LE SOPHISME PARESSEUX
Cette considération fait tomber en même temps ce qui était
' appelé des anciens le sophisme paresseux (^oyoc àpyéç)^ qui concluait à ne rien faire: car, disait-on, si ce que je demande doit arriver, il arrivera, quand je ne ferais rien ; et 8*il ne doit point arriver, il n'arrivera jamais, quelque peine que je prenne pour l'obtenir. On pourrait appeler cette nécessité, qu'on s'imagine dans les événements détachés de leurs causes, fatum mahumetanum, comme j'ai déjà remarqué ci-dessus, parce qu'on dit qu'un argument semblable fait que les Turcs n'évitent point les lieux où la peste fait ravage. Mais la réponse est toute prête : l'effet étant certain, la cause qui le produira Test aussi, etsi l'effet arrive, ce sera par une cause proportionnée. Ainsi votre paresse fera peut-être que vous n'obtiendrez rien de ce que vous souhaitez, et que vous tomberez dans les maux que vous auriez évités en agissant avec soin. L'on voit donc que la liaison des causes avec les effets^ bien loin de causer une fatalité insupportable, fournit plutôt un moyen de la lever (l). Il y a un proverbe allemand qui dit que la mort veut toujours avoir une cause ; et il n'y a rien de si vrai. Vous mourrez ce jour-là (supposons que cela soit et que Dieu le prévoie), oui sans doute ; mais ce sera parce que vous ferez ce qui vous y conduira. Le sophisme qui conclut
.1. Pourvu que nous puissiond nous-mêmes tourner librement à notre usage cette liaison des effets et des causes.
de ne se mettre ea peine de rien sera peut-être utile quelquefois pour porter certaines gens à aller tête baissée au danger ; et on l'a dit particulièrement des soldats turcs. Mais il semble que le Maslach y a plus de part que ce sophisme ; outre que cet ^esprit déterminé des Turcs s'est fort démenti de nos jours.
Un savant médecin de Hollande, nommé Jean de Beverwyck, a eu la curiosité d'écrire de termino vitae, et d'amasser plusieurs réponses, lettres et discours de quelques savants hommes de son temps sur ce sujet, (ce recueil est imprimé) où il est étonnant de voir combien souvent on y prend le change et comment on a embarrassé un problème qui, à le bien prendre, est le plus aisé du monde. Qu'on s'étonne après cela qu'il y ait un grand nombre de doutes dont le genre humain ne puisse sortir. La vérité est qu'on aime à s'égarer, et que c'est une espèce de promenade de l'esprit qui ne veut point s'assujettir à l'attention, à Tordre, aux règles. Il semble que nous sommes si accoutumés au jeu et au badinage, que nous jouons jusque dans les occupations les plus sérieuses et quand nous y pensons le moins.
Tout l'avenir est déterminé sans douté ; mais, comme nous ne savons pas comment il l'est, ni ce qui est prévu ou résolu, nous devons faire notre devoir suivant la raison que Dieu nous a donnée et suivant les règles qu'il nous a prescrites, et après cela nous devons avoir l'esprit en repos et
laisser à Dieu lui-même le soin du succès; car il ne manquera jamais de faire ce qui se trouvera le meilleur, nonseulement pour le général, mais aussi en particulier pour ceux qui ont une véritable confiance en lui, c'est-à-dire une confiance qui ne diffère en rien d'une piété véritable, d'une foi vive et d'une charité ardente, et qui ne nous laisse rien omettre de ce qui peut dépendre de nous par rapport à notre devoir et à sou service. Il est vrai que nous ne pouvons pas lui rendre service, car il n'a besoin de rien ; mais c'est le servir dans notre langage, quand nous tâchons d'exécuter sa volonté présomptive, en concourant au bien que nous
lOâ t^SSAIS DE TfiÉODiGÉfi.
connaissons et où nous pouvons contribuer: car nous devons toujours présumer qu'il y est porté, jusqu'à ce que l'événement nous fasse voir qu'il a eu de plus fortes raisons, quoique peut-être elles nous soient inconnues, qui l'ont fait post-poser ce bien que nous cherchions à quelque autre plus grand qu'il s'est proposé lui-môme, et qu'il n'aura point manqué ou ne manquera pas d'effectuer.
SPONTANÉITÉ DE l'AME ET HARMONIE PRÉÉTABLIE. — l'aME NE PEUT CHANGER LA QUANTITÉ DU MOUVEMENT.
Je viens de montrer comment l'action de la volonté dépend de ses causes, qu'il n'y a rien de si convenable à la nature humaine que cette dépendance de nos actions, et qu'autrement on tomberait dans une fatalité absurde et insupportable, c'est-à-dire dans le fatum mahumetanum, qui est le pire de tous, parce qu'il renverse la prévoyance et le bon conseil. Cependant il est bon de faire voir comment celte dépendance des actions volontaires n'empêche pas qu'il n'y ait, dans le fond des choses, une spontanéité 0) merveilleuse en nous, laquelle dans un certain sens rend l'âme dans ses résolutions indépendante de l'influence physique (2) de toutes les autres créatures. Cette spontanéité peu connue jusqu'ici, qui élève notre empire sur nos actions autant qu'il est possible, est une suite du système de V harmonie préétablie^ dont il est nécessaire de donner quelque explication ici.
Les philosophes de l'école croyaient qu'il y avait une influence physique réciproque entre le corps et l'âme; mais, depuis qu'on a bien considéré que la pensée et la masse étendue n'ont aucune liaison ensemble, et que ce sont des créatures qui diffèrent toto génère^ plusieurs modernes ont reconnu qu'il n'y a aucune communication physique entre l'âme et le corps, quoique la communication