Sibi producere
ESSAIS DE THÉODIGÉE. 105
soi-même ce que Tâme ordonne. De sorte que les lois qui Jient les pensées de Tâme dans Tordre des causes finales et suivant l'évolution des perceptions doivent produire des images qui se rencontrent et s'accordent avec les impressions des corps sur nos organes ; et que les lois des mouvements dans le corps, qui s'enlre-suivent dans Tordre des causes efficientes, se rencontrent aussi et s'accordent tellement avec les pensées de Tûme, que le corps est porté à agir dans le temps que Tâme le veut (2).
Et bien loin que cela fasse préjudice à la liberté, rien n'y saurait être plus favorable... C'est comme si celui qui sait tout ce que j'ordonnerai à un valet le lendemain tout le long du jour, faisait un automate qui ressemblât parfaitement à ce valet et qui exécutât demain à point nommé tout ce j'ordonnerais ; ce qui ne m'empêcherait pas d'ordonner librement tout ce qu'il me plairait, quoique l'action de Tautomate qui me servirait ne tiendrait rien du libre (2).
D'ailleurs tout ce qui se passe dans* Tâme ne dépendant que d'elle selon ce système, et son état suivant ne venant que d'elle et de son état présent, comment lui peut-on donner une plus grande indépendance (3) ?
Il est vrai qu'il reste encore quelque imperfection dans la constitution de Tâme. Tout ce qui arrive à Tâme dépend d'elle, mais il ne dépend pas toujours de sa volonté ; ce
1. Belle explicatian de Tharmonie qui czisle entre la finalité et le mécanisme ; la finalité est la manière dont Tâme agit, tendant toujours à une fin par l'intermédiaire des moyens ; le mécanisme est la finalité vue du dehors : il fait paraître extérieurement comme une suite fatale de causes et d'effets ce qui est intérieurement une suite spontanée de moyens et de fins.
2. Ceci va fort bien pour Tautomate ; mais si l'âme même, qui ordonne, est un autre automate également prédisposé par Dieu, on se demande où sera sa liberté.
3. Oui, par rapport à rextérieur ; mais une nécessité interne n'en est que plus fatale, puisqu'elle vient pour ainsi dire des entrailles mêmes de l'être.
serait trop (1). Il n'est pas môme toujours connu de son entendement ou aperçu distinctement. Car il y a en elle nonseulement un ordre de perceptions distinctes qui fait son empire, mais encore une suite de perceptions confuses ou de passions qui fait son esclavage (2) ; et il ne faut pas s^en étonner; Tâme serait une divinité si elle n'avait que des perceptions distinctes. Elle a cependant quelque pouvoir encore sur ces perceptions confuses, bien que d'une manière indirecte ; car, quoiqu'elle ne puisse changer ses passions sur-le-champ, elle peut y travailler de loin avec assez de succès et se donner des passions nouvelles, et même des habitudes. Elle a même un pouvoir semblable sur les perceptions plus distinctes, se pouvant donner indirectement des opinions et des volontés, et s'empêcher d'en avoir de telles ou telles, et suspendre ou avancer son jugement. Car nous pouvons chercher des moyens par avance pour nous arrêter dans l'occasion sur le pas glissant d'un jugement téméraire ; nous pouvons trouver quelque incident pour différer notre résolution, lors même que l'affaire paraît prête à être jugée ; et quoique notre opinion et notre acte de vouloir ne soient pas directement des objets de notre volonté (comme je l'ai déjà remarqué), on ne laisse pas de prendre quelquefois des mesures pour vouloir et môme pour croire, avec le temps, ce qu'on ne veut ou ne croit pas présentement. Tant est grande la profondeur de l'esprit de l'homme (3).
Enfin, pour conclure ce point de la spontanéité^ il faut dire que, prenant les choses à la rigueur, l'âme a en elle le principe de toutes ses actions et même de toutes ses passions, et que le même est vrai dans toutes les substances
1. Pourquoi ? — C'est là au contraire l'idéal auquel nous devons tendre.