‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 77 sur 205 · LA LIBERTÉ EST-ELLE COMPATIBLE AVEC LA PRESCIENCE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ EST-ELLE COMPATIBLE AVEC LA PRESCIENCE

DIVINE î

Cette détermination vient de la nature môme de la vérité et ne saurait nuire à la liberté ; mais il y a d'autres déterminations qu'on prend d'ailleurs, et premièrement de la prescience de Dieu, laquelle plusieurs ont crue contraire à la liberté. Car ils disent que ce qui est prévu ne peut pas manquer d'exister, et ils disent vrai; mais il ne s'ensuit pas qu'il soit nécessaire, car la vérité nécessaire est celle dont le contraire est impossible ou implique contradiction. Or cette

ESSAIS DE THÉODIGËË. 9i

vérité, qui porte que j'écrirai demain, n'est point de cette nature, elle n'est point nécessaire. Mais supposé que Dieu la prévoie, il est nécessaire qu'elle arrive ; c'est-à-dire la conséquence est nécessaire, savoir qu'elle existe, puisqu'elle a été prévue, car Dieu est infaillible ; c'est ce qu'on appelle une nécessité hypothétiqite. Mais ce n'est pas de celte nécessité qu'il s'agit, c'est une nécessité absolue qu'on demander, pour pouvoir dire qu'une action est nécessaire, qu'elle n'est point contingente, qu'elle n'est point l'effet d'un choix libre.

L'on convient que la prescience, en elle-même, ne rend point la vérité plus déterminée ; elle est prévue parce qu'elle est déterminée, parce qu'elle est vraie ; mais elle n'est pas vraie parce qu'elle est prévue : et en cela la connaissance du futur n'a rien qui ne soit aussi dans la connaissance du passé ou du présent. Mais voici ce qu'un adversaire pourra dire : Je vous accorde que la prescience en elle-même ne rend point la vérité plus déterminée, mais c'est la cause de la prescience qui le fait. Car il faut bien que la prescience de Dieu ait son fondement dans la nature des choses, et ce fondement, rendant la vérité prédéterminée, l'empêchera d'être contingente et libre (l|.

Mais si la prescience de Dieu n'a rien de commun avec la dépendance ou indépendance de nos actions libres, il n'en est pas de même de la préordination de Dieu, de ses décrets et de la suite des causes que je crois toujours contribuer à la détermination de la volonté. Je suis d'opinion

1. Citons ici ces paroles significatives de Leibniz à Arnauld: « La connexion des événements, quoiqu'elle soit certaine, n'est pas nécessaire, et il m'est libre de faire ou de ne pas faire un voyage; car quoiqu'il soit enfermé dans ma notion que je le ferai, il y est enfermé aussi que je le ferai librement.... Si je ne fais pas ce voyage, cela ne combattra aucune vérité éternelle et nécessaire. Cependant il y aurait une fausseté, si je ne le faisais pas, qui détruirait ma notion individuelle ou complète, ou ce que Dieu conçoit ou concevait de^moi avant même que de résoudre de me créer, » (Grotefend, p. 44.)

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que la volonté est toujours plus inclinée au parti qu'elle prend, mais qu'elle n'est jamais dans la nécessité de le prendre (1). Il est certain qu'elle prendra ce parti, mais il u'est point nécessaire qu'elle le prenne. C'est à l'imitation de ce fameux dicton : Astra inclinant, nonnecessitant ; quoiqu'ici le cas ne soit pas tout à fait semblable. Car Tévénement où les astres portent, en parlant avec le vul^ire comme s'il y avait quelque fondement dans Tastrologie, n'arrive pas toujours ; au lieu que le parti vers lequel la volonté est plus inclinée ne manque jamais d'être pris. Aussi les astres ne feraient-ils qu'une partie des inclinations qui concourent à l'événement ; mais quand on parle de la plus grande inclination de la volonté, on parle du résultat de toutes les inclinations, à peu près comme nous avons parlé ci-dessus de la volonté conséquente en Dieu, qui résulte de toutes les volontés antécédentes.

Il faut considérer qu'il y a deux grands principes de nos raisonnements : l'un est le principe de la contradiction, qui porte que de deux propositions contradictoires, l'une est vraie, l'autre fausse ; l'autre principe est celui de la raison déterminante (2) : c'est que jamais rien n'arrive sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'està-dire quelque chose qui puisse servir à rendre raison à priori pourquoi cela est existant plutôt que de toute autre façon. Ce grand principe a lieu dans tous les événements, et on ne donnera jamais un exemple contraire ; et quoique le plus souvent ces raisons déterminantes ne nous soient pas assez connues, nous ne laissons pas d'entrevoir qu'il y en a. Sans ce grand principe, nous ne pourrions jamais prouver l'existence de Dieu, et nous perdrions une infinité

1. C'est comme si on disait qu'on est toujours plus incliné du côté où on tombe^ qu'on tombera donc certainement, mais qu'on ne tombera pas nécessairement. Qu'est-ce qu'une inclination à la manière de Leibniz, si ce n'est une nécessité intérieure? Toute cette casuistique ne lève point la di£Sculté, qu'elle dissimule à peine.

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