'entourait des hommes les plus distingués de son temps, sans distinction de secte ou de naissance, et s'entretenait avec eux des plus hautes questions de la science et de la philosophie Elle mourut subitement le 1er février 1705. « Ne pleurez pas, disait-elle à ceux qui entouraient son lit de mort; je vais maintenant satisfaire ma curiosité sur les principes des choses, que Leibniz n'a pu m'expliqucr : l'espace, l'infini, l'être et le néant. » — a Celte princesse, disait Frédéric le Grand, avait le génie d'un grand homme et le savoir d'un érudit. Elle crut qu'il n'était pas indigne d'une reine de donner son amitié à un philosophe. » (Kuno Fischer, Leibniz und seine Schule, p. 63.) Sa mort fut pour Leibniz un véritable malheur, et la douleur que lui causa celle perte mit sa vie en danger.
F. LEIBNIZ. t.
Il y a peut-être peu de personnes qui aient travaillé plus que moi. A peine avais-je appris à entendre passablement les livres latins, que j'eus la commodité de feuilleter dans une bibliothèque : j'y voltigeais de livre en livre ; et comme les matières do méditation me plaisaient autant que les histoires et les fables, je fus charmé de l'ouvrage de Laurent Valla contre Boëce, et de celui de Luther contre Erasme, quoique je visse bien qu'ils avaient besoin d'adoucissement. Je ne m'abstenais pas des livres de controverse, et, entre autres écrits de cette nature, les Actes du colloque de Monlbéliard, qui avaient ranimé la dispute, me parurent instructifs. Je ne négligeais point les enseignements de nos théologiens ; et la lecture de leurs adversaires, bien loin de me troubler, servait à me confirmer dans les sentiments modérés des Églises de la confession d'Augsbourg. J'eus occasion dans mes voyages de conférer avec quelques excellents hommes de différents partis, comme avec M. Pierre de Wallenbourg , suffragant de Mayence ; M. Jean-Louis Fabrice, premier théologien de Heidelberg ; et enfin avec le célèbre M. Arflïiuld, à qui je communiquai môme un dialogue latin de ma façon sur cette matière, environ l'an 1673, où je mettais déjà en fait que Dieu, ayant choisi le plus parfait de tous les mondes possibles, avait été porté par sa sagesse à permettre le mal qui y était annexé, mais qui n'empêchait pas que, tout compté et rabattu, ce monde ne fût le meilleur qui pût être choisi. J'ai encore depuis lu toute sorte de bons auteurs sur ces matières, et j'ai tâché d'avancer dans les connaissances qui me paraissent propres à écarter tout ce qui pouvait obscurcir ridée de la souveraine perfection qu'il faut reconnaître en Dieu. Je n'ai point négligé d'examiner les auteurs les plus rigides, et qui ont poussé le plus loin la nécessité des choses, tels que Hobbes et Spinosa, dont le premier a soutenu cette nécessité absolue non-seulement dans ses Éléments physiques et ailleurs, mais encore dans un livre exprès contre l'évêque Bramhall. Et Spinosa veut à peu près (comme un ancien péripatéticien nommé Straton) que
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tout soit venu de la première cause ou de la nature primitive, par une nécessité aveugle et toute géométrique, sans que ce premier principe des choses soit capable de choix, de bonté et d'entendement.
J'ai trouvé le moyen, ce me semble, de montrer le contraire, d'une manière qui éclaire et qui fait qu'on entre en môme temps dans l'intérieur des choses. Car, ayant fait de nouvelles découvertes sur la nature de la force active et sur les lois du mouvement, j'ai fait voir qu'elles ne sont pas d'une nécessité absolument géométrique, comme Spinosa parait l'avoir cru; et qu'elles ne sont pas purement arbitraires non plus, quoique ce soit l'opinion de M. Bayle et de quelques philosophes modernes ; mais qu'elles dépendent de la convenance, comme je l'ai déjà marqué cidessus, ou de ce que j'appelle le princi^pe du meilleur ; et qu'on reconnaît en cela, comme en toute autre chose, les caractères de la première substance, dont les productions marquent une sagesse souveraine et font la plus parfaite des harmonies. J'ai fait voir aussi que c'est cette harmonie qui fait encore la liaison tant de l'avenir avec le passé que du présent avec ce qui est absent, La première espèce de liaison unit les temps, et l'autre les lieux. Cette seconde liaison se montre dans l'union de l'âme avec le corps, et généralement dans le commerce des véritables substances entre elles et avec les phénomènes matériels. Mais la première a lieu dans la préformation des corps organiques ou plutôt de tous les corps, puisqu'il y a de l'organisme par • tout, quoique toutes les masses ne composent point des corps organiques : comme un étang peut fort bien être plein de poissons ou autres corps organiques, quoiqu'il ne soit point lui-même un animal ou corps organique, mais seulement une masse qui les contient. Et puisque j'avais tâché de bâtir sur de tels fondements, établis d'une manière démonstrative, un corps entier des connaissances principales que la raison toute pure nous peut apprendre, un corps, dls-je, dont toutes les parties fussent bien liées, et qui pût satisfaire aux difficultés les plus' considérables des
anciens et des modernes, je m'étais formé aussi par œnséquent un certain système sur la lilierlé de l'iiomme et sur le concours de Dieu. Ce sy^téme me paraissait éloigné de tout ce qui peut choquer la raison et la foi, et j'avais envie de le faire passer sous les yeux de M. Bayle aussi bien que de ceux qui sont en dispute avec lui. Il vient de nous quitter, et ce n'est pas une petite perte que celle d'un auteur dont la doctrine et la pénétration avaient peu d'égales; mais comme la matière est sur le tapis, que d'babiies gens y travaillent encore, et que le public y est attentif, j'ai cru qu'il fallait se servir de l'occasion pour faire paraître un échantillon de mes pensées.