‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 90 sur 205 · Même théorie dans Spinoza · texte numérisé non relu

Même théorie dans Spinoza

3. Ce n'est là qu'une liberté apparente. Je puis prendre des mesures pour vouloir, si je suis incliné à prendre ces mesures ; mais puis-je m'y incliner moi-même ? — Là reparaît la difiSculté écartée par Leibniz.

simples répandues par toute la uature, quoiqu'il n'y ait de liberté que dans celles qui sont intelligentes. Cependant dans le sens populaire, en parlant suivant les apparences, nous devons dire que Tâme dépend en quelque manière du corps et des impressions des sens, à peu près comme nous parlons avec Ptolémée et Tycho dans l'usage ordinaire, et pensons avec Copernic, quand il s'agit du lever ou du coucher du soleil (1).

On peut pourtant donner un sens véritable et philosophique à cette dépendance mutuelle que nous concevons entre l'âme et le corps. C'est que Tune de ces substances dépend de Tautre idéalement, en tant que la raison de ce qui se fait dans l'une peut être rendue par ce qui est dans l'autre ; ce qui a déjà eu lieu dans les décrets de Dieu, dès lors que Dieu a réglé par avance l'harmonie qu'il y aurait entre elles (2;. Comme cet automate qui ferait la fonction de valet dépendrait de moi idéalement, en vertu de la science de celui qui, prévoyant mes ordres futurs, l'aurait rendu capable de me servir à point nommé pour tout le lendemain ; la connaissance de mes volontés futures aurait mû ce grand artisan, qui aurait formé ensuite l'automate^.. Car, en tant que l'âme a de la perfection et des pensées distinctes. Dieu a accommodé le corps à l'âme et a fait par avance que le corps est poussé à exécuter ses ordres ; et en tant que

1. C'est le point essentiel du système de Leibniz. Tout, dans ce système, est inné à Tâme, tout est spontané ; tout serait libre, si Leibniz n'ajoutait pas que la spontanéité de notre âme a été d'avance mise par un décret de Dieu en harmonie avec la spontanéité des autres âmes. C'est cette prédétermination par Dieu, c'est cette prédestination théoiogique, qui change à la fin la spontanéité en nécessité. Pour que nous fussions libres, il faudrait : i" la spontanéité partout, comme Leibniz l'admet ; 2* une harmonie non préétablie, mais établie par nous-mêmes et, en quelque sorte, Tposiélablie.

2. Voilà cette règle imposée d'avance qui va tout gâter. La dépendance mutuelle des êtres va se ramener à leur dépendance commune d'un seul être, et toute vraie spontanéité disparaîtra.

108 ESSAIS DE THÉODICBE.

l'âme est imparfoite et que ses perceptions sont confuses, Dieu a accommodé l'âme au corps, en sorte que Tâme se laisse iacliner par les passions qui naissent des représentations corporelles : ce qui fait le même effet et la même apparence que si Tun dépondait de l'autre immédiatement et par le moyen d'une influence physique. £t c'est proprement par ses pensées confuses que l'âme représente les corps qui l'en vironneot. Et la môme chose se doit entendre de tout ce que Ton conçoit des actions des substances simples les unes sur les autres. C'est que chacune est censée agir sur l'autre à mesure de sa perreclion, quoique ce ne soit qu'idéalement et daos les raisons des choses, en ce que Dieu a réglé d'abord une substance sur l'antre, selon la perfection ou l'imperfection qu'il y a dans chacune ; bien que l'action et la passion soient toujours mutuelles dans les créatures, parce qu'une partie des raisons qui servent à expliquer distinctement ce qui se fait, et qui ont servi à le faire exister, est dans l'une de ces substances, et une autre partie de ces raisons est dans Tautre, les perfections et les imperfections étant toujours mêlées et partagées. C'est ce qui nous fait attribuer Vaction à l'une et la passion à l'autre (1).

LA DÉTEBH11IAT10N DE LA VOLONTÉ NE DÉTRUIT PAS LES PEINES NI LES RÉCOMPENSES.

Mais enfin, quelque dépendance qu'on conçoive dans lesactions volontaires, et quaud même il y aurait uoe nécessité absolue et mathématique (ce qui n'est pas), il ne s'en-

1. Gela revient à dire qu'il n*y a pas de différence essentielle entre action et passion, que ce sont là seulement des rapports. Ce qui est passion relativement à ceci devient action relativement à cela. Là seule action véritable est dans celui qui a préétabli l'harmonie entre les automates spirituels. On voit que Leibniz, en supposant Tbarmonie préétablie, supprime réellement Taclion spontanée et libre, que ne détruirait point une harmonie établie par les liberlés mêmes.

suivrait pas qu'il n'y aurait pas autant de liberté qu'il en faudrait pour rendre les récompenses et les peines justes et raisonnables. Il est vrai qu'on parle vulgairement comme si la nécessité de l'action faisait cesser tout mérite et tout démérite (I), tout droit de louer et de blâmer (2\ de récompenser et de punir (3) ; mais il faut avouer que cette conséquence n'est point absolument juste.... 11 faut toujours rendre témoignage à la vérité, et ne point imputer à un dogme ce qui ne s'ensuit point.

PremièreQient donc, il faut convenir qu'il est permis de tuer un furieux quand on ne peut s'en défendre autrement. On avouera aussi qu'il est permis et même souvent nécessaire de détruire des animaux venimeux ou fort nuisibles, quoiqu'ils ne soient pas tels par leur faute (4).

Secondement, on inflige des peines à une bote, quoique destituée de raison et de liberté, quand on juge que cela peut servir à la corriger (5); c'est ainsi qu'on punit les chiens et les chevaux, et cela avec beaucoup de succès. Les récompenses ne nous servent pas moins pour gouverner les animaux, et quand un animal a faim, la nourriture qu'on lui donne lui fait faire ce qu'on n'obtiendrait jamais autrement de lui.

Troisièmement, on infligerait encore, aux bêtes des peines capitales (où il ne s'agit plus de la correction de la bête qu'on punit), si cette peine pouvait servir d'exemple ou donner de la terreur aux autres pour les faire cesser de mal faire(6). Rorarius (7), dans son livre de la Raison des bêtes, dit

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