‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 46 sur 205 · LE TÉMOIGNAGE DES SENS EST-IL TROMPEUR · texte numérisé non relu

LE TÉMOIGNAGE DES SENS EST-IL TROMPEUR

« Quand une tour carrée (dit M. Bayle) nous parait ronde « de loin, non-seulement nos yeux déposent très-claire- « ment qu'ils n'aperçoivent rien de carré dans cette tour, • mais aussi qu'ils y découvrent une figure ronde incom- « patible avec la figure carrée. On peut donc dire que la « vérité, qui est la figure carrée, est non-seulement au- « dessus-, mais encore contre le témoignage de notre faible « vue (2). • Il faut avouer que cette remarque est véritable... La représentation des sens, lors même qu'ils font tout ce qui dépend d'eux, est souvent contraire à la vérité ; mais il n'en est pas de môme de la faculté de raisonner, lorsqu'elle fait son devoir, puisque un raisonnement exact n'est autre chose qu'un enchaînement de vérités. Et quant au sens de la vue en particulier, il est bon de considérer qu'il y a encore d'autres fausses apparitions qui ne viennent point de la faiblesse de nos yeux, ni de ce qui disparaît par l'éloignement, mais de la nature de la vision même, quelque parfaite qu'elle soit. C'est ainsi, par exemple, que le cercle vu de côté est changé en cette espèce d*ovale qui est appelé ellipse chez les géomètres, et quelquefois môme en parabole ou en hyperbole, et jusqu'en ligne droite, témoin l'anneau de Saturne.

Les sens extérieurs, à proprement parler, ne nous trompent point. C'est notre sens interne qui nous fait souvent aller trop vite; et cela se trouve aussi dans les bêtes, comme lorsqu'un chien aboie contre son image dans le miroir : car les bêles ont des consécutions de perceptions qui imitent le raisonnement, et qui se trouvent aussi dans le sens interne

1. Leibniz aime, on Je verra, à représenter les vérités et raisons des choses comme luttant entre elles pour l'existence.

2. Bayle en concluait que les dogmes de la foi ne sont pas seulemeut au-dessus de la raison, mais encore contre la raison.

ESSATS DE THÉODICÉE. 55

des hommes lorsqu'ils n'agissent qu'en empiriques. Mais les bêtes ne font rien qui nous oblige de croire qu'elles aient ce qui mérite d'être appelé proprement un raisonnement^ comme j'ai montré ailleurs. Or, lorsque l'entendement emploie et suit la fausse détermination du sens interne (comme lorsque le célèbre Galilée a cru que Saturne avait deux anses), il se trompe par le jugement qu'il fait de l'effet des apparences, et il en infère plus qu'elles ne portent. Car les apparences des sens ne nous promettent pas absolument la vérité des choses, non plus que les songes. C'est nous qui nous trompons par l'usage que nous en faisons, c'est-à-dire par nos consécutions. C'est que nous nous laissons abuser par des arguments probables, et que nous sommes portés à croire que les phénomènes que nous avons trouvés liés souvent le sont toujours. Ainsi, comme il arrive ordinairement que ce qui parait sans angles n'en a point, nous croyons aisément que c'est toujours ainsi. Une telle erreur est pardonnable, et quelquefois inévitable lorsqu'il faut agir promptement, et choisir le plus apparent; mais lorsque nous avons le loisir et le temps de nous recueillir, nous faisons une faute si nous prenons pour certain ce qui ne l'est pas. Il est donc vrai que les apparences sont souvent contraires à la vérité ; mais notre raisonnement ne l'est jamais, lorsqu'il est exact et conforme aux règles de l'art de raisonner. Si par la raison on entendait en général la faculté de raisonner bien ou mal, j'avoue qu'elle nous pourrait tromper, et nous trompe en effet, et que les apparences de notre entendement sont souvent aussi trompeuses que celles des sens : mais il s'agit ici de l'enchaînement des vérités et des objections en bonne forme, et dans ce sens il est impossible que la raison nous trompe.

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